samedi 7 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 8

 


Ce qui se passe ensuite est flou. Je suis assise, alors je ne tombe pas. Je me réveille juste, plus tard, le corps cassé, plié en deux sur la chaise d’église en bois. Ma gueule est de bois, aussi. Un étau m’enserre le crâne. Devant moi, la sorcière. 

« Désolée, j’avais besoin de vérifier deux ou trois choses. » 

 A ses pieds, toutes mes petites affaires éparpillées. 

« Promis, j’ai rien pris. Sauf le flingue, quand même…Je ne sais pas ce que tu voulais faire avec ça…Pas très douée, hein ! Je t’ai eue comme une bleue ! Bon. C’est pas tout, ça. Tu m’avais promis un casse-croûte…Qu’est-ce que tu proposes ? Tu sais ce que c’est, toi, des…cardons ? Non, parce que j’ai vu que tu l’as pris, ce bocal mystérieux qui restait dans le magasin des producteurs résistants…Je l’avais laissé, ça ne m’inspirait pas confiance… » 

Je reprends vaguement mes esprits. 

J’ai à faire à une dingue qui m’a droguée. Elle a vidée toutes mes affaires, m’a pris mon flingue…Et maintenant, elle me demande juste une recette pour cuisiner des cardons. Comme si de rien n’était ! 

 Je ne sais pas quoi répondre. Je la regarde, ébaubie, et je lui demande des comptes : « Qu’est-ce que vous m’avez fait boire ? » 

 « Oh ! la ! la ! Tu vas pas me faire une maladie pour un peu de laurier-rose dans la tisane. J’avais besoin d’être sûre ! Faut comprendre, aussi. Ça fait je sais pas combien de temps que j’ai vu personne. Pas un chat. Alors forcément, j’ai la trouille. Qui me dit que tu veux pas me dézinguer, aussi ? Que t’es pas envoyée par ché pas qui, pour ché pas quoi ! Mais faut pas te plaindre. Déjà quand j’ai vu que t’étais bien une nana, j’ai pas forcé sur le laurier-rose…J’aurais pu y aller plus fort et on serait pas là pour en parler, croyez-moi ! Enfin, toi… » 

Bon. Il faut que j’y aille avec des pincettes, elle est dingue…Je tente une petite blague : « Alors comme ça, vous êtes forte en laurier-rose, mais vous ne savez pas ce que c’est que du cardon ? » 

 Ben non… 

Alors je lui explique que dans la région, avant qu’on passe tous au papier mâché pour alimentation principale, on mangeait ça sous forme de gratin, pour les fêtes. Avec de la moelle, avec du bouillon et du fromage et que c’était délicieux. « Vous voulez qu’on tente le coup, avec ce vieux bocal ? » 

On n’a pas de bouillon, pas de fromage et encore moins de la moelle. Ce ne sera pas Noël…Mais on peut toujours essayer de faire quelque chose… 

Dans la sacristie, elle a installé une sorte de petite cuisine de campagne. 

« Depuis quand vous êtes ici ? » Cette question, c’est comme si j’avais mis YouTube en mode aléatoire : le défilé de sa vie ! 

« Oh, ben c’est simple, quand c’est arrivé, cette histoire de grand exode, quand tout le monde s’est mis dans la tête qu’il fallait aller à Lyon…moi, je cuvais une cuite, quelque chose de dingue. J’avais passé une soirée à picoler toute seule chez moi, parce que mon mec m’avait plaquée, ce salopard. Et c’est la faute de l’exode, justement…Il faut dire que ça couvait déjà depuis longtemps. On recevait des story, de réels à longueur de temps pour nous expliquer comment c’était bien, la grande ville, comment ça allait changer le monde, comment on pourrait se la couler douce. Moi, j’y croyais pas. Il faut dire que deux trois mois plus tôt, je m’étais fait piéger par un faux Jark Fax Taylor. Vous vous souvenez, Jark Fax Taylor ? Le chanteur de néo-folk-romantique, l’américain, celui avec la guitare et la mèche sur le côté, là ? Mais si, vous connaissez…Celui qui chantait « You make me feel an animal »…Non ? ça vous dit rien ? Mais où c’est que vous avez passé les 20 dernières années, vous ? C’est quand même une star mondiale, le gars, des milliards de vue en 3D, son hologramme partout dans le monde…et au-delà…C’était ce qui était marqué sur ses réseaux. Bref. Quand il s’est mis à me parler en MP sur Instagram, moi, j’y ai cru. Oui, je sais, j’étais pourtant pas la première conne…Bon, on se moque pas. J’étais jeune ! Eh ben voilà, je m’étais fait piéger et le faux Jark Fax Taylor, en me racontant qu’il voulait venir en Air b n b chez moi, parce qu’il n’avait jamais visité l’Europe, ben je l’ai cru. Et je l’ai cru aussi quand il m’a demandé des sous pour payer son billet d’aéronef supersonique. Stop ! On rigole pas. Oui, c’était le chanteur le plus connu au monde, mais il avait des problèmes avec le Fisc américain et tous ses sous étaient bloqués, ok !? Triste histoire. Ça m’a coûté bonbon, mais après cette histoire débile, j’étais vaccinée. Alors à mon mec, je lui disais, non, non, non. On se casse pas. On connait personne à Lyon, on va se retrouver comme des cons, ça pue l’arnaque, ton truc. Et donc, ben…il m’a plaquée pour partir quand même…Et j’ai pris une cuite. Et quand je me suis réveillée au bout d’une grosse nuit, j’avais un mal de crâne…Ben tiens, comme toi, là…Mais goût vodka cellulose, si tu vois ce que je veux dire. Et tout le monde s’était barré. J’avais la ville pour moi… » 

On a trouvé du sel, du poivre et on a fait chauffer les cardons dans une casserole, sur un réchaud à gaz…Elle m’a expliqué qu’elle avait toute la réserve de bouteille à gaz du supermarché de l’entrée de ville. Bon plan. 

Elle se débrouillait bien, mine de rien. Mais elle n’était pas tout à fait prête pour la solitude et ça lui montait au cerveau. Elle se prenait pour une sorcière. 

Et puis elle a voulu me retenir…

vendredi 6 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 7


 J’avance avec prudence. Je suis bien en vue, au milieu du parvis et comme je ne sais pas quoi faire pour m’annoncer, je chante. 

Je hurle la première chanson qui me passe par la tête. Je ne sais pas pourquoi, c’est une vieille chanson… 

 « Il met de la magie, mine de rien, dans tout ce qu'il fait 
Il a le sourire facile, même pour les imbéciles 
Il s'amuse bien, il n'tombe jamais dans les pièges 
Il s'laisse pas étourdir par les néons des manèges 
Il vit sa vie sans s'occuper des grimaces 
Que font autour de lui les poissons dans la nasse 
Il est libre Max, il est libre Max 
Y'en a même qui disent qu'ils l'ont vu voler » 

C’est bizarre, les réminiscences de la mémoire. C’est étrange. Tout ce couplet m’est revenu d’un coup, alors que je n’avais pas entendu cette chanson depuis…un siècle ! 

Je ne sais pas si c’était une bonne idée, de hurler, ceci dit. 

Une femme est sortie sur les marches de la cathédrale. Elle se dresse devant moi, un fusil à la main, majestueuse. Une brune aux cheveux courts, en bataille, un regard perçant et hautain. Les pommettes hautes, comme un dessin d’Enki Bilal. Une sportive, ciselée comme une coureuse de fond. Maigre, musclée. Elle est habillée d’une combinaison militaire qui souligne justement ces atouts. Elle ne dit rien. Elle observe. Elle me surplombe, elle est évidemment en position de force. Je ne sais pas quoi faire. Comme d’habitude, dans ce cas-là, j’ai ce réflexe de survie : je lève les mains. Je viens en paix. 

Je tente de faire un pas. Elle crie « Stop ! » Sa voix est rauque, sans appel. J’ai la trouille. Je tente la conciliation : « J’ai un peu de nourriture. Je peux partager. » 

 Elle baisse son fusil. Mais elle se méfie toujours « Garde les mains en l’air, approche. Doucement ! » 

Je m’exécute. Bizarrement, je me déplace en crabe, je ne sais pas pourquoi, je marche de travers. Lentement. 

Elle éclate de rire et ça me surprend tellement que je recule à nouveau. Toujours en crabe. 

Quand j’y pense, oui, la scène est comique. 

Finalement, elle descend des escaliers et s’approche de moi. Pas en crabe. Je retiens ma respiration, je suis figée comme une statue. Elle me tourne autour. J’ai toujours les mains en l’air. Je me suis musclée, de ce côté-là, à force. Je n’ai même pas de crampe. 

Elle passe derrière moi. Instinct de survie, je me retourne d’un geste brusque. Elle recule d’un pas et s’exclame « Oh ! Oh ! Oh ! Doucement, doucement… » On dirait un dresseur avec un cheval récalcitrant. On est tendues comme des arcs bandés. Toutes les deux. Je sens qu’elle n’a pas vu d’être humain depuis encore plus longtemps que moi. Alors qui est le cheval et qui est le dresseur, je ne sais plus vraiment…Il faut que je l’amadoue. Et quoi de mieux que les mots. 

« Bonjour, madame. Je suis heureuse de vous trouver, de vous rencontrer. Je ne fais que passer. Est-ce que je peux vous demander l’hospitalité, en échange d’un repas, pour la nuit ? » 

Elle ne répond pas immédiatement, elle fait durer le suspense, un peu comme une mauvaise actrice qui voudrait faire un effet, qui voudrait instaurer une tension. Mais rendons-nous à l’évidence : je suis là, avec mon gros sac à dos, les mains en l’air…et elle est là, un fusil à la main, à me tourner autour…La situation est sous contrôle et il ne peut rien arriver. 

Elle finit par parler : « Quelle idée, de chanter, comme ça, à tue-tête…Quel manque de savoir-vivre…J’aurais bien pu vous transformer en chair à pâté, moi ! C’est que j’ai le coup de fusil facile, vous savez ! » 

A bien y regarder, elle a l’air d’une sorcière. Mais je ne la crois pas tellement sensible de la gâchette. 

D’un coup de crosse dans le dos, elle me pousse vers la cathédrale. En entrant sous les hautes voûtes peintes d’un ciel étoilé, je ne sais pas si j’entre en prison ou si je trouve un havre de paix. 

Nous remontons jusqu’à l’autel. Elle me dit de prendre une chaise. Elle disparaît dans la sacristie, puis revient avec une théière et des tasses. Elle me tend un breuvage. 

 « Merci…Qu’est-ce que c’est ? » 

« Buvez ! » 

Je me méfie. C’est légitime. Elle parlait quand même de me transformer en chair à pâté il y a cinq minutes. 

 Devant mon hésitation, elle prend sa tasse et elle commence à boire. « C’est de la tisane. De la menthe, qui pousse dans le jardin de la cure. La menthe, c’est de la mauvaise herbe, du chiendent, ça repousse toujours… » 

Je suis rassurée et je trempe les lèvres…

jeudi 5 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 6


 Comme je le redoutais, le premier pont sur le Rhône est effondré. Comme si on avait voulu stopper tout, comme dans une débâcle à la fin d’une guerre. Heureusement, le fleuve, dans son ancien lit, est presque à sec. Je passe sans même mouiller le bas de mon pantalon. Une passe, une pierre, un chemin que je trace en sautant entre des flaques. Où sont-elles, les eaux de mars ? Pour un mois de mai, au cœur du printemps, c’est inquiétant, mais nous nous sommes habitués, depuis tellement longtemps. La raréfaction de l’eau a continué malgré la chute drastique de la population, malgré…je le suppose, depuis que j’ai vu les squelettes dans les voitures abandonnées…malgré les millions de morts. Mais nous le savons depuis le début : l’iA a encore plus soif que nous… 

C’est justement au moment où je fustige la grande machine, le Grand Manitou, qu’il fait sa réapparition sous forme d’un drone harceleur. « Rebrousse chemin ! Si tu repars en arrière maintenant, tu retrouveras le village et Nicolas avant la nuit ! Ton destin n’est pas ici ! Tu seras heureuse, tu auras une vie paisible. C’est là-bas que tu es utile, pour toi, pour nous, pour l’humanité toute entière. Ce n’est pas ailleurs…Écoute moi ! » Je me bouche les oreilles. Cette Sirène ne m’apporte rien. Elle ne répond pas à mes questions. Je m’obstine, j’avance. Je presse le pas. 

Mais c’est un diable sur mon épaule. Et le ton se fait menaçant. L’appareil fait mine de se jeter sur moi. Il s’accroche même à mon sac à dos. Cette fois, je sors mon pistolet. Je monte le ton. Je demande au drone de disparaître immédiatement. Et le drone m’obéit. Je n’y crois qu’à moitié…Je dois quand même avoir une certaine valeur. Je ne comprends pas vraiment pourquoi je ne me retrouve pas moi aussi, sous forme de macchabée comme les pauvres gens dans les voitures. 

 Le cœur battant, après cette mésaventure, je continue mon chemin. Le deuxième pont, sur le canal de dérivation du Rhône, est détruit aussi. Il y a un peu plus d’eau, mais le courant est faible et je peux traverser en ne me mouillant que jusqu’aux genoux. C’est rafraîchissant. Je veux rejoindre Belley. C’est un bourg dont je me souviens. Les magasins, les bâtiments importants, j’ai cela en mémoire et je pourrai trouver du ravitaillement. Je saurais me repérer et trouver un endroit pour la nuit. Les étapes suivantes seront beaucoup plus aventureuses. Je sortirai de ma zone de confort. 

Première étape dans l’ancienne zone industrielle, avant même de rentrer dans le cœur de la cité. Il faut que je me ravitaille. En 2076, les magasins d’alimentation étaient déjà réduits à un vaste choix d’arômes artificiels pour agrémenter la cellulose protéinée. Nous mangions déjà du carton depuis de nombreuses années. Mais je me souviens qu’il y avait là un ou deux commerces de « résistance paysanne ». Pour le commun des mortels, les prix y étaient inaccessibles, mais qui sait ? Il n’y a peut-être pas eu de pillage. Je tente ma chance…Mais tout est ravagé. Au milieu des rayons vides, de la poussière, de la saleté, un rat s’enfuit au moment où je force la porte vitrée. Sur une étagère, seul au milieu de rien, je trouve un bocal de cardons. Je ne sais pas ce que je pourrai en faire sur la route. Mais cela me semble le plus précieux des trésors. Je l’enfonce dans mon sac à dos que j’arrive à peine à refermer. 

Deuxième étape : un magasin de sport…Il faut que je trouve des vêtements efficaces pour le jour et la nuit, pour marcher et pour être confortable. J’en profiterai pour trouver un plus grand sac. Et puis des chaussures…J’ai déjà trop tiré sur la corde de celles que j’ai trouvées dans une maison du village. 

Pour terminer ma journée shopping, je rentre dans un supermarché pour tenter de trouver quand même un peu de cellulose. Ça dépannera toujours…Tout comme des petites choses comme des briquets, une lampe de poche, des piles et un petit réchaud à gaz…En espérant que ce matériel soit encore en état de marche. 

Je pèse une tonne. J’avancerai moins vite, mais je me sens rassurée. 

En arrivant en ville, pourtant, mon moral et ma mémoire prennent un sale coup de vieux : les rues sont rendues à la verdure, aux ronces, aux arbres, les bâtiments se sont effondrés lentement sur eux-mêmes, les façades sont mangées par le lierre, les jeunes pousses d’acacias transpercent les toitures…C’est une leçon d’humilité à chaque pas. La cité avait été florissante, riche, commerçante, animée par des centaines de passants, par des chanteurs et des musiciens, les samedis de marché, cette jolie cité, sa rue piétonne, tout est désormais en ruine. Mais tout est aussi repeint en vert. Le mois de mai triomphe. J’ai remonté lentement le boulevard du Mail. Devant la mairie, j’ai eu une pensée pour les vanités humaines. Et puis j’ai bifurqué vers la cathédrale où j’ai prévu de passer la nuit. Je me souviens que l’iA protège les bâtiments historiques…pour je ne sais quelle raison obscure. 

Le grand fronton blanc est là, devant moi. La belle tour carrée se dresse toujours, intacte, resplendissante, presque dorée sous le dernier rayon de soleil de la journée. J’ai un moment de doute en voyant la porte entrouverte. J’ai un moment de peur. S’il y avait des humains ?

mercredi 4 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 5


 Avant de partir, j’avais tenté de tout imaginer, même le pire : le monde en ruine, la nature recouvrant tout, les ponts sur les fleuves détruits, les hordes de bandits ayant pris place aux carrefours stratégiques, la police, l’armée, les milices, en vrai ou sous forme d'escadrons de drones, les anciennes villes désertées, les animaux sauvages…J’avais tenté d’anticiper : où dormir, comment trouver de la nourriture, comment être en sécurité ? 

Et puis la réalité…Bim ! C’est ce à quoi on se cogne. 

Le long des grandes routes, on ne peut dénombrer les carcasses de voitures. Je ne comprends pas pourquoi. Je ne comprends pas pourquoi soudain, les hommes ont dû laisser leur voiture. Je n’avais pas compris cela, quand j’étais au village. Mais maintenant, ce détail me frappe : mis à part les vieilles épaves de tracteurs autour de la ferme, il n’y avait pas de voiture : nulle part, ni dans les cours, ni dans les garages. Je les retrouve au bord des routes. Tout au long du vingt et unième siècle, les véhicules ont évolué. Aux alentours de 2050, ils étaient enfin tous électriques. Ils étaient tous excessivement chers et connectés, aussi. Alors pourquoi les gens les auraient abandonnés ainsi, sur le bord des routes ? De véritables bijoux de technologie, bourrés d’intelligence artificielle, d’options incroyables, qui roulaient tout seuls, qui étaient même capables de décoller du sol, de vous emmener là où vous vouliez sans avoir rien d’autre à faire que de le demander…Les gens ne les ont pas laissé pourrir là de leur plein gré. 

 Ce n’est d’ailleurs que le début de la surprise. En m’approchant de certains de ces restes automobiles, je ne peux me retenir de hurler…Blancs comme un ciel de neige, froids et durs, avec un rictus glacial, des squelettes me toisent de leurs yeux vides. Je ne comprends pas…Je ne veux pas comprendre. Et je me souviens de la petite phrase de Nicolas, quand je l’interrogeais au début et que ses réponses étaient…pythiques…mystérieuses. « Vous n’êtes pas une oie blanche, tout de même ! Vous avez 90 ans, vous pensez bien qu’il y a eu du tri… » 

Il y a presque un siècle que je n’ai pas regardé un épisode des Experts. Mais inutile d'avoir un doctorat en médecine pour comprendre que ces gens, dans ces voitures, sont morts d’un seul coup. Comme foudroyés, pendant le grand exode de 2076. Et les voitures se sont retrouvées dans les fossés. 

Il faut pourtant que je continue ma route, malgré les morts, malgré la désolation.

lundi 2 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 4

 


 Ce petit festin a marqué le début du printemps. Cette fois-ci, selon les observations météorologiques un peu hésitantes de Nicolas, plus de risque de giboulées. Dans la serre, tout commence à germer, à fleurir, à bourgeonner, comme la nature qui s’épanouit dans sa robe vert tendre. « L’hiver a laissé son manteau de vent, de froidure et de pluie… » 

Et moi, je prends des forces, boostée par la vitamine D d’un soleil doux et puissant à la fois. Je suis retournée à la ferme dans les bois, pour compléter mes vivres. Il n’y a toujours personne. C’est bel et bien une sorte de maison secondaire d’ultra riches. J’ai fouillé un peu les chambres, toujours en mode commando, et j’ai découvert qu’il s’agit de la maison de vacances d’une famille fortunée, travaillant dans l’industrie du monde virtuel, ayant des actions dans des fabriques de cellulose protéinée, dans une grande société internationale travaillant à la migration sur la Lune ou encore dans l’industrie pharmaceutique produisant des médicaments pour la fertilité. 

Nous n’avons pas de nouvelles du monde, dans notre coin perdu. Mais ces sociétés lucratives qui permettent à cette famille d’avoir une maison secondaire luxueuse et préservée de la pollution et de la misère de l’humanité, c’est un indice. Le peuple a faim, il est infécond et les plus riches ne pensent qu’à quitter le navire. 

Cela m’effraye et me fascine tout à la fois… 

Quand j’ai eu assez de farine et de sucre pour faire des gâteaux facilement transportables pour mon périple, j’ai décidé de partir. 

Un beau matin de mai, j’ai coupé mes cheveux et j’ai bouclé mon barda idéal, j’ai collé mon Glock chargé contre ma peau, sous mon blouson, j’ai lacé mes bonnes chaussures de marche et j’ai pris la route. 

J’ai calculé une première étape, en direction de Lyon, passant par Belley et empruntant ensuite d’anciennes routes départementales. 

Dans la ville, j’espère trouver d’anciens supermarchés abandonnés contenant encore quelques stocks, quelques barres de cellulose chocolatées ou quelques bouteilles de boissons énergétiques. Je prévois aussi trouver quelques vêtements chauds pour renouveler un peu ma garde-robe. 

Mais je ne fais pas fait 5 km qu’un drone me tourne déjà autour. Je l’écarte comme on essaye de se débarrasser d’un moustique, d’un revers de main. Mais comme un moustique, la bestiole mécanique insiste, bourdonnante, insupportable, collante. Elle m’interpelle : « Ne partez pas. Ce n’est pas ce que nous avons programmé pour vous. Vous devez rester. Vous devez rester. Vous nous êtes utile en restant. Vous pouvez faire des randonnées, vous pouvez nous demander à manger, vous pouvez nous demander de l’aide, mais ne partez pas. C’est dangereux. Vous aurez des problèmes. Vous ne DEVEZ pas partir. » 

Je suis presque tentée de prendre mon Glock et de tirer sur l’oiseau électronique…mais je décide de chercher à comprendre : « Pourquoi ? » J'hurle la question du plus profond de mon incompréhension. 

 La voix est interloquée. « Je ne peux pas répondre à votre question. Merci de la reformuler. » 

Je lui demande alors : « Pourquoi est-ce dangereux ? Pourquoi avez-vous besoin de moi ici ? » 

« Je ne peux pas répondre à ces questions. Secret d’iA. Secret d’iA. Secret d’iA… » 

 La machine bégaye. Bloquée, cassée, hors service. Elle finit par s’envoler. 

Je ne dévie pas de mon chemin pour si peu. Mais je sais bien qu’elle reviendra à la charge.

dimanche 1 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 3


 Le printemps offre des surprises. Surtout en ces temps de dérèglements majeurs du climat. Rien n’est plus surprenant que des arbres qui fleurissent en plein hiver. Rien n’est plus déroutant qu’une tempête de neige au mois d’avril. Pourtant, on s’habitue. Voilà bien 50 ans que ça dure. Et la nature n’a pas encore eu le temps de s’adapter. Les plantations de Nicolas souffrent. Même sous une serre, c’est compliqué de faire pousser des scaroles, quand il fait -3°. 

Il faut donc que j’attende encore avant de partir à l’aventure. Je ne peux pas laisser Nicolas dans cette insécurité après avoir mangé ses réserves cet hiver. Nous rejouons la Cigale et la Fourmi. Il est le laborieux, je suis la fille de l’air. 

Je ne pense qu’au départ. Je l’aide un peu au jardin, mais je m’échappe dès que je peux — et dès que le temps le permet — pour préparer mon départ. Je m’impose 15 km par jour, avec pas grand-chose dans le ventre. La cellulose livrée par le drone s’amenuise. Il reste des pommes de terre, toutes germées, toutes ridées. On fait de la purée, on les saute à la poêle, on cuisine une sorte de roesti en les rappant, les jours de fête. La viande séchée du chevreuil est réservée pour un repas par semaine. Nous n’en pouvons plus du chou. Heureusement, à chaque radoucissement des températures, les poules nous font quelques œufs. Il ne serait vraiment pas raisonnable de partir sans plus de vivres, mais je continue mes explorations. 

Je suis retournée à la ferme cachée dans les bois, à Ontex. La cheminée ne fumait plus et tout semblait désert. Alors je me suis approchée, la peur au ventre. J’ai tenté d’ouvrir la porte d’entrée. C’était fermé. J’ai tourné autour de la maison. J’ai regardé par les fenêtres. Personne. Pas de chiens, pas d’alarme. Le souffle court, j’ai essayé d’autres portes. Le garage, la cave. Une remise : pas de serrure, là. Du fatras pour jardiner, des pelles, des pioches, une brouette. Un grand bac avec des pommes de terre, mieux conservées que les nôtres. J’en ai fourré deux ou trois kilos dans mon sac à dos, sans vergogne. Comme tout était tranquille et que j’étais certaine d’être seule, j’ai cherché dans mes affaires une aiguille, un trombone, un fil de fer, n’importe quoi qui pourrait me permettre de forcer une serrure. Je bataille. Je n’aurais pas fait une bonne cambrioleuse, à l’époque où l’on cambriolait encore. Mais j’y arrive. Si je trouve de la nourriture, tant mieux, mais je veux surtout savoir qui vit là, pourquoi ils sont partis, comment ils vivent. Je veux comprendre. 

 L’intérieur ressemble à une maison familiale. Le contraste avec l’aspect rustique de la ferme me saute au visage. La cuisine est ultra moderne, immense, avec un piano au feu de bois magnifique, des plans de travail en marbre et des robinets sophistiqués. Je ne peux pas m’empêcher de soulever le levier d’un de ces bijoux de technologie. Et à ma grande surprise, l’eau coule. Le luxe total : l’eau sur l’évier, là, dans cette bâtisse au fond des bois. La cuisine s’ouvre sur une large pièce à vivre, baignée de la lumière crue d’un bel après-midi d’avril. Le canapé en cuir cannelle, accompagné de ses fauteuils clubs, donne au lieu un aspect suranné de cercle très privé dans lequel on boit du whisky et où l’on fume le cigare. La cheminée, majestueuse, est comme le clou du spectacle, dans ce décor de film. 

Sur la tablette, au-dessus de l’âtre, des cadres dorés viennent magnifier les portraits d’une famille de blondinets souriants aux joues rebondies. Si sur l’un de ces clichés, je n’avais pas distingué très nettement un drone voletant dans le ciel en arrière-plan, j’aurais pu jurer que c’était des photos anciennes. Celles d’une époque révolue, celles des jours heureux, au temps de l’abondance, avant la raréfaction de l’eau et l’avènement de l’iA toute-puissante. 

 Mais c’était bel et bien les images actuelles d’un bonheur qui ne ressemblait pas à l’ambiance de fin du monde qu’on connaissait partout. 

Une première conclusion m’apparait : aucun scrupule pour les patates volées. Et s’il y a quelque chose à manger dans la cuisine, je n’aurais pas mauvaise conscience en les prenant. Naturellement, la deuxième conclusion, c’est que ces gens sont très riches. 

Tout à coup, une ombre mouvante et un vrombissement que je connais bien viennent interrompre mes réflexions tellement pertinentes. Un drone, derrière la grande porte fenêtre du salon. Il faut que je file. Je repasse dans la grande cuisine, j’ouvre au hasard quelques placards. Des paquets de pâtes, de riz, du sel fin, des lentilles, de la farine…Je prends tout ce que je peux. Et, cerise sur le gâteau, j’ouvre une grande porte qui me résiste un peu plus que les autres : c’est un frigo ! Du jambon, du beurre, des pommes et des tomates. C’est ce que j’ai attrapé, presque à la volée. Mon sac est plein. Il pèse une tonne. Il est temps de repartir. Je me plaque dans l’encadrement de la porte, je cherche du regard le drone, dans le ciel. Je ne vois rien. Il faut que je traverse la prairie, complétement à découvert, avant de rejoindre l’orée du bois. Je cours aussi vite que je peux. Le drone revient, comme s’il sortait de nulle part, quand je suis au milieu de la prairie. Un haut-parleur me hurle l’ordre de m’arrêter. Je fais tomber mon sac par terre, dans les herbes hautes. Je prie pour le plus précieux de mes butins. Et je lève les bras au ciel, comme prise en faute, je me fige comme une statue. Le drone s’approche. Le drone virevolte quelques instants à 10 centimètres de mes cheveux. Rien à signaler. Le drone s’élève alors dans les airs, à plusieurs mètres et disparaît pour de bon.

 Il me faut quelques minutes pour reprendre mes esprits, le cœur battant à tout rompre. 

En rentrant dans ma petite maison, ce soir-là, je suis persuadée d’avoir vécu la plus grande aventure de ma vie. J’invite Nicolas et nous festoyons : des pâtes à la tomates…rendez-vous compte !

vendredi 30 janvier 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 2


 Nicolas prétend que sur la route, je rencontrerai des dangers. Qu’il y a sûrement des bandes, des hordes, des brigands, qui se sont échappés des villes, qui se sont organisés aux abords des villes abandonnées. Qu’on a de la chance d’être là, perdu au milieu de nulle part dans un village isolé et difficile d’accès, que ce n’est sûrement pas le cas dès qu’il y a un peu plus de commodités, de l’eau, des plaines plus faciles à cultiver et des restes de civilisation. 

 Je lui oppose que l’iA contrôle tout ça. Si l’iA est capable de nous localiser, de venir nous voir pour nous donner de la cellulose quand on est au bord de la famine, alors la sécurité doit être assurée sur le reste du territoire. 

Mais il doute et il me met le doute. Il me confie un petit Glock qu’il a trouvé dans l’appartement d’un ancien gendarme. 

Mon package grossit. Il faut que je m’entraîne à marcher avec ce truc sur le dos. Je décide donc de faire une petite randonnée jusqu’à Ontex, le village qui surplombe la vallée. C’est 4 ou 5 kilomètres, tout au plus, mais avec un dénivelé assez important. Un bon entraînement pour mes cuisses. 

En arrivant au sommet, après une ascension bien plus difficile que je ne l’imaginais, à cause de la végétation qui a mangé le chemin, je suis stupéfaite par la vue sur le lac, par la beauté des montagnes au printemps. J’ai envie de m’installer là pour toujours. J’oublie l’hiver, j’oublie la solitude. La beauté suffit à remplir une vie. Au moins pendant quelques instants. 

Je me souviens alors qu’ici, dans les années 2030, il y avait eu une expérience de ferme autonome. Si quelqu’un avait fait comme Nicolas ? 

 J’ai du mal à retrouver le chemin. C’était dans le bois, loin du village. Loin dans ma mémoire d’enfant. Avec ma mère, on faisait parfois des balades, durant l’été…C’était une ferme dans une clairière, avec des panneaux solaires sur le toit. En me frayant un chemin sur ce que je suppose être la piste en terre battue qui conduit à ce petit paradis, je ne pense pas vraiment trouver quelqu’un. Tout semble redevenu sauvage, enfoui sous une végétation déjà dense, malgré le printemps balbutiant. Personne n’emprunte ce chemin, hormis quelques bêtes. 

 Avec ma machette, je me sens en sécurité. Je tranche dans les ronces et dans les fougères. Les branches d’acacias ne me font pas peur, malgré les épines. J’avance et je reprends confiance. Oui, je suis capable d’aller jusqu’à Lyon. 

Et puis, surprise ! Autour de la ferme, s’ouvrent une immense clairière et un pré printanier, couvert d’orchis sauvages violets. C’est splendide. Le paradis est préservé. Qui vit encore là ? Dans un premier temps, je reste planquée, à distance, à l’orée du bois, derrière les troncs majestueux des hêtres et des sapins. J’observe. Il est déjà tard dans la journée. Je suis partie au soleil levant, mais j’ai mis plus de temps que prévu et quand j’arrive là, je sens déjà le soleil descendre derrière les montagnes. Il est prudent que je redescende avant la nuit Je n’ai rien vu bouger. Mais la cheminée s’est mise à fumer. Il n’y a pas de doute. Il y a d’autres humains ici. 

 Je repars sur mes traces, en courant, mon barda sur le dos. Je me promets de revenir très vite. Je suis déjà fascinée par ces autres ermites, même si j’ai hâte aussi de découvrir ceux qui sont partis. Ceux qui ont choisi de répondre aux sirènes de l’iA.