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samedi 5 septembre 2026

Comme un orchestre qui s'accorde


On raconte que sur les mers du Sud, très loin d'ici, les pêcheurs voguent et ne pêchent que ce dont ils ont besoin pour vivre. 

On raconte que la vie coule doucement, sous les palmiers, que les enfants sont heureux et courent presque nus sur les plages de rêve. 

On raconte que les secrets de l'existence se murmure à l'oreille des petits et qu'ils deviennent grands et raisonnables, ne cueillant que les fruits qu'ils mangeront. 

On raconte que c'est la vie d'avant, celle des premiers temps, celle qui n'a pas changé depuis des milliers d'années. 

Là-bas, il n'y a qu'à tendre le bras pour cueillir les fruits qu'offre le soleil. 

Là-bas, les palmiers, les palétuviers, les légers bougainvilliers chorégraphisent doucement dans les alizées. 

C'est ce qu'on raconte...pour rêver. 

Mais souvent, en vérité, la vie est un orchestre qui s'accorde. Rien de plus dissonant et de plus aventureux que la clarinette qui canarde, tandis que le trombone fait ses gammes à contretemps. Les violons stridents s'amusent à chapeauter dans les aigües les tambours qui tendent leur peau dans des boums tremblotants.

C'est ce qu'on nomme cacophonie. C'est la vie. Rien ne va ensemble et rares sont les moments où règne l'harmonie. C'est fugace, c'est le temps d'une chanson. Quand on a de la chance, on peut aller sans entracte jusqu'à la symphonie. Les symphonies de Mozart excèdent rarement une demi-heure. 

Les musiciens de la vie nous autorisent de courts moments d'harmonie. 

Les écrivains, ceux qui essayent de saisir cette grâce au moyen de la langue, doivent s'aligner avec eux-même. Ils doivent saisir, comme le disait Marguerite Duras, "la crête des mots". Souvent le cerveau va plus vite que la main et tout s'efface. On est dans le brouillard et on est l'orchestre qui s'accorde. Le la est introuvable. On bégaye, on s'embrouille, on s'embourbe. On se répète, on s'enlise, on se perd. Les mots ne viennent pas. 

Dans la vie, c'est ainsi.

Le seul salut, c'est d'apprendre à aimer le chaos, à saisir les instants de poésie dans le brouhaha de l'orchestre, dans les bavardages du parterre, dans la boue des mots qui bafouillent. 

Le seul salut, c'est d'aimer la vie, même quand elle est laide et bruyante, qu'elle n'a pas de sens, qu'elle ne veut rien dire. Et il faut espérer les moments de beauté, ils faut apprendre à les saisir, à s'en délecter, à se les rejouer, à les relire pour les savourer, à les réécouter pour mieux les apprécier. Ils finissent toujours par arriver, fugaces, éphémères, évanescents comme un vin d'été qui monte à la tête. 

 

vendredi 31 juillet 2026

Ecoanxiété


Il faudrait que l'on retrouve l'innocence, 
Qu'on soit capable de donner un sens. 

Il y a eu des bidons d'essence, 
Des cigarettes et des moments d'absence, 

On a dit pardonnez-nous nos offenses...

L'étincelle, puis l'apocalypse
Le monde brûle et on se crispe.

On appelle cela écoanxiété et ça nous a saisi, au cœur de l'été.

L'été s'éternisait, au bord de la rivière, et en rentrant d'un séjour à la campagne, ce qui me sauta à la gorge, immédiatement, ce fut le parfum triste de la nature urbaine. 

Comme une angoisse profonde, l'odeur surette de la chaleur mêlée aux hydrocarbures planta son éperon pointu au fond de ma gorge. Un air chargé des miasmes de la journée, du goudrons qui laisse s'envoler des particules dans des vapeurs qui tremblent au-dessus des routes. Tout était lourd, vicié.  L'eau de la rivière était immobile et glauque, et les algues qui remontaient à sa surface étaient comme les symptômes d'une maladie de peau : elles formaient des cloques vertes, purulentes, pestilentielles. L'herbe était râpée, desséchée, au pied des arbres dont les feuilles déjà roussies par les canicules, végétaient. Même les plus beaux chênes, les saules les plus imposants du parc se demandaient ce qu'ils faisaient là. Ils regrettaient les forêts, les rives sauvages de leurs aïeux.

Ils avaient tort de regretter. Les forêts qui couraient sur la montagne subissaient aussi les grandes sécheresses. Leur répétition, été après été, les épuisaient, et en cette fin juillet, ils avaient déjà des allures d'automne. Des grandes parcelles de sapins étaient sclérosées par les scolytes, les hêtres faisaient de larges traînées jaunâtres sur les flancs exposés au soleil. Les ruisseaux, au fond des vallées, étaient réduits à des serpents de boue et la flore devaient plonger de plus en plus loin pour que ses feuillages ne prennent pas cet air triste de chien aux oreilles basses.

 A la télé, durant tout le mois qui venait de s'écouler, le monde s'était écroulé.

On ne voyait que les grands feux, partout. Aucune région ne semblait épargnée. Partout les scientifiques nous expliquaient que tout était prévu de longue date. Aucune surprise : on savait qu'en augmentant les émissions de CO2 dans l'atmosphère, on créait inévitablement des dômes de chaleurs, des canicules, des dérèglements climatiques, à cause de la hausse de la température globale. C'est même assez simple à comprendre. C'était mécanique, physique. Mais les politiques ont délibérément pris le parti de ne rien comprendre. Parce qu'il fallait prendre des décisions qui auraient ressemblé à des punitions, parce qu'il aurait fallu limiter drastiquement l'utilisation des énergies fossiles. Notre société entière était basée sur le pétrole, depuis le premier bus du matin, jusqu'au Tupperware dans lequel on met les restes de pâtes du dîner. Notre brosse à dents, nos tee-shirts, nos matelas, nos voitures, nos routes, nos cahiers, nos stylos...Tous les recoins de notre vie : les manches des marteaux, les couvertures des livres, les paillassons...Tout, absolument tout ce qui nous entoure est lié à l'économie du pétrole. Et nous devrions tout remettre en question. Tout changer. Ce n'est pas un programme politique possible. 

 


mercredi 30 juillet 2025

Conseil lecture : Jean Hegland, Dans la forêt et Le Temps d'après


Étrangeté de l'édition française, un livre qui me semble être un véritable chef d’œuvre littéraire, n'a été traduit et publié en France 21 ans après sa publication aux USA. Il s'agit de Dans la forêt de Jean Hegland. 

L'avantage de cette publication tardive est justement que l'on peut apprécier sa résistance au temps : plus de 20 ans après son écriture, ce roman est cruellement d'actualité. C'est pourtant un roman d'anticipation et parfois, cela ne tient pas tellement après la date de péremption. 

Mais l'auteur a su éviter quelques écueils : ne pas insister trop sur l'aspect technologique de la société, ce qui ne "date" pas le roman, ce qui ne le fige pas à une époque en particulier, et surtout, évoquer un désastre d'ordre politico-écolo-économo-sociologique, sans en dire beaucoup plus. L'essentiel n'est pas là, même si c'est le point de départ nécessaire pour découvrir la vie de deux jeunes femmes isolées au cœur d'une forêt à la fois hostile et protectrice. 

Ce texte est formidable. Mais je le découvre très tardivement. 

Heureusement, Jean Hegland a écrit une suite plus récemment. Le Temps d'après. Ce titre peut faire penser à ce monde d'après que nous espérions durant la période sombre du Covid. Il s'agit bien d'un monde qui a subi son lot de catastrophes, d'épidémies et de changements climatiques. Nous retrouvons les personnages du précédent roman : deux sœurs, Eva et Nell, qu'on avait laissé avec le petit Burl, né dans la forêt sans jamais avoir connu le monde d'avant. 

Il a grandi : il a 16 ans au début du Temps d'après. Le monde ne va pas mieux, mais Burl l'ignore puisqu'il vit dans un huis-clos heureux avec ses deux mères et la forêt. Evidemment, il y a un côté survivaliste là dedans, mais j'ai aimé les descriptions de la nature, très poétiques et la langue très inventive. J'aime beaucoup l'idée que la langue puisse continuer de vivre et d'inventer le monde, naître ou renaître et vivre. La langue, mais aussi la vie. Et on interroge à travers la fiction, à travers les contes de fée, la littérature, nos modes de vie en société. 

Je ne veux pas dévoiler ici l'intrigue et les ressorts de la narration. Je veux seulement souligner la beauté littéraire de cet ouvrage, même si je regrette de ne pas suffisamment maîtriser l'anglais pour le lire dans sa version originale, qui doit perdre un peu de sa force dans la traduction. Notamment le travail sur le genre qui est difficilement traduisible en français, pour des raisons purement grammaticales. Mais cela dit des choses sur notre façon de penser et c'est intéressant ! 

Découvrez Dans la forêt si vous ne l'avez pas encore fait ! Mais ne passez pas à côté de la suite : Le Temps d'après qui est un récit puissant aussi.  

mercredi 4 juin 2025

La musique des mots


Ecrire, c'est souvent être obsédé par une musique, par un rythme et par une mélodie. On a dans la tête des ritournelles sans parole, d'abord. Des alexandrins pompeux ou de petits octosyllabes si vifs qu'on a presque envie de danser. 

Les mots viennent parfois comme une évidence sur ces petites rengaines. Selon ce qu'on veut écrire, on sait si la musique sera lente et solennelle, ou enjouée, nerveuse, sautillante. On sait si ce sera une valse ou un blues, une symphonie ou un tango. Et les mots s'invitent. Ils se glissent sous les doigts, comme sur les touches d'un piano. 

Je ne sais pas encore quelle sera la tonalité du prochain roman que je veux écrire. Il sera plus sombre, je crois, mais il y a toujours plusieurs mouvements dans une symphonie. 

J'ai quelques pages, un début. Je crois que ça commence un peu comme la Gnossienne n°1 de Satie. Ou comme Pyramid Song de Radio Head. C'est mystérieux et surréaliste. Des accords mineurs. On ne sait pas où on est, ni avec qui. La réalité se dévoile lentement, mais on accroche à la mélodie, on a envie de l'entendre encore. De la chantonner. 

Je voudrais que la suite se développe avec le soutien d'un orchestre à mille cordes. J'aimerais que ce texte prenne son envol et me dépasse, me déborde. J'ai envie d'écrire quelque chose d'épique et de plus grand que moi. Et quelque chose qui ressemble à une chanson pop.

Je ne sais pas encore ce que ce sera. Au début, il n'y aura rien. Rien que quelques notes de piano, entêtantes. Et puis cela grandira. Et au bout, il y aura du bleu, l'immensité du ciel. 





dimanche 1 juin 2025

Poème en ique et en oudre


Je me suis promis, aujourd'hui, d'écrire quelque chose de poétique. 

Parce qu'il fait beau, même si l'orage menace,  dérèglement climatique,

Parce que le printemps bat son plein, même s'il a foutu le camp, le temps des lilas, 

Parce que la vie est belle, même si des gamins meurent de faim, sous des bombes, ici ou là-bas. 

Même si j'ai le coeur lourd, même si j'ai du mal à croire, aussi bien en Dieu qu'en l'homme. 


Je recommence. Ce que j'écris, pour l'instant, n'est pas poétique, en somme. 


Pourtant, je me suis promis, aujourd'hui, d'écrire quelque chose de poétique. 

Le ciel s'ennuage lentement et l'atmosphère est lourde. 

Aujourd'hui, j'ai décidé, comme une mesure de salut public, 

Qu'au monde entier, je resterai sourde.


Le ciel pourra bien trembler, la terre s'ouvrir sous les coups répétés de la foudre,

La pluie pourra bien fendre la nuit, déchiqueter les feuilles dans un tourment électrique, 

La grêle pourra bien crever les carrosseries et réduire les récoltes en poudre, 

Je ne changerai rien : absolument hermétique à toute critique. 


Les fleurs pourront faner, les saisons s'enchaîner dans leur inéluctable rythme spiralique, 

L'herbe pourra sécher, la terre se craqueler et trembler, terreur sismique, 

La fin du monde pourra bien arriver, moment crucial qui nous verra tous absoudre, 

Je ne bougerai plus, je ne croirai plus, à l'espoir, rien ne pourra me résoudre. 


Les tempêtes du temps, les guerres et les misères, les affres des hommes iniques, 

Les bombes, les drones, les Kalashnikov et tous les flingues, les canons et la poudre, 

Les hommes et leurs désirs de conquêtes, la science et ses explosions atomiques, 

Rien ne me fera vaciller : ma colère et ma peur, mon désarroi, je passerai outre.


Je me suis promis, aujourd'hui, d'écrire quelque chose de poétique.

L'orage est passé, il est temps de mettre fin à ce poème en yaourt, 

Qui jamais vraiment ne respecta le vers et la rythmique, 

Parions, cher lecteur, que de tout cela, vous n'avez rien à foutre. 



dimanche 6 avril 2025

Le sonnet du sac


Il y avait sur la place, après le marché, 

Un sac en plastique tourmenté par le vent

Et le ciel était pur tout autour du clocher.

Le vent dans le nez et marchant le nez au vent, 


Nous allions doucement, comme un dimanche soir, 

Le sac volait, tournait, comme les pensées noires,

La place ressemblait à un soir de débâcle,

Les balayeuses chorégraphes offraient spectacle.


La poésie du sac volant dans le ciel bleu

Mettait en mon coeur un peu de baume et de joie,

La lumière semblait légère, l'air plus froid.


Le sac s'accrocha à un arbre, tableau fâcheux :

Sur fond de soleil couchant, le plastique échoit, 

Pollution triviale, qui me laisse sans voix.