dimanche 15 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 15


 Maintenant, évidemment, c’est moi qui ai besoin de boire ! Alors comme ça, les protéines de la cellulose protéinée, ce sont des protéines humaines ? Mais quelle horreur ! 

Je demande à mon hôte s’il a de quoi boire, pour avaler cette nouvelle. Il me répond qu’il ne sait pas lire. Je ne comprends pas, une fois de plus. 

« Ben oui… » rétorque-t-il avec son grand air benêt. « J’ai 26 ans, moi. Je ne sais pas lire. » 

Bon. Encore une nouvelle à digérer. Et à comprendre… 

« Ah oui, c’est vrai, tu étais dans le coma. Ben c’est simple : c’est l’iA qui nous a servi d’école, ces dernières années, donc plus besoin de savoir lire, ou écrire, ou compter, ou quoi que ce soit. Si, il faut savoir parler, mais ça, ça va…On n’a pas besoin d’aller à l’école, c’est l’iA qui nous apprend avec des dessins animés, tout ça… » 

C’est pire que tout ce que j’aurais pu imaginer…mais je ne lâche pas mon obsession subite pour la boisson ! 

« Mais ça n’a aucun rapport avec le fait de boire ! » 

 Il bafouille : « Je…ben c’est simple, c’est dangereux, quoi ! Je peux pas boire des trucs dans des bouteilles sans savoir lire les étiquettes ! » 

Voilà la faille, alors… 

« Fais-moi confiance, alors, Franky. Moi, il me faut un remontant et je maîtrise bien la lecture. Je te raconterai : en fait, j’ai 90 ans… » 

 Sa mâchoire se décroche… « Ben vous les faites pas, Madame…Vous devez être sacrément duraille. Va falloir que je vous fasse bouillir un moment…sauf votre respect, m’dame… » 

La recette a bien le temps d'attendre, je l'entraîne à la recherche d’un peu d’alcool pour fêter tout ça. Dans un grand bahut en bois massif et aux portes ornées de rosaces, nous trouvons des liqueurs aux étiquettes artisanales : « Prune (Savoie) 1992 », « Calva de Philippe – 2002 », « Vieux Marc de Claudius – 1999 ». Ce ne sont plus que de vieux tord-boyaux, sans doute, mais cela fera l’affaire. 

Franky se méfie tout de même un peu. Il renifle. Il trempe des lèvres timides, il me regarde et attend que je boive en premier. Alors j’y vais franco. J’ai choisi la prune, en me disant que ce serait peut-être plus…fruité. C’est fort, c’est chaud, ça brûle le gosier. C’est ce qu’il me fallait. 

Franky me demande ce que c’est. 

« De l’alcool ! » 

Et là, il recrache. 

« On n’a pas le droit de boire ça ! » 

Qui ça, on ? « Ben…l’iA nous interdit. C’est dans toutes les religions, d’ailleurs, c’est un interdit total ! »

 Logique : on peut manger de l’humain, mais on ne peut pas boire d’alcool ! C’est un fonctionnement bien absurde, qui a tout de celui d’une secte. 

Il faut donc que j’arrive à le convaincre que c’est une expérience intéressante, que les êtres humains, à travers les siècles ont toujours fabriqué de l’alcool, qu’ils en ont bu, qu’ils ont eu la vie sauve grâce à cela, que c’est un désinfectant, que cela a permis de tuer les bactéries, d’assainir l’eau…Et de dissoudre, souvent, les ennuis. Que l’effet se dissipe, rapidement, que cela ne fait pas de mal, que c’est une culture, que le goût est délicieux, que la sensation est incroyable, qu’il faut se laisser tenter, qu’ici, il ne risque rien, qu’il est seul avec moi et qu’un grand gaillard comme lui ne prend pas de risque en buvant quelques verres… 

Bref, je l’amadoue. Je le charme. 

Il me dit… 

« Levan, tu me tentes…Tu m’assures que je ne risque rien ? » 

Je te jure ! Alors il boit une première rasade. Il tousse, il éternue, il ne comprend pas. « C’est du feu ! » 

La première fois, oui, mais on s’habitue et on apprécie avec le temps. 

 Il réessaie. Il avale un verre entier. Il se détend. Et il rit. Je ris avec lui. L’ivresse arrive très vite. La vieille prune est très forte, sûrement 45°…et il n’a pas l’habitude du tout. Il a fini la bouteille. Je l’ai accompagné avec raison, juste ce qu’il faut pour me donner la force de le ligoter quand il s’effondre enfin. Je tourne son bandeau sur son autre œil. Quand il se réveillera, il pensera qu’il est devenu aveugle. Et il aura une gueule de bois terrible. 

 Avant de partir, je fouille la maison de fond en comble pour trouver quelque chose à manger. Dans les placards, un paquet de coquillettes…Et la bouteille de vieux marc. 

Je franchis la porte et j’entends grogner derrière moi. Franky est en train de se réveiller…

vendredi 13 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 14




 Je tente de me lever, je suis pressée de repartir…Et je rechute lourdement. Je suis ligotée. Je suis désormais dans une pièce…Ce que je vois ne me renseigne guère : des murs en pierre, des poutres au plafond, un grand lit sur lequel je suis attachée, de lourds rideaux de velours rouge aux fenêtres. Pour tout éclairage, un flambeau accroché au mur. La lueur vacillante sur les pierres brutes crée des jeux d’ombres et dessine des monstres qui s’évanouissent aussitôt. 

 Je me racle la gorge, je tente d’appeler…Ouh ! Ouh ! Il y quelqu’un ? Il n’y a personne. Le cauchemar recommence : suis-je à nouveau prisonnière de l’iA ? Et que puis-je faire d’autre, sinon dormir ? Alors je sombre à nouveau. Mais c’est un sommeil lourd et sans rêve, qui me saisit, un de ces assoupissements dû à la trop grande fatigue et à la faim qui fatigue beaucoup plus qu’il ne repose. Je me réveille en sursaut alors que le jour semble filtrer à travers les rideaux. 

C’est alors qu’un homme immense entre dans la pièce. Dans l’encadrure de la porte, il doit se courber un peu. Il porte un bandeau noir sur l’œil droit. Il me grogne « Comment tu t’appelles ? » Je ne sais pas pourquoi, je réponds « Le vent ». Il comprend Levan, en un seul mot et s’en satisfait. Il continue son petit questionnaire : « Que cherches-tu ? De la nourriture, comme tout le monde ? » 

Je ne peux pas nier que j’ai un petit creux. C’est bien naturel. Je réponds par une question, pour gagner du temps « Et vous, qui êtes-vous ? Quel est votre nom ? » 

Il me décline son identité avec plus de facilité que je n’aurais cru. « Franky Le Locle ». Je redouble de politesse et d’amabilité. Je suis très heureuse de vous rencontrer, enchantée, vraiment ! Il est si rare, en ces temps troublés de trouver l’hospitalité, je vous remercie de m’avoir proposé ce grand lit… 

Il est flatté, mais il me précise tout de même qu’il n’a pas mangé depuis très longtemps et que malgré la sympathie que je lui inspire, il faudra qu’il se résolve à me dévorer. 

Je sens bien se profiler le barbecue improvisé, si je ne trouve pas de solution. 

Je lui propose alors de bien vouloir me détacher, pour éviter que je ne développe un stress qui rendrait ma viande plus dure…Je ne sais pas d’où me vient cette idée qui me fait frissonner…Mais bizarrement, il semble acquiescer…Et il ajoute « Et il faudra aussi vous laver. » C’est étrange. Mais aussitôt libérée, il me conduit dans une grande salle de bains. Nous traversons quelques couloirs immenses, un salon très coquet, avec un piano, avec des meubles lourds, en bois massif. Je ne sais pas quel est cet endroit. Peut-être un ancien manoir, une résidence Relais & Châteaux… 

En passant dans une cuisine superbe, je me dis que dans les placards, il doit y avoir des bouteilles. Il faut que je fasse boire ce géant. 

Mais tout d’abord, à la douche. La salle de bain est à l’image de cette demeure : une baignoire immense, des carrelages délicats, des marbres d’Italie. 

 C’est un moment de délassement inespéré dans mon voyage. Franky a la pudeur de me laisser seule. 

L'eau chaude me permet de reprendre mes esprit : le plan de le faire boire me semble très compliqué. Je ne saurai pas m’y prendre…Il faut que je cherche autre chose. Une fois toute propre, prête à passer à la broche, je me dis qu’il ne faut pas que je baisse les bras : du tact, de la délicatesse, du savoir-faire… 

Alors me voilà enroulée dans une grande serviette de bain en train de refaire Thétis caressant la barbe de Jupiter… 

Alors, dites-moi tout…Qui êtes-vous ? D’où venez vous et pourquoi ce bandeau sur votre œil ? 

L’homme est stupéfait qu’on s’intéresse à lui « Tu veux vraiment savoir par qui tu vas être mangée, c’est ça ? » 

Oui et à quelle sauce ! Comment en êtes-vous arrivé à n’avoir pas d’autres solutions ? Manger les gens, ce n’est pas très…humain… 

« Ah ! Ah ! Ah ! Tu n’en manges pas, toi, peut-être, de l’humain ? » 

Je suis estomaquée. Non, bien sûr que non ! Je suis révoltée ! Et il me demande, sans se démonter « Mais tu as passé les 20 dernières années dans une grotte, c’est ça ? » 

Je ne comprends pas. Il ajoute : « Me dis pas que tu ne manges pas cette saloperie de cellulose protéinée, quand tu n’as rien d’autres à te mettre sous la dent ? » 

Ben oui…Mais je ne comprends toujours pas. 

« Alors ma vieille, tu sais bien ! » ...mais je ne sais toujours pas ! 

 Je lui dis qu’effectivement, j’ai passé les 20 dernières années dans…le coma. 

Il ouvre tout grand son œil. « Merde, c’est vrai ? » 

Ben oui…Expliquez-moi, que je ne meurs pas idiote, en plus d’être rôtie ! 

« Eh ben, voyons, y’a eu le scandale de la cellulose, il y a bien…au moins 15 ans, maintenant…En fait, l’iA a réussi à nous faire avaler que c’était la molécule organique la plus abondante sur terre, la plus facile à produire, surtout avec tous nos déchets et tout…Il a fallu nous introduire les bons enzymes dans l’estomac, mais ça, c’était facile…Le truc, c’est qu’on s’est vite rendu compte que ça ne suffisait pas pour nous garder en vie ! On dépérissait, on maigrissait à vue d’œil, on n’avait plus d’énergie pour continuer à faire tourner l’iA. Alors ils ont changé la recette : ils ont ajouté des protéines…Et tu crois qu’elles viennent d’où, ces putains de protéines ? » 

Il ménage son effet, il me regarde en retenant son souffle. 

Je crois que j’étais verdâtre…A deux doigts de vomir… 

« Eh…eh…Tu commences à comprendre, hein… » 

Quelle idiote j’ai été…Une révélation pareille, c’est à vous détruire le cerveau, non ?

mercredi 11 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 13


 Mais il y a la carte et il y a le territoire. Ce sont deux choses très différentes. Dans ma précipitation, j’ai loupé le premier virage et j’ai filé tout droit. De la route d’argent, je me suis emmanchée sur la route des terres basses. J’étais pourtant sûre de ma mémoire. Mais c’est comme si des vents contraires, sous cet orage terrible, m’avaient poussée ailleurs. Vers un autre destin. Évidemment, j’ai couru, couru, longtemps, avec toute ma peur, pour échapper, d’abord, pour fuir, et puis pour trouver refuge. J’avais en tête ce que j’avais pu voir sur la carte : Morestel, l’église, la tour médiévale. Je me disais que l’iA devait protéger ces monuments remarquables et que je serai en sécurité. 

 J’ai en tête une route toute droite, sans difficulté. Mais je me retrouve devant des intersections, des anciennes routes dévorées par la végétation, devant des panneaux rendus illisibles par le temps et la pollution. Je ne suis plus sûre de moi. Je traverse des bois anciens et des nouveaux, des paysages que je n’avais pas envisagés. Je suis prise par la panique. 

 Au bout d’une demi-heure, je tombe sur une zone commerciale à l’abandon, l’enseigne d’un ancien Carrefour dont tous les R sont tombés « Ca e fou »…C’est fou ! Je ne ris pas. J’ai soudain la sensation que je m’éloigne et que je me perds. La nuit tombera, je n’aurai pas de lieu sûr, je risque encore de faire de mauvaises rencontres…Et puis je n’ai plus rien à manger. 

 Il faut que je reprenne mes esprits. S’il y a une zone commerciale, alors il doit y avoir un centre-ville, c’est une règle d’urbanisme basique. Je vais chercher. Je vais trouver. Même si me diriger dans un lieu inconnu, sans carte ni boussole, sans panneau, sans même des rues bien tracées, bien définies, c’est un peu comme avancer dans la jungle. Un enfer. 

 La zone est inhospitalière. On dirait même qu’elle a été abandonnée il y a plus longtemps. Après l’orage, tout semble sale et désolé. Après la petite zone commerciale sans âme, je tombe sur le cimetière. Un fatras de ronces encombre le portail, mais le mur d’enceinte est détruit à plusieurs endroits. Je me sens attirée par le lieu macabre. Les tombes ne sont plus que des enchevêtrements de pierres, de marbres et d’une végétation erratique et abondante. Des croix et des édifices menacent de s’effondrer partout et l’on ne distingue plus ni les allées, ni les contre-allées. Si la zone industrielle était froide, inanimée, il règne ici une atmosphère habitée. C’est étrange et c’est vivant. Paradoxal. 

 Et puis je reçois un coup sur la tête. Ça, je ne le saurai qu’en me réveillant, quelques heures plus tard, les idées floues et le crâne endolori. 

 Pour l’instant, je sombre. Je coule, je ne sais plus qui je suis, ni où je suis. Je suis noyée, entourée d’eau glaciale. Et tout devient irréel. Je suis dans du lait, du miel et du vin. J’ai faim, je rêve de nourriture, me dis-je. Normal. Tout me semble normal. Ma mère vient me parler, c’est normal : elle pose sur mon front ses mains apaisantes, elle me dit « Où est-ce que tu t’es encore fourrée, ma pauvre petite ? Qu’est-ce qui t’arrive ? Viens là, viens t’en dans mes bras, viens que je t’embrasse. Comme tu m’as manquée, comme je t’aime. » C’est doux, comme le miel, comme le lait et le vin qui viennent à mes lèvres. Je voudrais que ce temps dure toujours. Je lui dis, chante, chante pour moi comme quand j’étais enfant, donne-moi ta main, toi aussi, tu m’as manquée, ô combien, ô combien tu m’as manquée, maman. Et elle sourit de son sourire si doux, si tendre. Je pleure. 

 Mais elle disparaît. Vient alors à moi Kamy. Je lui dis, surprise « Vous, ici ? » elle m’explique alors que son retour s’est mal passé, que des bandits s’en étaient pris à elle, qu’elle était morte au bord du chemin, tout ça pour quelques fraises…Mon dieu que les hommes sont affamés. Elle est fantasque, même dans la mort. Et elle me fait promettre de revenir la chercher et de lui offrir une belle sépulture, sous les hortensias qui longent le muret du jardin de la cure. Je lui promets, et je pleure encore. Nous étions ensemble, ce matin, et voilà qu’elle est morte et que je ne suis pas bien loin d’elle, naviguant dans les Enfers et parlant aux morts. 

 C’est le défilé. 

 Je vois un opposant révolutionnaire du début de l’ère de l’iA : Antinumos, c’est ainsi qu’il se faisait appeler, est un homme au front bas et aux sourcils toujours froncés, qui avait entrepris, seul, au début des années 2030, de détruire tous les relais de 6G. Il avait été arrêté et jugé pour entrave au progrès et à la technologie, grand crime contre l’humanité. Il avait été assassiné dans sa cellule par un codétenu qui ne supportait pas d’être privé de téléphone portable. 

 L’ancien révolutionnaire est maître en ces lieux : il se promène les mains dans le dos en psalmodiant un « Je vous l’avais bien dit » narquois. Mais il n’en est pas plus vivant, pour autant. S’il erre sans but, il est aussi en même temps à un grand banquet et il trinque avec des dieux, avec d’illustres personnages. Il est héros autant que maudit. 

 Et puis en vrac, je revois des oncles et des tantes, des cousins, des cousines. C’est un peu ma vie qui redéfile à nouveau devant mes yeux ou sous mon crâne. J’ai de la peine, tour à tour, devant ces morts. Ils me voient et sont heureux, ils sourient. Ils me donnent des missions : aller sur leur tombe, se souvenir d’eux, embrasser tel ou telle qui seraient encore du monde des vivant. Ils savent que je vais m’en sortir. Les morts savent l’avenir. 

 J’aimerais les retenir. Et puis ils sont trop nombreux et soudain, j'ai peur de faire de mauvaises rencontres, parmi cette cohorte du passé. Des bourreaux, des dictateurs, des monstres.

C'est ainsi que la brume se dissipe, ainsi que la douleur, sur la nuque et sur les tempes revient et me réveille. J’ai du mal à émerger. 

 Quand j’ai tout à fait repris mes esprits, je n’ai qu’une seule idée : revenir sur mes pas pour offrir un enterrement digne à Kamy.

mardi 10 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 12


 Le Rhône grossit à vue d’œil, de seconde en seconde. L’orage est terrible. Une eau marronasse roule devant moi et je n’ai qu’une seule alternative : fuir. Je ne peux pas prendre le risque de traverser, maintenant. Question timing, j’ai raté mon coup : j’ai trop cogité, j’ai loupé le moment où j’aurais pu passer en courant dans le fleuve. Mais j’aurais pris le risque d’être vue, de toute façon…Il n’y a pas de bonnes solutions. 

 Alors en catastrophe, je remonte sur le pont, juste avant de voir déferler un torrent de boue. 

 Ce que j’imagine, c’est…l’équipée sauvage du film Mad Max. En blouson noir, avec des battes de baseball, avec des haches et des chaussures cloutées. Avant de me retrouver face à eux, je m’imaginais des visages balafrés, monstrueux, des sourires de loups, des crânes rasés et des tatouages. 

 Et…ce n’est pas du tout ça. Finalement, ils ont sans doute aussi peur que moi : ils ont fait beaucoup de bruit pour rien. J’ai devant moi trois hommes et trois femmes qui ont tout de geeks des années 80. Ils ont pris tout ce qu’ils ont trouvé dans les granges du village pour s’armer : des faux, des râteaux, des pelles. C’est surprenant, ces trois freluquets à mulets, avec des sweet-shirt Levis et des baskets Nike. Ils semblent tout droit sortis de Strangers Things, cette vieille série multi-rediffusée des années 2020. Et les minettes qui les accompagnent, avec leurs robes à fleur détrempées et leurs petits bijoux fantaisies n’ont vraiment rien d’effrayant. Seules les coulures de leur mascara sur leurs joues, à cause de la pluie, leur agrandissent les yeux et leur donnent un air sale et sauvage. 

 J’utilise ma fameuse technique : je lève les bras, vous voyez, rien à craindre…Et je tente la négociation. « Je viens en paix, je ne fais que passer, je tente de rejoindre Lyon. Et vous ? » 

 Ils se regardent, ils me regardent…Un moment un peu western, le temps qui s’éternise, sous une pluie battante. Ils ne comprennent peut-être pas le français. Fort possible, normal…Je tente avec mes deux trois souvenirs d’anglais. Je suis plutôt rouillée, de ce côté-là, je n’ai pas pratiqué depuis…des dizaines d’années. 

 « Peace, I come in peace… » Et puis je me souviens qu’une voix a prononcé des paroles en français, tout à l’heure…Ils font donc mine de ne pas comprendre. Et les choses se gâtent. 

 Le premier, un petit, râblé, nerveux, sans aucun doute le plus costaud de la bande, est poussé par les autres, par des grognements. Il s’approche de moi, en montrant les dents, en tenant sa pelle à deux mains, dressée devant lui. 

 Je recule, je tente de fuir et ils se mettent à courir vers moi. Je n’ai pas beaucoup d’issues. 

 Je stoppe net et je lève les bras encore plus haut, à m’en donner des crampes, comme si je voulais toucher les nuages noirs du bout des doigts. 

 Et ils se jettent sur moi, m’arrachent mon sac à dos et le vident à terre ! Ils n’ont pas pris la peine de m’assommer avant, c’est déjà ça. Mais je sens bien que je ne suis pas encore à l’abri d’un coup de pelle. Alors je les laisse faire. Ils se ruent sur mes réserves de nourriture, ils attrapent les gâteaux, la cellulose, les quelques fraises et la viande séchée que j’avais patiemment conservée pour le voyage et ils se les fourrent, affamés, dans la bouche, salement, pire que des animaux. 

 Ils m’oublient, un instant, tentant de rassasier une faim inextinguible. 

 Je voudrais parler avec eux, je voudrais comprendre, mais ils sont inaccessibles à la discussion, trop occupés à satisfaire un besoin fondamental. Alors la sagesse de Kamy me revient. Il faut que j’accepte de perdre pour continuer d’avancer. Le mieux est de fuir, avant qu’ils n’aient l’idée de me transformer en côtelettes. 

 Ils ne me voient même pas partir. 

 Je suis plus légère, sans ce sac qui me sciaient les épaules. Mais ma survie dépendra désormais de ma ruse. Il faut à tout prix que je rejoigne Morestel. Heureusement que j’ai mémorisé le trajet : les 6 petits monstres vont sans doute dévorer aussi ma carte. Après tout, s’ils ont les enzymes pour digérer la cellulose, ils peuvent bien manger du papier ! 

 Morestel est un bourg un peu plus important que celui que je quitte. J’aurais plus de chance, peut-être. C’est à moins de dix kilomètres. Je suis encore en forme et l’adrénaline de ma mauvaise rencontre me permet de ne pas sentir la fatigue. Je décide de courir. J’y serai dans un peu plus d’une heure…si tout se passe bien !

lundi 9 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 11


Nous avions fait une quinzaine de kilomètres ensemble. Elle a rebroussé chemin et j’ai eu le cœur serré. La reverrai-je ? 

J’ai trempé mes pieds dans l’eau fraîche de la cascade, j’ai mangé un peu de cellulose et quelques fraises du jardin de la cure. Me voilà seule, cette fois-ci, face à mon destin et prête à avaler une quinzaine d’autres kilomètres. 

 Selon ma vieille carte IGN, je dois à nouveau traverser le Rhône sur le pont d’Evieu. C’est à moins d’une heure. Evieu semble être un minuscule bled sans importance. Peut-on se fier à une carte IGN d’avant 2020 ? Après le pont, normalement, il n’y a que des champs pendant de nombreux kilomètres. Les champs doivent désormais ressembler à de la brousse. Il faut suivre le goudron défoncé de la route d’Argent. Le nom m’inspire. Le temps est superbe. J’ai ma machette, pour me frayer un passage quand la végétation est trop dense. Je me sens invincible. Les dieux sont peut-être avec moi. Hermès, le dieu des voyageurs… 

Le pont est toujours debout. Il enjambe modestement un Rhône réduit à l’état de ru. Sans doute, quand la nature connaît des accès de fureur, le filet d’eau retrouve-t-il sa force légendaire. Peut-être, un gros orage d’été le fait-il gronder et ravager tout sur son passage. Mais au moment où j’arrive là, c’est un mince filet qui chantonne entre des roseaux dansants. Inoffensif. 

Mais quelque chose retient mon attention. Je ne sais pas encore quoi. Le murmure de l’eau se noie dans un silence inquiétant. Il y a des frémissements qui font fuir les oiseaux. Je suis soudain aux aguets. Kamy m’a dit qu’il y aurait des dangers sur la route. Je décide de faire preuve d’humilité et de croire en mon intuition. Je m’accroupis derrière un buisson, sous le pont et j’attends. J’observe. J’écoute de toutes mes oreilles. Les pores de ma peau deviennent des capteurs hypersensibles. 

Sur ma gauche, une végétation dense m’empêche de voir quoi que ce soit. Sur ma droite, il y a un hameau. Sur la carte, celle que j’ai apprise par cœur, il est noté « Saint-Benoît ». Quelques maisons devant lesquelles je suis passée tout à l’heure. Elles sont en ruine. Mais on sent quand on est observé. C’est comme un poids qui nous tombe dans le dos, qui nous pèse sur les épaules. C’est cela que j’ai senti. Comme si derrière les vitres sales, derrières les carreaux cassés et les rideaux défraîchit, il y avait eu quelques paires d’yeux sur moi. 

Sous la pile du pont, je me sens vulnérable. Je suis coincée, si quelqu’un arrive. Mais sur le pont, je serai encore plus en vue. J’ai déjà traversé le petit village en plein jour… 

Pendant ce temps d’observation, je n’y ai pas pris garde, mais la météo a changé. Le ciel s’est obscurci et un vent chaud s’est levé. Au loin, le premier coup de tonnerre retentit. 

Et puis, j’ai d’abord entendu comme des bruits de bottes et un raclement sur le goudron. Je n’ai pas bougé. C’est au-dessus de moi, sur le pont. Je ferme les yeux, je respire le plus doucement possible. J’entends ensuite des voix, vociférantes, venant de la gorge, rauques, rouillées…Des cris. Je tente de deviner combien ils sont. Il me semble qu’il y a aussi des voix plus hautes. Des hommes, des femmes. C’est d’ailleurs une voix féminine qui est la seule à articuler quelque chose d’audible : « Hey ! Montre-toi ! Faut payer pour passer ! » 

 Je ne vais pas me montrer tout de suite, non. Je suis seule. J’ai ma machette et contre la peau de mon ventre, glissé dans mon jean, mon flingue. Mais je me sens très démunie face à une horde. 

L’orage se rapproche. Le ciel est devenu noir, il fait presque nuit. 

Je ne vois pas qui est sur le pont, mais leurs hurlements sauvages me permettent de les imaginer féroces, armés, terrifiants. Je ne bouge toujours pas. 

 « On t’a vue passer ! » reprend la voix de femme. « Tu n’as pas franchi le pont ! Alors t’es où ? » 

Un éclair claque sur le toit de la chapelle, dans le petit village, juste à quelques dizaines de mètres. Je suis glacée de terreur. 

Il faut savoir attendre…Mais pas trop…C’est une phrase qu’aurait pu me dire Kamy. 

 Les premières gouttes d’eau, énormes, s’abattent sur le paysage. Les roseaux, sous le poids de cette pluie d’orage tressautent et dansent comme de vulgaires brins d’herbe. Devant moi, s’ouvrent deux perspectives : rester cacher sous le pont au risque de voir grossir le Rhône, comme un torrent de montagne et de mourir noyée ou bien sortir de mon trou et affronter les 5 ou 6 loubards qui barrent le pont…

dimanche 8 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 10

 

Après avoir fait le tour des portes latérales, de la crypte à la sacristie, je ne trouve pas d’issue. Kamy émerge enfin. Elle éclate d’un grand rire sardonique en me voyant tourner en rond. « Non, non, non, tu restes ! De toute façon, où veux-tu aller ? Je te rappelle que les boulangeries sont fermées : aucune chance de trouver des croissants pour le p’tit déj’ ! T’inquiète pas, ma belle, je te veux pas de mal. Tu peux te détendre. » 

 Facile à dire. Elle a tenté de m’empoisonner, elle récite des drôle d’incantations dans lesquelles il est question de démembrement et d’anthropophagie…L’habitante des lieux est incontestablement dangereuse. Je décide de montrer un peu les crocs. J’ai récupéré mon pistolet et je le brandis en lui demandant solennellement de me jurer sur le dieu auquel elle croit de ne pas me faire de mal. Je crois que j’ai touché juste. Elle s’avance derrière l’autel et se met à genoux devant le tabernacle qui trône à côté d’une petite bougie LED rouge qui tremblote. En joignant les mains, en un moment de recueillement intense, elle prononce ces paroles « Dieu, devant ta divinité, je donne avec dévouement mon cœur et mon âme. Qu’on me damne et que le diable me défasse si je mens. Je ne ferai pas de mal à cet humaine courageuse qui me le demande. Qu’en retour, elle se donne à moi. » 

Je ne crois pas vraiment en dieu ou en diable. Depuis l’iA, j’ai décidé de ne croire que ce que je vois. Mais je vous jure que lorsque sa prière prit fin, il régnait dans l’église une atmosphère particulière. Un silence nouveau, comme l’ombre d’une présence qui poussait à croire. 

Elle se releva et s’avança vers moi. Elle me serra dans ses bras, longuement, tendrement, puis me pris par la main et m’entraîna dans la crypte. Je l’avais découvert un peu plus tôt, elle s’était aménagé là une sorte de salle de bains. J’étais sous son charme. Pas au sens où on l’entend en général, dans les relations de courtoisie. Non. J’étais littéralement sous l’emprise d’un charme puissant qu’elle exerçait peut-être avec l’aide du dieu qu’elle avait prié. Très délicatement, elle a retiré mes vêtements et elle a fait couler de l’eau chaude dans une immense baignoire. Je ne sais pas si l’évêque qui vivait là avait fait installer cela…ou si c’était elle qui…D’un doigt sur ma bouche, elle me demande de me taire. De laisser le mystère et le silence m’envahir. Elle me dit « accepte ce qui est ». Elle me prend la main et m’invite à glisser dans le bain. Elle se déshabille à son tour et me rejoins. Elle s’assoit à mon côté et avant que je comprenne quoi que ce soit, elle m’attrape par les épaules et plonge ma tête sous l’eau. J’ai failli m’étouffer. Mais elle m’a vite ressortie. « Baptisée », m’a-t-elle murmuré. 

Et je me suis complétement abandonnée à ses mains, à son corps, à nos caresses. 

 Le printemps avance. Je reste encore un peu. Kyma est tendre et de bon conseil, malgré ses étrangetés, ses rituels de défense contre le grand tout. Elle a encore des choses à m’apprendre, malgré mes a priori. Elle me dit souvent qu’il faut que je me fie à mon instinct de survie, aux bons jours qui reviennent toujours, aux signes…Elle m’apprend ses incantations, elle me dit que ça lui porte bonheur. On plante dans le jardin de la cure, on commence vite à récolter. La vie est douce. Kamy semble avoir toujours 20 ans. Quand je lui dis, elle rit aux éclats. Elle me dit « Toi aussi » et nous rions ensemble. Mais moi, je sais bien que malgré l’emprise de la médecine de l’intelligence artificielle, j’ai 90 ans. Le temps humain est court. Et je n’ai pas abandonné l’idée de partir…Chaque jour qui passe, je ressasse. Kyma le sait : je partirais. Mais elle fait durer le temps de cette douce parenthèse. 

Et puis un matin d’été, brillant et chaud, elle me réveille d’un baiser. Elle me regarde intensément. Elle a préparé mes affaires, elle a optimisé mon barda. Elle me dit « tu es prête, maintenant ». Et elle me conduit dehors. Elle m’accompagne pendant plusieurs kilomètres. Elle connaît les chemins, elle connaît la nature. Plus je la découvre, plus je crois que c’est une déesse. Nous arrivons dans un lieu sublime, une cascade. Elle m’invite à faire des incantations, ensemble. Nous prions, à sa manière, si singulière. Et elle me parle, longuement. Ses yeux ont tourné. Je ne sais pas si elle est consciente. Je ne comprends pas tout… 

 « Tu iras en Enfer, tu iras par la longue route et tu croiseras des épreuves. On voudra te prendre, on en voudra à ton existence. Tu sauveras ta vie grâce à ta ruse et à ton charme. Ne sois pas vaniteuse. Tu te retrouveras démunie, dévastée, désespérée. Tu devras résister à la tentation et accepter de perdre. Au pire, choisit toujours le moindre mal. Et profite de ce que t’offre la vie. » 

C’est là que nos chemins se sont séparés. Elle est repartie dans sa cathédrale, reine en son palais.

samedi 7 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 9

 


De temps à autre, elle sort sur le parvis de la cathédrale et hurle des sortilèges. Des abracadabras étranges et effrayants. Puis elle revient à la cuisine, les yeux exorbités, en psalmodiant des formules obscures. « Drôles de drones, donnez des dindes et dézinguez les dingues. Drones désorientés, derniers des débiles, plus dangereux que Dieu, dormez donc… » Je ne sais pas où elle va chercher tous ces D… 

Elle a fini par s’apaiser et on a mangé les cardons. On a ajouté un peu de thym et de laurier, pour donner du goût, mais ce n’est pas terrible. Le bocal est périmé depuis 2077 quand même…Pourtant, ma nouvelle copine a adoré. 

Elle s’appelle Kamy. Et les cardons ne sont pas l’idéal pour ses intestins fragiles. Depuis qu’elle est seule, elle a eu le temps de passer la ville au peigne fin pour trouver des stocks de cellulose et tout ce qui pouvait être consommable. L’iA ne l’avait pas « conservée », elle n’avait pas passé 20 ans en téléchargement de données. Quand je lui raconte ça, elle n’en revient pas. Je crois même qu’elle est un peu jalouse. Mais il faut dire qu’elle n’avait pas forcément grand-chose à apporter à l’intelligence mondiale, cette fan de Jark Fax Taylor. J’essaie d’en savoir un peu plus sur elle et je tourne vite en rond. C’est une éternelle ado. Quand tout s’est arrêté, elle avait 20 ans, elle était intoxiquée au numérique, elle ne savait même pas écrire. Elle savait chanter en yaourt des chansons américaines à la mode et envoyer des vocaux sur les réseaux. C’est mince. Avec si peu de bagage intellectuel, je suis impressionnée qu’elle soit encore en vie. Elle me fait vite comprendre qu’elle n’est pas une penseuse, mais qu’elle a juste assez grande en elle, l’envie de vivre. Même s’il faut tuer des rats pour bouffer. Juste l’envie de vivre et de profiter de la magie de la vie. Les hommes ne lui manquent pas. La compagnie, en revanche, oui. Alors elle me parle, encore et encore…elle refait l’histoire. 

 « On aurait déjà dû se méfier quand on a été obligé de se faire mettre des enzymes dans l’estomac pour digérer la cellulose. C’était clair, non, déjà ? Celui qui contrôle ta bouffe, c’est celui qui a le pouvoir : on est devenu comme des toutous attendant les croquettes, après ça. Et puis ça a continué avec tous les implants de confort qu’on nous a conseillé : c’était pas cher, et c’est bien ça qui aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. La puce dans l’oreille, en fait ! Ah ! Ah ! Ah ! Te faire implanter une calculette, un téléphone ou un AmIiA dans le cerveau, pour le prix d’une baguette de cellulose, franchement, on était naïfs…Naïfs, naïfs, naïfs…Mais je suis pas bien placée pour en parler. Pour une naïve, je me pose là : j’ai toujours ces saloperies dans le crâne, d’ailleurs, meuf ! J’ai de la chance que ça ne se soit pas infecté, ou ché pas quoi…ça pourrait être bien pire. T’en a toi, de ces saloperies ? »

 Non. J’ai été « conservée » avant que tout ça se banalise. Et heureusement. Mais oui, l’iA a bel et bien pris son envol. En toute autonomie. Et je comprends mieux pourquoi Kamy est complétement cinglée. 

Cela fait donc 13 ans qu’elle est seule dans la ville : je reste songeuse. Elle me précise que je ne suis pas la première à passer. Mais…Elle garde la phrase en suspens et ferme les yeux en recommençant à marmonner : « Dites donc les drones, ça déconne dur. Drôle de coup de dé, une daronne, une dondon, une donzelle ? Donnez-moi des humanoïdes mâles, nom de dieu…Douze, que je les démembre, que je les désosse, que je les découpe, les détaille, les dévore. Mais les demoiselles ont la chair trop délicate, dégoutante, dégueulasse. Dégagez, dégagez… » 

Elle me fait peur. Elle a les yeux grands ouverts et vides comme la mer Méditerranée. J’imagine qu’un des implants qu’elle a dans le cortex frontal a foiré sur la lettre D : un déclencheur d’allitérations déboussolé. Et puis ses yeux tournent et elle me fixe à nouveau. 

« Tu veux rester ? On pourrait s’entendre, entre nana. On pourrait faire une petite communauté néo-féministe, qu’est-ce que t’en penses ? » 

Au matin de la première nuit sépulcrale dans la cathédrale, je ne pense qu’à m’enfuir. Kamy n’est pas encore réveillée. Mais en essayant d’ouvrir la lourde porte, la poignée me résiste.