Au bout d’un moment, quelqu’un vient enfin s’asseoir à côté de moi. C’est une vieille femme. Elle me regarde avec méfiance. J’ose lui lancer un timide bonjour. Elle se méfie toujours. Elle a un visage qui illustre une misère, une tristesse, une fatigue. Elle est habillée d’une robe en toile de jute. Elle ouvre enfin une bouche édentée pour me demander comment je m’appelle. « Qui t’es, toi, pour être si jolie ? Et d’où tu viens ? Et qu’est-ce que tu peux bien vouloir venir faire là… ? » Sa voix est basse, elle souffle dans les graves ses questions, comme si elle ne voulait pas être entendue. Elle me regarde par en-dessous avec des petits yeux noirs et luisant comme des olives. Il y a de la malice, de l’intelligence mais aussi de la peur dans ce visage de vieille pomme. Il y a de la suspicion. « C’est pas naturel, tout ça, c’est pas normal. Comment on peut vouloir venir là ? »
Je lui demande pourquoi. Elle murmure maintenant. Elle s’est rapprochée de mon oreille. « Suivez-moi, sans en avoir l’air. »
Et elle se lève et se fond dans la foule. J’ai peur de la perdre de vue, mais son chignon blanc se distingue comme un panache parmi les crânes chauves et les couvre-chefs variés. Je ne sais pas qui elle est, ni si elle me veut du bien, mais je la suis, l’air de rien, de loin.
Elle entre dans un hall d’un grand bloc complétement décrépi. Elle veut peut-être m’attirer dans un guet-apens, mais de toute façon, je n’ai rien à me faire dépouiller. J’ai les poches vides. Je n’ai même pas un sandwich de cellulose. Mes copains rebelles jardiniers ne m’ont même pas laissé une fraise pour la route et quand bien même, je l’aurais déjà mangée.
Le hall est triste comme l’ensemble de ce paysage : les façades semblent avoir subi les assauts du temps comme les visages, depuis des dizaines d’années sans ravalement. Je suis curieuse et aux aguets en entrant. La cage d’escaliers suit immédiatement une rangée de boîtes à lettres dont la moitié des portes battent l’air. Tout est cassé, tordu, corné, sali. Poussiéreux.
La femme est entrée quelques minutes avant moi. « Psitt… »
Je lève les yeux, elle est déjà au troisième étage et se penche par-dessus la rambarde en me faisant signe. J’escalade les marches 4 à 4. C’est moins haut que la tour du Crayon ! J’ai les cuisses en béton.
On s’engouffre dans un appartement et elle referme la porte derrière moi.
« Personne ne vous a suivie ? »
Je ne crois pas. Mais les drones sont partout ?
Non, me répond-elle, à part si…Et là, elle se méfie à nouveau.
« Vous êtes recherchée ? Vous venez vous cacher, ici ? »
Je ne comprends pas : impossible de me cacher, j’ai été scannée dès mon entrée. Mais elle me coupe agacée. Rentrer n’est pas un problème. C’est sortir, qui est difficile. Ici, me dit-elle rapidement, à voix basse, on travaille pour l’iA, on a des micro tâches à faire, tout le temps, la nuit, le jour, on ne doit s’arrêter que pour manger et dormir, on n’a pas le choix. Ici, on vieillit plus vite que la normal. Elle m’assure qu’elle a 44 ans. J’ai l’impression qu’elle en a 90. Se méfier des apparences devrait être naturel pour quelqu’un qui à mon âge et mon corps, pourtant !
Je suis encore une fois complétement stupéfaite de ce que j’apprends. Pourquoi ne peuvent-ils pas sortir ? Qui les retient ? J’ai vu les gardes en armes, j’ai vu les barrières. Pourquoi y-a-t-il des gens dedans et des gens dehors ?
Elle me dit qu’ils sont les inféconds. Et cela revient, encore et encore. Ils connaissent un vieillissement prématuré, ils sont exploités, nourris par des camions de cellulose protéinées venant d’on-ne-sait-où, mais probablement du même endroit où les corps des défunts disparaître, parce qu’évidemment, tout le monde a conscience de manger ses morts, à travers l’infâme bouillie de carton qu’on ingurgite.
Je lui demande de me faire voir les micro tâches. Je cherche toujours à comprendre. Elle me tend un écran qui n’est ni un téléphone, ni une tablette. Elle me dit que c’est une Surface. Je l’effleure et un carré apparaît. « Cliquez ! », me dit-elle. J’appuie sur le carré. Un cercle apparaît. « Cliquez, cliquez… »
Je clique, je clique, je clique. Un triangle, une boule, un losange.
« A quoi ça sert ? » Elle me montre alors l’arrière de sa tête. Elle a une sorte de capteur posé sous son chignon. Elle m’avoue qu’elle ne sait pas à quoi ça sert. Que ça analyse probablement quelque chose et que l’iA sait. Elle, elle ne sait même pas lire, alors les ronds, les carrés, ça lui convient.
Mais sinon, quelle est sa vie ? Elle me montre son appartement : elle m’explique que ses parents ont échoué là en quittant la campagne, en quittant un lieu qui devait pourtant être un paradis…On les a obligés à partir, en leur mettant dans la tête des idées de bonheur infini, de confort, de luxe. On leur a dit que ce serait mieux que Dubaï, mieux que les hôtels de luxe. Mais ils se sont retrouvés parqués dans des vieilles cités, dans des vieux immeubles de banlieue, dans des quartiers pauvres…Des sales quartiers. Et elle me le prouve en m’ouvrant la porte de la salle de bains : une baignoire sabot, plafond noir de moisissures, des peintures qui tombent en lambeaux. La cuisine est dans le même état. Et pourtant, me jure-t-elle, je lave, j’entretiens…Mais quand ça ne tient plus, c’est peine perdue. Pas grave, la cuisine, puisqu'il n'y a rien à cuisiner !
Elle continue une litanie de plaintes et je compatis. Elle me dit aussi que ce n’est pas parce qu’elle ne sait pas lire qu’elle est idiote : elle comprend tout. Elle comprend que quelques-uns ont pris le pouvoir pour mieux se servir des maigres richesses de notre monde. Il n’y a qu’une demi-heure d’eau par jour…Et tout manque tellement…Les fruits et les légumes sont devenus des mythes…Plus personne ne connaît le goût du pain.
Le pire, c’est la peur : la peur de ne pas faire assez de micro tâches pour avoir de la cellulose, la peur de se faire couper l’eau, la peur de ne pas faire ce qu’il faut et de disparaître, du jour au lendemain, comme beaucoup de voisins, sans comprendre, sans savoir ce qu’ils sont devenus.
En me parlant, elle prend des risques, mais je vois aussi sa malice, son intelligence. Elle a quelque chose d’autre à m’apprendre, c’est sûr.





