Nous sommes parties en début d’après-midi. Nous avons pris un bus volant, comme les navettes que j’avais utilisée dans Lyon. Les autres filles m’ont fait comprendre que c’était un privilège, là encore, un truc de riches : elles étaient toutes excitées. Comme si elles partaient en vacances, comme des enfants qu’on emmène voir le Père Noël.
Partir, prendre le train, le bus, prendre le volant d’une voiture, c’est tout naturel, pour quelqu’un qui est né au XXe siècle. Mais les temps ont changé progressivement. Évidemment, l’avion a fini par être réservé à une toute petite élite, on a culpabilisé ceux qui voyageaient encore, à cause de l’écologie et finalement, on a fini par rester chez soi. Il restait la voiture. Mais les guerres, la fin du pétrole, l’électricité, denrée rare et chère, tout a fini par décourager le peuple. On n’a plus bougé. On a réservé les mouvements au strict nécessaire.
Moi, je vivais dans une ville moyenne, j’avais tout à portée de main. Je m’étais habituée, comme tout le monde, tout doucement, comme la grenouille dans la casserole, qui chauffe, tout doucement, sans se rendre compte qu’elle finira par cuire. On ne bougeait plus. Les politiques publiques ont poussé les choses dans ce sens : les transports en commun, la promotion des déplacements doux…Tout était fait pour centraliser les services, pour rapprocher les gens des centres-villes. On était déjà mûrs pour l’iA…
Mais personne ne comprend vraiment ce que je raconte, j’ai l’impression : la gouvernante a 40 ans, elle est née en 2050, à peu près et mes copines sont encore plus jeunes, puisqu’elles sont dans la force de l’âge pour procréer. Elles n’ont connu que ce monde…
Pendant le voyage, tous assis à l'arrière de cette sorte de van-limousine tout confort, je me rapproche de l’homme. J’essaye de faire connaissance : je n’aurais peut-être pas le choix que de le côtoyer de très près…
C’est un homme d’une cinquantaine d’années, en apparence. De nos jours, on n’est plus sûr de rien. Il est agréable à regarder, c’est déjà ça. Il est blond, il s’entretient, il a une sorte de barbe de trois jours qui lui donne l’air expérimenté et mature. Il a un petit air moqueur, mais pas hautain, juste un peu plaisantin.
Pour briser la glace, je lui fais un compliment sur ses muscles : « Vous faites du sport, n’est-ce pas ? » Il me regarde attentivement pour la première fois. J’éveille soudain sa curiosité.
« D’où venez-vous ? » me demande-t-il. Je ne ressemble à personne qu’il connaisse, affirme-t-il. Je suis différente, plus…joyeuse. Il m’a entendu chanter. Il m’a regardé danser. Je ne suis pas comme ces autres filles un peu…Il n’en dit pas plus quand il pointe du menton mes copines qui se sont endormies sur leur siège.
« Elles sont mignonnes, regardez, elles dorment, elles sont sages comme des images ! Et puis elles vous vénèrent, elles sont tellement heureuses de pouvoir vous donner des enfants ! »
Il reprend, étonné : « « Sages comme des images » ? « Vénèrent »…Mais comment vous parlez ? Personne ne parle comme ça. »
Je reste mystérieuse. J’ai la flemme de redire mon histoire : on ne me croit pas quand je raconte que j’ai 90 ans. Mais l’homme semble avoir plus de vocabulaire que la moyenne. A mon tour de le questionner : « Que faites-vous dans la vie, pour être riche comme vous l’êtes ? Comment pouvez-vous avoir tout ça ? »
Je suis une bête curieuse. Il me dit tout comme si c’était une évidence absolue : « Vous plaisantez ? Vous savez bien ! Je suis ajusteur surveillant de l’iA. C’est moi qui fais en sorte que tout ce bazar fonctionne… C’est pas un mystère, c’est le seul métier qui paye ! Vous pensiez quoi ? Que j’étais cliqueur ? »
Je ne sais plus quoi dire…Je n’en pense pas moins, mais je sais que je passerais pour une idiote, si j’allais plus loin. Et pour l’instant, j’ai plutôt intérêt à faire profil bas. Je ne suis pas vraiment en position de force : je suis une captive, finalement.
Alors je me tais à nouveau. J’arriverais peut-être à m’endormir un peu, moi aussi. Je fais mine de fermer les yeux, mais c’est lui qui m’interpelle, maintenant : « Vous n’avez pas répondu à mes questions ! D’où venez-vous ? Vous avez été amenée par le gars du marché noir, mais je ne sais rien de vous. Je vous ai trouvée à mon goût quand la gouvernante vous a présentée, mais je n’aurais peut-être pas dû…Vous êtes peut-être…de la résistance ? »
Je me défends immédiatement : « Non, non, pas du tout…Mon histoire est compliquée, mais… » Je soupire. « Pas la peine que je vous raconte, je sais que vous ne comprendrez rien ! Contentez-vous de ce que vous voyez ! C’est ce que tout le monde fait, n’est-ce pas : se contenter de ce qu’il voit ! »
J’ai monté un peu le ton. Tout le monde est maintenant réveillé ! L’homme me regarde avec encore plus d’attention. Je ne sais plus où me mettre, dans cette combinaison beige ridicule, dans ce van qui nous emmène vers je ne sais où. J’ai perdu le contrôle et j’ai peur.
C’est la gouvernante qui prend la parole : « Comment pouvez-vous parler ainsi à l’homme qui vous héberge, qui vous nourrit et qui vous permettra de porter la vie ? C’est inadmissible. Vous serez punie, à notre arrivée. »
Mais l’homme s’interpose : « Certainement pas, chère gouvernante. Elle sera avec moi. Rien qu’avec moi. Et nous aurons une discussion dans la bibliothèque. »
Et en me regardant dans les yeux : « Là où nous allons, il y a une bibliothèque. Vous savez lire, mademoiselle Perrette ? »






