mercredi 25 février 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 4


 Je dois découvrir l’envers du décor, là où sont vraiment les gens ? Pourquoi le serveur a-t-il eu si peur ? Pourquoi le monde semble en papier glacé ? On dirait le décor d’une vieille sitcom rose bonbon. 

Je suis désormais dans les toilettes. C’est l’endroit idéal pour faire le point. J’ai deux solutions : m’en remettre à mon destin, me laisser aller à ce qui m’est promis, un hôtel confortable et une nouvelle entrevue avec le Président. Ou bien le danger, le risque de me faire reprendre, l’arnaque de penser que je m’aventure, même si tout est orchestrer. Je ne sais plus à dans quelle matriochka de réalité je suis enfermée, à quel point je ne suis pas dans le monde réel. 

Au-dessus de la cuvette des toilettes, il y a une petite fenêtre, qui donne sur une arrière-cour. Comme par hasard ! C’est presque trop beau pour être vrai : c’est comme dans un roman. En sautant par cette fenêtre, je ne trahirais pas le scénario prévu pour moi…Alors je saute ! 

Personne n’est en vue. Les pavés sont sales et les pigeons ont l’air d’avoir élu domicile dans cette ruelle. Je file, derrière des immeubles noircis de pollutions, des cours pleines de détritus, des parkings pleins d’épaves de voitures déglinguées. Impossible de se débarrasser de ces millions de cadavres automobiles après la fin du pétrole. Certaines ont échoué là. Je lève les yeux vers les fenêtres des blocs sales et des maisons de ville hors d’âge. Il y a sans doute des regards derrière les vitres. Des familles qui vivent là. Comment serait-ce possible autrement ? Je file, encore plus loin dans un dédale d’escaliers, de rues en pente, étroites et obscures. C’est sans aucun doute Lyon et ses traboules, même si ce n’est plus aussi touristique qu’avant. 

Monter le plus haut possible, voilà ce que je me dis. Tenter de rejoindre un sommet, pour voir ce que je peux voir. J’arrive sur une esplanade et je contemple la cité écrasée du soleil d’été, les lits des deux fleuves, presqu’à sec. Les passants ne me voient pas. J’ai à nouveau l’impression d’être entourée d’acteurs. 

Tout à coup, une porte s’ouvre et on m’attrape par la manche. On m’attire sous le porche d’un vieil immeuble. On me bâillonne d’une main autoritaire. On me glisse à l’oreille « Ne dis rien, on te veut du bien ! » 

 Une lourde porte s'ouvre et on m’entraîne à l’intérieur d’une cage d’escalier. 

Celui qui m’a attrapée est vif et précis. Il me pousse devant lui. Sans menace. Efficace. Je me retrouve dans un appartement sombre, la porte se referme derrière moi. 

« Ici, tu es tranquille » 

La voix se veut rassurante. Et je ne suis pas vraiment rassurée. Je suis passée du grand soleil à la nuit. Je suis aveuglée. 

« Nous savons qui tu es. Tout le monde sait qui tu es. Tu es la rebelle. Celle qui n’a pas obéi et qui a traversé le pays déserté pour nous rejoindre. Les drones t’ont suivie et ton périple a été regardé par tout le monde, sur tous les écrans aussi bien par les Féconds que par les Inféconds. Nous sommes les Féconds. Nous sommes de ton côté. » 

Je ne comprends rien, encore une fois. « Expliquez-moi ! Expliquez-moi tout ! Comment ce monde fonctionne ? Qui est le Président, qui sont les dirigeants de ce monde ? Et surtout comment les gens vivent ? Que s’est-il passé en 2084 ? » Mes questions sont si nombreuses… 

« Pas si vite. On va tenter de clarifier tout ça…Ce n’est pas si simple…mais tu es au bon endroit. Lyon est la capitale de la Résistance. » 

J’ai peur à nouveau. Il y a donc un état de guerre ? Une occupation ? Des collabos, des résistants ? Je veux comprendre ! Mais à nouveau, la voix apaisante de mon kidnappeur calme mes ardeurs. 

« Non. Avant toute chose, nous avons besoin de toi. » 

Tout le monde a besoin de moi. C’est infernal ! Lâchez-moi ! 

Non. On ne me lâche pas. Au contraire. On m’attache à une chaise. On me demande de me taire. Et on me diffuse un film.

mardi 24 février 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 3


 Dans une sorte de boîte volante autonome, j’ai pris mon envol. De tous mes yeux, j’ai essayé de décrypter ce qui se passait. 

Nous avons survolé une ville…L’ombre d’une ville, où erraient des âmes en peine. Du moins, c’est ce que j’imagine. Au moment où l’engin ralentit, nous sommes au-dessus d’une artère bondée de monde. Le soleil est haut, le ciel est bleu. C’est un été caniculaire en ville. Les gens se traînent. L’engin descend lentement et se rapproche d’un grand immeuble haussmannien. Je continue de penser que nous sommes à Paris. Ou Lyon…Impossible de voir Fourvière ou le Sacré Cœur. 

Au moment où nous touchons presque le sol, je n’ai qu’une envie : prendre la fuite et aller explorer par moi-même…Sans y croire, j’appuie sur le bouton de la portière. Et elle s’ouvre. Je saute immédiatement dans la rue et je me mets à courir. Je suis persuadée que je vais être rattrapée par l’iA, assommée et conservée dans une chambre d’hôtel jusqu’à une nouvelle rencontre avec le Président. 

Mais non. 

Je vais enfin pouvoir comprendre…Peut-être. Parce que si ça se trouve, je ne suis pas vraiment libre. Je ne suis peut-être qu’une marionnette, victime d’une orchestration qui m’échappe, alors que je pense m’échapper. 

Tant pis. Faisons mine d’organiser la liberté, malgré le fatum. Ce n’est rien d’autre que la condition humaine : je pars à nouveau à l’aventure, à la rencontre des autres. 

Tout ressemble à une ville « normale ». Des taxis volant nous survolent en silence, mais ce n’est pas tellement surprenant. Il y a des magasins, des cafés, des gens qui marchent, qui se croisent, qui se saluent ou qui s’ignorent, penchés sur des écrans, le nez en l’air. La mode du temps, visiblement, ce sont les vêtements fluos, très larges. Je n’ai pas un sou vaillant sur moi. Je ne peux pas me permettre de rentrer quelque part pour prendre un verre ou acheter quelque chose. J’observe. Je semble invisible, parmi la foule, anonyme parmi les autres. Je ne sais pas comment entrer en contact. Mes dernières expériences sont encore douloureuses : Nicolas le taiseux, qui me manque, Kamy, morte dévorée par des congénères, les zombies du pont, le géant borgne, le vieux Président et son assistante aux allures de robot…Je ne sais plus si je peux encore faire confiance aux autres humains. 

Et puis tout semble mis en scène. Rien n’est très naturel. J’ai vraiment l’impression d’être dans The Truman Show, ce vieux film dans lequel un homme est le seul à ne pas savoir que toute sa vie est un décor.

 Je confirme mon hypothèse en m’adressant à quelques passants. Je reçois le même « Bonjour » souriant mais indifférent. Aucune réaction ne me semble naturelle. Mais il faut que j’en ai le cœur net. J’entre dans une boutique à la façade rose bonbon, à l’enseigne alléchante de donut. On se croirait dans un décor de sitcom. Je fais mine de vouloir commander quelque chose. Je sens alors un moment de panique de la personne derrière le comptoir. Je ne suis pas censée avoir de l’argent, il n’était donc pas écrit dans le scénario que je voudrais acheter quelque chose. 

D’ailleurs, la panique est totale quand je pointe du doigt un donut dans la vitrine. Je n’insiste pas. Le donut est en plastique, le décor est peint. Derrière le comptoir, le commerçant est un jeune acteur qui me regarde, les sourcils en accent circonflexe, effrayé de ne pouvoir m’expliquer quoi que ce soit. Il est mignon, il fait de son mieux. C’est un grand brun frisé au sourire chaleureux. Mais il a peur. 

Alors, je demande si le magasin a des toilettes et l’acteur se remet à sourire. Il sait répondre à cela. Il me conduit à l’arrière. Lorsque nous sommes isolés, je glisse à son oreille la question qui me brûle les lèvres « Rien n’est vrai, n’est-ce pas ? On vous oblige à jouer le jeu ? » 

Il est effrayé à nouveau. Il tremble un petit « oui » et fait demi-tour en me laissant devant les toilettes. 

Il faut que je m’échappe encore, alors.

lundi 23 février 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 2


 Je franchis une lourde porte. La cheffe de cabinet s’efface et disparaît. Je suis d’abord happée par les immenses baies vitrées qui offrent une vue splendide sur une ville ensoleillée. J’essaie de reconnaître les édifices, le relief, les rues…Je cherche des indices. Il me semble apercevoir, au loin, la cathédrale Notre Dame. On est à Paris. Mais subitement, le paysage change et mes sens sont bouleversés : pas de doutes, nous sommes à New York, les taxis jaunes, Central Park, les buildings sont là, imposant leur musique si particulière de klaxons et de sirènes hurlantes. 

 J’hallucine. Puis je comprends que la baie vitrée est juste un banal écran qui diffuse ce qu’on veut bien y voir. Je ne sais toujours pas où je suis. 

 Revenons dans le bureau. Immense, lumineux, froid. A ma droite, une grande table de réunion, entourée d’une vingtaine de chaises blanches au design aigu. Face à moi, un grand bureau brillant et vide. Aux murs, des œuvres d’art sans âme : des monochromes aux tons pastel, apportant des touches un peu moins blanches au décor quasi chirurgical. Cela ne suffit pas pour réchauffer l’atmosphère. L’endroit est étouffant à force d’être glacial. 

Derrière le bureau, un grand fauteuil me tourne le dos. Je suppose que le Président est assis dessus, mais je ne le vois pas. Le siège est imposant, en cuir blanc, aux accoudoirs dorés. 

 J’hésite à me signaler, à briser le silence, à forcer l’homme à faire pivoter son trône. 

Le décor a encore changé : nous sommes désormais devant le Kremlin enneigé. Des passants emmitouflés déambulent sur les quais de la Moskova, comme si on y était. Je profite de la vue. 

Les seules choses qui bougent, dans la pièce, en plus du paysage, ce sont deux drones, qui bourdonnent gentiment à quelques centimètres de ma tête. 

J’ai l’impression d’être scannée, scrutée et surtout, surveillée : j’ai deux drones sur les tempes, prêts à dégainer. 

Une voix s’élève alors du fauteuil. Une voix enrouée, mais enjouée. Une voix âgée, mais souriante. « Venez, venez, n’ayez pas peur…Les drones sont juste…comment dire…Mes secrétaires particulières, en quelque sorte. Mais nous sommes entre nous. » 

 Je ne fais qu’un pas, toujours un peu impressionnée, toujours interloquée. 

La voix continue de monologuer : « Je ne peux pas détacher mes yeux du monde : vous savez, ces images sont en direct ! Elles montrent un monde apaisé, libre et beau ! J’en suis fier. C’est comme ça que doit être le monde. Allez, venez, venez à mes côtés, très chère ! Contemplons ensemble le monde tourner ! Ah ! Le soleil va se lever à Rio de Janeiro ! » 

Et nous voilà tous les deux, face à un mur d’images irréalistes en 8K. Je suis sidérée, fascinée. L’homme ne me parle pas vraiment. Il garde les yeux sur l’écran, satisfait de lui-même. 

J’ose me racler la gorge…Alors il tourne enfin la tête vers moi. 

C’est un petit vieux sans rides et rabougri dans son grand fauteuil blanc, dans son costume blanc trop large. J’ai 90 ans et une apparence de 20 ans. Quel âge peut-il bien avoir ? Ses traits sont retouchés, piqué d’acide hyaluronique, son visage est couvert de cosmétiques ne permettant pas de distinguer vraiment sa peau. Ses yeux bleus percent cette face irréelle. Une lueur enfantine anime ce regard et se perd souvent dans le vide. 

« Vous voyez, moi qui fais partie de l’organisation mondiale, je peux le dire : nous faisons du bon travail ! » 

Évidemment, moi qui viens du dehors, je ne suis pas tellement d’accord. Mais je n’ai rien vu, encore, et peut-être que dans les villes, tout se passe bien ! Je suis là pour lui demander, d’ailleurs…alors je me lance. 

« Justement, j’ai demandé à vous rencontrer pour comprendre. Comment le monde est-il organisé ? Vous en êtes le Président, c’est cela ? » 

Il se redresse sur sa chaise, il bombe un peu un torse pas vraiment impressionnant, et il me répond sur un ton plein de componction, et faussement modeste « Je fais partie de l’Organisation. J’en suis le premier responsable en France et j’ai une place prépondérante en Europe. Nous avons eu la chance de diriger le continent, il y a quelques années, oui. Je tiens une place importante. Mais que voulez-vous comprendre ? »

 « Comment la société est-elle organisée ? Quelles sont les orientations politiques de l’Organisation ? Comment les villes choisies fonctionnent-elles ? Je viens de traverser un peu la campagne et j’ai constaté que… » 

Il me coupe la parole « Ce que vous avez vu durant votre périple, c’est l’écume qui se forme sur la marmite quand le pot-au-feu commence à bouillir. Vous me demandez de parler politique…Je sais…Je sais beaucoup de choses sur vous : vous avez été endormie et ponctionnée par l’iA pendant 20 ans. Je sais tout de vous. J’ai lu votre dossier avant de vous rencontrer. Eh bien, pendant vos 20 ans de sommeil, sachez que le monde a changé. La politique ne se conçoit plus du tout de la même manière : les idéologies sont mortes, définitivement ! Nous ne sommes plus au XXe siècle, Dieu merci ! » 

« Alors…C’est l’iA qui… » 

« L’iA nous aide, oui. Elle est là pour nous donner la direction. » 

Ses yeux se sont à nouveau perdus dans la contemplation d’une vue superbe sur l’opéra de Sydney dans le soleil couchant. 

 « Mais ce n’est pas la réalité, ce que vous voyez là ! » 

Les drones se sont activés, et la cheffe de cabinet a passé son visage anguleux dans l’encadrure de la porte en miaulant « Votre rendez-vous suivant est là. » 

Le Président m’a regardée en clignant délicatement les yeux, un peu ébloui, un peu perdu et il m’a dit : « Je souhaite que nous nous revoyions. Demandez à ma cheffe de cabinet d’organiser cela. » 

Je suis sortie, en prononçant un vague merci, mais consciente que je n’avais aucune réponse à mes interrogations, et avec la sensation que tout cela était une mascarade. Du cinéma. J’ai été raccompagnée par les drones jusqu’à ce drôle de transport. Par leurs voix mécaniques, j’ai compris que j’allais être conduite à une sorte d’hôtel dans une grande ville. 

Peut-être que par la vitre de ce taxi particulier, j’allais pouvoir saisir un petit bout du vrai monde…

dimanche 22 février 2026

Il n'y a rien - Saison 4 - Le Pouvoir - Épisode 1


 Avant de rentrer dans le bureau, j’essaye de faire le point sur la situation. Sur ce dont je me souviens de la politique, de la géopolitique et tout ce bazar du XXIe siècle…J’ai eu une vie chaotique et j’ai passé 20 ans dans un coma forcé. Cela n’aide pas. Mais reprenons : au début du siècle, le monde était plutôt bien organisé entre les démocraties libérales capitalistes, les pays communistes capitalistes et les pays pauvres, capitalistes aussi. Tout le monde trouvait son compte dans le capitalisme décomplexé : tant qu’on peut vendre, tout va bien. Et puis tout s’est déréglé quand le capitalisme s’est emballé et que les riches sont devenus de plus en plus riches tandis que les pauvres étaient de plus en plus nombreux, de plus en plus manipulables, de plus en plus drogués. Alcool, jeux, écrans, maladies mentales...

Au cœur des années 2030, après le deuxième mandat de Trump, qui a banalisé les démocraties illibérales, le capitalisme est devenu une sorte d’oxymore : on voulait produire plus chacun chez soi pour vendre aux autres, sans accepter les produits des autres. 

 Oui, c’est ce qui s’est passé : Make America Great Again, Make China Great Again, Make Russia Great Again, tous les uns contre les autres. Et l’Europe a été obligée de rentrer dans la danse, elle aussi : MEGA. Ainsi que les pays du sud. Chacun ses coutumes, chacun ses frontières, chacun ses taxes frontalières, tous les uns contre les autres. 

Le capitalisme était perdant. Au cours des années 2040, les conflits était constants, les multimilliardaires lâchaient les politiques, les politiques étaient de plus en plus extrémistes. La pauvreté était insoutenable pour les trois quarts de la population. 

Évidemment, comme les scientifiques – que plus personnes n’écoutaient depuis les années 2020 – l’avaient prédit, les dérèglements climatiques se sont accélérés : montée des eaux, sécheresses, tornades, grands feux de forêt…L’agriculture intensive ne fonctionnait plus, des années de pesticides et d’intrants avaient épuisé les terres arables, les conditions environnementales ne permettaient plus de faire des cultures telles qu’on les avait inventées depuis la fin du XXe siècle. Les gens mourraient de faim. 

C’est à la fin des années 40 qu’on a donc généralisé la cellulose protéinée, sous l’impulsion d’une idée tout droit sortie de l’iA : implants d’enzymes dans l’estomac pour tout le monde, recyclage des milliards de tonnes de déchets textiles, papier et cartons, produites par des décennies de capitalisme…et protéines humaines, j’en avais pris conscience il y a peu de temps. 

Il faut dire que les gens mourraient beaucoup. 

La démographie mondiale a continué de s’effondrer. Les complotistes imaginaient que c’était une volonté des touts puissants. C’était juste la conséquence de tous les facteurs environnementaux et sociaux de ces terribles années. L’éducation et la santé n’étaient plus les priorités des gouvernements illibéraux. Bien au contraire. Maintenir l’ignorance des peuples était un moyen commode d’asservissement. Et faire payer très cher pour la santé permettait de constituer des castes, des privilèges… 

Ma vision est partielle, partiale...J'ai eu la chance d'être vaguement épargnée, navigant à vue dans une carrière professionnelle décousue, reine de la débrouille, capable de m'adapter... 

Mais après mes 20 ans de sommeil, comment cela peut-il avoir tourné ? Je ne me fais aucune illusion. Si j’ai bien compris, une sorte de technocratie mondiale illibérale a pris le pouvoir : l’iA dirige le monde. On a cédé à l’idée que la technologie nous sauverait… 

Je n’en sais pas plus et c’est pour cela que je suis là. Au moment de rentrer dans le bureau où je vais être reçue, je ne m’attends à rien. 

J’ai été accueillie par une femme empressée, sévère, une brune peu accorte et polie par habitude, souriant mécaniquement. « Je suis la cheffe de cabinet de Monsieur le président. » m’a-t-elle dit rapidement. « Il va vous recevoir. » Son regard sur mes vêtements en dit long. Elle est vêtue d’un tailleur qui découpe à la hache son corps sec. 

J’entre dans un autre monde.

jeudi 19 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 18


 Le drone revient. Son petit phare clignotant m’apporte une lueur d’espoir. Il faut que je lui demande quoi faire et qu’il soit moins abstrait dans ses réponses. Et il faut aussi que j’affirme clairement ma volonté. Après tout si je suis toujours en vie, si on ne m’a pas transformée en protéine de cellulose, c’est qu’il y a une bonne raison. Pourquoi ? 

La réponse est toujours un peu la même : je suis utile au système. Mais pas ici. Il faut que je retourne auprès de Nicolas. Mais en quoi suis-je utile ? La machine reste muette. 

Puis elle me dit ce que je sais déjà : vous nous avez apporté de grandes connaissances, des savoirs oubliés. Nous vous protégeons au même titre que les édifices historiques. L’humanité a besoin de vous et l’iA a besoin de l’humanité. 

Alors je tente la négociation : si je suis si utile, aidez-moi à comprendre ! A savoir, à mon tour ! 

Je vois que le drone ne sait pas répondre seul. Il rame comme ramait un pc sous Windows, dans les années deux mille, quand on lançait deux applis en même temps. Je peux voir la petite roulette tourner dans le regard froid de la machine, qui finit par lâcher : il faut que nous recalculions nos données. 

Et je me retrouve à nouveau dans le noir. Mais j’ai eu le temps de voir que le drone avait filé vers une porte de sortie. Je ne suis donc pas dans un lieu sans issu. 

D’ailleurs, soudain, je m’envole. On me soulève. Je ne comprends pas. Je n’ai pas eu le temps de me rendormir. Un nouveau drone arrive, je l’entends, son sifflement caractéristique est inimitable, et une voix m’explique : « Vous allez être conduite auprès de la présidence universelle de la GIM, la Grande Intelligence Mondiale. » 

C’est tout. C’est mince, comme explication. 

Je me débats, mais je suis toujours attachée. Je pense reconnaître le bruit d’un hélicoptère, peut-être, ou d’un vieux coucou. Je cherche toujours à comprendre, j’essaie de voir, mais c’est comme si j’avais les yeux clos. Je suis dans le noir. J’ai peut-être un bandeau. Les tremblements, les vibrations sont ceux d’un décollage. Je demande, simplement, où est-on ? que se passe-t-il ? Expliquez-moi ! Mais le drone n’est plus avec moi. Qui pilote ? Personne ne me répond. 

Et puis quelques minutes plus tard, je n’ai aucune notion de temps, on se pose. Ça ballotte, ça cahote, mais on a l’air d’avoir réussi l’atterrissage. En pilote automatique. 

J’attends le drone d’accueil…Mais simplement, mes liens se desserrent et se délient, comme par magie. Je suis libre de mes mouvements, à nouveau. Et je vois, pour la première fois depuis que je suis captive. Je ne suis plus dans le noir. 

Je suis dans une sorte de bus : il y a des sièges, des télés qui clignotent et qui indiquent des arrêts, sur une ligne. Tout est rutilant. Une porte s’ouvre sur un quai et je lis sur le mur, en face de moi : « Présidence », en lettre de faïence, comme dans les anciennes stations du métro parisien. J’ai un moment de nostalgie. L’iA me dit : « Nous avons recréé ce lieu avec votre mémoire. Nous avons lu en vous un souvenir d’enfance. Vous veniez souvent à Paris, avec votre mère. Vous visitiez le musée d’Orsay, vous alliez manger dans des brasseries. Les images du métro étaient très nettes. Or, depuis les grandes inondations de 2053, le métro a été englouti, comme vous le savez. Grâce à votre mémoire, même parcellaire, même incomplète, grâce à la mémoire d’autres personnes suffisamment âgées pour avoir pris le métro, nous avons pu reconstituer le lieu. Est-ce fidèle ? » 

A quelques détails près, oui, c’était pas mal. Mais c’était tout de même étrange et différent. C’était trop : trop brillant, trop propre, trop parfait. Comme un bon souvenir. Mais peu importe. Quel intérêt de récréer le métro ? 

L’iA anticipe mes interrogations : « Nous ne voulons pas vous dévoiler où vous êtes vraiment. Tous les lieux sont donc créés uniquement pour vous. Ils ne sont pas réels. Nous devons garder le lieu de la Présidence top secret. Vous allez être introduite au plus près du pouvoir. Nous allons vous préparer à cela. » 

Je jette un œil à ma tenue, à mon apparence. En effet ! J’ai passé des jours à marcher dehors, sous la pluie et sous le soleil. Je suis vêtue de vêtements récupérés çà et là, un sweat à capuche, des baskets ayant parcouru les 100 kilomètres de mon périple, un jean déchiré. Je suis sale et cela renforce mon immense fatigue. Je ne peux pas me présenter comme cela à un président mondial ! 

Et en même temps…Je suis l’aventurière, je suis la jeune femme qui a 90 ans, je suis une mémoire vivante, je suis précieuse pour le système, alors qu’importe ma dégaine ! Mais je ne suis pas contre une bonne douche. 

Un drone me guide dans un lieu qui ressemble à un hôpital. C’est froid, c’est blanc, c’est impersonnel. La voix me demande ce que je désire. Je ferme les yeux et je n’ai pas besoin de répondre. Une douche apparaît. Une assiette de spaghettis à la bolognaise. Une serviette bien chaude. Un jean propre et un nouveau sweat à capuche. Des vêtements neufs et qui sentent bon. Pas de combinaison bizarre, cette fois. L’iA s’est adaptée à moi. 

Je n’ai pas le temps de me reposer. La voix m’annonce, aussitôt le plat de pâtes avalé que je vais être reçue.

Une porte s’ouvre sur l’inconnu.

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 17


Peu importe les détails du chemin, quand tout va bien. J’ai dormi, j’ai trouvé dans une maison de quoi faire cuire mon paquet de coquillettes, j’ai reconstitué quelques vivres, un sac à dos… et j’ai avancé à un bon rythme, me donnant parfois du courage avec une lampée de vieux marc qui me brûle la gorge. 

Me voilà aux portes de Lyon, près de l’aéroport qui s’appelait autrefois Saint-Exupéry. Je découvre qu’il est toujours en fonction et qu’il est protégé comme une forteresse. 

J’arrive par le sud. Je suis surprise par l’absence soudaine de haie, de taillis, de cette folle végétation qui a repris le dessus partout ailleurs. Ma machette, soudain m’est inutile. Mais je suis à découvert. Je fais marche arrière, le plus discrètement possible. Dans l’air, des drones, comme une barrière infranchissable. Des miradors aussi, avec des caméras et des hommes en armes. 

L’aéroport est devenu un camp militaire. Ou une prison de haute sécurité. Ou…Je ne sais pas. En tout cas, c’est un lieu hostile et j’ai encore 4 bonnes heures de marche avant de rejoindre le centre de Lyon. 

 Je n’ai plus ma carte et je dois fournir un effort de concentration intense pour visualiser les lieux, pour retrouver la bonne direction, pour de diriger. Je dois aller… 

J’ai encore pris un coup sur la tête. Ou un coup de taser, je ne sais pas. Un drone, peut-être m’a repéré, aux abords de l’aéroport. En tout cas, je me retrouve encore une fois captive de cette bonne vieille copine : l’iA. 

« Bonjour Charlotte. Nous vous avions prévenue : vous ne deviez pas partir. Vous deviez rester avec Nicolas. C’était votre destinée. » 

Et c’est tout. Et je reste attachée, dans un espace sans lumière. Noir. Comment faire pour rallumer les couleurs, cette fois ? Comment m’échapper de là et poursuivre mon but ? La destinée que m’attribue l’iA n’est pas celle que j’ai choisi. Je veux comprendre, je veux aller au bout de mon périple, je veux voir comment la société évolue, comment les autres hommes vivent. 

Je sombre dans le sommeil rapidement. Un sommeil sans rêve, lourd, douloureux, torturé par la faim. Quand j’ouvre les yeux, il n’y a rien. Le sol sous mes doigts s’effrite. Le sol est meuble, humide. Je m’imagine dans une cave, sur de la terre battue. Je n’ai pas d’autres solutions que d’appeler l’iA à ma rescousse, malgré mes réticences.

mardi 17 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 16

 


Le géant aveuglé a braillé autant qu’il a pu « Levan, je suis aveuglé, je suis ligoté, je suis assommé, j’ai la tête qui explose ! Que m’a tu fais ? Levan, tu m’as rendu fou ! » 

 J’ai fui comme le vent. 

J’ai suivi le conseil de Kamy, je n’ai pas fait preuve de vanité en ricanant et en criant mon vrai nom. Je suis la dernière génération a avoir lu l’Odyssée en 6e, autant que ça me serve à quelque chose ! 

Je suis repartie, avec toujours en tête l’idée de revenir sur mes pas pour donner à Kamy une sépulture digne. Mais j’avais désormais la certitude qu’elle avait été dévorée et que je ne retrouverai que ses os, blanchi et peut-être quelques-unes de ses affaires. Il faut tout de même que je lui rende hommage. 

Le beau temps est revenu, il fait une chaleur douce et la nature est brillante, lavée par l’orage de la veille. J’ai sauvé ma machette dans mes aventures : c’est ma compagne la plus précieuse. J’évite désormais les chemins et les routes trop exposées. En repassant le pont d’Évieu, je ne retrouve pas la horde de zombies morts de faim. Mais je me méfie tout le temps. 

Après le pont, je traverse des bois, je m’élève un peu. Je prends le temps de contempler le paysage silencieux. Rien ne semble avoir changé depuis des millénaires. Sans les hommes, sans les voitures, sans les avions, tout est beau. Apaisé. J’ai envie de me perdre, de rester là pour toujours, de m’égarer, de m’abandonner. Mais c’est un piège, encore une fois. Il ne faut pas dévier de ses objectifs. C’est en arrivant vers La Roche Percée que je trouve enfin la dépouille de Kamy. Je la reconnais à sa chevelure noire. Je ne veux pas voir combien elle a été dépecée, déchiquetée, démembrée. Elle a subi ce qu’elle aussi faisait subir aux hommes qui la défiait dans la cathédrale. Mis à part Nicolas, je réalise que tous ceux que j’ai croisés sur ma route sont devenus cannibales. Je n’avais pas voulu le comprendre. Moi-même, en mangeant la cellulose protéinée, je suis devenue anthropophage contre mon gré. 

La Roche Percée est un lieu sacré. Un lieu chargé d’une spiritualité et d’un mystère qui me pénètre immédiatement. C’est là qu’il faut que je fasse un dernier hommage à Kamy. Je creuse pour elle une tombe en contre bas du chemin. C’est douloureux, c’est épuisant. Je pleure et je me lamente. J’ai aimé cette femme, sa folie, sa bêtise, son grand rire, ses obsessions, son visage aux pommettes hautes. J’ai aimé sa douceur et son éternelle enfance. Elle reposera là, désormais, au cœur de la mère nature. Je fabrique un petit décor avec du bois et des cailloux : une étoile, une croix, un croissant. Et un cœur. Plus que jamais le monde a besoin d’œcuménisme et d’amour. 

J’ai refait les incantations bizarres qu’elle m’avait apprises. 

J’ai gravé son nom dans une pierre, avec un silex. 

J’ai eu l’impression d’être aux débuts des temps. Au début de l’humanité. 

Et puis je suis repartie. 

Mon objectif n’a pas changé. Je veux rejoindre Lyon. Je veux voir ce que les Hommes deviennent, ce qu’ils ont organisé, comment la société s’est réinventée. 

Il fallait que je reprenne le bon chemin. La route d’argent. Les étapes, les églises pour se mettre à l’abri. Le plan de départ. 

Alors direction Morestel. Je laisse sur ma gauche la route des terres basses, de sinistre mémoire et j’avance sans crainte. J’y arriverai, j’en ai la certitude.