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samedi 5 septembre 2026

Comme un orchestre qui s'accorde


On raconte que sur les mers du Sud, très loin d'ici, les pêcheurs voguent et ne pêchent que ce dont ils ont besoin pour vivre. 

On raconte que la vie coule doucement, sous les palmiers, que les enfants sont heureux et courent presque nus sur les plages de rêve. 

On raconte que les secrets de l'existence se murmure à l'oreille des petits et qu'ils deviennent grands et raisonnables, ne cueillant que les fruits qu'ils mangeront. 

On raconte que c'est la vie d'avant, celle des premiers temps, celle qui n'a pas changé depuis des milliers d'années. 

Là-bas, il n'y a qu'à tendre le bras pour cueillir les fruits qu'offre le soleil. 

Là-bas, les palmiers, les palétuviers, les légers bougainvilliers chorégraphisent doucement dans les alizées. 

C'est ce qu'on raconte...pour rêver. 

Mais souvent, en vérité, la vie est un orchestre qui s'accorde. Rien de plus dissonant et de plus aventureux que la clarinette qui canarde, tandis que le trombone fait ses gammes à contretemps. Les violons stridents s'amusent à chapeauter dans les aigües les tambours qui tendent leur peau dans des boums tremblotants.

C'est ce qu'on nomme cacophonie. C'est la vie. Rien ne va ensemble et rares sont les moments où règne l'harmonie. C'est fugace, c'est le temps d'une chanson. Quand on a de la chance, on peut aller sans entracte jusqu'à la symphonie. Les symphonies de Mozart excèdent rarement une demi-heure. 

Les musiciens de la vie nous autorisent de courts moments d'harmonie. 

Les écrivains, ceux qui essayent de saisir cette grâce au moyen de la langue, doivent s'aligner avec eux-même. Ils doivent saisir, comme le disait Marguerite Duras, "la crête des mots". Souvent le cerveau va plus vite que la main et tout s'efface. On est dans le brouillard et on est l'orchestre qui s'accorde. Le la est introuvable. On bégaye, on s'embrouille, on s'embourbe. On se répète, on s'enlise, on se perd. Les mots ne viennent pas. 

Dans la vie, c'est ainsi.

Le seul salut, c'est d'apprendre à aimer le chaos, à saisir les instants de poésie dans le brouhaha de l'orchestre, dans les bavardages du parterre, dans la boue des mots qui bafouillent. 

Le seul salut, c'est d'aimer la vie, même quand elle est laide et bruyante, qu'elle n'a pas de sens, qu'elle ne veut rien dire. Et il faut espérer les moments de beauté, ils faut apprendre à les saisir, à s'en délecter, à se les rejouer, à les relire pour les savourer, à les réécouter pour mieux les apprécier. Ils finissent toujours par arriver, fugaces, éphémères, évanescents comme un vin d'été qui monte à la tête. 

 

jeudi 3 juillet 2025

Cafard du soir, espoir


Juste un mot ou deux, trois fois rien. 

La fatigue et la chaleur anéantissent mes tentatives d'envisager les choses de manière positive. 

J'essaie de voir les choses en rose, promis. 

J'essaie de sentir l'air frais, de voir le soleil de juillet comme une bénédiction,  qui fait murir les abricots et qui annonce la douce torpeur des soirées d'été. 

J'essaie de me conduire en journal télé, j'essaie de préférer les sujets légers, les moyens de se rafraîchir, dans la forêt du Morvan ou dans les lacs du Jura, les tendances de l'été, les cocktails à la mode, l'insouciance et les suggestions de livres à lire à la plage. 

J'essaie de ne plus penser, de ne plus voir la canicule comme autre chose que comme une vague de chaleur annonçant les vacances.

                 Non, ce n'est pas le symptôme des décennies passées à consommer du pétrole. Non, ce n'est pas                     le symptôme d'une atmosphère pourrie par des années de destruction des forêts partout sur la                                 planète. 

Mais je n'y arrive pas. 

                    J'essaie de ne plus voir, aussi, que Gaza crève de faim sous les bombes, que des hommes                             croient ce que racontent les complotistes, les platistes, les masculinistes, les trumpistes. 

J'essaie de me raccrocher aux yeux des enfants. A mes élèves, à leur joie, hier soir au bal des promos des 3e, à leur immense amour de la vie, ce matin, quand ils se sont baignés dans la rivière, quand ils ont sillonnés les routes à vélo. J'essaie de me raccrocher à ce métier de prof, qui me permet de transmettre le savoir et la beauté du monde. 

                                            Mais comment croire encore, quand les repères s'effacent ?

Et est-ce que dans tout cela, j'ai un rôle à jouer ?

jeudi 26 juin 2025

C'est le brevet !


Surveiller l'épreuve du brevet des collèges est toujours un moment très particulier pour moi. Je regarde ces êtres à peine sortis de l'enfance se pencher sur leur copie et je contemple ces vies qui commencent, sans même qu'elles en aient conscience. 

Certains, je les connais déjà depuis 4 ans. 

Je les ai vus au premier jour, minots, dans la cour brûlante d'un mois de septembre, avec leurs parents, intimidés, minuscules, curieux, inquiets, excités. Je les retrouve aujourd'hui, au dernier jour, sérieux, concentrés ou distraits, selon les motivations qu'ils mettent dans cette épreuve rituelle mais un peu obsolète, nécessaire et inutile à la fois, dans ce rite de passage auquel personne n'attache réellement d'importance. 

Savez-vous qu'il faut avoir le Diplôme National du Brevet pour être facteur ? 

Il n'est pas nécessaire pour passer le bac, par contre. 

Mais qu'ils sont émouvants, ces troisièmes. 

Les garçons ont poussé comme des tiges. Parfois, un duvet s'invite au dessus de leurs lèvres tandis qu'ils ont encore des jambes de faon et la peau fine et translucide des bébés, le regard clair et naïf d'avant l'adolescence. 

Les filles sont graves, les sourcils froncés. Certaines sont déjà des femmes, les cheveux lissés consciencieusement, pour l'occasion de ce brevet. Comme certains garçons ont mis une chemisette pour l'événement, les filles ont pris le temps, ce matin, de faire le brushing, de mettre un gloss discret et élégant, ont choisi d'assortir la barrette rose qui attache leur chevelure aux boucles d'oreilles et à leur plus beau tee-shirt. 

Si on ne s'endimanche plus guère, de nos jours, pour le brevet, on fait un effort. 

Le texte de l'épreuve, cette année, est de Simone de Beauvoir. Facile. Clair. Lumineux. C'est sa découverte de Marseille, sa vie qui commence. 

Les questions sont simples aussi. 

Pourtant, il y a cet élève dont le regard se perd au plafond, aux fenêtres et aux murs ornés de dessins de la salle d'arts plastiques où je surveille. Il n'a pas écrit un mot. Je suis passée près de lui, l'encourageant discrètement à essayer. C'est trop dur, m'a-t-il répondu. Il a écrit 1) a) et puis il a continué de mâchonner son stylo en faisant courir ses yeux de l'horloge à la porte, en baillant aux corneilles. Il fera le bonheur d'un correcteur, à ses dépends.

Dans la salle, sinon, l'ambiance est rythmée par les bruits de stylo, par les souris de typex qu'on repose sur la table, par les bracelets des minettes qui heurtent les pupitres. C'est studieux. On sent l'application jusque dans les écritures serrées qui courent sur les copies. Jusque dans les coups de surligneur qu'on passe sur le texte, appliquant consciencieusement les consignes des profs de français et leurs leçons de méthodologie de secrétaire zélée. 

Parfois, un regard croise le mien. Je ne sais pas si cela est un appel au secours, une recherche d'inspiration... Je leur offre ma bienveillance. 

Je me souviens à peine de mon brevet à moi. Je crois que j'en étais sortie satisfaite, avec la sensation pour la première fois de ma vie de n'avoir pas fait de faute dans la dictée. Il me semble que le texte était de Zola, auteur que j'adorais et dont j'avais dévoré les romans depuis la 5e. J'avais dû y voir comme un signe du destin. Et puis je misais tout sur la rédaction, de toute façon, mon point fort depuis toujours. Cela rattraperait ma médiocrité en maths. 

On fait des calculs comme ceux là, en troisième. On compte et recompte les points du contrôle continu, on espère avoir la moyenne, on se dit que l'oral nous sauvera les fesses. On se permet alors de lâcher un peu sur les questions de grammaire. Cela va passer. 

Et on fera le bonheur de nos parents, de nos grands-parents, pour ce premier examen de grands. 

Le brevet, ça ne sert à rien. Mais quand même, c'est très important.



mercredi 11 juin 2025

Réalité poignante


Je ne peux pas faire autrement : je suis percutée de plein fouet par cette actualité terrible. Un gamin de 3e  a poignardé une assistante d'éducation à l'entrée de son collège. Je travaille dans un collège, j'ai des troisièmes et j'ai plein de collègues assistants d'éducation. 

J'ouvre le journal, dont la une est sur ce meurtre affreux. Dans les pages régionales, les enseignants d'un collège similaire au mien exercent leur droit de retrait suite à des menaces, des tirs de mortiers et l'intrusion d'armes blanches dans leur établissement. 

Quelques pages plus loin, dans un lycée, un élève est arrêté, suite à des menaces de mort. 

Ce matin, j'avais des élèves de 6e qui n'ont pas l'air de savoir vraiment ce que c'est que la politesse, la bienséance et le respect. Ni entre eux, ni avec les adultes. Des sales mioches comme il y en a toujours eu. 

Je ne compare pas vraiment. Mais l'actualité percute forcément mon expérience. 

Ce matin, j'ai eu mes troisièmes. Des grands dadais mollassons. Pas méchants pour un sou. Mais Quentin, (c'est le prénom du tueur de Nogent), avait 14 ans, était un peu turbulent en classe et en même temps, "ambassadeur anti-harcèlement". Le comble, non ? Il était donc formé sur le harcèlement scolaire, pour prévenir les violences scolaires. J'imagine que ses profs devaient se dire aussi qu'il n'était pas méchant pour un sou. 

Je ne suis pas sûre qu'il faille, avec les chaînes de télé d'info en continu et avec tous les politiques opportunistes qui se succèdent sur leurs plateaux, en faire un cas d'école. Je ne suis pas sûre qu'il faille en faire un phénomène de société. Je ne suis pas sûre, malgré la multiplication des faits divers, malgré tout ce qu'on peut raconter sur le drames des mères seules (Quentin vit avec ses parents qui travaillent tous les deux), malgré la fascination pour les écrans qui prennent de plus en plus de place dans les vies de tous. 

Tout le monde, même mes 6e malpolis, est d'accord pour dire que ce qui s'est passé hier est une abomination et que cela n'a rien de banal, de normal. 

Alors quand j'entends des politiques parler d'ensauvagement et glisser sans aucune honnêteté intellectuelle vers des généralisations stupides, je ne peux m'empêcher de penser qu'il s'agit là d'irresponsabilité. D'inconséquence. 

Les ados sont des ados. Des petits hommes pas encore finis. On a beau dire tout ce qu'on veut sur l'époque, les ados sont et ont toujours été influençables, manipulables, fragiles. Potentiellement. 

Si on oublie cela quand on est éducateur, on passe à côté de notre mission. 

Si les politiques oublient cela, alors ils font du populisme. Ils se servent d'un fait divers pour faire monter la peur : la jeunesse est folle, les réseaux sociaux sont des lieux de perversion, il faut interdire la vente des couteaux en supermarché, obliger à mettre un cadenas sur le tiroir des couverts dans toutes les cuisines de France et...évidemment, c'est de la faute l'immigration. Et pour unique solution : la répression, la sévérité, ficher les délinquants dès la maternelle, mettre en prison les gamins de 14 ans, des peines incompressibles pour leur apprendre la vie en les en privant. 

Et si on essayait plutôt l'éducation ? Est-ce que les écoles coûtent plus cher que des prisons ? Est-ce que payer plus les surveillants des collèges coûtent plus cher que de payer des surveillants pénitentiaires ? Est-ce qu'une police de proximité coûte plus cher que la BAC ? 

Bref, aujourd'hui, j'ai navigué entre plusieurs sentiments : j'ai observé mes 6e et mes 3e un peu différemment. Est-ce qu'ils pourraient, eux aussi, après un moment de colère, passer à l'acte sauvagement ? Ou est-ce qu'ils sont capables, comme n'importe qui, d'empathie, d'humanité ? J'ai eu encore plus envie de leur apprendre des choses, mais j'ai mesuré que parfois, mes quelques heures par semaine de cours (et celles de mes collègues) pesaient peu par rapport au temps passé en famille et tous leurs moments seuls, avec leurs amis ou face à des écrans. Beaucoup d'enfants sont équilibrés et bien éduqués dans leur famille et cela dans tous les milieux sociaux. Mais la violence est une constante de l'humanité : comment s'exprime t-elle ? 

Je n'ai pas de réponse. Mais pitié, n'instrumentalisons pas un drame affreux. 

Et toutes mes pensées aux proches, à la famille, au collègues, à tous les élèves qui aimaient sans doute beaucoup la jeune femme qui est morte hier. 


mercredi 4 juin 2025

La musique des mots


Ecrire, c'est souvent être obsédé par une musique, par un rythme et par une mélodie. On a dans la tête des ritournelles sans parole, d'abord. Des alexandrins pompeux ou de petits octosyllabes si vifs qu'on a presque envie de danser. 

Les mots viennent parfois comme une évidence sur ces petites rengaines. Selon ce qu'on veut écrire, on sait si la musique sera lente et solennelle, ou enjouée, nerveuse, sautillante. On sait si ce sera une valse ou un blues, une symphonie ou un tango. Et les mots s'invitent. Ils se glissent sous les doigts, comme sur les touches d'un piano. 

Je ne sais pas encore quelle sera la tonalité du prochain roman que je veux écrire. Il sera plus sombre, je crois, mais il y a toujours plusieurs mouvements dans une symphonie. 

J'ai quelques pages, un début. Je crois que ça commence un peu comme la Gnossienne n°1 de Satie. Ou comme Pyramid Song de Radio Head. C'est mystérieux et surréaliste. Des accords mineurs. On ne sait pas où on est, ni avec qui. La réalité se dévoile lentement, mais on accroche à la mélodie, on a envie de l'entendre encore. De la chantonner. 

Je voudrais que la suite se développe avec le soutien d'un orchestre à mille cordes. J'aimerais que ce texte prenne son envol et me dépasse, me déborde. J'ai envie d'écrire quelque chose d'épique et de plus grand que moi. Et quelque chose qui ressemble à une chanson pop.

Je ne sais pas encore ce que ce sera. Au début, il n'y aura rien. Rien que quelques notes de piano, entêtantes. Et puis cela grandira. Et au bout, il y aura du bleu, l'immensité du ciel. 





jeudi 22 mai 2025

Je ne parviens pas à écrire


Je n'ai pas le temps d'écrire, en ce moment. Non...Ce n'est pas vraiment un histoire de temps. C'est une histoire d'énergie. De volonté...

Mais je sais que ça reviendra, comme par jaillissement, par étonnement, par fulgurances. C'est toujours revenu. J'ai des phrases qui tournent dans ma tête. J'ai les 17 pages d'un début de nouveau roman, qui attendent, sagement dans la guangue froide et blanche d'un fichier Word. J'ai des fourmillements. 

J'ai écrit une rédaction, ce matin, en modèle, avec mes élèves de troisième. Pour leur montrer comment faire. Je ne sais pas si la pédagogie par le modèle est validée par l'académie. Mais ça, c'est de l'écrit qui ne compte pas. De l'écrit vain. De l'écrit utilitaire et matériel. Je ne sais pas bien à quoi ça sert, tout ce que j'écris, tout le temps : je suis une scriptomane comme d'autres sont nymphomanes. 

Pourtant...pourtant...depuis ce matin, trois personnes m'ont parlé de mon dernier roman, m'ont dit qu'ils l'avaient lu, qu'ils avaient aimé, qu'ils avaient passé un bon moment. J'ai toujours du mal à recevoir les compliments, je me dissocie, je dis merci, merci...Mais je ne sais pas si c'est vraiment à moi qu'on adresse ces laudes. 

Ma tristesse m'envoie des phrases, des phrases sombres et glauques et dans le fond, je crois que c'est pour cela que je ne parviens pas à écrire. 

Un texte revient souvent. Il trotte dans mon cerveau comme un petit cheval obsessionnel. C'est quelque chose comme ça :  "Du haut de mon balcon, souvent, je fixe le bout de trottoir, là, juste en bas. Puis je m'imagine, montant sur une chaise, d'abord, puis sur la barrière. Je sens le poids du comique de la situation, perchée sur ce mince rebord. Aurais-je l'équilibre ? Vacillerais-je ? J'aimerais alors avoir la grâce d'une plongeuse olympique et me jeter, bras et jambes tendus, la tête la première sur ce bout de trottoir, là, juste en bas. Mais peut-être que je chancellerais. Peut-être que je manquerais de tonicité et que je tomberais, comme un paquet de linge, molle et flasque. Peut-être même que je tomberais quelques mètres plus loin, dans la pelouse. Peut-être que j'aurais l'air ridicule, j'aurais l'air d'un bras cassé. Ou d'une côte cassée...Quoi qu'il en soit, je laisserais au moins une trace...sur le trottoir, là, juste en bas. " 

Ce sont ces histoires-là qui m'attirent comme le vide attire celui qui a le vertige. Je sais que je n'ai pas le droit même de penser cela et je n'ai personne à qui le dire. Alors l'écrire, non. Je ne peux pas. 

Même si, comme à chaque fois, poser les mots sur les choses permet d'en rendre la réalité plus supportable. Les sortir hors de moi, les extirper de mon crâne. Parce que je n'arrive pas à le faire autrement. 

vendredi 18 avril 2025

Maladies mentales : vite, la fin du tabou



J’ai entendu, l’autre matin, Nicolas Demorand nous déclarer “Je suis un malade mental”. Et derrière ma radio, devant mon bol de café au lait, je l’ai remercié pour ces mots. 

 Je l’ai remercié de dire cela comme on dit parfois “j’ai une gastro qui me cloue sur les toilettes”. La réaction, en général, quand on dit cela, ou quand on déclare qu’on a une crève d’enfer et de la fièvre, c’est “bon rétablissement, prends soin de toi, je te conseille du miel avec du thym…” des choses gentilles et bienveillantes. On prend des nouvelles de vous, on vous envoie un petit message. 

On n’a pas peur. Pourtant dieu sait que la gastro et la grippe sont contagieuses. 

Quand on déclare “je suis un malade mental” ou bien “j’ai un trouble bipolaire, j’ai des symptômes de schizophrénie” ou encore, plus couramment “je traverse une période de grosse déprime”, non seulement, on fout la trouille, mais on fait un peu le vide autour de soi. 

C’est étrange. Ce n’est pas contagieux. Mais cela fait peur. 

C’est une réaction qui ressemble à une intuition fausse : il faut laisser tranquille la personne qui traverse une dépression. Il faut la laisser seule. C’est idiot parce que cela isole, cela pousse à ruminer des idées noires. Cela ne favorise pas une vision positive et optimiste de la vie. 

C’est un peu comme cette idée saugrenue des médecins : celle de donner des médocs, des antidépresseurs, des anxiolytiques et des somnifères. Le parfait petit kit de l’apprenti suicidaire. On ne pourrait pas faire plus dangereux. Quel médecin donnerait des clopes et du pinard à un gars souffrant d’un cancer ? 

Lisez le récit de Demorand : Intérieur Nuit. C’est court, mais cela pose quelques questions essentielles. Celle de la honte d’être un malade mental, celle de la mauvaise prise en charge des médecins généralistes et même de pas mal de psy/chanalyste/chiatre. 

Le déclic a eu lieu, pour lui, quand sur France Inter, une matinée spéciale a été programmée. Elle s’intitulait “La maladie mentale, la fin d’un tabou”. 

Ma prise de conscience est récente, mais coïncide avec cette dépression que je traverse. Mis à part quelques amis concernés de près par le problème, traversant ou ayant traversé des épisodes dépressifs, personne ne semble vraiment enclin à comprendre de quoi il s’agit. On entend des remarques qui blessent ou qui enfoncent encore plus, ou qui, au mieux, ne servent à rien. 

“Mais tu as tout pour être heureuse”... “Je n’aurais pas cru ça de toi”...“Repose-toi, sors, va faire un tour, prends l’air…” 

Cela part d’un bon sentiment. Mais quand le cerveau répète en boucle le contraire, c’est contre productif, c’est inutile, ou pire, c’est culpabilisant. Comment ne pas culpabiliser, quand on te dit que tu as tout pour être heureuse et que tu ne l’es pas. C’est vrai : j’ai une femme formidable, un job, des passions, des amis, je voyage, j’écris…Et malgré tout, je pense à la mort. C’est du gâchis, c’est mal, de penser cela. Et plus on y pense, moins on va bien. 

Le seul moyen de s’en sortir, c’est de considérer cette maladie comme une maladie : en traiter les symptômes, en connaître mieux les causes et les ressorts, la prévenir et tenter de la guérir, pour sortir de la souffrance. 

Car comme une maladie, cela fatigue, cela fait souffrir physiquement. Comme quand on a une gastro, on est mal, on a une seule envie, rester au fond de son lit. On est épuisé, lessivé, on a des douleurs qu’on ne maîtrise pas et que l’on ignorait, des courbatures, des contractures. 

Le seul moyen de s’en sortir, c’est aussi de ne pas céder, autant que possible à la routine. Hormis quelques jours, au mois de novembre, j’ai décidé de ne pas prendre d’arrêt. Comme Demorand l’explique, lorsqu’il passe trois heures à la radio, concentré, motivé par les auditeurs, par les invités qu’il interviewe, par l’équipe qui travaille avec lui, il passe trois heures sans la maladie. C’est identique pour moi : quand je suis devant les élèves, je retrouve l’énergie et je cesse de ruminer. Ce n’est plus le cas à la mairie, malheureusement. Peut-être parce que j’ai eu le malheur d’exprimer mon mal être et que cela a fait peur et a poussé certains à m’isoler. 

C’est là qu’il faut absolument que les choses évoluent. Dans la perception que les autres ont de ce qui est une simple maladie. 

On n’est plus au temps où le SIDA était une maladie honteuse et où ces malades mouraient seuls. Il est nécessaire que nous sortions du tabou et de la honte pour les maladies mentales.

mercredi 16 avril 2025

Ecoute ! Khruangbin, ça te fera décoller !

Khruangbin, ça veut dire avion, en thaïlandais. Pour un groupe de musique, ça peut sembler étonnant de choisir un nom aussi imprononçable. C'est pourtant ce qu'à fait ce groupe texan incroyable. 

C'est grâce à mon cousin Sylvain, qui voyage beaucoup, qui change souvent de pays, que j'ai découvert cette musique envoutante. Planante comme un avion ou comme un pad thaï...Ah...la coriandre et le citron vert...

En fait, il faut que je vous l'avoue, avant d'écrire cet article, je n'avais absolument aucune idée de la signification du mot Khruangbin et je ne savais pas plus d'où étaient originaires les membres du groupe. 

Quand on écoute cette musique, envoutante, cool, chaude, aux basses tendres et profondes, aux notes de guitare épicées, on ne sait pas vraiment si l'on est en Afrique, en Asie, sur la côte californienne ou sous emprise d'une dose considérable d'extasie. 

Vous connaissez peut-être le tube Texas Sun, qui nous indique la provenance de ce groupe. Ne vous arrêtez surtout pas à cela. Quand on pense au Texas, on pense à Trump, à ces états d'Amérique rétrogrades, réactionnaires, on pense aux ségrégationnistes, aux manifs anti avortement, aux fanas des fusils à pompe...

On ne pense pas à cette musique qui mêle guitare africaine, rythmes afrocubains, influences brésilienne ou moyennes-orientales. 

Si, dans la théorie sociologique du Anywhere et du Somewhere, il fallait classer ce groupe, ce serait clairement dans la catégorie Anywhere qu'il faudrait le placer. C'est-à-dire parmi les gens qui se sentent chez eux partout, dans le monde entier. Parmi les oiseaux de passage, parmi les mondialistes, les anti murs, les anti barbelés, les anti frontières. 

La musique permet cela, parce que c'est un langage universel. Sauf peut-être pour le yoddle, toutefois. 

Bref, je ne peux que vous conseiller d'écouter le dernier album de ce groupe extraordinaire : A la sala. 

 


dimanche 6 avril 2025

Le sonnet du sac


Il y avait sur la place, après le marché, 

Un sac en plastique tourmenté par le vent

Et le ciel était pur tout autour du clocher.

Le vent dans le nez et marchant le nez au vent, 


Nous allions doucement, comme un dimanche soir, 

Le sac volait, tournait, comme les pensées noires,

La place ressemblait à un soir de débâcle,

Les balayeuses chorégraphes offraient spectacle.


La poésie du sac volant dans le ciel bleu

Mettait en mon coeur un peu de baume et de joie,

La lumière semblait légère, l'air plus froid.


Le sac s'accrocha à un arbre, tableau fâcheux :

Sur fond de soleil couchant, le plastique échoit, 

Pollution triviale, qui me laisse sans voix. 

samedi 5 avril 2025

Malgré la tristesse


Aujourd'hui, malgré la tristesse insondable qui m'assaille souvent, j'ai aimé le soleil presque estival se reflétant sur le Doubs presque immobile. La longue balade matinale, avec mon amour et le chien. 

J'ai aimé la ville animée, le marché sous les arbres bourgeonnant. 

J'ai aimé le romarin sur le poisson et le gratin de chou-fleur. J'ai aimé le chocolat de Pâques, même si ce n'est pas encore Pâques. 

J'ai aimé penser que demain, nous aurons Noémie et Sébastien. 

J'ai aimé m'asseoir devant mon ordinateur pour écrire, même si les mots ne viennent pas, même si je me sens vide comme un tube de dentifrice qu'on aurait roulé jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'il exprime absolument toute sa substance. 

J'ai aimé les deux vernissages de ce jour, les talents divers des peintres amateurs, les sourires fiers de ceux qui présentaient leurs oeuvres. Devant les aquarelles, j'ai pensé à ma mère.

J'ai été très émue par la poésie étrange des photos de Sophie Patry. 

J'ai aimé qu'on me parle de mon dernier roman, même si souvent je ne sais pas quoi faire des compliments et que j'en reste stupide. 

J'ai aimé la clarté et les nuances du ciel du soir. 

J'ai aimé la poignée de la porte du restaurant chinois où l'on avait commandé un rouleau de printemps, une soupe vietnamienne, du riz cantonnais, des brochettes de boeuf aux cinq saveurs. Et deux bières thaï. La poignée de la porte de cet établissement est légère et sensible et la porte bondit qu'on l'effleure. 

J'ai aimé la dernière promenade du soir, avec le chien, dans la ville encore animée, les terrasses, les passants, le sourire de ce garçon qui a failli se prendre les pieds dans la laisse de Soské. 


vendredi 14 février 2025

La couleur de mon âme


Si je publiais ce roman, ce serait un peu comme revenir aux origines. Repartir à zéro. 

Dans la vie, si la fin est inéluctable, les étapes et le temps qu’elle prendra sont facultatifs. Mais écrire, pour moi, ce n’est pas une option. C’est un besoin, une nécessité. Comme la respiration. 

En écrivant ces mots, c’est comme si je reprenais mon souffle. Un bol d’air la bouche grande ouverte, brutal. Comme si j’avais eu la tête sous l’eau trop longtemps. Comme si quelqu’un m’avait appuyé sur la tête, dans une baignoire de série noire, comme si un malfrat avait voulu me tuer. Mais ce malfrat, c’était moi. J’étais la victime et le bourreau. 

En écrivant ces lignes, je ne suis pas sûre d’être guérie, mais je crois que c’est un passage. Un passage difficile, douloureux. Il faut pourtant que je parvienne à poser des mots sur ce que j’ai traversé. Sur ce que je continue de traverser. 

Tout d’abord, il y a les voix. Les murmures. Ce ne sont jamais des cris. Ce sont des murmures qui répètent comme un mantra maudit, je ne suis rien, je ne suis personne. Je veux mourir. Et cela devient une musique, un refrain. J’ai écrit “tout d’abord”. Mais est-ce par-là que cela a commencé ? Non. Il y a eu la mort d’abord Il y a eu le sentiment de disparaître et d’en avoir fini avec la vie quand mes deux parents ont poussé leur dernier souffle. De n’avoir sur cette terre plus personne à qui prouver quoi que ce soit. C’était pour leur prouver à eux que j’étais digne de la vie qu’ils m’avaient donnée que je faisais les choses. Les romans, les sourires, la politique, les diplômes, les petites fiertés stupides, les articles dans les journaux. C’était pour leur dire que j’étais désolée de ne pas être à la hauteur. Pour qu’ils me pardonnent la déception : pour qu’ils pardonnent à la fillette trop maigre, trop malade, trop lente, trop mauvaise à l’école, en retard, trop rêveuse, trop distraite, pas assez sportive, pas assez active, trop lesbienne, pas assez mère. Je voulais qu’ils se disent qu’ils n’avaient pas tout loupé. Mais ce n’était jamais assez et ils ont disparu. Sans me dire qu’ils me pardonnaient. Ou n’ai-je pas voulu l’entendre ? Ou n’ai-je pas voulu le croire ? J’ai continué de penser que je n’étais pas assez. Jamais assez. 

Je ne suis rien, je ne suis personne. Je veux mourir. C’est venu là. Comme ça, comme si ces mots s’étaient infiltrés en moi. 

Je vais courir, parfois, dans les petits matins froids, le long de la rivière. Les éclaircies sont rares, les ciels sont gris, mon âme s’évade au rythme d’une musique lancinante. Dans le souffle frais qui remplit mes poumons, je sens alors la vie. J’oublie un peu les mots qui taillent les veines de mon cerveau et qui défient ma raison. 

Je continue de sourire pour les gens, je continue de dire ça va. Mais les mots sont là, rengaine assassine. Je n’en sors pas. Je suis enfermée dans ces mots. Quand je veux en faire part, quand je veux me confier, les autres ont peur. La violence des mots les effraie. Ils ne veulent pas m’aider et je m’efface un peu plus à chaque fois. Pourtant, je le dis sans crier. Je le dis avec un doux sourire, je veux mourir. Je veux mourir. Cela ne veut pas dire que je vais faire cela violemment. Cela veut dire qu’il faut que je m’arrête. Que mon cœur cesse doucement de battre, simplement, sans faire de bruit. Juste que je disparaisse. Alors puisque mon cœur ne s’arrête pas, je disparais. Je n’ai pas d’autres solutions. Je ne parais plus devant les gens. Je porte trop de mort en moi, je me rends compte que je leur fais du mal. Alors je passe comme un fantôme. Pour ne pas déranger. Je m’exfiltre. Je m’extirpe de la réalité. Cela ne suffit pas à calmer le murmure. En marchant dans la rue, il est là. En promenant le chien. Je ne suis rien. En me levant le matin, je ne suis rien. En faisant la vaisselle, en écrivant ces lignes. Je ne suis personne. Et je veux mourir. 

On m’a dit va voir un psy. Prends des cachets. C’est ce que je fais. On m’a dit fais de la méditation. Sors, regarde des films, écoute de la musique. Mais les voix sont là. Elles se glissent dans tous les interstices de ma vie. Quand je suis aux toilettes, je ne suis rien, je ne suis personne, quand je suis devant les élèves, je veux mourir. Mais il faut quand même sourire. 

En écrivant ces lignes, peut-être qu’elles sont un peu moins dans ma tête, ces phrases de malheur. Peut-être qu’en les voyant à l’écran, noires sur blanc, elles me paraissent plus insupportables que lorsque je les entends, susurrées à mon cervelet primitif, quand je les lis, soudain, j’en saisis toute la violence. Mais jusque-là, j’étais bloquée. L’écriture ne pouvait pas m’aider. 

Il y a eu le corps, ensuite, qui s’est mis à crier. Si les mots sont des murmures, les maux sont des hurlements. Ma gorge s’est serrée. C’est physiquement que j’ai perçu cet étouffement. Cette tête sous l’eau. Par mon larynx noué. Par cette boule que je n’arrive pas à sortir. Par ces mots qui murmurent que je n’arrive pas à hurler. 

Parce que dans le fond, c’est une colère qui sourd en moi. Oui, je joue avec les mots, je m’en amuse. Mais ce n’est pas drôle. C’est une colère qui s’exprime avec douleur. Les tendons d’Achille, aussi. Douloureux, bleus, parfois. Lourd de sens, les tendons d’Achille. Achille : le héros que sa mère a voulu sauver de la mort, mais qui l’a laissé avec cette colère, implacable colère, celle qui peut laisser en déroute une armée entière, qui peut tuer Hector, qui peut traîner un corps sous les remparts d’une ville et sous les yeux d’un père vaincu de tristesse. La colère est en moi et refuse de sortir. Pas une larme, jamais. Je m’efforce de sourire quand je les sens monter et je sers un peu plus les muscles de mon ventre. 

C’est irrationnel. 

Je ne sais pas les raisons de ma colère. Je ne sais pas si c’est contre mes parents ou contre moi que je tempête. Je ne sais pas pourquoi je me ravage. Je m’en veux de n’être jamais qu’une enfant. Je m’en veux de ne pas savoir profiter de ce que la vie me donne. Je m’en veux de n’avoir pas su montrer à mes parents…montrer quoi ? Je ne sais plus. À mon âge, je ne devrais plus avoir rien à prouver à personne. Même à moi ? Pourquoi est-ce que je ne pourrais pas simplement me dire que ça va ? Pourquoi vouloir me faire du mal ? Pourquoi les voix ne se taisent pas ? Pourquoi la raison ne prend pas le contrôle, cette fois encore ? Pourquoi est-ce que ma gorge continue de me faire souffrir ? Pourquoi je ne parviens pas à sublimer cela, comme je l’ai fait par le passé, en écrivant, en chantant, en riant, en parlant, en échangeant ? Simplement en vivant. Je ne vis plus. Je suis retranchée, isolée. 

En écrivant ces lignes, peut-être que comme dans la chanson de Coldplay, il faut que je compte mes démons et qu’avec les bons, je chasse les mauvais. Et tout n’est pas perdu. Est-ce que je le veux ? Si je publie ce roman, c’est que je le veux. 

samedi 21 septembre 2024

On croyait avoir fait barrage ? On s'est fait berner

Bernés par Barnier...et la démocratie...Bah...niée, elle aussi !

C'est historique et c'est Macron qui l'a fait : le nouveau gouvernement, curieux attelage de macronistes pur jus, néo libéraux, estampillés "société civile" mais en fait, issus des grandes entreprises du CAC 40, et de vieux réacs de la droite plus anti tout (anti IVG, anti fin de vie dans la dignité, anti PMA, anti immigration, évidemment, et homophobe pour la bonne bouche...) ne tiendra que grâce au RN.

Si l'attelage est curieux, c'est notamment parce qu'il est composé des deux grands perdants des dernières élections et qu'il compte tenir en s'appuyant sur l'assentiment du troisième perdant. Cela pose un sérieux problème en terme de démocratie. 

Si l'attelage est curieux, c'est aussi parce que la droite incarnée par Barnier, Genevard ou Retailleau a passé son temps depuis 2017 et l'élection de Macron, à critiquer la politique de Macron, mais qu'elle va désormais la poursuivre. 

Mais cela tiendra. Mélenchon a tort, Barnier ne passera pas Noël en famille. Bruno Retailleau à l'Intérieur, c'est le gage suffisant pour que le RN ni ne propose, ni ne soutienne une motion de censure, en attendant 2026. Gageons aussi que le budget qui sera proposé très rapidement plaira à l'extrême droite. La rigueur va être de mise, des coupes sont déjà prévues sur la santé, sur la justice (où le seul ministre issu (vaguement) de gauche sera bien obligé de faire avec)...bref, sur les services publics. 

Vous souvenez-vous du programme de Fillon, en 2017 ? Il prévoyait 100 milliards d'économie, dont 50 sur les dépenses sociales (20 milliards d'économie notamment sur la santé...mais c'était avant le COVID...), 35 milliards sur les dépenses d'Etat (il prévoyait 500 000 emplois de fonctionnaires en moins, des profs, des infirmières...), et 15 millards sur les collectivités locales. 

Si vous ne vous en souveniez pas, il y a fort à parier que Barnier s'en souvient très bien. La situation financière de la France est catastrophique, faisait-il mine de s'apercevoir en début de semaine...Les solutions de la droite ne vont jamais dans le sens du social. 

Ce gouvernement, en plus d'être d'extrême droite, soutenu ouvertement par Bardella et Le Pen, sera celui d'une rigueur sans précédent. C'est à Macron qu'on le doit. 

Même si, depuis longtemps déjà, le pouvoir de la rue n'a plus beaucoup de poids, c'est pourtant le dernier endroit où la démocratie pourra s'exprimer dans les mois à venir. Bon courage à tous...ne lâchons rien !

mardi 12 avril 2022

Tu vois, Marine Le Pen...


“Tu vois, Marine Le Pen, maintenant, elle récite une petite bible CGTiste. Et que je te défends les petits salaires et la retraite à 60 ans. Marine, elle parle aux petites gens. Tu vois ce que je veux dire ? C’est nouveau, non ? Et les petites gens, ils se disent, peut-être qu’elle a changé, peut-être qu’elle est vraiment peuple, cette mémère aux chats, avec sa voix de fumeuse de gitane ? Peut-être qu’elle n’a rien à voir avec son père, vraiment. Mais tu vois, on ne peut pas effacer comme ça des décennies de mépris du pauvre, de mépris de “l’assisté”, de celui qui mange le pain blanc des Français. C’est quand même un peu facile, non, entre les deux tours d’une élection présidentielle, d’enfiler le costume d’un Méluche et de venir faire tribune sur la France qu’on exploite et sur le travailleur pauvre. Pour un peu, elle enfilerait un gilet jaune et on la retrouverait sur un rond point. Et vous trouvez ça crédible ? Mais attention, une fois que j’ai dit ça, je n’oublie pas que le costume de gauchiste ne va pas mieux à Macron ! Non, lui, c’est plutôt Smuggler…Pour te donner une idée, un RSA ne suffit pas pour une veste de cette marque. Macron, pour l’instant, il est beaucoup plus mou que Le Pen pour capter les voix de gauche. D’abord, il pense que le front républicain marchera encore cette fois. Ensuite, il a fait encore plus de voix au premier tour qu’en 2017. Plus d’un million de voix de plus. Alors qu’il a mené une politique ultra-libérale, que les prix ont augmenté comme jamais depuis qu’il est au pouvoir, que les services publics ont souffert et qu’il promet encore pire cette fois-ci. Alors à quoi bon s’en faire. Non, il va être réélu, malgré les gilets jaunes, malgré la baisse du pouvoir d’achat, malgré la précarité galopante, l’industrie fragilisée, les hopitaux au bord de l’asphyxie…Il va être réélu, peut-être à cause de ses jolis costumes, mais surtout parce que ceux qui votent fort pour lui sont les boomers qui ont peur pour leurs privilèges. Ceux qui ont tout intérêt de voir le système des retraites consolidés pour longtemps, ceux qui ont fini leur vie, ceux qui n’ont plus d’enfants à l’école ou qui leur paye une école privée. Ce sont ceux qui ont de l’argent et qui ont décidé de ne pas se soucier de ceux qui n’en ont pas. Macron n’a absolument aucun intérêt à faire semblant d’être de gauche. On ne peut pas lui reprocher d’être insincère, sur ce coup-là. Mais tu vois, si c’est ce que les gens veulent, est-ce que ce n’est pas ce qu’on appelle la démocratie ?”

lundi 11 avril 2022

Tu vois, les élections...


"Tu vois, ça fait 20 ans que je vote pour les présidentielles…eh ben, l’effet que ça me fait, c’est que les élections, c’est un coup de chapeau à un âne, comme disait mon grand-père. Depuis hier, tiens, j’ai l’impression d’être dans le film Un Jour sans fin, tu sais. On revit encore une fois ce fameux second tour piège…Depuis 2002, c’est comme ça. Et nous, on plonge, à chaque fois dans la fameuse dialectique du front républicain...Mais la démocratie et la République, si ce n'est pas l'expression d'un véritable choix, ça n'a pas tellement d'intérêt. En parlant de mon grand-père, je crois que le 24 avril, je vais lui rendre hommage. En 2002, il n’avait pas voté pour Chirac. Il n’était pas allé voter du tout, en fait. Pour un peu, je crois qu’il aurait presque préféré aller à la messe comme ma grand-mère, ce jour-là. Et pourtant, mon grand-père, c’était le pire bouffeur de curés que je connaissais. Mais finalement, il n’avait pas tort. C’est un peu comme si au resto, si la carte des desserts se résume à une Danette ou un petit-suisse et que tu n’as envie ni de l’un, ni de l’autre, tu te forçais quand même à prendre le petit suisse parce que c’est dans la formule et que tu te sens obligé de choisir…ça n’a ni goût ni grâce, le petit suisse, c’est trop gras, le petit suisse, oui, mais la Danette, c’est carrément gerbant…Alors tant pis pour la formule, ce n’est pas parce que c’est écrit qu’il faut que je me force. Ce sera un café et l’addition, pour moi. Et surtout, il faudrait maintenant qu’on évite de retourner dans ce resto pourri, parce que la carte des desserts est vraiment naze…"

dimanche 10 avril 2022

Tu vois, tout respire le printemps...


“Tu vois, tout respire le printemps. Ce que je préfère, ce sont les trèfles…et l’herbe aussi, bien verte, bien drue, bien touffue. Ce vert si vigoureux, tellement plein de chlorophylle, tellement…je ne sais pas, c’est cette idée de sève, de vie, de vitalité…Ce vert, ça me met en joie, ça me donne de l’énergie. Et puis ça me fait penser à mon père. Mon père n’aimait cette couleur que dans la nature. Il n’aurait jamais porté une chemise verte. Par contre, il aimait tellement les centaines de nuances de la forêt au printemps…La forêt qui étale son manteau au flanc de la montagne…Son manteau où le tendre des jeunes feuilles de châtaigniers contraste avec le vert profond des sapins qui font des tâches plus sombres à côté des cerisiers sauvages au vert léger nuancé par le blanc des fleurs. Cette saison, c’est la promesse de la vie, de la jeunesse, de l'allégresse. Je m’emballe, mais tu vois, quand je contemple la rivière qui scintille au soleil, qui coule vraiment, maintenant qu’il a plu un peu, enfin, je sens monter en moi cette énergie. Je ne sais pas l’expliquer bien. Je n’ai pas les mots exacts. Je me sens vivante, partie prenante de cette nature revigorante. Je me sens traversée par cette force, la force de la rivière qui trimballe les pollens, la boue, la neige qui a fondu, les bois que le vent a cassés. La rivière et ses alevins, ses poissons en devenir, la rivière pleine de vie. La nature, parfois, dans nos vies de fous, on oublie de la regarder, de l’écouter. Pourtant, tout respire le printemps et c’est cela qui nous permet de respirer. De vivre. Je suis une citadine, maintenant, j’aime les trottoirs, les voitures, les magasins, les êtres humains qui vont et qui viennent, j'aime cette vie là, mais rien ne m’émeut autant que le chant des oiseaux dans le petit matin. C’est un bonheur sans fin, cela. Dès la fin de l’hiver, si tu te lèves tôt, avant le lever du soleil, tu les entends, c’est une joie, c’est…Je ne sais pas l’expliquer. C’est de l’ordre de la sensation, de l’émotion. Je pense que ça touche à…notre cerveau le plus archaïque, notre part animale. On fait partie de ce monde, de ce renouveau, de…cette abondance de la nature. Je dis ça parce que c’est le printemps, mais…je ressens la même chose quand l’été bat son plein et que dans les aubes tièdes du mois de juillet, on entend le raffut des martinets dans le ciel clair, je ressens la même chose lors des beaux crépuscules d’automne, quand l’air s’embrasse à l’horizon, quand la lumière vient illuminer la cime jaune orangée des arbres. Toute cette chaleur, toute cette douceur. J’adore. J’aime l’hiver aussi, surtout quand ils sont scintillants de froid, les grands ciels bleus translucides et glaciaux. J’aime les soleils d’hiver givrés. Et je te parle d’ici, je te parle de ce que je vois de ma fenêtre, mais, la nature, je l’ai aimée partout où je suis allée : les canyons américains, les plaines du nord, l’incroyable terre noire et fertile des plaines du nord, la luxuriance de l’Asie, la vie grouillante des marécages de Louisiane…Partout…C’est la force, c’est l’incroyable force de la nature. Celle devant laquelle on se sent tout petit, mais…à sa place. A sa place dans le cosmos, partie prenante, vraiment, de l’univers. On ne sait pas si c’est Dieu ou juste le hasard qui a créé ces beautés là, mais quelle réussite…On ne sait pas qui on doit remercier pour tout ça, mais bon sang…quelle chance on a d’en faire partie…”


samedi 9 avril 2022

Tu vois, les pigeons...


“Tu vois, les pigeons qui s’engouffrent dans cette maison, par dizaines, même peut-être par centaines…Ce ne sont pas vraiment des pigeons. Tu as vu leur côté mécanique, régulier…Si, si ! Je suis resté là à les observer un petit moment, j’ai noté les heures, les flux. C’est troublant. J’ai fini par comprendre : on a à faire à des drônes, des robots téléguidés. C’est la mairie ou le gouvernement, la police…Ou pire. Comment ça, je délire ? Mais non ! Les caméras de vidéo surveillance, ça suffisait plus, je te jure : il faut des moyens bien plus mobiles, bien plus agiles, si tu veux vraiment fliquer tout le monde. Les pigeons, c’est l’idéal : ça passe complètement inaperçu, ça fait partie du paysage, comme…je sais pas, les poubelles, les crottes de chien…D’ailleurs, un jour, je t’en parlerai, des crottes de chien ! Mais revenons à nos pigeons…Alors…tu vois leur manège : ça rentre, ça sort. Il y a deux escouades. Ceux qui rentrent ne sont pas les mêmes que ceux qui ressortent, pour la simple et bonne raison que cette vieille baraque abandonnée, au toit défoncé, c’est en fait là qu’il y a les bornes de rechargement pour ces trucs. Hop, ceux qui rentrent se posent près de la prise et comme ton aspirateur robot, ils se rechargent la batterie. J’ai observé : ceux qui rentrent sont gris et ceux qui ressortent sont un peu moins gris ! Je te jure. Bon, le résultat, c’est qu’ensuite, toi, tu te poses tranquillement sur un banc dans le square, tu parles de tout et de rien avec ta copine et pendant ce temps-là, t’as des pigeons qui viennent picorer, l’air de rien sur la pelouse, à tes pieds. Et leurs yeux, c’est l’objectif de la caméra et le petit micro. J’ai cherché sur internet, la technologie peut faire des choses miniatures comme ça. L’intérêt ? Tu me demandes l’intérêt ? Mais quelle naïveté ! Tu ne vois pas dans quelle société on vit, ou quoi ? Tu n’as pas remarqué que quand tu parles…je sais pas…d’une paire de godasses que tu trouves sympa, hop, deux minutes après, tu as les pubs pour ces godasses partout sur internet, rien que pour toi ? Tu n’as pas l’impression d’être fliquée, poursuivie, espionnée ? Partout, tout le temps ? Et puis alors depuis le passe vaccinal et toutes leurs conneries de virus, de pandémie, de masques…c’est encore pire. C’est l'État qui est derrière tout ça, les États du monde entier. Il faut qu’ils contrôlent tout, qu’ils nous contrôlent. Tu rigoles, mais tu verras. Et puis les drônes pigeons, ils ont d’autres fonctions et en cas de problème, crois-moi, on fera pas le poids. Des fléchettes empoisonnées, ça peut te tuer en deux secondes et sans laisser de traces…Non, mais arrête de te marrer. L’autre jour, tu sais, on a trouvé ce vieux, dans le parc, tu sais, le Jacquot, oui, il passait sa vie sur les bancs, avec sa bière à la main. On l'a retrouvé étendu dans la pelouse, mort. Pas de doute pour moi : c’est un drône pigeon qui l’a rectifié. Je suis sûr que pour l’instant, ils en sont à la phase de tests, ils attendent de voir si on se rend compte de quelque chose ou pas, et ça va être un carnage ! Mais oui, mais bien sûr, il était vieux, le Jacquot, mais c’est pas une raison. Mais non, c’est pas “juste son coeur qui a lâché à force de boire”, ça faisait des années qu’il picolait, son coeur avait l’habitude. Non, j’en suis sûr : le parc, les pigeons, les pigeons tueurs. Tu as vu le film Soleil vert ? Un jour, crois-moi, des vieux comme le vieux Jacquot, on en retrouvera dans les raviolis…Allez, bon appétit !”

vendredi 8 avril 2022

Alors, tu vois...

 


“Alors tu vois, j’étais nue au milieu d’une salle remplie de cochons d’Inde. Mais ce n’était pas vraiment des cochons d’Inde. Moi, en fait, je savais que c’était des chirurgiens dentistes. En congrès, un truc comme ça. Mais je les voyais comme des cochons d’Inde. Bon. Avec des masques. Et moi, j’étais toute nue, plantée là, les mains vaguement sur mes nichons, vaguement sur mon sexe, essayant de planquer ce qu’il y a à planquer, mais sans grands espoirs. Et puis surtout, j’étais dans une grande salle qui ressemblait…je sais pas…à une usine désaffectée, tu sais. C’était plein de lumière, un grand soleil qui passait à travers les carreaux cassés…et c’est bien pour ça qu’en fait, moi, je savais que j’étais dans ma salle de bains. Tu sais ce que c’est, les rêves. Bon. Justement, j’étais dans ma salle de bains et tout à coup, j’étais une brosse à dents. Me demande pas comment, mais en tout cas, pour moi, rien de plus normal. Une brosse à dents géante. Et j’étais enceinte. Alors forcément, les cochons d’Inde commençaient à me bouffer les pieds et à pousser des petits cris très angoissants. C’est à ce moment-là que j’ai abandonné la position de repli, les bras croisés pour me planquer et que j’ai levé les bras au ciel. J’avais les poils de la brosse à dents qui frissonnaient et l’impression qu’on me grignotait vraiment les pieds, comme des fourmis dans les orteils. Et ça m’a réveillée. Mais pas tout à fait. Juste pour me rendre compte que j’avais réellement les bras en l’air et que j’essayais vraiment de m’exprimer en poussant des petits cris. Mais tu sais, dans un demi-sommeil, alors les petits cris me demandaient un effort surhumain, ça voulait pas sortir, c’était ridicule, ça faisait “hi, hi, hi”. Et Jérôme, à côté de moi, ça l’a réveillé. Mais complètement, lui…alors il m’a secouée un peu, en disant “oh, oh, tu te calmes…” Et ça m’a réveillée complètement aussi. C’est con, j’aurais bien voulu poursuivre ce rêve. Mais comme j’étais encore un peu dedans, dans le coltard, même, carrément, j’ai dit à Jérôme, tu vas rire, je suis enceinte. Il a pas ri.”

jeudi 7 avril 2022

Tu vois...

(début d'une série, peut-être...)



“Tu vois, tu pourrais dire des banalités, tu pourrais prendre ce verre entre tes doigts, délicatement, le faire tourner et dire ce qui a été dit mille fois sur le vin vermeille, le vin merveille, sur le vin rubis ou sur le sang de la terre…Tu pourrais te faire poète pourri, un peu ivre déjà, lyrique. Tu pourrais t’emporter. C’est bon pour faire rêver le visiteur de base d’un salon des vins, ça, c’est bon pour faire croire à l’ivrogne qu’il ne boit pas, mais qu’il déguste, qu’il goûte une part de culture et d’histoire, qu’il touche à l’exception. Mais non. Ce n’est pas ce que tu vas faire. Tu vas boire. Et tant pis si c’est une piquette, tant pis c’est dégueu. Tu vas boire pour être ivre. On ne va pas se mentir là-dessus. On s’en fout du vin et de ce que ça véhicule, la plupart du temps, les gens boivent pour se murger. Pour se purger, pour faire en sorte d’oublier la putain de vie qu’ils mènent. Le vin, c’est fait pour ça…Il faut être ivre, comme disait Baudelaire, toujours ivre. Pour ne pas sentir le monde, pour ne pas douter de Dieu, pour ne pas douter des hommes. As-tu remarqué comme tout le monde est plus sympa quand il a bu, tout le monde est plus beau, quand t’as bu. Alors ce soir, tu ne vas pas me la jouer esthète, connaisseur. En plus, tu n’y connais rien. En vrai, avec un bandeau sur les yeux, tu ne sais même pas faire la différence entre un rouge et un blanc. Alors même avec les yeux grands ouverts, crois-moi, tu ne feras pas de différence entre la Bourgogne et les Hautes-Côtes de Blaye. Non, et puis dans trois ou quatre verres, tu ne sentiras même plus ta bouche. Tu ne sentiras plus rien. Tu auras le feu aux joues, tu auras le rire aux larmes. Tu dormiras peut-être, parce qu’il y en a qui dorment, au bout de quatre ou cinq verres, mais tu ne sentiras plus rien. Plus d’arôme de violette, plus de longueur en bouche, plus de tanins puissants. Juste la soif de boire encore plus. Et alors tu ne penseras même plus au petit matin pas frais que tu te prépares. Oubliée la future gueule de bois. Tu diras “Ouh ! Là ! Je suis pompette.” et en fait, tu auras déjà trois grammes. C’est à ce moment-là qu'un copain un peu lucide devrait pouvoir prendre tes clés pour t’empêcher de rentrer en voiture. Mais ce n’est pas comme cela que ça se passera. Tu boiras encore. À un moment déjà tardif, tu diras “Y’a rien à manger ? Parce qu’il faut que je mette un peu de solide dans tout ce liquide…” et puis il n’y aura rien à manger. La soirée va s’emballer, les bouteilles vont s’enchaîner. Tout va se mettre à tourner et à tourner encore. “Y’a rien de plus fort ?” Si c’est pas toi qui le gueule, ce sera quelqu’un d’autre. Et on trouvera d’autres breuvages, des vrais activateurs d’estomac qui se retournent. Des Get 27, des Labell 5, des trucs tellement dégueulasses qu’on ne peut pas les boire à jeun. La vie est comme ça. On s’emballe. On croit qu’on est une exception. Et puis on se retrouve dans une soirée où on picole pour picoler. On se dit, il est déjà tard, on regarde sa montre et il n’est que 22h. On se dit qu’il y a erreur, qu’on ne peut pas avoir bu autant en si peu de temps et que si on s’écoutait, on dormirait. Mais on ne dort pas, on met la musique plus fort et on délire, on danse vaguement, on croit qu’on danse, mais en fait, on titube, on tombe dans les bras des filles qui nous repoussent, on est déjà un déchet, une épave, une loque. On n’a pas vu venir le coup. On croit qu’on est un homme et on avait fait des efforts pour cela, on avait mis une jolie chemise, repassée, on avait mis du parfum en sortant de la douche, on avait mis du gel, parce que c’était samedi. Mais on pue, maintenant. L’alcool empeste tout, pourri tout. Le foie et la sueur, l’haleine et les cheveux. Jusque dans ta montre, tu pues l’alcool. Et toi, tu ne t’en rends même pas compte. Ce soir, c’est ça qui va t’arriver. Et demain, si tu n’es pas mort, si ton coeur a tenu, si ton cerveau n’a pas failli, si ta voiture n’a pas fini dans un fossé, tu vomiras et tu te haïras. Mais pour l’instant, tu ne penses pas. Tu bois. Tu avales, tu savoures la brûlure du vin rouge dans ta gorge, tu lèves ton verre en braillant des hommages à la santé de tes copains ivrognes, tous voués comme toi à la cirrhose, à l’accident tragique de bagnole, à la déchéance et à la ruine. En plus, tu as de la chance si tu échappes aux drogues, au petit joint du milieu de la nuit, celui du moment où l’on se croit philosophe et où l’on décide de refaire le monde, celui où l’on pense que l’on a tout compris. Et après, il suffit qu’un clampin ait ramené un peu de coke pour qu’on se dise que tout ça est un peu mou et qu’on va relancer la soirée en se faisant une ligne. Il suffit de pas grand chose et alors on se sentira tout puissant et on voudra ouvrir les fenêtres, même s’il fait moins trois dehors, on aura chaud et on se sentira vivant, bon dieu. Tellement vivant qu’on se promettra qu’on recommencera.”

mercredi 6 avril 2022

Dimanche, on vote ?

Dimanche, on vote ! Si, je vous jure. Au début, je pensais que c’était une blague. 

On a déjà voté pour les présidentielles…il y a…si peu de temps. Juste le temps…d’une pandémie, d’une guerre, de 4 ou 5 rapports alarmistes du Giec…Bref, juste le temps de voir passer un avion rafale dans le ciel d’Ukraine, à peine le temps de vie d’un masque sur un nez qui coule, juste le temps d’attraper quelques rides au coin de
l’oeil. Mais pour qui voter ? Il me reste un peu de temps pour consulter les programmes et voir les bobines des impétrants sur les affiches, mais je n’ai pas reçu les professions de foi. C’est un peu juste, à 5 jours du scrutin. Pour un peu, on oublierait d’aller faire son devoir de citoyen. 

Alors voyons, de gauche à droite, les propositions qui nous sont faites. Non, ne voyons pas. Il n’y a rien à voir. 

On a la gauche révolutionnaire, avec les mêmes discours que dans les années 80, par le clone d’Arlette en moins souriante, on a Poutou qui s’en fout de tout et qui se sent obligé de mettre des tee-shirts pourris pour faire peuple, on a Roussel qui a une belle gueule de gendre idéal (je dis ça parce qu’il plaît à ma belle-mère qui est plutôt gaulliste d’habitude…on est en pleine perte de repères, je vous le dis) et puis on a Mélenchon qui parle doucement et qui cherche à se faire passer pour un gars sympa. On a Hidalgo aussi, de plus en plus livide à mesure que la campagne avance, à qui on promet un score pire que celui de Hamon la dernière fois, c’est dire si c’est bas. 

La gauche mise sur Mélenchon pour sauver les meubles, mais les huissiers sont à la porte et cette ultime campagne électorale ruinera ce qui reste du PS et des autres. Pourtant, moi aussi, je compte sur Mélenchon…C’est dire si mon moral est bas. 

A droite, ce n’est guère mieux. Il faut dire que Macron occupe le créneau et laisse bien peu de place à Pécresse. Pour exister, évidemment, elle fait du Ciotti, du Dupont-Aignan, du Le Pen, presque du Zemmour. Et ces quatre là se tiennent la main pour un monde plus blanc, pour un monde avec plus de police et moins de fonctionnaires, plus de caméras de vidéo surveillance et moins de services publics, plus de peines de prison et moins de culture, plus d’étrangers reconduits à la frontière et moins d’humanité. Sauf pour les Ukrainien, émotion oblige, et puis eux ont l’avantage d’être blanc et chrétien. 

Reste Lassalle. L’inclassable. Le typique. Le rigolo. Celui qui parle un dialecte chantant et dont on ne sait pas s’il est de droite ou de gauche. 

Reste Macron. L’inclassable. Le pas drôle. Le libéral mondialiste. Celui dont on ne sait pas s’il est de gauche ou de droite. Celui qui nous fera une retraite courte mais - espérons - heureuse, qui nous évitera la maison de retraite, puisque nous mourrons avant d’y aller, épuisé par le travail et par le manque de médecins dans les hôpitaux exsangues. Qu’il soit béni, le petit, de nous éviter Orphéa qui ne change pas les couches. 

Je ne sais pas si je ne préfère pas Lassalle. Il a un joli béret. 

Bon vote, les amis, bonne chance ! Ne vous inquiétez pas, de toute façon, le Giec dit que la planète n’en a plus que pour trois ans. Trois ans de Lassalle, c’est pile ce qu’on peut supporter en termes d’humour régional, non ? Rire avant de mourir, c’est le programme.

lundi 14 mars 2022

Paysages de nos visages

 



Et puis nous avons retiré les masques. En deux ans, nos visages avaient pris les inévitables marques du temps. Nous ne savions plus vraiment à quoi nous ressemblions. Les connaissances proches, les amis, la famille, passe encore. Nous les avions revus, quelques fois, en quelque occasion furtivement, avec le visage nu. Mais les collègues de bureau, les voisins que l’on croisait quotidiennement dans la rue, les commerçants, la boulangère, le conseiller bancaire, le tenancier de bistrot, même si on avait eu parfois le privilège de voir son nez, un quart de seconde, le temps de renifler et de replonger le visage dans un mouchoir, le temps de boire une gorgée d’eau à la bouteille avant de remettre consciencieusement les élastiques derrière les oreilles, non, vraiment, on n'avait plus eu le bonheur de les voir in extenso, ces minois familiers. 

Ce qui manquait le plus à tout le monde, c’était le sourire et les yeux fatigués, parfois, n’exprimaient rien. On se disait que le monde était devenu triste, à cause de ces sourires occultés. 

Et puis nous avons retiré les masques. Certains les ont gardés, toutefois, parce qu’ils étaient pris d’une soudaine pudeur, parce qu’ils trouvaient désormais que c’était dégoutant, toutes ces bouches et toutes ces dents, que c’était insupportable à regarder, ces commissures pas nettes, ces lèvres gercées, ces chicots entartrés. Certains trouvaient cela pratique, finalement, de ne plus se laver les dents, de ne plus craindre pour les autres que l'on remarque une haleine fétide, un retour de repas trop arrosé ou des problèmes d’acidité gastrique gênants. 

Mais la plupart cependant a retiré le masque. Les premiers jours, il y eut des picotements dans les joues : on ne savait plus sourire, on avait perdu l’usage des muscles zygomatiques, on avait perdu le réflexe. On ne savait pas qu’on pouvait avoir des courbatures dans les joues, on ne savait pas que le visage était une mécanique complexe et qu’à force de ne pas s’en servir à plein, on risquait l’affaissement. C’était un nouveau créneau pour les chirurgiens plastiques : repulper les joues, remonter les bajoues, retendre les mentons effondrés. Le masque masquait si bien les doubles mentons, les épilations approximatives des lèvres supérieures, les boutons de fièvre, les acnées galopantes… Il fallait réapprivoiser toute une partie de son visage, à nouveau l’aimer et en prendre soin. Les ventes de pinces à épiler repartirent à la hausse, les rendez-vous chez l’esthéticienne connurent un boom sans pareil. 

Durant tout ce temps, nous fûmes oublieux de nos nez, aussi. Les points noirs s’étaient installés, en même temps que les vilains poils. Mais ces petits désagréments sont de ceux que l’on règle facilement. Ce qui nous frappa plus agréablement, c’est le retour de cet angle, de ce trait fort de caractère au milieu du visage. Nous avions oublié combien une femme est belle, lorsque l’arrête de son nez se busque et vient souligner la force de sa conviction. On avait oublié combien un homme est sympathique lorsque l'empattement couperosé de son nez nous fait songer au vin et à la vigne, aux fins de banquets arrosés et à la bonté de la vie. 

Nous avions été trop longtemps oublieux des merveilleux paysages de nos visages et nous respirions soudain à nouveau.