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samedi 5 septembre 2026

Comme un orchestre qui s'accorde


On raconte que sur les mers du Sud, très loin d'ici, les pêcheurs voguent et ne pêchent que ce dont ils ont besoin pour vivre. 

On raconte que la vie coule doucement, sous les palmiers, que les enfants sont heureux et courent presque nus sur les plages de rêve. 

On raconte que les secrets de l'existence se murmure à l'oreille des petits et qu'ils deviennent grands et raisonnables, ne cueillant que les fruits qu'ils mangeront. 

On raconte que c'est la vie d'avant, celle des premiers temps, celle qui n'a pas changé depuis des milliers d'années. 

Là-bas, il n'y a qu'à tendre le bras pour cueillir les fruits qu'offre le soleil. 

Là-bas, les palmiers, les palétuviers, les légers bougainvilliers chorégraphisent doucement dans les alizées. 

C'est ce qu'on raconte...pour rêver. 

Mais souvent, en vérité, la vie est un orchestre qui s'accorde. Rien de plus dissonant et de plus aventureux que la clarinette qui canarde, tandis que le trombone fait ses gammes à contretemps. Les violons stridents s'amusent à chapeauter dans les aigües les tambours qui tendent leur peau dans des boums tremblotants.

C'est ce qu'on nomme cacophonie. C'est la vie. Rien ne va ensemble et rares sont les moments où règne l'harmonie. C'est fugace, c'est le temps d'une chanson. Quand on a de la chance, on peut aller sans entracte jusqu'à la symphonie. Les symphonies de Mozart excèdent rarement une demi-heure. 

Les musiciens de la vie nous autorisent de courts moments d'harmonie. 

Les écrivains, ceux qui essayent de saisir cette grâce au moyen de la langue, doivent s'aligner avec eux-même. Ils doivent saisir, comme le disait Marguerite Duras, "la crête des mots". Souvent le cerveau va plus vite que la main et tout s'efface. On est dans le brouillard et on est l'orchestre qui s'accorde. Le la est introuvable. On bégaye, on s'embrouille, on s'embourbe. On se répète, on s'enlise, on se perd. Les mots ne viennent pas. 

Dans la vie, c'est ainsi.

Le seul salut, c'est d'apprendre à aimer le chaos, à saisir les instants de poésie dans le brouhaha de l'orchestre, dans les bavardages du parterre, dans la boue des mots qui bafouillent. 

Le seul salut, c'est d'aimer la vie, même quand elle est laide et bruyante, qu'elle n'a pas de sens, qu'elle ne veut rien dire. Et il faut espérer les moments de beauté, ils faut apprendre à les saisir, à s'en délecter, à se les rejouer, à les relire pour les savourer, à les réécouter pour mieux les apprécier. Ils finissent toujours par arriver, fugaces, éphémères, évanescents comme un vin d'été qui monte à la tête. 

 

jeudi 24 juillet 2025

Sur le bout de la jetée

Sur le bout de la jetée, sur le port, les cheveux rendus fous par le vent, je regarde le ferry quotidien s'éloigner. La mer est grosse, les vagues se brisent et les embruns me fouettent le visage. Je me sens vivante, je fais partie du monde et les éléments viennent prouver mon existence.

J'aurais dû prendre ce ferry...

J'aurais dû être sur le pont, balayé d'eau de mer, cherchant à reprendre mon souffle et à remettre mon estomac à l'endroit. J'aurais dû partir pour l'Angleterre et changer de vie. Fuir.

Je suis seule. Implacablement seule. Mes pas, le soir, chez moi, résonnent dans le vide. Mon esprit, à longueur de temps, raisonne dans le vide. Je n'ai personne à qui parler. Les hommes et les femmes que je rencontre, que je fréquente, que je côtoie, ont décidé de ne rien voir de moi. La famille, les amis, les collègues. Personne ne voit jamais que la femme transparente, souriante, sans importance. On a décidé pour moi. Et je n'ai pas la force de contredire, de m'imposer autrement. Je ne peux le faire que maladroitement. Je ne peux le faire qu'en brisant. Je suis prise au piège. 

Sur le bout de la jetée, sur le port, j'envisage de changer de vie, radicalement. Mais le piège se referme, encore et toujours. Je ne suis qu'une poussière insignifiante. Déjà quand j'étais enfant, mon père disait de moi que je ne valais rien, que j'étais bonne à rien, que j'étais trop maigre, trop nulle, trop molle. 

J'ai pourtant en moi quelques velléités, mais tout se referme toujours comme un piège. Quand je décide de donner, sans retenue, ce que j'ai, mes talents, mes qualités, ma gentillesse, on considère cela comme allant de soi. C'est un véritable effort, pourtant. Mais cela n'est que de très normal. C'est ainsi que je sais que je suis médiocre. 

Seule et médiocre. J'aurais dû fuir, mais je n'en ai même pas le courage. Je suis enfermée en moi-même sans personne à qui parler. L'angoisse étreint ma gorge, rend mes épaules douloureuses et m'empêche de reprendre mon souffle. Personne qui puisse vraiment me comprendre. 

Est-on jamais compris, dans la vie ? On écrit des livres, on essaye de s'expliquer, mais personne ne comprend vraiment. Personne ne lit. Et on explique mal et on reste collé à une image, assigné à une case précise. Impossible de s'en sortir. Même si, depuis le départ, c'est une erreur. 

J'écris cela, mais je ne sais pas ce que je suis, je ne sais pas ce que je voudrais être vraiment. J'aurais dû partir, mais si je reste, c'est parce que je ne sais pas où je dois aller. J'ai juste le sentiment que je ne suis pas à ma place ici et maintenant. Ou que je ne le suis plus. Je n'ai jamais su partir, je n'ai jamais su disposer de ma liberté. J'ai toujours privilégié les désirs des autres. Il est temps, désormais que je pense à moi. 

Qui voudrais-je être ? Je ne sais pas qui je suis. Est-ce une tare de ne pas savoir qui l'on est à mon âge ? Je pourrais être une femme libérée, sûre d'elle, maîtresse femme, autoritaire et intelligente ? Ce genre de femmes, depuis toujours, m'inspirent : ma grand-mère, ma prof d'histoire du collège et quelques autres qui se reconnaîtront. Mais c'est assez éloigné de ma personnalité discrète, dans le fond. Suis-je réellement une femme discrète ? 

Je pourrais être aussi une artiste, une intellectuelle, me réfugier dans la littérature. C'est une part de moi. Mais je ne me sens pas légitime. Je suis une imposture. Mes livres sont mauvais, mes compétences insuffisantes. Quand j'essaie, je sens mes limites, immédiatement. Et puis là aussi mes références sont trop grandes et m'écrasent. 

Je pourrais simplement disparaître. La tentation est immense. N'être plus rien, pour personne. Ne plus me battre contre moi-même. Plus de pression. 

Ce texte a commencé comme une nouvelle et puis cela va nulle part. C'est un peu comme la vie. On ne sait pas où cela nous mène. Mais le problème, avec les nouvelles, c'est qu'il faut une chute. C'est tout l'intérêt. 

Et là, sur cette jetée, fouettée par le vent, seule dans la tempête, contemplant à mes pieds les vagues déchaînées se briser sur les rochers, il se pourrait bien que la chute soit mortelle. Pourtant, sur ce bout de terre battue par les éléments, je me sens vivante...

mercredi 16 juillet 2025

Un abricot et la fin du monde

Une coupe de fruits était posée sur une table en fer forgé. Le vent envoyait une impression de fraîcheur et quelques senteurs marines. La vie était douce, sur cette terrasse derrière laquelle se dressait une grande villa blanche présentant ses magnifiques bow-windows à un paysage océanique. 

 Dans la coupe, l’abricot était parfait, bombé comme des petites fesses de bébé, d’un orange vif piqueté de rouge, mûr à point. On le devinait juteux et sucré et il provoqua immédiatement le désir de Jen. Elle tendit sa main délicate pour le cueillir comme on aurait recueilli un petit oisillon. 

 Elle le porta à sa bouche, paisiblement. Ce fut alors une nuée de sons électroniques qui s’abattirent sur elle : sa montre connectée vibra, son téléphone, de concert, évidemment, et la porte électronique du frigo émit un son chaleureux. Elle put donc savoir immédiatement qu’elle avait consommé 50 calories, que son apport journalier en glucides était atteint (avec le chocolat qu’elle avait mangé à midi) et qu’elle n’avait plus que 3 abricots en stock, seuil déclenchant l’inscription dudit fruit sur la liste de course connectée, ce qui lançait automatiquement le processus de commande en ligne, de paiement via l’application dédiée et de livraison dans l’heure. 

 Tout cela rompit un peu le charme de cette belle après-midi d’été dans la baie de Richardson. 

 Jen n’y prêta pourtant aucune attention. Tout cela était parfaitement normal. Elle travaillait d’ailleurs dans la Silicon Valley et était friande de tous ces gadgets parfaitement inutiles et néanmoins indispensables. 

 Cet après-midi là, elle avait décidé de ne rien faire d’autre que de se laisser aller à la douceur de la vie, sur sa terrasse. Sa vie, le reste du temps, était bien assez trépidante. Elle courait de réunions stratégiques en comités de direction, elle ne cessait d’avoir des décisions à prendre et elle avait sous ses ordres des dizaines de salariés à piloter, manager, materner, écouter, recadrer…Elle ne voulait pas y penser, en ce beau dimanche ensoleillé. 

 Elle croqua dans l’abricot et admira une fois de plus, derrière ses lunettes noires, les jeux du soleil sur les eaux de la baie. Sur son transat, elle laissa la lumière chauffer doucement ses jambes dorées et elle décida de remettre un peu de lait de protection. Aussitôt, un bip l’avertit qu’elle avait utilisé 70% du flacon et qu’il fallait le renouveler. Ce qui se fit immédiatement. Encore une chose qui lui serait livrée rapidement.

 C’était rassurant. C’était encore mieux que l’abondance : c’était l’assurance de ne jamais manquer de rien. 

 Un peu plus tard, dans la douce lumière du soir qui tombait et qui donnait à la baie des lueurs orangées, elle demanda à son robot ménager de lui proposer un petit repas accompagné d’un cocktail. 

 Mais le petit automate au sourire permanent ne répondit pas. Quelle ne fut pas sa surprise quand elle n'entendit pas les petits bips rassurants de son garçon électronique de maison ! C’est fou comme ces clignotements sonores, ces doux avertisseurs, lui étaient devenus familiers. C’était un peu comme le ramage délicat des mésanges dans les arbres. Sauf qu’en 2050, dans la baie de Sausalito, les oiseaux ne chantaient plus guère. Les seuls qui avaient survécu s’étaient réfugiés dans la montagne, pour échapper tant bien que mal à la pollution grandissante. 

 Alors c’était un ramage électronique qui les avait remplacés. 

 Mais là, rien. 

 D’ailleurs, alors que le soleil s’était désormais couché au large et que l’obscurité gagnait progressivement, il semblait que les lumières électriques n’avaient pas pris le relais. D’ordinaire, toute la côte scintillait, parsemée d’une pluie d’or jusqu’à Oakland, jusqu’à San Francisco. Là…rien. Le noir s’installait et le silence des appareils n’en était que plus terrifiant. 

 Jen ne voyait que son petit confort, râlant après son robot (qu’elle surnommait Bob) et qu’elle promit de rendre à son constructeur, notamment, au milieu du chapelet d’insultes dont elle gratifia. 

 Exaspérée, elle décida de rentrer dans la villa. Machinalement, elle ordonna à l’intelligence domotique qui régissait son intérieur d’allumer les lumières, de baisser les volets et de mettre Fox News à la télé. 

 Rien de tout cela ne se produisit. Elle resta dans le noir, interdite. Elle fit un effort pour se souvenir de l’emplacement des interrupteurs et se dirigea à la lueur de son téléphone, entre la table basse et le canapé. Mais la lumière ne revint pas. Son téléphone était donc son seul salut. Elle pensait que c’était une panne qui la concernait et se dit qu’il fallait appeler un dépanneur. Elle ordonna donc à son téléphone de composer le numéro d’un bon dépanneur…Mais là encore, l’objet noir et lisse qu’on prenait pour notre ami depuis si longtemps n’eut pas l’ombre d’un frémissement. Il resta l’objet froid et dur qu’il était. Elle le secoua vivement, appuya sur les boutons, cliqua, hurla “Dis Siri” plusieurs fois, hystérique. Mais, bien que la batterie ne soit pas totalement déchargée, l’appareil ne se connectait à rien. Plus d’internet. Plus de réseau, plus de wifi, plus de bluetooth. Rien. 

 La panique vint beaucoup plus vite qu’elle n’aurait cru. Elle avait pourtant une bonne dose de sang froid, d’habitude : elle gérait. Dans son métier, dans sa vie, elle assurait. Mais seule, au milieu de son salon, dans le noir, sans réseau, sans électricité, sans tous ses systèmes de protection, de sécurité, elle se sentait nue, bien qu’en maillot de bain. 

 Soudain, elle entendit des explosions, un peu partout au dehors. Des chocs, des chutes, des collisions. Elle se précipita à nouveau sur sa terrasse, dans un mouvement réflexe, puis repensa aux nombreux drones qui livraient à toute heure du jour et de la nuit, les maisons des alentours. Elle rentra aussitôt dans son salon, de peur de se prendre un engin sur la tête. Elle eut raison : la livraison d’abricots s’écrasa lamentablement sur le carrelage, se mêlant à l’huile solaire, qui empruntait la même voie aérienne. 

 Que pouvait-il bien se passer ? Était-ce le grand black-out tant redouté qui arrivait ce soir ? 

 Non. 

 Soudain, tout se ralluma. Tout sembla revivre. La télé de Jen, réglée sur Fox News, se mit à brailler. On y voyait Elon Musk, écarlate, satisfait, rigolard, qui déclarait “C’est moi, c’est moi ! C’est moi le responsable de cette coupure mondiale de 10 minutes : plus d’électricité, plus d’internet, plus de réseaux, plus rien ! Vous n’êtes plus rien, si je le décide ! Ah ! Ah ! Ah !” 

 Les journalistes de Fox News, d’ordinaire affables avec le multi milliardaire semblaient effarés. Ils prenaient conscience, comme le reste de l’univers, qu’on avait laissé dans les mains d’un seul homme, le pouvoir de vie et de mort sur le monde entier.

mardi 8 juillet 2025

Le grand tableau


Un immense tableau trônait au dessus de l'autel. Son souvenir remontait aux longues messes de son enfance, quand sa grand-mère, chaque dimanche, l'obligeait à assister à l'office. L'ennui gagnait toujours, entre deux prières et entre deux chants, entre le sermon du curé, plus ou moins inspiré, et les moments de recueillement. L'ennui, ce n'est pas forcément le mot. C'était une sorte d'état méditatif qui le prenait. Il se mettait alors à observer le lieu, dans les moindres détails. Le carrelage en ciment, désuni, inégal, les peintures en trompe l'oeil, très réussies qui faisaient tout le charme de ce petit édifice de campagne, les quelques sculptures, les rares ornements dorés, le pied de la grande bougie pascale, le petit calice attendant son grand moment...

Une église offre au regard mille distractions. 

Et puis il y avait ce grand tableau. Si la messe durait une heure, cela laissait à chaque fois le temps d'inventer une nouvelle histoire pour ce tableau. 

On y voyait un homme d'un âge certain, avec une barbe blanche qui semblait faire "coucou" au corps d'un homme allongé sur le sol, face contre terre. Il était accompagné d'un ange, reconnaissable à ses ailes. 

Qui était cet homme : le père Noël, un saint, un pêcheur, Dieu lui-même ? Et pourquoi était-il accompagné de cet ange qui lui posait sur l'épaule une main amicale ? Cet homme à terre, était-il mort ? Qui l'avait tué ? Et pourquoi l'homme à la barbe blanche le saluait-il ? 

C'était un mystère. Une scène de crime à élucider. 

Il était un enfant. Il aimait les dessins animés : Inspecteur Gadget, Cats Eyes et les Monstroplantes. Il aimait les mystères, les enquêtes, la science fiction et l'humour. Alors cet ange, cet extraterrestre, ce crime à élucider, ce vieil homme qui faisait coucou, voilà qui éveillait sa curiosité et qui titillait son imagination. 

Il voyait l'homme au sol, avec des sandales et sur la tête, quelque chose qu'il prenait pour une gourde en métal argenté. L'éclat blanc, cela ne faisait aucun doute, c'était une gourde. C'était l'arme du crime : à cet homme en jupette, on avait fichu un grand coup de gourde sur la tête pour l'occire. Le vieil homme lui disait "Bien fait !" et lui faisait, narquois, un petit signe de la main. L'ange extraterrestre lui permettait de s'enfuir. 

Un autre dimanche, une autre histoire. L'homme était enlevé par l'ange. Elle l'avait drogué, c'est pourquoi il avait l'air tellement ahuri. Et l'homme à terre était un pauvre type passant par là par hasard, frappé du sort d'amnésie par la puissante magie de l'être céleste. 

Une autre fois, il imaginait une histoire digne d'un théâtre de boulevard : le mari, l'amant, la maîtresse, un coup sur la tête du mari, l'amant qui fait coucou ! Et l'ange, la femme, "Ô ! Ciel ! Mon mari"... Un peu tiré par les cheveux. On peut d'ailleurs changer la configuration : le jeune amant, à qui la dame a mis un sale coup sur la tête et le mari, que son épouse ramène au foyer, manu militari, qui fait signe à son mignon, comme pour lui dire merci pour les bons moments.

Les messes sont longues et l'imagination, fertile. 

Jamais alors, il aurait imaginé que Saint Pierre, emprisonné par Hérode, soupçonné d'être complice du séditieux Jésus de Nazareth, aurait passé la nuit enchaîné, lamentable, à prier Dieu, pour finalement être sauvé par un ange qui viendrait au matin le libérer pendant que le garde, avec son casque et sa jupette romaine, faisait un somme. 

Elle est belle pourtant cette histoire : pleine d'espoir. On peut avoir peur, si l'on a la foi, on peut quand même être sauvé.  Parce que c'est difficile de croire et d'aimer, parce que la vie est faite de circonstances et que les geôles d'Hérode n'étaient sûrement pas une partie de plaisir...

Cela fait écho, aussi, à l'autre rédemption de Pierre, quand il  aura renié Jésus trois fois avant que le coq ne chante : on peut être lâche, on peut mentir, on peut se tromper et être sauvé. Toute l'humanité est là.

Mais le grand tableau, à tout jamais, resterait mystérieux, pour lui. C'était une énigme. Cela avait sans doute un sens profond et intime. Il ne savait toujours pas lequel, même 40 ans plus tard. 



jeudi 3 juillet 2025

Cafard du soir, espoir


Juste un mot ou deux, trois fois rien. 

La fatigue et la chaleur anéantissent mes tentatives d'envisager les choses de manière positive. 

J'essaie de voir les choses en rose, promis. 

J'essaie de sentir l'air frais, de voir le soleil de juillet comme une bénédiction,  qui fait murir les abricots et qui annonce la douce torpeur des soirées d'été. 

J'essaie de me conduire en journal télé, j'essaie de préférer les sujets légers, les moyens de se rafraîchir, dans la forêt du Morvan ou dans les lacs du Jura, les tendances de l'été, les cocktails à la mode, l'insouciance et les suggestions de livres à lire à la plage. 

J'essaie de ne plus penser, de ne plus voir la canicule comme autre chose que comme une vague de chaleur annonçant les vacances.

                 Non, ce n'est pas le symptôme des décennies passées à consommer du pétrole. Non, ce n'est pas                     le symptôme d'une atmosphère pourrie par des années de destruction des forêts partout sur la                                 planète. 

Mais je n'y arrive pas. 

                    J'essaie de ne plus voir, aussi, que Gaza crève de faim sous les bombes, que des hommes                             croient ce que racontent les complotistes, les platistes, les masculinistes, les trumpistes. 

J'essaie de me raccrocher aux yeux des enfants. A mes élèves, à leur joie, hier soir au bal des promos des 3e, à leur immense amour de la vie, ce matin, quand ils se sont baignés dans la rivière, quand ils ont sillonnés les routes à vélo. J'essaie de me raccrocher à ce métier de prof, qui me permet de transmettre le savoir et la beauté du monde. 

                                            Mais comment croire encore, quand les repères s'effacent ?

Et est-ce que dans tout cela, j'ai un rôle à jouer ?

mercredi 4 juin 2025

La musique des mots


Ecrire, c'est souvent être obsédé par une musique, par un rythme et par une mélodie. On a dans la tête des ritournelles sans parole, d'abord. Des alexandrins pompeux ou de petits octosyllabes si vifs qu'on a presque envie de danser. 

Les mots viennent parfois comme une évidence sur ces petites rengaines. Selon ce qu'on veut écrire, on sait si la musique sera lente et solennelle, ou enjouée, nerveuse, sautillante. On sait si ce sera une valse ou un blues, une symphonie ou un tango. Et les mots s'invitent. Ils se glissent sous les doigts, comme sur les touches d'un piano. 

Je ne sais pas encore quelle sera la tonalité du prochain roman que je veux écrire. Il sera plus sombre, je crois, mais il y a toujours plusieurs mouvements dans une symphonie. 

J'ai quelques pages, un début. Je crois que ça commence un peu comme la Gnossienne n°1 de Satie. Ou comme Pyramid Song de Radio Head. C'est mystérieux et surréaliste. Des accords mineurs. On ne sait pas où on est, ni avec qui. La réalité se dévoile lentement, mais on accroche à la mélodie, on a envie de l'entendre encore. De la chantonner. 

Je voudrais que la suite se développe avec le soutien d'un orchestre à mille cordes. J'aimerais que ce texte prenne son envol et me dépasse, me déborde. J'ai envie d'écrire quelque chose d'épique et de plus grand que moi. Et quelque chose qui ressemble à une chanson pop.

Je ne sais pas encore ce que ce sera. Au début, il n'y aura rien. Rien que quelques notes de piano, entêtantes. Et puis cela grandira. Et au bout, il y aura du bleu, l'immensité du ciel. 





jeudi 22 mai 2025

Je ne parviens pas à écrire


Je n'ai pas le temps d'écrire, en ce moment. Non...Ce n'est pas vraiment un histoire de temps. C'est une histoire d'énergie. De volonté...

Mais je sais que ça reviendra, comme par jaillissement, par étonnement, par fulgurances. C'est toujours revenu. J'ai des phrases qui tournent dans ma tête. J'ai les 17 pages d'un début de nouveau roman, qui attendent, sagement dans la guangue froide et blanche d'un fichier Word. J'ai des fourmillements. 

J'ai écrit une rédaction, ce matin, en modèle, avec mes élèves de troisième. Pour leur montrer comment faire. Je ne sais pas si la pédagogie par le modèle est validée par l'académie. Mais ça, c'est de l'écrit qui ne compte pas. De l'écrit vain. De l'écrit utilitaire et matériel. Je ne sais pas bien à quoi ça sert, tout ce que j'écris, tout le temps : je suis une scriptomane comme d'autres sont nymphomanes. 

Pourtant...pourtant...depuis ce matin, trois personnes m'ont parlé de mon dernier roman, m'ont dit qu'ils l'avaient lu, qu'ils avaient aimé, qu'ils avaient passé un bon moment. J'ai toujours du mal à recevoir les compliments, je me dissocie, je dis merci, merci...Mais je ne sais pas si c'est vraiment à moi qu'on adresse ces laudes. 

Ma tristesse m'envoie des phrases, des phrases sombres et glauques et dans le fond, je crois que c'est pour cela que je ne parviens pas à écrire. 

Un texte revient souvent. Il trotte dans mon cerveau comme un petit cheval obsessionnel. C'est quelque chose comme ça :  "Du haut de mon balcon, souvent, je fixe le bout de trottoir, là, juste en bas. Puis je m'imagine, montant sur une chaise, d'abord, puis sur la barrière. Je sens le poids du comique de la situation, perchée sur ce mince rebord. Aurais-je l'équilibre ? Vacillerais-je ? J'aimerais alors avoir la grâce d'une plongeuse olympique et me jeter, bras et jambes tendus, la tête la première sur ce bout de trottoir, là, juste en bas. Mais peut-être que je chancellerais. Peut-être que je manquerais de tonicité et que je tomberais, comme un paquet de linge, molle et flasque. Peut-être même que je tomberais quelques mètres plus loin, dans la pelouse. Peut-être que j'aurais l'air ridicule, j'aurais l'air d'un bras cassé. Ou d'une côte cassée...Quoi qu'il en soit, je laisserais au moins une trace...sur le trottoir, là, juste en bas. " 

Ce sont ces histoires-là qui m'attirent comme le vide attire celui qui a le vertige. Je sais que je n'ai pas le droit même de penser cela et je n'ai personne à qui le dire. Alors l'écrire, non. Je ne peux pas. 

Même si, comme à chaque fois, poser les mots sur les choses permet d'en rendre la réalité plus supportable. Les sortir hors de moi, les extirper de mon crâne. Parce que je n'arrive pas à le faire autrement. 

vendredi 18 avril 2025

Maladies mentales : vite, la fin du tabou



J’ai entendu, l’autre matin, Nicolas Demorand nous déclarer “Je suis un malade mental”. Et derrière ma radio, devant mon bol de café au lait, je l’ai remercié pour ces mots. 

 Je l’ai remercié de dire cela comme on dit parfois “j’ai une gastro qui me cloue sur les toilettes”. La réaction, en général, quand on dit cela, ou quand on déclare qu’on a une crève d’enfer et de la fièvre, c’est “bon rétablissement, prends soin de toi, je te conseille du miel avec du thym…” des choses gentilles et bienveillantes. On prend des nouvelles de vous, on vous envoie un petit message. 

On n’a pas peur. Pourtant dieu sait que la gastro et la grippe sont contagieuses. 

Quand on déclare “je suis un malade mental” ou bien “j’ai un trouble bipolaire, j’ai des symptômes de schizophrénie” ou encore, plus couramment “je traverse une période de grosse déprime”, non seulement, on fout la trouille, mais on fait un peu le vide autour de soi. 

C’est étrange. Ce n’est pas contagieux. Mais cela fait peur. 

C’est une réaction qui ressemble à une intuition fausse : il faut laisser tranquille la personne qui traverse une dépression. Il faut la laisser seule. C’est idiot parce que cela isole, cela pousse à ruminer des idées noires. Cela ne favorise pas une vision positive et optimiste de la vie. 

C’est un peu comme cette idée saugrenue des médecins : celle de donner des médocs, des antidépresseurs, des anxiolytiques et des somnifères. Le parfait petit kit de l’apprenti suicidaire. On ne pourrait pas faire plus dangereux. Quel médecin donnerait des clopes et du pinard à un gars souffrant d’un cancer ? 

Lisez le récit de Demorand : Intérieur Nuit. C’est court, mais cela pose quelques questions essentielles. Celle de la honte d’être un malade mental, celle de la mauvaise prise en charge des médecins généralistes et même de pas mal de psy/chanalyste/chiatre. 

Le déclic a eu lieu, pour lui, quand sur France Inter, une matinée spéciale a été programmée. Elle s’intitulait “La maladie mentale, la fin d’un tabou”. 

Ma prise de conscience est récente, mais coïncide avec cette dépression que je traverse. Mis à part quelques amis concernés de près par le problème, traversant ou ayant traversé des épisodes dépressifs, personne ne semble vraiment enclin à comprendre de quoi il s’agit. On entend des remarques qui blessent ou qui enfoncent encore plus, ou qui, au mieux, ne servent à rien. 

“Mais tu as tout pour être heureuse”... “Je n’aurais pas cru ça de toi”...“Repose-toi, sors, va faire un tour, prends l’air…” 

Cela part d’un bon sentiment. Mais quand le cerveau répète en boucle le contraire, c’est contre productif, c’est inutile, ou pire, c’est culpabilisant. Comment ne pas culpabiliser, quand on te dit que tu as tout pour être heureuse et que tu ne l’es pas. C’est vrai : j’ai une femme formidable, un job, des passions, des amis, je voyage, j’écris…Et malgré tout, je pense à la mort. C’est du gâchis, c’est mal, de penser cela. Et plus on y pense, moins on va bien. 

Le seul moyen de s’en sortir, c’est de considérer cette maladie comme une maladie : en traiter les symptômes, en connaître mieux les causes et les ressorts, la prévenir et tenter de la guérir, pour sortir de la souffrance. 

Car comme une maladie, cela fatigue, cela fait souffrir physiquement. Comme quand on a une gastro, on est mal, on a une seule envie, rester au fond de son lit. On est épuisé, lessivé, on a des douleurs qu’on ne maîtrise pas et que l’on ignorait, des courbatures, des contractures. 

Le seul moyen de s’en sortir, c’est aussi de ne pas céder, autant que possible à la routine. Hormis quelques jours, au mois de novembre, j’ai décidé de ne pas prendre d’arrêt. Comme Demorand l’explique, lorsqu’il passe trois heures à la radio, concentré, motivé par les auditeurs, par les invités qu’il interviewe, par l’équipe qui travaille avec lui, il passe trois heures sans la maladie. C’est identique pour moi : quand je suis devant les élèves, je retrouve l’énergie et je cesse de ruminer. Ce n’est plus le cas à la mairie, malheureusement. Peut-être parce que j’ai eu le malheur d’exprimer mon mal être et que cela a fait peur et a poussé certains à m’isoler. 

C’est là qu’il faut absolument que les choses évoluent. Dans la perception que les autres ont de ce qui est une simple maladie. 

On n’est plus au temps où le SIDA était une maladie honteuse et où ces malades mouraient seuls. Il est nécessaire que nous sortions du tabou et de la honte pour les maladies mentales.

dimanche 6 avril 2025

Le sonnet du sac


Il y avait sur la place, après le marché, 

Un sac en plastique tourmenté par le vent

Et le ciel était pur tout autour du clocher.

Le vent dans le nez et marchant le nez au vent, 


Nous allions doucement, comme un dimanche soir, 

Le sac volait, tournait, comme les pensées noires,

La place ressemblait à un soir de débâcle,

Les balayeuses chorégraphes offraient spectacle.


La poésie du sac volant dans le ciel bleu

Mettait en mon coeur un peu de baume et de joie,

La lumière semblait légère, l'air plus froid.


Le sac s'accrocha à un arbre, tableau fâcheux :

Sur fond de soleil couchant, le plastique échoit, 

Pollution triviale, qui me laisse sans voix. 

samedi 5 avril 2025

Malgré la tristesse


Aujourd'hui, malgré la tristesse insondable qui m'assaille souvent, j'ai aimé le soleil presque estival se reflétant sur le Doubs presque immobile. La longue balade matinale, avec mon amour et le chien. 

J'ai aimé la ville animée, le marché sous les arbres bourgeonnant. 

J'ai aimé le romarin sur le poisson et le gratin de chou-fleur. J'ai aimé le chocolat de Pâques, même si ce n'est pas encore Pâques. 

J'ai aimé penser que demain, nous aurons Noémie et Sébastien. 

J'ai aimé m'asseoir devant mon ordinateur pour écrire, même si les mots ne viennent pas, même si je me sens vide comme un tube de dentifrice qu'on aurait roulé jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'il exprime absolument toute sa substance. 

J'ai aimé les deux vernissages de ce jour, les talents divers des peintres amateurs, les sourires fiers de ceux qui présentaient leurs oeuvres. Devant les aquarelles, j'ai pensé à ma mère.

J'ai été très émue par la poésie étrange des photos de Sophie Patry

J'ai aimé qu'on me parle de mon dernier roman, même si souvent je ne sais pas quoi faire des compliments et que j'en reste stupide. 

J'ai aimé la clarté et les nuances du ciel du soir. 

J'ai aimé la poignée de la porte du restaurant chinois où l'on avait commandé un rouleau de printemps, une soupe vietnamienne, du riz cantonnais, des brochettes de boeuf aux cinq saveurs. Et deux bières thaï. La poignée de la porte de cet établissement est légère et sensible et la porte bondit qu'on l'effleure. 

J'ai aimé la dernière promenade du soir, avec le chien, dans la ville encore animée, les terrasses, les passants, le sourire de ce garçon qui a failli se prendre les pieds dans la laisse de Soské. 


mardi 12 avril 2022

Tu vois, Marine Le Pen...


“Tu vois, Marine Le Pen, maintenant, elle récite une petite bible CGTiste. Et que je te défends les petits salaires et la retraite à 60 ans. Marine, elle parle aux petites gens. Tu vois ce que je veux dire ? C’est nouveau, non ? Et les petites gens, ils se disent, peut-être qu’elle a changé, peut-être qu’elle est vraiment peuple, cette mémère aux chats, avec sa voix de fumeuse de gitane ? Peut-être qu’elle n’a rien à voir avec son père, vraiment. Mais tu vois, on ne peut pas effacer comme ça des décennies de mépris du pauvre, de mépris de “l’assisté”, de celui qui mange le pain blanc des Français. C’est quand même un peu facile, non, entre les deux tours d’une élection présidentielle, d’enfiler le costume d’un Méluche et de venir faire tribune sur la France qu’on exploite et sur le travailleur pauvre. Pour un peu, elle enfilerait un gilet jaune et on la retrouverait sur un rond point. Et vous trouvez ça crédible ? Mais attention, une fois que j’ai dit ça, je n’oublie pas que le costume de gauchiste ne va pas mieux à Macron ! Non, lui, c’est plutôt Smuggler…Pour te donner une idée, un RSA ne suffit pas pour une veste de cette marque. Macron, pour l’instant, il est beaucoup plus mou que Le Pen pour capter les voix de gauche. D’abord, il pense que le front républicain marchera encore cette fois. Ensuite, il a fait encore plus de voix au premier tour qu’en 2017. Plus d’un million de voix de plus. Alors qu’il a mené une politique ultra-libérale, que les prix ont augmenté comme jamais depuis qu’il est au pouvoir, que les services publics ont souffert et qu’il promet encore pire cette fois-ci. Alors à quoi bon s’en faire. Non, il va être réélu, malgré les gilets jaunes, malgré la baisse du pouvoir d’achat, malgré la précarité galopante, l’industrie fragilisée, les hopitaux au bord de l’asphyxie…Il va être réélu, peut-être à cause de ses jolis costumes, mais surtout parce que ceux qui votent fort pour lui sont les boomers qui ont peur pour leurs privilèges. Ceux qui ont tout intérêt de voir le système des retraites consolidés pour longtemps, ceux qui ont fini leur vie, ceux qui n’ont plus d’enfants à l’école ou qui leur paye une école privée. Ce sont ceux qui ont de l’argent et qui ont décidé de ne pas se soucier de ceux qui n’en ont pas. Macron n’a absolument aucun intérêt à faire semblant d’être de gauche. On ne peut pas lui reprocher d’être insincère, sur ce coup-là. Mais tu vois, si c’est ce que les gens veulent, est-ce que ce n’est pas ce qu’on appelle la démocratie ?”

lundi 11 avril 2022

Tu vois, les élections...


"Tu vois, ça fait 20 ans que je vote pour les présidentielles…eh ben, l’effet que ça me fait, c’est que les élections, c’est un coup de chapeau à un âne, comme disait mon grand-père. Depuis hier, tiens, j’ai l’impression d’être dans le film Un Jour sans fin, tu sais. On revit encore une fois ce fameux second tour piège…Depuis 2002, c’est comme ça. Et nous, on plonge, à chaque fois dans la fameuse dialectique du front républicain...Mais la démocratie et la République, si ce n'est pas l'expression d'un véritable choix, ça n'a pas tellement d'intérêt. En parlant de mon grand-père, je crois que le 24 avril, je vais lui rendre hommage. En 2002, il n’avait pas voté pour Chirac. Il n’était pas allé voter du tout, en fait. Pour un peu, je crois qu’il aurait presque préféré aller à la messe comme ma grand-mère, ce jour-là. Et pourtant, mon grand-père, c’était le pire bouffeur de curés que je connaissais. Mais finalement, il n’avait pas tort. C’est un peu comme si au resto, si la carte des desserts se résume à une Danette ou un petit-suisse et que tu n’as envie ni de l’un, ni de l’autre, tu te forçais quand même à prendre le petit suisse parce que c’est dans la formule et que tu te sens obligé de choisir…ça n’a ni goût ni grâce, le petit suisse, c’est trop gras, le petit suisse, oui, mais la Danette, c’est carrément gerbant…Alors tant pis pour la formule, ce n’est pas parce que c’est écrit qu’il faut que je me force. Ce sera un café et l’addition, pour moi. Et surtout, il faudrait maintenant qu’on évite de retourner dans ce resto pourri, parce que la carte des desserts est vraiment naze…"

dimanche 10 avril 2022

Tu vois, tout respire le printemps...


“Tu vois, tout respire le printemps. Ce que je préfère, ce sont les trèfles…et l’herbe aussi, bien verte, bien drue, bien touffue. Ce vert si vigoureux, tellement plein de chlorophylle, tellement…je ne sais pas, c’est cette idée de sève, de vie, de vitalité…Ce vert, ça me met en joie, ça me donne de l’énergie. Et puis ça me fait penser à mon père. Mon père n’aimait cette couleur que dans la nature. Il n’aurait jamais porté une chemise verte. Par contre, il aimait tellement les centaines de nuances de la forêt au printemps…La forêt qui étale son manteau au flanc de la montagne…Son manteau où le tendre des jeunes feuilles de châtaigniers contraste avec le vert profond des sapins qui font des tâches plus sombres à côté des cerisiers sauvages au vert léger nuancé par le blanc des fleurs. Cette saison, c’est la promesse de la vie, de la jeunesse, de l'allégresse. Je m’emballe, mais tu vois, quand je contemple la rivière qui scintille au soleil, qui coule vraiment, maintenant qu’il a plu un peu, enfin, je sens monter en moi cette énergie. Je ne sais pas l’expliquer bien. Je n’ai pas les mots exacts. Je me sens vivante, partie prenante de cette nature revigorante. Je me sens traversée par cette force, la force de la rivière qui trimballe les pollens, la boue, la neige qui a fondu, les bois que le vent a cassés. La rivière et ses alevins, ses poissons en devenir, la rivière pleine de vie. La nature, parfois, dans nos vies de fous, on oublie de la regarder, de l’écouter. Pourtant, tout respire le printemps et c’est cela qui nous permet de respirer. De vivre. Je suis une citadine, maintenant, j’aime les trottoirs, les voitures, les magasins, les êtres humains qui vont et qui viennent, j'aime cette vie là, mais rien ne m’émeut autant que le chant des oiseaux dans le petit matin. C’est un bonheur sans fin, cela. Dès la fin de l’hiver, si tu te lèves tôt, avant le lever du soleil, tu les entends, c’est une joie, c’est…Je ne sais pas l’expliquer. C’est de l’ordre de la sensation, de l’émotion. Je pense que ça touche à…notre cerveau le plus archaïque, notre part animale. On fait partie de ce monde, de ce renouveau, de…cette abondance de la nature. Je dis ça parce que c’est le printemps, mais…je ressens la même chose quand l’été bat son plein et que dans les aubes tièdes du mois de juillet, on entend le raffut des martinets dans le ciel clair, je ressens la même chose lors des beaux crépuscules d’automne, quand l’air s’embrasse à l’horizon, quand la lumière vient illuminer la cime jaune orangée des arbres. Toute cette chaleur, toute cette douceur. J’adore. J’aime l’hiver aussi, surtout quand ils sont scintillants de froid, les grands ciels bleus translucides et glaciaux. J’aime les soleils d’hiver givrés. Et je te parle d’ici, je te parle de ce que je vois de ma fenêtre, mais, la nature, je l’ai aimée partout où je suis allée : les canyons américains, les plaines du nord, l’incroyable terre noire et fertile des plaines du nord, la luxuriance de l’Asie, la vie grouillante des marécages de Louisiane…Partout…C’est la force, c’est l’incroyable force de la nature. Celle devant laquelle on se sent tout petit, mais…à sa place. A sa place dans le cosmos, partie prenante, vraiment, de l’univers. On ne sait pas si c’est Dieu ou juste le hasard qui a créé ces beautés là, mais quelle réussite…On ne sait pas qui on doit remercier pour tout ça, mais bon sang…quelle chance on a d’en faire partie…”


samedi 9 avril 2022

Tu vois, les pigeons...


“Tu vois, les pigeons qui s’engouffrent dans cette maison, par dizaines, même peut-être par centaines…Ce ne sont pas vraiment des pigeons. Tu as vu leur côté mécanique, régulier…Si, si ! Je suis resté là à les observer un petit moment, j’ai noté les heures, les flux. C’est troublant. J’ai fini par comprendre : on a à faire à des drônes, des robots téléguidés. C’est la mairie ou le gouvernement, la police…Ou pire. Comment ça, je délire ? Mais non ! Les caméras de vidéo surveillance, ça suffisait plus, je te jure : il faut des moyens bien plus mobiles, bien plus agiles, si tu veux vraiment fliquer tout le monde. Les pigeons, c’est l’idéal : ça passe complètement inaperçu, ça fait partie du paysage, comme…je sais pas, les poubelles, les crottes de chien…D’ailleurs, un jour, je t’en parlerai, des crottes de chien ! Mais revenons à nos pigeons…Alors…tu vois leur manège : ça rentre, ça sort. Il y a deux escouades. Ceux qui rentrent ne sont pas les mêmes que ceux qui ressortent, pour la simple et bonne raison que cette vieille baraque abandonnée, au toit défoncé, c’est en fait là qu’il y a les bornes de rechargement pour ces trucs. Hop, ceux qui rentrent se posent près de la prise et comme ton aspirateur robot, ils se rechargent la batterie. J’ai observé : ceux qui rentrent sont gris et ceux qui ressortent sont un peu moins gris ! Je te jure. Bon, le résultat, c’est qu’ensuite, toi, tu te poses tranquillement sur un banc dans le square, tu parles de tout et de rien avec ta copine et pendant ce temps-là, t’as des pigeons qui viennent picorer, l’air de rien sur la pelouse, à tes pieds. Et leurs yeux, c’est l’objectif de la caméra et le petit micro. J’ai cherché sur internet, la technologie peut faire des choses miniatures comme ça. L’intérêt ? Tu me demandes l’intérêt ? Mais quelle naïveté ! Tu ne vois pas dans quelle société on vit, ou quoi ? Tu n’as pas remarqué que quand tu parles…je sais pas…d’une paire de godasses que tu trouves sympa, hop, deux minutes après, tu as les pubs pour ces godasses partout sur internet, rien que pour toi ? Tu n’as pas l’impression d’être fliquée, poursuivie, espionnée ? Partout, tout le temps ? Et puis alors depuis le passe vaccinal et toutes leurs conneries de virus, de pandémie, de masques…c’est encore pire. C’est l'État qui est derrière tout ça, les États du monde entier. Il faut qu’ils contrôlent tout, qu’ils nous contrôlent. Tu rigoles, mais tu verras. Et puis les drônes pigeons, ils ont d’autres fonctions et en cas de problème, crois-moi, on fera pas le poids. Des fléchettes empoisonnées, ça peut te tuer en deux secondes et sans laisser de traces…Non, mais arrête de te marrer. L’autre jour, tu sais, on a trouvé ce vieux, dans le parc, tu sais, le Jacquot, oui, il passait sa vie sur les bancs, avec sa bière à la main. On l'a retrouvé étendu dans la pelouse, mort. Pas de doute pour moi : c’est un drône pigeon qui l’a rectifié. Je suis sûr que pour l’instant, ils en sont à la phase de tests, ils attendent de voir si on se rend compte de quelque chose ou pas, et ça va être un carnage ! Mais oui, mais bien sûr, il était vieux, le Jacquot, mais c’est pas une raison. Mais non, c’est pas “juste son coeur qui a lâché à force de boire”, ça faisait des années qu’il picolait, son coeur avait l’habitude. Non, j’en suis sûr : le parc, les pigeons, les pigeons tueurs. Tu as vu le film Soleil vert ? Un jour, crois-moi, des vieux comme le vieux Jacquot, on en retrouvera dans les raviolis…Allez, bon appétit !”

vendredi 8 avril 2022

Alors, tu vois...

 


“Alors tu vois, j’étais nue au milieu d’une salle remplie de cochons d’Inde. Mais ce n’était pas vraiment des cochons d’Inde. Moi, en fait, je savais que c’était des chirurgiens dentistes. En congrès, un truc comme ça. Mais je les voyais comme des cochons d’Inde. Bon. Avec des masques. Et moi, j’étais toute nue, plantée là, les mains vaguement sur mes nichons, vaguement sur mon sexe, essayant de planquer ce qu’il y a à planquer, mais sans grands espoirs. Et puis surtout, j’étais dans une grande salle qui ressemblait…je sais pas…à une usine désaffectée, tu sais. C’était plein de lumière, un grand soleil qui passait à travers les carreaux cassés…et c’est bien pour ça qu’en fait, moi, je savais que j’étais dans ma salle de bains. Tu sais ce que c’est, les rêves. Bon. Justement, j’étais dans ma salle de bains et tout à coup, j’étais une brosse à dents. Me demande pas comment, mais en tout cas, pour moi, rien de plus normal. Une brosse à dents géante. Et j’étais enceinte. Alors forcément, les cochons d’Inde commençaient à me bouffer les pieds et à pousser des petits cris très angoissants. C’est à ce moment-là que j’ai abandonné la position de repli, les bras croisés pour me planquer et que j’ai levé les bras au ciel. J’avais les poils de la brosse à dents qui frissonnaient et l’impression qu’on me grignotait vraiment les pieds, comme des fourmis dans les orteils. Et ça m’a réveillée. Mais pas tout à fait. Juste pour me rendre compte que j’avais réellement les bras en l’air et que j’essayais vraiment de m’exprimer en poussant des petits cris. Mais tu sais, dans un demi-sommeil, alors les petits cris me demandaient un effort surhumain, ça voulait pas sortir, c’était ridicule, ça faisait “hi, hi, hi”. Et Jérôme, à côté de moi, ça l’a réveillé. Mais complètement, lui…alors il m’a secouée un peu, en disant “oh, oh, tu te calmes…” Et ça m’a réveillée complètement aussi. C’est con, j’aurais bien voulu poursuivre ce rêve. Mais comme j’étais encore un peu dedans, dans le coltard, même, carrément, j’ai dit à Jérôme, tu vas rire, je suis enceinte. Il a pas ri.”

jeudi 7 avril 2022

Tu vois...

(début d'une série, peut-être...)



“Tu vois, tu pourrais dire des banalités, tu pourrais prendre ce verre entre tes doigts, délicatement, le faire tourner et dire ce qui a été dit mille fois sur le vin vermeille, le vin merveille, sur le vin rubis ou sur le sang de la terre…Tu pourrais te faire poète pourri, un peu ivre déjà, lyrique. Tu pourrais t’emporter. C’est bon pour faire rêver le visiteur de base d’un salon des vins, ça, c’est bon pour faire croire à l’ivrogne qu’il ne boit pas, mais qu’il déguste, qu’il goûte une part de culture et d’histoire, qu’il touche à l’exception. Mais non. Ce n’est pas ce que tu vas faire. Tu vas boire. Et tant pis si c’est une piquette, tant pis c’est dégueu. Tu vas boire pour être ivre. On ne va pas se mentir là-dessus. On s’en fout du vin et de ce que ça véhicule, la plupart du temps, les gens boivent pour se murger. Pour se purger, pour faire en sorte d’oublier la putain de vie qu’ils mènent. Le vin, c’est fait pour ça…Il faut être ivre, comme disait Baudelaire, toujours ivre. Pour ne pas sentir le monde, pour ne pas douter de Dieu, pour ne pas douter des hommes. As-tu remarqué comme tout le monde est plus sympa quand il a bu, tout le monde est plus beau, quand t’as bu. Alors ce soir, tu ne vas pas me la jouer esthète, connaisseur. En plus, tu n’y connais rien. En vrai, avec un bandeau sur les yeux, tu ne sais même pas faire la différence entre un rouge et un blanc. Alors même avec les yeux grands ouverts, crois-moi, tu ne feras pas de différence entre la Bourgogne et les Hautes-Côtes de Blaye. Non, et puis dans trois ou quatre verres, tu ne sentiras même plus ta bouche. Tu ne sentiras plus rien. Tu auras le feu aux joues, tu auras le rire aux larmes. Tu dormiras peut-être, parce qu’il y en a qui dorment, au bout de quatre ou cinq verres, mais tu ne sentiras plus rien. Plus d’arôme de violette, plus de longueur en bouche, plus de tanins puissants. Juste la soif de boire encore plus. Et alors tu ne penseras même plus au petit matin pas frais que tu te prépares. Oubliée la future gueule de bois. Tu diras “Ouh ! Là ! Je suis pompette.” et en fait, tu auras déjà trois grammes. C’est à ce moment-là qu'un copain un peu lucide devrait pouvoir prendre tes clés pour t’empêcher de rentrer en voiture. Mais ce n’est pas comme cela que ça se passera. Tu boiras encore. À un moment déjà tardif, tu diras “Y’a rien à manger ? Parce qu’il faut que je mette un peu de solide dans tout ce liquide…” et puis il n’y aura rien à manger. La soirée va s’emballer, les bouteilles vont s’enchaîner. Tout va se mettre à tourner et à tourner encore. “Y’a rien de plus fort ?” Si c’est pas toi qui le gueule, ce sera quelqu’un d’autre. Et on trouvera d’autres breuvages, des vrais activateurs d’estomac qui se retournent. Des Get 27, des Labell 5, des trucs tellement dégueulasses qu’on ne peut pas les boire à jeun. La vie est comme ça. On s’emballe. On croit qu’on est une exception. Et puis on se retrouve dans une soirée où on picole pour picoler. On se dit, il est déjà tard, on regarde sa montre et il n’est que 22h. On se dit qu’il y a erreur, qu’on ne peut pas avoir bu autant en si peu de temps et que si on s’écoutait, on dormirait. Mais on ne dort pas, on met la musique plus fort et on délire, on danse vaguement, on croit qu’on danse, mais en fait, on titube, on tombe dans les bras des filles qui nous repoussent, on est déjà un déchet, une épave, une loque. On n’a pas vu venir le coup. On croit qu’on est un homme et on avait fait des efforts pour cela, on avait mis une jolie chemise, repassée, on avait mis du parfum en sortant de la douche, on avait mis du gel, parce que c’était samedi. Mais on pue, maintenant. L’alcool empeste tout, pourri tout. Le foie et la sueur, l’haleine et les cheveux. Jusque dans ta montre, tu pues l’alcool. Et toi, tu ne t’en rends même pas compte. Ce soir, c’est ça qui va t’arriver. Et demain, si tu n’es pas mort, si ton coeur a tenu, si ton cerveau n’a pas failli, si ta voiture n’a pas fini dans un fossé, tu vomiras et tu te haïras. Mais pour l’instant, tu ne penses pas. Tu bois. Tu avales, tu savoures la brûlure du vin rouge dans ta gorge, tu lèves ton verre en braillant des hommages à la santé de tes copains ivrognes, tous voués comme toi à la cirrhose, à l’accident tragique de bagnole, à la déchéance et à la ruine. En plus, tu as de la chance si tu échappes aux drogues, au petit joint du milieu de la nuit, celui du moment où l’on se croit philosophe et où l’on décide de refaire le monde, celui où l’on pense que l’on a tout compris. Et après, il suffit qu’un clampin ait ramené un peu de coke pour qu’on se dise que tout ça est un peu mou et qu’on va relancer la soirée en se faisant une ligne. Il suffit de pas grand chose et alors on se sentira tout puissant et on voudra ouvrir les fenêtres, même s’il fait moins trois dehors, on aura chaud et on se sentira vivant, bon dieu. Tellement vivant qu’on se promettra qu’on recommencera.”

lundi 14 mars 2022

Paysages de nos visages

 



Et puis nous avons retiré les masques. En deux ans, nos visages avaient pris les inévitables marques du temps. Nous ne savions plus vraiment à quoi nous ressemblions. Les connaissances proches, les amis, la famille, passe encore. Nous les avions revus, quelques fois, en quelque occasion furtivement, avec le visage nu. Mais les collègues de bureau, les voisins que l’on croisait quotidiennement dans la rue, les commerçants, la boulangère, le conseiller bancaire, le tenancier de bistrot, même si on avait eu parfois le privilège de voir son nez, un quart de seconde, le temps de renifler et de replonger le visage dans un mouchoir, le temps de boire une gorgée d’eau à la bouteille avant de remettre consciencieusement les élastiques derrière les oreilles, non, vraiment, on n'avait plus eu le bonheur de les voir in extenso, ces minois familiers. 

Ce qui manquait le plus à tout le monde, c’était le sourire et les yeux fatigués, parfois, n’exprimaient rien. On se disait que le monde était devenu triste, à cause de ces sourires occultés. 

Et puis nous avons retiré les masques. Certains les ont gardés, toutefois, parce qu’ils étaient pris d’une soudaine pudeur, parce qu’ils trouvaient désormais que c’était dégoutant, toutes ces bouches et toutes ces dents, que c’était insupportable à regarder, ces commissures pas nettes, ces lèvres gercées, ces chicots entartrés. Certains trouvaient cela pratique, finalement, de ne plus se laver les dents, de ne plus craindre pour les autres que l'on remarque une haleine fétide, un retour de repas trop arrosé ou des problèmes d’acidité gastrique gênants. 

Mais la plupart cependant a retiré le masque. Les premiers jours, il y eut des picotements dans les joues : on ne savait plus sourire, on avait perdu l’usage des muscles zygomatiques, on avait perdu le réflexe. On ne savait pas qu’on pouvait avoir des courbatures dans les joues, on ne savait pas que le visage était une mécanique complexe et qu’à force de ne pas s’en servir à plein, on risquait l’affaissement. C’était un nouveau créneau pour les chirurgiens plastiques : repulper les joues, remonter les bajoues, retendre les mentons effondrés. Le masque masquait si bien les doubles mentons, les épilations approximatives des lèvres supérieures, les boutons de fièvre, les acnées galopantes… Il fallait réapprivoiser toute une partie de son visage, à nouveau l’aimer et en prendre soin. Les ventes de pinces à épiler repartirent à la hausse, les rendez-vous chez l’esthéticienne connurent un boom sans pareil. 

Durant tout ce temps, nous fûmes oublieux de nos nez, aussi. Les points noirs s’étaient installés, en même temps que les vilains poils. Mais ces petits désagréments sont de ceux que l’on règle facilement. Ce qui nous frappa plus agréablement, c’est le retour de cet angle, de ce trait fort de caractère au milieu du visage. Nous avions oublié combien une femme est belle, lorsque l’arrête de son nez se busque et vient souligner la force de sa conviction. On avait oublié combien un homme est sympathique lorsque l'empattement couperosé de son nez nous fait songer au vin et à la vigne, aux fins de banquets arrosés et à la bonté de la vie. 

Nous avions été trop longtemps oublieux des merveilleux paysages de nos visages et nous respirions soudain à nouveau.

dimanche 16 janvier 2022

Faites du sport, qu'ils disaient...


Je suis partie courir ce matin, mue par des motivations plus ou moins discutables : tout d’abord parce que des amis ont publié leur performance sur internet. Une performance admirable, un modèle indépassable pour la piètre sportive que je suis. Mais l’envie d’essayer était là ! 

Ma deuxième motivation était encore plus fallacieuse : hier, nous avions fait bombance. Un restaurant gastronomique, entrée plat dessert, apéro et Pouilly-Fuissé. J’avais très bien digéré, ce matin : lorsqu’on mange du très bon, on digère toujours bien. Malgré tout, j’avais une petite culpabilité. 

Enfin, il faisait très beau. Le soleil inondait une nature étincelante de givre. 

Je suis partie, en forme, normal, bien couverte. Les sensations étaient bonnes, le froid était très supportable, grâce au soleil et à l'effort. Cependant, je suis revenue avec les poumons détruits. On est en plein pic de pollution. J’ai toussé la moitié de la journée. Mon petit running matinal s’est transformé en pause clope géante. Je ne suis pas sûre du bénéfice, par conséquent. 

Je ne sais pas encore si je voterai pour Jadot à la présidentielle. Mais je voterai pour quelqu’un qui porte des thématiques écolos fortes et sincères, c’est une évidence. On ne peut plus continuer comme cela, on va tous crever prématurément de toute cette pollution dégueulasse. C’est un constat, ce n’est pas une extrapolation, une vision d’avenir. Le problème n’est pas celui de la planète : il faisait beau, ce matin, et la nature gelée était parée de mille strass sous le soleil. On aurait pu croire à la pureté, à la beauté, à la propreté d’un tel paysage. Et pourtant la pollution était là, invisible et vous collait aux poumons. Quand on regardait la scène d’un peu plus haut, on voyait bien la vallée se nimber d’un voile orange-marron des plus sales. 

On est en alerte rouge depuis plusieurs jours, la moitié de la France est dans le même cas. On continue de rouler en voiture et on se pose mollement la question des moteurs hybrides. On a la chance d’avoir des centrales électriques qui nous permettent pourtant de passer à autre chose. Sauf si, au nom d’un libéralisme total, le gouvernement fait le choix de démanteler EDF. Ce qui est en train de se passer. 

Pour mieux comprendre....


Mais bon...Dormons tranquille, la fin du pic de pollution est annoncée pour demain.

 

mercredi 12 janvier 2022

Demain, c'est la grève


Il y a des jours où il n’y a pas grand chose à dire sur l’actualité. Les jours, en ces temps de pandémie, se suivent étrangement et se ressemblent tristement. J’aime l’utilisation des adverbes qui viennent souligner le vide de nos vies, inexorablement. Je les aime aussi parce qu’il me font toujours réfléchir sur les doubles consonnes, véritable calvaire de notre langue. 

Je suis réellement capable d’écrire beaucoup sur rien, pourvu qu’il y ait des adverbes. C’est un talent rare et envié de tous les politiques, hormis Taubira, qui sait faire la même chose, sans les mains et avec des citations incroyables. Je l’admire pour cela. 

Aujourd’hui, donc, rien. 

Demain, par contre, une grève historique dans l’éducation nationale. Je la ferai, même si je n’ai qu’une seule heure de cours le jeudi. Ne pensez pas que je suis une feignasse, j’ai juste une décharge qui me permet d’être élue. Ne pensez pas que c’est un privilège : je suis payée en conséquence, c'est-à-dire que je suis très mal payée. Je ne me plains pas, je n’ai pas choisi d’être prof pour m’enrichir, mais cela ne vous regarde pas. 

Donc, demain, je serai solidaire de cette grève qui sera extrêmement suivie - bien plus que lorsqu’on se bat pour nos salaires de merde, d’ailleurs. Je serai solidaire, parce que depuis deux ans, les profs encaissent durement les virements et les revirements d’un ministre méprisant et ignorant des conditions de travail, et ses prises de décisions arbitraires visant principalement le grand public par le truchement des médias. Il fait des annonces, c’est là son principal souci. Des annonces qui ne sont pas destinées aux professeurs, aux personnels de direction ou aux agents de l’éducation nationale. Il fait des annonces - dans la presse payante, en plus - à son électorat supposé, composé de riches bourgeois dont les gamins sont dans le privé, de retraités dont les enfants ne sont plus en âge d’être scolarisés ou de célibataires sans enfant. Je suppose. Parce que tout ceux qui de près ou de loin doivent subir l’école, le collège ou le lycée public pourront vous le dire : c’est la merde. Les profs ne sont pas remplacés, les protocoles sont intenables, les élèves qui se font des calins dans la cour doivent porter des masques en classe, ce qui n’est pas facile facile à faire comprendre à ses ados dont les hormones explosent, et si les profs ne s’étaient pas fait un budget spécial “masques chirurgicaux", on serait mal, avec les masques en tissus tout pourris (et même toxiques au début) fournis par l’institution. 

Il est vrai que penser que Blanquer dit vrai quand il dit que tous les profs vont être équipés en masque FFP2 alors que le reste du temps, il faut déjà pleurer pour avoir deux feutres pour le tableau, c’est croire au Père Noël. 

Et je n'enseigne pas dans le primaire, parce que c'est encore bien pire, évidemment !

Bref, on voudrait croire que le gouvernement compte sur l’école pour que l’immunité collective se fasse, qu’on ne s’y prendrait pas mieux. Le problème, c’est que tout cela n’est pas dit. Si c’était le cas, on dirait OK… Nous les profs, on est des bons soldats ! On enlèverait les masques et on ramasserait les stylos que les gamins se mettent en général dans le nez pour les lécher consciencieusement. 

Allez, bon covid à tous ! Et bonne chance !

 

lundi 10 janvier 2022

Un peu de politique (ça nous changera du virus)

Dormons tranquille...

Fut un temps où je caracolais en tête des classements nationaux en matière de blogs politiques. C’était il y a longtemps. C’était avant Hollande. En ces temps immémoriaux (on oublie si vite, en politique), il y avait une certaine jouissance, au moins une réjouissance, à parler de politique. On s’amusait des saillies quelque peu fleuries d’un Sarkozy qui ruait dans les brancards, on s’indignait, on caricaturait, on râlait, on croyait encore, un peu, un tout petit peu, aux idées, si ce n’était aux idéaux. 

On croyait encore un peu qu’après la pluie, le beau temps, qu’après des années de droite sécuritaire et capitaliste, viendrait une gauche sociale et solidaire, pour rééquilibrer le jeu. 

On s’est vite rendu compte que la gauche avait perdu ce qui faisait son honneur, la défense des plus fragiles, au profit de combats sociétaux menés sans panache : on se souvient avec douleur de la lâcheté de Hollande pendant le débat sur le mariage pour tous, alors que l'histoire aurait dû être réglée en deux semaines. 

Il s’en suivit un long chemin de souffrance vers le macronisme, pavé de pas de deux, en avant et en arrière, le tout, sur un air de Valls. 

C’est à ce moment-là que je décidai d’un commun accord avec moi-même d’arrêter de commenter la vie politique. C’était devenu sinistre : la gauche s’évertuait à ressembler à la droite, la droite n’avait plus grand chose à dire. Que dire en effet, quand on est un Ciotti, devant la proposition de déchoir de leur nationalité les terroristes ? Rien de plus désarmant, pour une opposition, que d’être confrontée à ses propres idées dans le camp d’en face : plus de riposte possible. 

Le boulevard était tracé pour Macron et pour son fameux ni gauche ni droite, qui permet de naviguer à vue, dans le brouillard et de compter sur l’amnésie collective, ainsi que sur le manque de culture politique, pour dire tout et son contraire selon les circonstances. 

Bref, je ne suis pas la seule a avoir arrêté de parler de politique. Plus personne ne croit en rien, les anciens camps crient dans le désert…et pour finir, un virus phagocyte tout le débat… 

Et pourtant, il paraît que dans trois mois, on doit élire un président de la République et dans la foulée, des députés. 

Pour l’instant, le débat de fond est inexistant. Il y a de grande chance que le Karcher de Sarkozy que Pécresse a récupéré à la cave ait souffert de l’obsolescence programmée et la gauche est tellement inaudible qu’on dirait bien qu’elle a été dissoute au Karcher. 

Certes, les extrêmes jouent un peu le rôle poil à gratter : tout le monde joue à se faire peur, un peu, avec Zemmour. Mais personne n’y croit vraiment. On sait bien que cet olibrius ne peut pas parvenir à renverser Macron. Il ne peut sans doute même pas parvenir au second tour. Il n’a pas les épaules, l’expérience et ses idées sont beaucoup trop farfelues pour les gens raisonnables que sont les Français au moment de glisser un bulletin dans une enveloppe. Le Pen s’agite en vain, et puis Zemmour la ringardise… Et Mélenchon, même s’il a une certaine culture politique de gauche qu’il reste le seul à défendre, fait peur à tout le monde. 

Macron peut dire ce qu’il veut. Il peut emmerder tout le monde, il est le seul dans le game. Il fanfaronne à merci et il a raison car finalement, dans la morosité du paysage politique actuel, il est le seul à sortir du lot. Il sort du lot en parlant à son électorat et on ne peut pas le lui reprocher. Il ne parle pas à ceux qui ne voteront pas pour lui, quoi qu’il fasse. C’est quelque chose que la gauche de Hollande n’a jamais compris. Pour reprendre l’exemple du débat sur le mariage pour tous, souvenez-vous, Hollande louvoyait : en plein milieu de la polémique, alors que les catho extrémistes manifestaient dans les rues en déversant leur haine homophobe, il prétendait qu’il laisserait les maires choisir. Il ne donnait pas l’image d’un type sûr de ses convictions…et c’est bien ce qui peut déstabiliser un électorat. 

Macron, il parle à ceux qui votent pour lui : ceux qui réussissent, les premiers de cordées, ceux qui payent des impôts, qui veulent des résultats, ceux qui n’ont qu’à traverser la rue pour trouver du travail, ceux qui ne sont pas rien. Ceux qui disent très probablement : “Les non-vaccinés, on les emmerde !” 

Je ne dis pas que je suis d’accord avec lui. Mais sa stratégie est évidemment la bonne. On a plutôt tendance à vouloir des winners, pour diriger le pays, non ? 

Et c’est triste, mais on n’en a pas d’autre… 

Demain, peut-être, si j’ai le courage, je vous parlerai de Taubira.