J’étais abasourdie par toutes ces révélations. Les mots…Les mots sont la clé. C’est à cela qu’on s’est attaqué pendant des années. Pour diriger les hommes, ôtez-leur les mots…Voilà la nouvelle domination. Cela n’a rien de surprenant. Je repense évidemment à la Novlangue d’Orwell, mais aussi à toutes les dictatures du monde, de toutes les époques et dans tous les pays. C’est toujours quand on s’attaque au sens des choses qu’on sombre dans l’obscurantisme.
J’ai repensé à cette acclimatation lente, tout au long de ma vie. A ce manque de précision, à cet affaiblissement de la pensée, progressif, insidieux. Aux chaînes de télé qui niaient la réalité, concernant les dérèglements climatiques, concernant l’immigration, concernant les faits scientifiques. On a appris à croire des gens qui ne faisaient que donner leur avis, sans l’étayer, sans l’illustrer, sans le démontrer. Et puis les contenus à l’emporte-pièce, le manque de précision, en toute chose, tout le temps, les réseaux sociaux, le manque de temps, le manque de place, le manque d’espace de cerveau disponible. Et enfin l’iA qui est entrée dans nos vies par effraction, comme un jeu, comme une blague, pour nous faciliter la tâche, pour nous permettre d’aller encore plus vite, pour faire des raccourcis. On s’en est remis à elle en toute confiance, au point de ne plus relire ce qu’elle écrivait à notre place. Au point de penser qu’elle était plus maline que nous et qu’on paraissait plus malin en l’utilisant. Les étudiants ont rendu des copies qu’ils n’avaient pas écrites. Pire : qu’ils n’avaient même pas lues. Et qu’ils étaient incapables de comprendre.
Le cerveau est devenu lent et paresseux. Et nous avons perdu.
Pendant ce temps, les milliardaires de la Silicon Valley interdisaient à leurs propres enfants d’utiliser la technologie qu’ils vendaient à la terre entière. Ils ont pris des précepteurs pour eux, ils ont continué de leurs apprendre le latin et le grec ancien, les sciences et les humanités. Et la lutte des classes était définitivement gagnée. L’argent avait gagné. Et l’argent mène toujours au fascisme, à l’autoritarisme. A l’écrasement des peuples.
Mais voilà. Nous nous retrouvons, avec Umberta, sur ce banc, en train de refaire l’histoire…En vain…
« Non », me dit Umberta.
Devant cet édifice majestueux, devant ce lac splendide, elle refusait de baisser les bras. Elle me raconta son installation, sa résistance personnelle, l’élevage de poules faisanes, capturées dans les bois, les essaims d’abeilles patiemment rassemblés dans des ruches, le secours d’un fermier clandestin d’un village voisin pour obtenir quelques chèvres, l’art du potager qu’il a fallu conquérir, les serres installées dans le cloître pour faire pousser les plants avant le printemps, la pêche dans le lac, les écrevisses, les lavarets et les brochets, les bons jours, les brèmes et les hotus, qu’elles avaient appris à cuisiner en bouillon et en soupe.
Tout ce que je pouvais déjà deviner.
Mais sa résistance à l’iA ne s’arrêtait pas là. Elle avait un projet, un dessein. Elle passait tout son temps dans la bibliothèque de l’abbaye. Une bibliothèque secrète. Précieuse. Un trésor protégé des regards et des visiteurs depuis toujours. Depuis le XIIe siècle. Les moines copistes avaient commencé un travail merveilleux, d’enluminures et de savoirs érudits. Ils avaient accumulé les connaissances sur des vélins, sous des couvertures de cuirs fins. Et les différentes confréries s’étaient succédées, enrichissant toujours ce fonds historique.
La Révolution française aurait pu mettre fin à ce trésor de l’humanité. Heureusement, la bibliothèque était cachée derrière un panneau de bois sculpté, derrière les murs épais d’une aile du grand bâtiment.
Les livres religieux, les Bibles et les Évangiles, les romans, les essais philosophiques, les recueils de poésie y avaient dormi des siècles en silence. Umberta était en train de réveiller ces mots, ces textes, ces histoires, lentement, en les répertoriant, en les lisant, en les comprenant. Il restait maintenant à les faire connaître, à les réintégrer, à les réintroduire dans le monde.
Je comprends…
« Si le chaos était né des mots perdus, c’était par ces mots que l’on pourrait y mettre fin… »
Elle me coupe la parole.
« Oui, mais la clé, ce ne sont pas seulement les mots. La clé, c’est toi ! »
Je ne comprends plus.
« Tu me tombes dessus comme par miracle ! Tu arrives et tu m’expliques que l’iA a besoin de recharge, qu’elle endort les vieux pour leur ponctionner leur savoir ? C’est bien cela qui t’est arrivé ? Tu as été endormie pendant vingt ans pour servir de ressource à la machine ? Alors cela signifie que l’on peut…comment dire…la reprogrammer, en quelque sorte…»
Ma journée a été épuisante. C’est trop compliqué pour moi. Il faut que je reprenne des forces. Alors elle m’a fait une omelette, une salade, on a picoré les fraises délicieuses du jardin au-dessus du lac. Et j’ai dormi comme je n’avais pas dormi depuis longtemps, dans une petite cellule du monastère. La nuit est tombée à 21h30 et je ne me suis réveillée que lorsque le soleil était déjà tout droit sur le lac, l’éclairant comme un grand lustre sur une piste de danse, éclatante. Si mes calculs sont bons, nous sommes le 21 juin. Le premier jour de l’été. Un nouveau cycle commence.
Et tout m’est apparu clairement : nous allions faire un dictionnaire, avec Umberta, un nouveau dictionnaire et nous allions retourner au centre où j’avais été détenue pendant 20 ans. Nous allions retourner en haut de la montagne où j’avais été délivrée. Nous retrouverions sans aucun doute la porte d’entrée. Là, nous reprogrammerions l’iA avec notre dictionnaire, pour remettre du vocabulaire là où il avait disparu.
Cela me semblait utopique et improbable. Mais c’était sans doute la solution.
Umberta m’a rejointe alors que je parlais toute seule, devant la petite fenêtre ouverte de ma cellule moniale. J’ai sursauté en sentant sa présence derrière moi.
« Tu sais, les mots, c’est bien. C’est un bon début. Mais c’est surtout un système démocratique qu’il faudra qu’on mette dans la caboche de cette saleté d’iA…De l’éducation, de la santé, de l’humanisme. Des droits pour chacun…La fin des privilèges pour ceux qui savent et qui possèdent… Reprogrammons la démocratie…Rééduquons non seulement l’iA mais aussi les gens…Au boulot ! »






