jeudi 8 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Épisode 9

Photo d'une photo de Pierre-Olivier Beaulieu.

 Il faut qu’il m’explique. Mais il n’a pas l’air tellement disposé. Il a sorti un bocal et ses yeux pétillent déjà à l’idée de me faire goûter ça. « Un petit dessert ? » Ce sont des poires au sirop. Je pense à cet instant à mon estomac qui n’avait rien connu de solide depuis 20 ans. Je pense à tout ce système digestif qui doit se remettre en marche après avoir été nourri on ne sait pas trop comment, par magie, par des particules fines, par des nutriments gazeux ou je ne sais quelle autre invention des machines. Je ne sais pas si je supporterai le choc. Mais l’envie de mes papilles gustatives qui redécouvrent leur existence est trop forte ! Et à la première bouchée, je fonds : quelle douceur, c’est vanillé, c’est sucré et acidulé, c’est tendre, ça enveloppe le palais. Les mots ne suffisent pas à dire ce que je ressens. 

 Je fais tout de même part de mon inquiétude à mon hôte. Mais il me rassure : lui aussi est sorti de « conservation » et il a mangé à nouveau sans problème. Après tout, nos corps ont rajeuni, ils sont beaucoup plus robustes qu’avant notre long sommeil. Et puis nos corps sont heureux de retrouver leurs fonctions naturelles… 

 Alors je me lâche sur les poires au sirop et je me sens si bien que je pourrais dormir. Mais le sucre n’a pas le même effet sur mon hôte : pris d’un nouvel élan, il m’explique un peu. 

 « La manipulation mentale…Aucun risque pour moi : je n’ai jamais été addict des réseaux. J’avais un compte facebook, comme tout le monde, mais franchement, ce machin n’avait aucun intérêt pour moi : des pubs et des gens pleins d’autosatisfaction sur leur vie de grande consommation, non merci ! Mais c’est par ces trucs que c’est arrivé : les tik tok, X, instagram et je ne sais quoi. Déjà, les gens ne pouvaient plus s’en passer, ça vous le savez. Ça a été le vecteur, en quelque sorte. Bon, vous savez déjà qu’avec l’iA, les contenus viraux avaient changé de nature…Des vidéos rigolotes de chats, on est passé à des contenus plus fous, plus surréalistes, plus invraisemblables, mais avec une apparence tellement réalistes qu’une chatte n’y aurait pas retrouvé ses petits ! Eh bien à un moment donné, l’iA a réussi à faire croire à tout le monde qu’il fallait quitter les campagnes pour se rassembler dans les très grandes villes. C’est dingue, non ? » 

 Je hausse les épaules. « C’est n’importe quoi ! Les gens n’ont pas pu tout abandonner, comme ça, sans une raison vraiment… » 

 « Mais si, mais si ! L’iA a promis monts et merveilles, madame. Un paradis sur terre, des immeubles comme à Dubaï, des bijoux de technologie, une vie facile accessible à tous…Alors les ânes ont couru comme un seul homme. » 

 Je n’y crois qu’à moitié. Et puis un détail me revient : dans le dernier rêve que j’avais fait, le rêve envoyé par l’iA, justement, non seulement les villes étaient détruites, mais en plus les derniers « féconds » vivaient dans les bois, en se cachant…Ce n’était pas cohérent. 

 En m’ouvrant de cela au barbu, je ne rencontre qu’un grand rire : « Ne croyez pas ce que l’iA veut vous mettre dans la tête ! Même si pour cette histoire de fécondité…Vous reprendrez bien une poire ? » 

 Et voilà qu’il faisait encore des mystères…En attendant, une question me trottait dans la tête : comment avait-il fait ses poires au sirop sans sucre industriel ? 

 « Ce sont des poires que j’ai d’abord pochées au miel et que j’ai stérilisée ensuite…J’ai tâtonné longuement sur la recette, c’est pas mal, non ? » 

1 commentaire:

Kadel samsa a dit…

Je reprendrai bien un morceau de poire