mercredi 30 septembre 2026

Et si je continuais ?

 


C’est la poésie qui sauve le monde, c’est le verbe. 

 Dans la Bible, dans la Genèse, Dieu dit « Que la lumière soit ! » et la lumière fut. 

Les premiers temps, dans ce monde à recréer, Umberta m’a dit « écris…tout, tout ce dont tu te souviens, le moindre mot, la moindre émotion, tout ce qui fit de toi une femme, tout ce qui te fonde, tout ce qui passe en toi et qui forme ta matière…Écris jusqu’à épuiser tes forces et ta sève. Tu as survécu 90 ans, dans un monde en tourment. Raconte…Ce sera la matière première. Et puis quand tu auras la sensation de ne plus avoir rien à offrir, alors tu rempliras le vide avec les mots des autres. Tu liras…Tu commenceras par la Bible, par Homère, par Gilgamesh, par les écrits anciens. Tu puiseras à la source et tu traverseras l’histoire des mots, pour ajouter à ta propre matière. Et je te donnerai ma propre matière… » 

Elle avait commencé ce travail. Elle avait commencé d’écrire, écrire à n’en plus finir. La sémiologie, l’enfance, les tourments adolescents, la mort, la tristesse, l’amour et la joie, elle avait entrepris cette œuvre titanesque d’autobiographie. 

Par le verbe. 

Son but était de réécrire un dictionnaire. « Va. Puise au fond de toi, cherche le synonyme, l’antonyme, cultive la paronomase, explore l’érudition que ton cerveau planque dans les coins… » 

La consigne peut sembler simple. Mais par où commencer ? Comment s’y prendre…

Elle m’a dit « Pratique l’écriture automatique, laisse-toi guider par l’intuition, plonge dans les mots par les mots… » 

 Elle est cinglée, elle est folle, elle délire. Elle ne sait pas ce qu’elle raconte, elle décartonne, elle déblatère, elle exagère, elle bidonne, elle… 

Elle me dit « tu as tout compris… » 

Et j’enchaîne. Le but est de lister les mots, de faire des listes interminables de recréer le dictionnaire, les mots oubliés. De les classer, de les étiqueter, de les catégoriser… 

Quand j’étais professeur en collège, je faisais apprendre à mes élèves les natures des mots. Je disais, c’est leur fiche d’identité, c’est ce qu’ils sont, c’est ce qui est dans le dictionnaire. C’était au début de ma carrière. J’adorais leur faire apprendre par cœur les prépositions, à dans par pour en vers avec de sans sous et les conjonctions de coordination mais ou et donc or ni car. Ils récitaient, certains sans comprendre vraiment ce que c’était, sans capter la nuance de chacune de ces petites syllabes. 

On aime juste le son qu’elles produisent parfois, juste la chanson qu’elles nous font. Tu te souviens, les interjections, les Oh ! Les Ah ! 

Et les qui que quoi dont où ? 

Combien de mots as-tu ? Combien tu en possèdes ? Est-ce que ce ne sont pas les mots, plutôt, qui te possèdent ? 

J’ai tenté l’ordre alphabétique, j’ai voulu écrire un texte avec des a, plein de mot en a. J’ai repensé aux abares de Candide. Je ne savais plus si ce peuple existait vraiment où s’il était sorti tout droit de l’imagination de Voltaire. Les abats, ABBA, abracadabra. J’ai trouvé cela vain, j’ai eu peur de m’ennuyer. 

J’ai tenté d’épuiser une description. Je me suis posée devant le lac et j’ai cherché, la plume au vent à tout capturer : les nuances du ciel, les reflets de l’eau, les couleurs, les bleus légers, les verts d’eau, les gris pommelés. J’ai vu au vent, les roseaux danser, j’ai cherché à expliquer la forme délicate d’un jonc, la tige et le fuseau, j’ai douté, j’ai voulu chercher sur internet, comme on le faisait alors, mais internet n’est plus là pour répondre, maintenant que nous avons basculé dans un monde déstructuré, déglingué, dirigé par une intelligence artificielle sans âme. 

J’ai abandonné la description. 

J’ai tenté la narration. 

Je voulais écrire un roman. On en utilise des mots, dans un roman. Des vocables, des expressions, des termes. C’est devenu un réflexe, je suis un dictionnaire de synonymes… 

Le roman commençait ainsi « Il n’y a rien… » La page blanche. Un défi à relever. J’ai voulu me raconter un peu, me romancer et la triste réalité m’a rattrapée. 

Oui, pour bien faire, il fallait que je choisisse la fiction, l’imagination, que j’invente un monde nouveau avec les mots anciens. Que je recombine, que je réinstalle, que je manipule les mots d’autrefois pour écrire le futur. 

Il était une fois…Souvenez-vous, quand vous étiez enfant. Il suffisait qu’on prononce ces quatre petits mots pour faire rêver à poings fermés. 

Il était une fois…Un homme, sous un arbre – c’était un plaqueminier –, écrivait des poèmes. Des sonnets, des ballades, des rondeaux. Il aimait les ritournelles, les refrains, les airs entêtants. Il aimait que les mots sonnent. Il savait qu’un enfant, un jour, apprendrait par cœur, ad nauseam, ces petits vers tressés et qu’il les ânonnerait devant un tableau noir pour une maîtresse blasée. Il espérait que l’enseignante ne se lasserai jamais, pourtant, de ces phrases mille fois rabâchées, hachées, déchiquetées. « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne… » 

Et les enfants, un jour grandiraient. 

Ils iraient en enfer, dans leur vie de misère, ils iraient à la guerre, peut-être, et le sage poète savait que tout ce qu’il leur resterait d’humanité, alors, ce serait « Demain, dès l’aube… » Parce que ce serait l’espoir, l’enfance retrouvée, la douceur d’un cahier et le sourire d’une institutrice bienveillante. 

« Il était une fois », toujours l’histoire des mots, toujours les écrivains qui sauvent le monde. Toujours ce dieu qui ne crée qu’avec la parole « Que la lumière soit… » La lumière des mots. Que les ténèbres cessent et que l’on illumine le monde, qu’on l’enlumine, qu’on le sublime. 

Umberta m’a dit « Commence un roman, c’est une bonne idée, raconte ton voyage, raconte-le au présent. » 

Je l’ai fait. Vous l’avez lu. Maintenant, il faut que je continue l’histoire.

samedi 5 septembre 2026

Comme un orchestre qui s'accorde


On raconte que sur les mers du Sud, très loin d'ici, les pêcheurs voguent et ne pêchent que ce dont ils ont besoin pour vivre. 

On raconte que la vie coule doucement, sous les palmiers, que les enfants sont heureux et courent presque nus sur les plages de rêve. 

On raconte que les secrets de l'existence se murmure à l'oreille des petits et qu'ils deviennent grands et raisonnables, ne cueillant que les fruits qu'ils mangeront. 

On raconte que c'est la vie d'avant, celle des premiers temps, celle qui n'a pas changé depuis des milliers d'années. 

Là-bas, il n'y a qu'à tendre le bras pour cueillir les fruits qu'offre le soleil. 

Là-bas, les palmiers, les palétuviers, les légers bougainvilliers chorégraphisent doucement dans les alizées. 

C'est ce qu'on raconte...pour rêver. 

Mais souvent, en vérité, la vie est un orchestre qui s'accorde. Rien de plus dissonant et de plus aventureux que la clarinette qui canarde, tandis que le trombone fait ses gammes à contretemps. Les violons stridents s'amusent à chapeauter dans les aigües les tambours qui tendent leur peau dans des boums tremblotants.

C'est ce qu'on nomme cacophonie. C'est la vie. Rien ne va ensemble et rares sont les moments où règne l'harmonie. C'est fugace, c'est le temps d'une chanson. Quand on a de la chance, on peut aller sans entracte jusqu'à la symphonie. Les symphonies de Mozart excèdent rarement une demi-heure. 

Les musiciens de la vie nous autorisent de courts moments d'harmonie. 

Les écrivains, ceux qui essayent de saisir cette grâce au moyen de la langue, doivent s'aligner avec eux-même. Ils doivent saisir, comme le disait Marguerite Duras, "la crête des mots". Souvent le cerveau va plus vite que la main et tout s'efface. On est dans le brouillard et on est l'orchestre qui s'accorde. Le la est introuvable. On bégaye, on s'embrouille, on s'embourbe. On se répète, on s'enlise, on se perd. Les mots ne viennent pas. 

Dans la vie, c'est ainsi.

Le seul salut, c'est d'apprendre à aimer le chaos, à saisir les instants de poésie dans le brouhaha de l'orchestre, dans les bavardages du parterre, dans la boue des mots qui bafouillent. 

Le seul salut, c'est d'aimer la vie, même quand elle est laide et bruyante, qu'elle n'a pas de sens, qu'elle ne veut rien dire. Et il faut espérer les moments de beauté, ils faut apprendre à les saisir, à s'en délecter, à se les rejouer, à les relire pour les savourer, à les réécouter pour mieux les apprécier. Ils finissent toujours par arriver, fugaces, éphémères, évanescents comme un vin d'été qui monte à la tête. 

 

vendredi 31 juillet 2026

Ecoanxiété


Il faudrait que l'on retrouve l'innocence, 
Qu'on soit capable de donner un sens. 

Il y a eu des bidons d'essence, 
Des cigarettes et des moments d'absence, 

On a dit pardonnez-nous nos offenses...

L'étincelle, puis l'apocalypse
Le monde brûle et on se crispe.

On appelle cela écoanxiété et ça nous a saisi, au cœur de l'été.

L'été s'éternisait, au bord de la rivière, et en rentrant d'un séjour à la campagne, ce qui me sauta à la gorge, immédiatement, ce fut le parfum triste de la nature urbaine. 

Comme une angoisse profonde, l'odeur surette de la chaleur mêlée aux hydrocarbures planta son éperon pointu au fond de ma gorge. Un air chargé des miasmes de la journée, du goudrons qui laisse s'envoler des particules dans des vapeurs qui tremblent au-dessus des routes. Tout était lourd, vicié.  L'eau de la rivière était immobile et glauque, et les algues qui remontaient à sa surface étaient comme les symptômes d'une maladie de peau : elles formaient des cloques vertes, purulentes, pestilentielles. L'herbe était râpée, desséchée, au pied des arbres dont les feuilles déjà roussies par les canicules, végétaient. Même les plus beaux chênes, les saules les plus imposants du parc se demandaient ce qu'ils faisaient là. Ils regrettaient les forêts, les rives sauvages de leurs aïeux.

Ils avaient tort de regretter. Les forêts qui couraient sur la montagne subissaient aussi les grandes sécheresses. Leur répétition, été après été, les épuisaient, et en cette fin juillet, ils avaient déjà des allures d'automne. Des grandes parcelles de sapins étaient sclérosées par les scolytes, les hêtres faisaient de larges traînées jaunâtres sur les flancs exposés au soleil. Les ruisseaux, au fond des vallées, étaient réduits à des serpents de boue et la flore devaient plonger de plus en plus loin pour que ses feuillages ne prennent pas cet air triste de chien aux oreilles basses.

 A la télé, durant tout le mois qui venait de s'écouler, le monde s'était écroulé.

On ne voyait que les grands feux, partout. Aucune région ne semblait épargnée. Partout les scientifiques nous expliquaient que tout était prévu de longue date. Aucune surprise : on savait qu'en augmentant les émissions de CO2 dans l'atmosphère, on créait inévitablement des dômes de chaleurs, des canicules, des dérèglements climatiques, à cause de la hausse de la température globale. C'est même assez simple à comprendre. C'était mécanique, physique. Mais les politiques ont délibérément pris le parti de ne rien comprendre. Parce qu'il fallait prendre des décisions qui auraient ressemblé à des punitions, parce qu'il aurait fallu limiter drastiquement l'utilisation des énergies fossiles. Notre société entière était basée sur le pétrole, depuis le premier bus du matin, jusqu'au Tupperware dans lequel on met les restes de pâtes du dîner. Notre brosse à dents, nos tee-shirts, nos matelas, nos voitures, nos routes, nos cahiers, nos stylos...Tous les recoins de notre vie : les manches des marteaux, les couvertures des livres, les paillassons...Tout, absolument tout ce qui nous entoure est lié à l'économie du pétrole. Et nous devrions tout remettre en question. Tout changer. Ce n'est pas un programme politique possible. 

 


samedi 25 juillet 2026

Il n'y a rien - Le roman !


Vous n'avez pas eu le courage de lire tous les épisodes ? Pas d'inquiétude : le roman vient de sortir ! 

Vous pourrez le lire, le relire, le poser à l'envers pendant votre sieste, le reprendre juste après, le lire dans votre lit, au bord d'une piscine ou dans un train ! Vous pourrez l'emporter à la montagne et à la mer ou l'offrir à quelqu'un que vous aimez ! 

 Il n'y a rien est pour l'instant disponible en exclusivité sur le site lulu.com ! 

Un clic, un paiement sécurité et vous le retrouverez bientôt dans votre boîte à lettres ! N'hésitez pas !

 

jeudi 4 juin 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 18


 J’étais abasourdie par toutes ces révélations. Les mots…Les mots sont la clé. C’est à cela qu’on s’est attaqué pendant des années. Pour diriger les hommes, ôtez-leur les mots…Voilà la nouvelle domination. Cela n’a rien de surprenant. Je repense évidemment à la Novlangue d’Orwell, mais aussi à toutes les dictatures du monde, de toutes les époques et dans tous les pays. C’est toujours quand on s’attaque au sens des choses qu’on sombre dans l’obscurantisme. 

J’ai repensé à cette acclimatation lente, tout au long de ma vie. A ce manque de précision, à cet affaiblissement de la pensée, progressif, insidieux. Aux chaînes de télé qui niaient la réalité, concernant les dérèglements climatiques, concernant l’immigration, concernant les faits scientifiques. On a appris à croire des gens qui ne faisaient que donner leur avis, sans l’étayer, sans l’illustrer, sans le démontrer. Et puis les contenus à l’emporte-pièce, le manque de précision, en toute chose, tout le temps, les réseaux sociaux, le manque de temps, le manque de place, le manque d’espace de cerveau disponible. Et enfin l’iA qui est entrée dans nos vies par effraction, comme un jeu, comme une blague, pour nous faciliter la tâche, pour nous permettre d’aller encore plus vite, pour faire des raccourcis. On s’en est remis à elle en toute confiance, au point de ne plus relire ce qu’elle écrivait à notre place. Au point de penser qu’elle était plus maline que nous et qu’on paraissait plus malin en l’utilisant. Les étudiants ont rendu des copies qu’ils n’avaient pas écrites. Pire : qu’ils n’avaient même pas lues. Et qu’ils étaient incapables de comprendre. 

Le cerveau est devenu lent et paresseux. Et nous avons perdu. 

Pendant ce temps, les milliardaires de la Silicon Valley interdisaient à leurs propres enfants d’utiliser la technologie qu’ils vendaient à la terre entière. Ils ont pris des précepteurs pour eux, ils ont continué de leurs apprendre le latin et le grec ancien, les sciences et les humanités. Et la lutte des classes était définitivement gagnée. L’argent avait gagné. Et l’argent mène toujours au fascisme, à l’autoritarisme. A l’écrasement des peuples. 

Mais voilà. Nous nous retrouvons, avec Umberta, sur ce banc, en train de refaire l’histoire…En vain… 

« Non », me dit Umberta. 

Devant cet édifice majestueux, devant ce lac splendide, elle refusait de baisser les bras. Elle me raconta son installation, sa résistance personnelle, l’élevage de poules faisanes, capturées dans les bois, les essaims d’abeilles patiemment rassemblés dans des ruches, le secours d’un fermier clandestin d’un village voisin pour obtenir quelques chèvres, l’art du potager qu’il a fallu conquérir, les serres installées dans le cloître pour faire pousser les plants avant le printemps, la pêche dans le lac, les écrevisses, les lavarets et les brochets, les bons jours, les brèmes et les hotus, qu’elles avaient appris à cuisiner en bouillon et en soupe. 

Tout ce que je pouvais déjà deviner. 

Mais sa résistance à l’iA ne s’arrêtait pas là. Elle avait un projet, un dessein. Elle passait tout son temps dans la bibliothèque de l’abbaye. Une bibliothèque secrète. Précieuse. Un trésor protégé des regards et des visiteurs depuis toujours. Depuis le XIIe siècle. Les moines copistes avaient commencé un travail merveilleux, d’enluminures et de savoirs érudits. Ils avaient accumulé les connaissances sur des vélins, sous des couvertures de cuirs fins. Et les différentes confréries s’étaient succédées, enrichissant toujours ce fonds historique. 

La Révolution française aurait pu mettre fin à ce trésor de l’humanité. Heureusement, la bibliothèque était cachée derrière un panneau de bois sculpté, derrière les murs épais d’une aile du grand bâtiment. 

 Les livres religieux, les Bibles et les Évangiles, les romans, les essais philosophiques, les recueils de poésie y avaient dormi des siècles en silence. Umberta était en train de réveiller ces mots, ces textes, ces histoires, lentement, en les répertoriant, en les lisant, en les comprenant. Il restait maintenant à les faire connaître, à les réintégrer, à les réintroduire dans le monde. 

Je comprends… 

« Si le chaos était né des mots perdus, c’était par ces mots que l’on pourrait y mettre fin… » 

Elle me coupe la parole. 

« Oui, mais la clé, ce ne sont pas seulement les mots. La clé, c’est toi ! » 

Je ne comprends plus. 

« Tu me tombes dessus comme par miracle ! Tu arrives et tu m’expliques que l’iA a besoin de recharge, qu’elle endort les vieux pour leur ponctionner leur savoir ? C’est bien cela qui t’est arrivé ? Tu as été endormie pendant vingt ans pour servir de ressource à la machine ? Alors cela signifie que l’on peut…comment dire…la reprogrammer, en quelque sorte…» 

Ma journée a été épuisante. C’est trop compliqué pour moi. Il faut que je reprenne des forces. Alors elle m’a fait une omelette, une salade, on a picoré les fraises délicieuses du jardin au-dessus du lac. Et j’ai dormi comme je n’avais pas dormi depuis longtemps, dans une petite cellule du monastère. La nuit est tombée à 21h30 et je ne me suis réveillée que lorsque le soleil était déjà tout droit sur le lac, l’éclairant comme un grand lustre sur une piste de danse, éclatante. Si mes calculs sont bons, nous sommes le 21 juin. Le premier jour de l’été. Un nouveau cycle commence. 

Et tout m’est apparu clairement : nous allions faire un dictionnaire, avec Umberta, un nouveau dictionnaire et nous allions retourner au centre où j’avais été détenue pendant 20 ans. Nous allions retourner en haut de la montagne où j’avais été délivrée. Nous retrouverions sans aucun doute la porte d’entrée. Là, nous reprogrammerions l’iA avec notre dictionnaire, pour remettre du vocabulaire là où il avait disparu. 

Cela me semblait utopique et improbable. Mais c’était sans doute la solution. 

Umberta m’a rejointe alors que je parlais toute seule, devant la petite fenêtre ouverte de ma cellule moniale. J’ai sursauté en sentant sa présence derrière moi. 

« Tu sais, les mots, c’est bien. C’est un bon début. Mais c’est surtout un système démocratique qu’il faudra qu’on mette dans la caboche de cette saleté d’iA…De l’éducation, de la santé, de l’humanisme. Des droits pour chacun…La fin des privilèges pour ceux qui savent et qui possèdent… Reprogrammons la démocratie…Rééduquons non seulement l’iA mais aussi les gens…Au boulot ! »

lundi 1 juin 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 17


 C’est clair. Mais je me demande quand même comment une sémiologue pouvait encore exister en 2070…Depuis longtemps déjà l’iA avait gagné, les savants s’étaient faits rares… 

« Oui, vous avez raison. Je suis née en 2020. Quatre ans après la mort d’Umberto Eco. En pleine pandémie du Covid. Mes parents étaient inquiets tout le temps pour moi. Ma mère, surtout, m’a couvée, protégée, soignée, même quand je n’étais pas malade. Mon père, lui, c’est différent. Il a voulu me donner des armes : des coups de pied au cul. Une manière de compenser, je suppose. Toujours est-il que j’ai fait des études, grâce à cette éducation. De longues études : j’ai passé mon bac à 15 ans. Un peu précoce, mais ça m’a aidée. Et j’ai entamé des études de lettres, de langues, de sémiotique, en 2035. Vous calculez, je le vois ! J’ai 69 ans, oui, c’est ça. Et vous ? Vous semblez si jeune ! » 

Je reviens donc rapidement sur cette histoire d’endormissement, de rajeunissement… 

Sa bouche s’ouvre toute grande, son menton tombe. Je suis plus vieille qu’elle ! 

 « Incroyable. Comment l’iA a-t-elle pu développer ces compétences ? Cela va à l’encontre de ce que je pensais : l’iA n’a pas dégénéré, alors ? » 

 Je crois que c’est plus compliqué que cela. Je crois qu’il y a clairement un monde à deux vitesses. L’iA des pauvres et celle des riches. Et celle des riches avance très fort, évidemment. Il y a de l’argent et des gens puissant derrière tout cela. 

« Évidemment…Nous y reviendrons…Mais je vais poursuivre mon histoire. En 2040, j’ai commencé à enseigner, tout en continuant la recherche. Je faisais partie de plusieurs comités pour rédiger des dictionnaires, pour alimenter des données numériques, pour étudier l’évolution des langues. Nous ne cessions d’alarmer à propos de l’appauvrissement général : d’abord notre appauvrissement, en fait ! Les moyens de l’université ne cessaient pas de diminuer. Nous avons vu les différents gouvernements de plus en plus extrémistes s’installer. Nous avons vu les médias devenir de plus en plus faibles, nous avons vu les capacités de concentration et de réflexion fondre comme neige au soleil. C’était déjà installé quand je suis arrivée. Je fais partie de cette génération qui n’arrivait déjà plus à lire un livre en entier ou à regarder un film sans l’accélérer et sans scroller en même temps, évidemment. Le cerveau était déjà parti en cacahuète à cette époque. Mais j’avais une volonté un peu plus grande que certains et surtout mon père ne m’a pas lâchée : il payait mes études, il attendait des résultats…Mais je m’égare. Je vais plutôt vous raconter un moment précis. Celui où les choses ont vraiment changé…C’était donc en 2070. » 

Elle a fermé les yeux, repris sa respiration… 

« C’était en décembre. Vous vous souvenez peut-être qu’on ne pouvait plus compter sur les saisons…C’était un hiver qui ne ressemblait à rien de ce qu’on lisait dans les livres : pas de froid, de neige. Non. Les périodes de sécheresses avait fait place à des déluges d’eau, des orages dévastateurs qui mettaient la végétation à genoux. Nous vivions sous la menace constante d’une grêle destructrice, d’une pluie lacérant les arbres ou faisant déborder les cours d’eau. » 

Nous étions assises devant un lac paisible, scintillant, qui semblait éternel. Nous regardions au loin les montagnes, les forêts, les falaises de calcaire. Nous aimions cette nature. Il ne sert à rien de relire le passé à l’aune du présent. 

Elle continue, lentement : « J’étais à la faculté. Mes recherches portaient sur les différentes versions des dictionnaires de l’Académie Française. On les avait entièrement numérisées depuis fort longtemps, évidemment. L’Académie Française, depuis 2050, était réduite à sa part congrue : quelques Immortels siégeaient encore deux fois par an pour pérorer vaguement sur la pertinence de la cédille ou sur l’expression « comme même ». Rien d’important. Mais leurs travaux précédents valaient le coup de s’y pencher, scientifiquement. C’était ce que je faisais, en cette sombre après-midi de décembre. Mais soudain, mes écrans s’éteignirent tous d’un coup. Nous avions l’habitude des pannes techniques, des avaries du système électrique qui ne tenait pas la charge ou qui subissait un orage trop fort. Je ne me suis pas inquiétée. Mais après plusieurs heures, rien n’était rentré à la normal pour les ordinateurs, alors que la lumière était revenue. Avec les collègues, nous nous sommes dit qu’il y avait peut-être un problème plus grave sur les serveurs. Cependant les étudiants pianotaient toujours sur leurs écrans, pour regarder des vidéos divertissantes, sans avoir de coupures. Nous avons téléphoné à des responsables, au ministère…Nous avons cherché à comprendre. Mais nos appels restaient vains. Comme si les lignes étaient occupées ou plutôt, comme si elles étaient coupées. » 

Une mouette vint se poser à quelques mètres de nous. Le soir tombait doucement sur le lac. J’ai eu un sursaut quand le grand oiseau blanc s’est approché. J’ai dit « Un drone ? ». 

« Mais non ! », a répondu ma nouvelle interlocutrice. Je me suis rendu compte que je ne savais même pas son nom… 

« Umberta » 

Vraiment ? Comme Umberto, Umberto Eco ? Oui ! Et comme Umberto II, le dernier roi italien enterré ici, dans cette abbaye, en 1983… 

Mais je m’excuse de l’avoir interrompue. 

Elle reprend. 

« Le lendemain, nous avons continué de chercher à comprendre, mais les ordinateurs étaient toujours bloqués. Nous avons appelé des universitaires partout en France et même en dehors de nos frontières. Nous travaillions alors en équipes internationales. Personne n’était joignable. Nous n’avons pas compris. Et puis une mise à jour de nos Surfaces nous a éclairé : ils ont appelé cela « le choc de simplification ». Ils ont épuré le dictionnaire pour ne garder que les mots strictement utiles. Cela n’a semblé déranger personne. Pas de rébellion, pas de prise de parole, pas de protestation. On s’est juste résigné. Tout le monde a dit « C’est vrai, le français était bien trop compliqué, personne ne comprenait plus rien. C’est mieux comme ça. » Et on s’est habitué. Mais attention, ceux qui utilisaient des mots disparus ou qui savaient encore employer le subjonctif recevaient des amendes. C’était un État autoritaire qui s’était installé…Presque en douceur. Nous, vous comprenez, maintenant, on avait disparu. On était licencié, de fait. Lourdés sans même être prévenus. Juste : on avait disparu. C’est le mot le plus juste : disparus. Évincés. Expurgés. »

dimanche 31 mai 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 16


 « Allez, venez vous asseoir sur le banc, là : on va parler…Pour l’instant, ne baissez pas les bras. Et mettez votre sac devant vous… » 

Elle se méfie. Elle a raison. Les cannibales affamés sont légion et cette frêle personne a l’air de vivre seule dans ces grands bâtiments déserts. 

C’est la première question que je lui pose : pourquoi l’abbaye est abandonnée, alors que l’iA protège les édifices religieux ? 

Elle me regarde comme si j’étais une extraterrestre ! Elle ne cesse de répéter « Abbaye, abbaye…et édifice ! Madre mia ! » 

 Ses bras, progressivement, redescendent. Et ses yeux sont tournés vers le ciel. Elle est comme hypnotisée. 

 Je l’observe. Je ne saurais lui donner un âge. Elle a dans le regard quelque chose de tendre et de juvénile. Cependant, le corps ne ment pas. Elle a au coin des yeux ces petites rides qui sont un peu comme les cernes du bois. Chacune d’elle est une peine, chacune d’elle une année. C’est là que s’inscrit la beauté et la singularité des êtres. Je ne compte pas, mais je sais qu’elle a vécu, qu’elle a ri et qu’elle a pleuré. Je sais déjà que j’aime cette femme. 

Mais je ne comprends pas. J’enchaîne : « Vous vivez toute seule, ici ? » 

Comme si elle revenait à elle, elle me regarde enfin. « Oui, oui, je suis toute seule ici. Excusez-moi. J’ai souvent de la visite. Mais déjà, la plupart du temps, la première question, c’est « T’as à manger ? » et la deuxième, c’est « C’est quoi ce truc », en montrant du doigt cette magnifique abbaye du XIIe siècle…Enfin, quand tout se passe bien…Parce que le plus souvent, les gens sont agressifs, voleurs, hagards, malades…fous…Bref, l’humanité va mal, je vous le dis…Alors quelqu’un qui a du vocabulaire…»

 J’acquiesce… 

« Vous savez que le mot abbaye a disparu de la langue française en 2070 ? Quand le dictionnaire a été expurgé…Vous vous souvenez ? » 

Non, je ne peux pas me souvenir, puisque j’étais endormie, à ce moment-là…Il faut qu’elle m’explique. 

« Vous m’expliquerez aussi, alors…Endormie ? » 

C’est une longue histoire…Tout un roman. Mais je veux connaître sa version des faits. 

 « Oui, ça me fera du bien de parler à quelqu’un qui a du vocabulaire. Je vis ici depuis cette date. Il y a donc plus de 20 ans. J’ai trouvé refuge dans un lieu qui a disparu. Quand un mot disparait, n’est-ce pas, sa réalité disparaît aussi ? Je ne sais pas si c’est très compréhensible, ce que je vous dis. J’étais linguiste. J’étais sémiologue, plus exactement. J’ai disparu en même temps que ces mots. Le dictionnaire a été expurgé. Ce n’est pas arrivé d’un seul coup, bien sûr : la langue s’est appauvrie progressivement, lentement, au fur et à mesure que les gens s’en sont remis à l’iA, au fur et à mesure qu’on est moins allé à l’école, qu’on n’a plus appris à lire et à écrire…Les capacités de réflexion, l’intelligence a décru significativement à partir des années 20, déjà…Et cela, vous le savez. Petit à petit, c’est l’État de droit qui en a souffert : les hommes n’étaient plus capables d’écrire les faits, les sciences, l’histoire, les lois…Plus capables de lire, de comprendre. On s’en est remis à l’iA…Et l’iA est tombé dans le biais de confirmation permanent : moins de mots, moins de sciences, moins d’histoire : moins de contenu pour l’iA. L’iA ne s’est jamais alimentée que sur les contenus fournis par les humains…Alors l’iA est devenu aussi débile que nous. Je ne sais pas si vous comprenez le système ? » 

Je ne comprends que trop bien : c’est pour cela que je suis devenue cobaye de l’iA. Elle m’a endormie pour me ponctionner du savoir, comme on ponctionnait autrefois de la moelle épinière. 

« Il est surprenant qu’elle ne vous ai pas ponctionnée, vous aussi…Vous semblez être un puits de sciences ! » 

 Elle se met à rire : « Puisque je vous dis que je n’existe pas ! Aux yeux de l’iA, c’est bien simple, le mot sémiologue disparaît du dictionnaire, les sémiologues n’existent pas. Pareil pour le mot abbaye. Je suis une personne qui n’existe pas dans un lieu qui n’existe pas… C’est clair ? »