Je crois que j’en sais maintenant assez pour partir. Pour reprendre ma liberté.
Qu’est-ce que la liberté, dans ce monde ? Je ne suis pas sûre que ce mot ait encore un sens. Les gens ont des puces dans le cerveau, ils sont sur écoute, sous surveillance, tout le temps. C’est la condition pour vivre en société. La seule solution semble donc de retrouver l’ermitage, le retrait du monde, la solitude où j’ai été déposée au début de mon aventure. Au début de ma nouvelle vie.
La civilisation a changé, mais je n’ai pas changé. J’ai toujours été une indépendantiste. Une solitaire. J’avais choisi ma vie : j’avais décidé de laisser beaucoup de choses derrière moi, de ne pas me conformer à ce que le monde voulait de moi. J’avais refusé le diktat de la famille, j’ai lutté contre les stéréotypes, contre le marketing, contre le vent.
J’ai eu des amours, j’ai eu des métiers, j’ai eu des passions et des amis, j’ai connu des revers, des déceptions, j’ai fait des écarts et des erreurs, mais j’ai toujours été fidèle à moi-même. J’ai toujours aimé complétement, sans concession, toujours appris avec curiosité et appétit, j’ai toujours goûté à la vie avec innocence et gourmandise.
Alors en ce moment crucial, il ne m’a pas fallu longtemps pour me décider. Razzia sur le buffet du petit déjeuner : quelques vivres sont toujours bons à prendre. Et c’est parti pour l’aventure, à nouveau. C’est comme si je revivais, surtout après l’horreur de ce meurtre auquel je viens d’assister.
Au passage, je m’empare de la Surface de feue la cheffe de cabinet. On ne sait jamais, cela peut servir. Je sais que je vais retrouver la campagne profonde et que je serai coupée du monde.
Pour être à couvert, je décide de descendre tout droit dans la forêt. A flanc de falaise. C’est un passage qu’il faut se frayer, à travers la végétation dense du mois de juin. Les ronces me griffent les bras et les branches lacèrent mon visage. Autrefois, je me souviens, le chemin était entretenu par les chasseurs, par les randonneurs. La nature reprend vite ses droits. C’est une idée qui me met en joie.
Les gifles que me donnent la nature me réveillent. Elles me ramènent à la vérité, la seule : la liberté est parfois douloureuse, mais c’est la seule chose qui vaille la peine qu’on perde tout, qu’on ait faim, qu’on soit seule.
Le système mis en place par l’iA et par ceux qui la contrôlent, c’est le contraire de la liberté. Un asservissement total, par l’ignorance, par l’avilissement, par le rationnement savant de tout ce qui est essentiel à la vie même : la nourriture, l’air pur, l’eau potable, le confort d’un foyer et le bonheur d’un avenir serein, d’un avenir possible.
On a sacrifié ces biens contre la sacro-sainte sécurité. L’iA a dit « Ne vous souciez de rien, on s’occupe de votre sécurité. En échange, nourrissez-moi. Et si vous ne pouvez pas me nourrir, vous serez éliminés pour nourrir vos semblables, ceux qui peuvent me nourrir… »
Une sorte de cercle vicieux. Mais c’est le cercle vicieux de toutes les dictatures, depuis que le monde est monde.
Il se trouve que dans cette classique chaîne alimentaire, je suis tout en haut de la pyramide : je sais lire, écrire, j’ai des connaissances, des savoirs qui intéressent l’iA, qui peuvent la nourrir.
Alors je suis privilégiée. Mais cela ne durera pas. Je me sens en danger, puisque l’iA m’a déjà ponctionnée. La seule solution pour moi, c’est de me couper de ce monde. De fuir et de vivre seule.
A force de cogiter, j’arrive au bas de la montagne. J’arrive dans un lieu que j’ai connu autrefois, au bord d’un lac superbe et immense, bleu turquoise, étincelant. Un miroir du monde. Une goutte d’espoir sur une planète à la dérive.
D’abord, il me semble qu’il n’y a rien. Il n’y a personne. Et puis je me décide à explorer : les bâtiments de l’abbaye sont en ruine, la vieille grange batelière, pourtant classée monument historique, du XIIe siècle, n’a plus de toit et est envahie par la végétation. Ses fondations sont un fatras de roseaux, de blache, de pousses de saules, d’osiers et de peupliers. La nature est seule maîtresse à bord. Du toit crevé, déjà les branches d’un acacia caressent le ciel.
Du port, ne subsiste rien, ni les pontons de planches, ni les barrières, ni les poteaux. Ils ont pourtant fait, autrefois, la joie des instagrameurs.
Mes yeux se tournent vers le lac. J’étais déjà attirée par lui, comme aimantée, en descendant à travers les bois. Les éclats bleus qu’il me jetait entre les branches étaient comme des appels, comme des messages cryptés. Des formes se détachant sur ma rétine. Comme si la solution était là, comme si elle m’attirait.
Cependant, ma déception est totale en découvrant que le phare de l’abbaye est en ruines. La fine tourelle en dentelle de pierre ne domine plus le lac de sa blancheur délicate.
Je me souviens qu’une fois déjà, dans son histoire, le lieu dut renaître de la destruction : après la Révolution française, l’église avait été transformée en usine de faïences. Et aujourd’hui ? J’explore. J’ai le temps.
En remontant vers le corps des bâtiments, cependant, la Surface que j’ai volée avant de partir de la ferme se met à vibrer dans ma poche. J’avais oublié ce fil à la patte. J’ai regardé l’écran : je n’aurais pas dû. Une info passait en boucle : c’était le Président et sa cheffe de cabinet qui visitaient un quartier qui ressemblait beaucoup à celui des privilégiés chez qui j’avais séjourné. De jolies villas, des arbres, des fleurs, du printemps bien filmé, bien irréel, trop vert, trop rouge tulipe, trop jaune narcisse. Encore une image inventée. D’ailleurs, avec la cheffe de cabinet qui avait été tuée sous mes yeux, je savais bien que c’était du chiqué.
La cheffe semblait imperturbable, toujours aussi austère et maigrelette. Elle avait des gestes convenus, des regards outrés quand on osait applaudir le Président. Elle représentait l’ordre et la rigueur, mais son personnage sonnait faux, désormais, à mes yeux. Elle était morte, bien sûr, mais elle était aussi celle qui était capable de mentir, de trahir, de prêcher le faux pour avoir le vrai. Elle avait essayé de m’embrouiller, de me séduire. Je ne comprends pas vraiment pourquoi. Je ne sais pas ce qu’elle voulait exactement de moi. Mais je comprends aussi qu’elle n’était qu’une image. Remplaçable à l’infini.
Il est temps de déconnecter. Je balance la Surface à la flotte. Au fond du lac, après quelques glou glou, je crois bien que la machine continue de pérorer toute seule. La technologie doit être waterproof.
Je continue mon exploration. J’entre dans le cloître. En son centre l’herbe n’envahit pas tout. Et je sens comme une présence derrière les piliers. Quelqu’un m’observe, peut-être. En tout cas, c’est sûr, le lieu est habité : il est entretenu.
Qui vais-je trouver ?
Je réalise soudain que contrairement aux autres édifices religieux que j’ai croisés durant mon périple, celui-là n’est pas gardé par l’iA : la tour en ruine, la grange batelière effondrée…C’est étonnant. Même l’église du tout petit village où j’ai atterri après mon hibernation forcée était entretenue et surveillée. J’avais même été accueillie par une sorte de guide touristique qui m’avait fait l’historique des lieux. Mais là, non. Pourtant, c’est un bâtiment historique de premier plan.
Je fais rapidement le tour de la galerie avec l’impression troublante d’être observée. Je ne sais pas si l’on peut appeler ça une intuition…ou un sentiment…ou simplement une perception. Mais je sais que je ne suis pas seule.
Il faut que j’en ai le cœur net. Alors je m’encourage…
« Il y a quelqu’un ? » Ma voix se répercute sur les murs de pierres et l’écho bizarre me fait presque sursauter.
Personne ne répond. Alors je sors de là et je me dirige vers les jardins, au sud du bâtiment. J’ai un vague souvenir d’un jardin à la française, de quatre allées en croix autour d’un massif floral rond, le tout encadré de murets, et d’une statue de la Vierge dominant le lac.
La Vierge est aujourd’hui couverte de ronces, en hommage peut-être au calvaire de son fils. Et les massifs sont désormais des carrés de potager. Les salades y poussent bien et les lignes d’oignons pointent leurs feuilles vers le ciel.
Peut-être est-ce là aussi une communauté de jardiniers, comme dans la Tour du Crayon, à Lyon. En tout cas, je suis sûre maintenant que quelqu’un rode. Je suis sûre d’entendre rouler les cailloux de l’allée derrière moi. Tout doucement, comme lorsqu’on veut éviter de faire du bruit…
Je réitère mon appel… « Y’a quelqu’un ? Ouh, ouh ! Y’a quelqu’un dans cette abbaye ? »
« Abbaye ? »
La voix est surprise et elle répète encore une fois « Abbaye ? »
Je me retourne, je cherche des yeux. Je ne vois toujours personne. « Qui est là ? Qui parle ? »
« Vous avez dit « abbaye » ? Vraiment ? »
C’est une voix de femme. Une voix douce et profonde dont le velours est légèrement voilé. Je ne sais toujours pas d’où elle vient.
« Oui, oui, l’abbaye…C’est ce que j’ai dit ! Où vous cachez-vous ? Je viens en paix. »
Et je retrouve ce vieux réflexe : je lève les bras au ciel, en signe d’apaisement.
Alors, doucement, une femme qui lève aussi les bras en l’air sort de derrière la Sainte Vierge.






