dimanche 8 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 10

 

Après avoir fait le tour des portes latérales, de la crypte à la sacristie, je ne trouve pas d’issue. Kamy émerge enfin. Elle éclate d’un grand rire sardonique en me voyant tourner en rond. « Non, non, non, tu restes ! De toute façon, où veux-tu aller ? Je te rappelle que les boulangeries sont fermées : aucune chance de trouver des croissants pour le p’tit déj’ ! T’inquiète pas, ma belle, je te veux pas de mal. Tu peux te détendre. » 

 Facile à dire. Elle a tenté de m’empoisonner, elle récite des drôle d’incantations dans lesquelles il est question de démembrement et d’anthropophagie…L’habitante des lieux est incontestablement dangereuse. Je décide de montrer un peu les crocs. J’ai récupéré mon pistolet et je le brandis en lui demandant solennellement de me jurer sur le dieu auquel elle croit de ne pas me faire de mal. Je crois que j’ai touché juste. Elle s’avance derrière l’autel et se met à genoux devant le tabernacle qui trône à côté d’une petite bougie LED rouge qui tremblote. En joignant les mains, en un moment de recueillement intense, elle prononce ces paroles « Dieu, devant ta divinité, je donne avec dévouement mon cœur et mon âme. Qu’on me damne et que le diable me défasse si je mens. Je ne ferai pas de mal à cet humaine courageuse qui me le demande. Qu’en retour, elle se donne à moi. » 

Je ne crois pas vraiment en dieu ou en diable. Depuis l’iA, j’ai décidé de ne croire que ce que je vois. Mais je vous jure que lorsque sa prière prit fin, il régnait dans l’église une atmosphère particulière. Un silence nouveau, comme l’ombre d’une présence qui poussait à croire. 

Elle se releva et s’avança vers moi. Elle me serra dans ses bras, longuement, tendrement, puis me pris par la main et m’entraîna dans la crypte. Je l’avais découvert un peu plus tôt, elle s’était aménagé là une sorte de salle de bains. J’étais sous son charme. Pas au sens où on l’entend en général, dans les relations de courtoisie. Non. J’étais littéralement sous l’emprise d’un charme puissant qu’elle exerçait peut-être avec l’aide du dieu qu’elle avait prié. Très délicatement, elle a retiré mes vêtements et elle a fait couler de l’eau chaude dans une immense baignoire. Je ne sais pas si l’évêque qui vivait là avait fait installer cela…ou si c’était elle qui…D’un doigt sur ma bouche, elle me demande de me taire. De laisser le mystère et le silence m’envahir. Elle me dit « accepte ce qui est ». Elle me prend la main et m’invite à glisser dans le bain. Elle se déshabille à son tour et me rejoins. Elle s’assoit à mon côté et avant que je comprenne quoi que ce soit, elle m’attrape par les épaules et plonge ma tête sous l’eau. J’ai failli m’étouffer. Mais elle m’a vite ressortie. « Baptisée », m’a-t-elle murmuré. 

Et je me suis complétement abandonnée à ses mains, à son corps, à nos caresses. 

 Le printemps avance. Je reste encore un peu. Kyma est tendre et de bon conseil, malgré ses étrangetés, ses rituels de défense contre le grand tout. Elle a encore des choses à m’apprendre, malgré mes a priori. Elle me dit souvent qu’il faut que je me fie à mon instinct de survie, aux bons jours qui reviennent toujours, aux signes…Elle m’apprend ses incantations, elle me dit que ça lui porte bonheur. On plante dans le jardin de la cure, on commence vite à récolter. La vie est douce. Kamy semble avoir toujours 20 ans. Quand je lui dis, elle rit aux éclats. Elle me dit « Toi aussi » et nous rions ensemble. Mais moi, je sais bien que malgré l’emprise de la médecine de l’intelligence artificielle, j’ai 90 ans. Le temps humain est court. Et je n’ai pas abandonné l’idée de partir…Chaque jour qui passe, je ressasse. Kyma le sait : je partirais. Mais elle fait durer le temps de cette douce parenthèse. 

Et puis un matin d’été, brillant et chaud, elle me réveille d’un baiser. Elle me regarde intensément. Elle a préparé mes affaires, elle a optimisé mon barda. Elle me dit « tu es prête, maintenant ». Et elle me conduit dehors. Elle m’accompagne pendant plusieurs kilomètres. Elle connaît les chemins, elle connaît la nature. Plus je la découvre, plus je crois que c’est une déesse. Nous arrivons dans un lieu sublime, une cascade. Elle m’invite à faire des incantations, ensemble. Nous prions, à sa manière, si singulière. Et elle me parle, longuement. Ses yeux ont tourné. Je ne sais pas si elle est consciente. Je ne comprends pas tout… 

 « Tu iras en Enfer, tu iras par la longue route et tu croiseras des épreuves. On voudra te prendre, on en voudra à ton existence. Tu sauveras ta vie grâce à ta ruse et à ton charme. Ne sois pas vaniteuse. Tu te retrouveras démunie, dévastée, désespérée. Tu devras résister à la tentation et accepter de perdre. Au pire, choisit toujours le moindre mal. Et profite de ce que t’offre la vie. » 

C’est là que nos chemins se sont séparés. Elle est repartie dans sa cathédrale, reine en son palais.

samedi 7 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 9

 


De temps à autre, elle sort sur le parvis de la cathédrale et hurle des sortilèges. Des abracadabras étranges et effrayants. Puis elle revient à la cuisine, les yeux exorbités, en psalmodiant des formules obscures. « Drôles de drones, donnez des dindes et dézinguez les dingues. Drones désorientés, derniers des débiles, plus dangereux que Dieu, dormez donc… » Je ne sais pas où elle va chercher tous ces D… 

Elle a fini par s’apaiser et on a mangé les cardons. On a ajouté un peu de thym et de laurier, pour donner du goût, mais ce n’est pas terrible. Le bocal est périmé depuis 2077 quand même…Pourtant, ma nouvelle copine a adoré. 

Elle s’appelle Kamy. Et les cardons ne sont pas l’idéal pour ses intestins fragiles. Depuis qu’elle est seule, elle a eu le temps de passer la ville au peigne fin pour trouver des stocks de cellulose et tout ce qui pouvait être consommable. L’iA ne l’avait pas « conservée », elle n’avait pas passé 20 ans en téléchargement de données. Quand je lui raconte ça, elle n’en revient pas. Je crois même qu’elle est un peu jalouse. Mais il faut dire qu’elle n’avait pas forcément grand-chose à apporter à l’intelligence mondiale, cette fan de Jark Fax Taylor. J’essaie d’en savoir un peu plus sur elle et je tourne vite en rond. C’est une éternelle ado. Quand tout s’est arrêté, elle avait 20 ans, elle était intoxiquée au numérique, elle ne savait même pas écrire. Elle savait chanter en yaourt des chansons américaines à la mode et envoyer des vocaux sur les réseaux. C’est mince. Avec si peu de bagage intellectuel, je suis impressionnée qu’elle soit encore en vie. Elle me fait vite comprendre qu’elle n’est pas une penseuse, mais qu’elle a juste assez grande en elle, l’envie de vivre. Même s’il faut tuer des rats pour bouffer. Juste l’envie de vivre et de profiter de la magie de la vie. Les hommes ne lui manquent pas. La compagnie, en revanche, oui. Alors elle me parle, encore et encore…elle refait l’histoire. 

 « On aurait déjà dû se méfier quand on a été obligé de se faire mettre des enzymes dans l’estomac pour digérer la cellulose. C’était clair, non, déjà ? Celui qui contrôle ta bouffe, c’est celui qui a le pouvoir : on est devenu comme des toutous attendant les croquettes, après ça. Et puis ça a continué avec tous les implants de confort qu’on nous a conseillé : c’était pas cher, et c’est bien ça qui aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. La puce dans l’oreille, en fait ! Ah ! Ah ! Ah ! Te faire implanter une calculette, un téléphone ou un AmIiA dans le cerveau, pour le prix d’une baguette de cellulose, franchement, on était naïfs…Naïfs, naïfs, naïfs…Mais je suis pas bien placée pour en parler. Pour une naïve, je me pose là : j’ai toujours ces saloperies dans le crâne, d’ailleurs, meuf ! J’ai de la chance que ça ne se soit pas infecté, ou ché pas quoi…ça pourrait être bien pire. T’en a toi, de ces saloperies ? »

 Non. J’ai été « conservée » avant que tout ça se banalise. Et heureusement. Mais oui, l’iA a bel et bien pris son envol. En toute autonomie. Et je comprends mieux pourquoi Kamy est complétement cinglée. 

Cela fait donc 13 ans qu’elle est seule dans la ville : je reste songeuse. Elle me précise que je ne suis pas la première à passer. Mais…Elle garde la phrase en suspens et ferme les yeux en recommençant à marmonner : « Dites donc les drones, ça déconne dur. Drôle de coup de dé, une daronne, une dondon, une donzelle ? Donnez-moi des humanoïdes mâles, nom de dieu…Douze, que je les démembre, que je les désosse, que je les découpe, les détaille, les dévore. Mais les demoiselles ont la chair trop délicate, dégoutante, dégueulasse. Dégagez, dégagez… » 

Elle me fait peur. Elle a les yeux grands ouverts et vides comme la mer Méditerranée. J’imagine qu’un des implants qu’elle a dans le cortex frontal a foiré sur la lettre D : un déclencheur d’allitérations déboussolé. Et puis ses yeux tournent et elle me fixe à nouveau. 

« Tu veux rester ? On pourrait s’entendre, entre nana. On pourrait faire une petite communauté néo-féministe, qu’est-ce que t’en penses ? » 

Au matin de la première nuit sépulcrale dans la cathédrale, je ne pense qu’à m’enfuir. Kamy n’est pas encore réveillée. Mais en essayant d’ouvrir la lourde porte, la poignée me résiste.

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 8

 


Ce qui se passe ensuite est flou. Je suis assise, alors je ne tombe pas. Je me réveille juste, plus tard, le corps cassé, plié en deux sur la chaise d’église en bois. Ma gueule est de bois, aussi. Un étau m’enserre le crâne. Devant moi, la sorcière. 

« Désolée, j’avais besoin de vérifier deux ou trois choses. » 

 A ses pieds, toutes mes petites affaires éparpillées. 

« Promis, j’ai rien pris. Sauf le flingue, quand même…Je ne sais pas ce que tu voulais faire avec ça…Pas très douée, hein ! Je t’ai eue comme une bleue ! Bon. C’est pas tout, ça. Tu m’avais promis un casse-croûte…Qu’est-ce que tu proposes ? Tu sais ce que c’est, toi, des…cardons ? Non, parce que j’ai vu que tu l’as pris, ce bocal mystérieux qui restait dans le magasin des producteurs résistants…Je l’avais laissé, ça ne m’inspirait pas confiance… » 

Je reprends vaguement mes esprits. 

J’ai à faire à une dingue qui m’a droguée. Elle a vidée toutes mes affaires, m’a pris mon flingue…Et maintenant, elle me demande juste une recette pour cuisiner des cardons. Comme si de rien n’était ! 

 Je ne sais pas quoi répondre. Je la regarde, ébaubie, et je lui demande des comptes : « Qu’est-ce que vous m’avez fait boire ? » 

 « Oh ! la ! la ! Tu vas pas me faire une maladie pour un peu de laurier-rose dans la tisane. J’avais besoin d’être sûre ! Faut comprendre, aussi. Ça fait je sais pas combien de temps que j’ai vu personne. Pas un chat. Alors forcément, j’ai la trouille. Qui me dit que tu veux pas me dézinguer, aussi ? Que t’es pas envoyée par ché pas qui, pour ché pas quoi ! Mais faut pas te plaindre. Déjà quand j’ai vu que t’étais bien une nana, j’ai pas forcé sur le laurier-rose…J’aurais pu y aller plus fort et on serait pas là pour en parler, croyez-moi ! Enfin, toi… » 

Bon. Il faut que j’y aille avec des pincettes, elle est dingue…Je tente une petite blague : « Alors comme ça, vous êtes forte en laurier-rose, mais vous ne savez pas ce que c’est que du cardon ? » 

 Ben non… 

Alors je lui explique que dans la région, avant qu’on passe tous au papier mâché pour alimentation principale, on mangeait ça sous forme de gratin, pour les fêtes. Avec de la moelle, avec du bouillon et du fromage et que c’était délicieux. « Vous voulez qu’on tente le coup, avec ce vieux bocal ? » 

On n’a pas de bouillon, pas de fromage et encore moins de la moelle. Ce ne sera pas Noël…Mais on peut toujours essayer de faire quelque chose… 

Dans la sacristie, elle a installé une sorte de petite cuisine de campagne. 

« Depuis quand vous êtes ici ? » Cette question, c’est comme si j’avais mis YouTube en mode aléatoire : le défilé de sa vie ! 

« Oh, ben c’est simple, quand c’est arrivé, cette histoire de grand exode, quand tout le monde s’est mis dans la tête qu’il fallait aller à Lyon…moi, je cuvais une cuite, quelque chose de dingue. J’avais passé une soirée à picoler toute seule chez moi, parce que mon mec m’avait plaquée, ce salopard. Et c’est la faute de l’exode, justement…Il faut dire que ça couvait déjà depuis longtemps. On recevait des story, de réels à longueur de temps pour nous expliquer comment c’était bien, la grande ville, comment ça allait changer le monde, comment on pourrait se la couler douce. Moi, j’y croyais pas. Il faut dire que deux trois mois plus tôt, je m’étais fait piéger par un faux Jark Fax Taylor. Vous vous souvenez, Jark Fax Taylor ? Le chanteur de néo-folk-romantique, l’américain, celui avec la guitare et la mèche sur le côté, là ? Mais si, vous connaissez…Celui qui chantait « You make me feel an animal »…Non ? ça vous dit rien ? Mais où c’est que vous avez passé les 20 dernières années, vous ? C’est quand même une star mondiale, le gars, des milliards de vue en 3D, son hologramme partout dans le monde…et au-delà…C’était ce qui était marqué sur ses réseaux. Bref. Quand il s’est mis à me parler en MP sur Instagram, moi, j’y ai cru. Oui, je sais, j’étais pourtant pas la première conne…Bon, on se moque pas. J’étais jeune ! Eh ben voilà, je m’étais fait piéger et le faux Jark Fax Taylor, en me racontant qu’il voulait venir en Air b n b chez moi, parce qu’il n’avait jamais visité l’Europe, ben je l’ai cru. Et je l’ai cru aussi quand il m’a demandé des sous pour payer son billet d’aéronef supersonique. Stop ! On rigole pas. Oui, c’était le chanteur le plus connu au monde, mais il avait des problèmes avec le Fisc américain et tous ses sous étaient bloqués, ok !? Triste histoire. Ça m’a coûté bonbon, mais après cette histoire débile, j’étais vaccinée. Alors à mon mec, je lui disais, non, non, non. On se casse pas. On connait personne à Lyon, on va se retrouver comme des cons, ça pue l’arnaque, ton truc. Et donc, ben…il m’a plaquée pour partir quand même…Et j’ai pris une cuite. Et quand je me suis réveillée au bout d’une grosse nuit, j’avais un mal de crâne…Ben tiens, comme toi, là…Mais goût vodka cellulose, si tu vois ce que je veux dire. Et tout le monde s’était barré. J’avais la ville pour moi… » 

On a trouvé du sel, du poivre et on a fait chauffer les cardons dans une casserole, sur un réchaud à gaz…Elle m’a expliqué qu’elle avait toute la réserve de bouteille à gaz du supermarché de l’entrée de ville. Bon plan. 

Elle se débrouillait bien, mine de rien. Mais elle n’était pas tout à fait prête pour la solitude et ça lui montait au cerveau. Elle se prenait pour une sorcière. 


vendredi 6 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 7


 J’avance avec prudence. Je suis bien en vue, au milieu du parvis et comme je ne sais pas quoi faire pour m’annoncer, je chante. 

Je hurle la première chanson qui me passe par la tête. Je ne sais pas pourquoi, c’est une vieille chanson… 

 « Il met de la magie, mine de rien, dans tout ce qu'il fait 
Il a le sourire facile, même pour les imbéciles 
Il s'amuse bien, il n'tombe jamais dans les pièges 
Il s'laisse pas étourdir par les néons des manèges 
Il vit sa vie sans s'occuper des grimaces 
Que font autour de lui les poissons dans la nasse 
Il est libre Max, il est libre Max 
Y'en a même qui disent qu'ils l'ont vu voler » 

C’est bizarre, les réminiscences de la mémoire. C’est étrange. Tout ce couplet m’est revenu d’un coup, alors que je n’avais pas entendu cette chanson depuis…un siècle ! 

Je ne sais pas si c’était une bonne idée, de hurler, ceci dit. 

Une femme est sortie sur les marches de la cathédrale. Elle se dresse devant moi, un fusil à la main, majestueuse. Une brune aux cheveux courts, en bataille, un regard perçant et hautain. Les pommettes hautes, comme un dessin d’Enki Bilal. Une sportive, ciselée comme une coureuse de fond. Maigre, musclée. Elle est habillée d’une combinaison militaire qui souligne justement ces atouts. Elle ne dit rien. Elle observe. Elle me surplombe, elle est évidemment en position de force. Je ne sais pas quoi faire. Comme d’habitude, dans ce cas-là, j’ai ce réflexe de survie : je lève les mains. Je viens en paix. 

Je tente de faire un pas. Elle crie « Stop ! » Sa voix est rauque, sans appel. J’ai la trouille. Je tente la conciliation : « J’ai un peu de nourriture. Je peux partager. » 

 Elle baisse son fusil. Mais elle se méfie toujours « Garde les mains en l’air, approche. Doucement ! » 

Je m’exécute. Bizarrement, je me déplace en crabe, je ne sais pas pourquoi, je marche de travers. Lentement. 

Elle éclate de rire et ça me surprend tellement que je recule à nouveau. Toujours en crabe. 

Quand j’y pense, oui, la scène est comique. 

Finalement, elle descend des escaliers et s’approche de moi. Pas en crabe. Je retiens ma respiration, je suis figée comme une statue. Elle me tourne autour. J’ai toujours les mains en l’air. Je me suis musclée, de ce côté-là, à force. Je n’ai même pas de crampe. 

Elle passe derrière moi. Instinct de survie, je me retourne d’un geste brusque. Elle recule d’un pas et s’exclame « Oh ! Oh ! Oh ! Doucement, doucement… » On dirait un dresseur avec un cheval récalcitrant. On est tendues comme des arcs bandés. Toutes les deux. Je sens qu’elle n’a pas vu d’être humain depuis encore plus longtemps que moi. Alors qui est le cheval et qui est le dresseur, je ne sais plus vraiment…Il faut que je l’amadoue. Et quoi de mieux que les mots. 

« Bonjour, madame. Je suis heureuse de vous trouver, de vous rencontrer. Je ne fais que passer. Est-ce que je peux vous demander l’hospitalité, en échange d’un repas, pour la nuit ? » 

Elle ne répond pas immédiatement, elle fait durer le suspense, un peu comme une mauvaise actrice qui voudrait faire un effet, qui voudrait instaurer une tension. Mais rendons-nous à l’évidence : je suis là, avec mon gros sac à dos, les mains en l’air…et elle est là, un fusil à la main, à me tourner autour…La situation est sous contrôle et il ne peut rien arriver. 

Elle finit par parler : « Quelle idée, de chanter, comme ça, à tue-tête…Quel manque de savoir-vivre…J’aurais bien pu vous transformer en chair à pâté, moi ! C’est que j’ai le coup de fusil facile, vous savez ! » 

A bien y regarder, elle a l’air d’une sorcière. Mais je ne la crois pas tellement sensible de la gâchette. 

D’un coup de crosse dans le dos, elle me pousse vers la cathédrale. En entrant sous les hautes voûtes peintes d’un ciel étoilé, je ne sais pas si j’entre en prison ou si je trouve un havre de paix. 

Nous remontons jusqu’à l’autel. Elle me dit de prendre une chaise. Elle disparaît dans la sacristie, puis revient avec une théière et des tasses. Elle me tend un breuvage. 

 « Merci…Qu’est-ce que c’est ? » 

« Buvez ! » 

Je me méfie. C’est légitime. Elle parlait quand même de me transformer en chair à pâté il y a cinq minutes. 

 Devant mon hésitation, elle prend sa tasse et elle commence à boire. « C’est de la tisane. De la menthe, qui pousse dans le jardin de la cure. La menthe, c’est de la mauvaise herbe, du chiendent, ça repousse toujours… » 

Je suis rassurée et je trempe les lèvres…

jeudi 5 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 6


 Comme je le redoutais, le premier pont sur le Rhône est effondré. Comme si on avait voulu stopper tout, comme dans une débâcle à la fin d’une guerre. Heureusement, le fleuve, dans son ancien lit, est presque à sec. Je passe sans même mouiller le bas de mon pantalon. Une passe, une pierre, un chemin que je trace en sautant entre des flaques. Où sont-elles, les eaux de mars ? Pour un mois de mai, au cœur du printemps, c’est inquiétant, mais nous nous sommes habitués, depuis tellement longtemps. La raréfaction de l’eau a continué malgré la chute drastique de la population, malgré…je le suppose, depuis que j’ai vu les squelettes dans les voitures abandonnées…malgré les millions de morts. Mais nous le savons depuis le début : l’iA a encore plus soif que nous… 

C’est justement au moment où je fustige la grande machine, le Grand Manitou, qu’il fait sa réapparition sous forme d’un drone harceleur. « Rebrousse chemin ! Si tu repars en arrière maintenant, tu retrouveras le village et Nicolas avant la nuit ! Ton destin n’est pas ici ! Tu seras heureuse, tu auras une vie paisible. C’est là-bas que tu es utile, pour toi, pour nous, pour l’humanité toute entière. Ce n’est pas ailleurs…Écoute moi ! » Je me bouche les oreilles. Cette Sirène ne m’apporte rien. Elle ne répond pas à mes questions. Je m’obstine, j’avance. Je presse le pas. 

Mais c’est un diable sur mon épaule. Et le ton se fait menaçant. L’appareil fait mine de se jeter sur moi. Il s’accroche même à mon sac à dos. Cette fois, je sors mon pistolet. Je monte le ton. Je demande au drone de disparaître immédiatement. Et le drone m’obéit. Je n’y crois qu’à moitié…Je dois quand même avoir une certaine valeur. Je ne comprends pas vraiment pourquoi je ne me retrouve pas moi aussi, sous forme de macchabée comme les pauvres gens dans les voitures. 

 Le cœur battant, après cette mésaventure, je continue mon chemin. Le deuxième pont, sur le canal de dérivation du Rhône, est détruit aussi. Il y a un peu plus d’eau, mais le courant est faible et je peux traverser en ne me mouillant que jusqu’aux genoux. C’est rafraîchissant. Je veux rejoindre Belley. C’est un bourg dont je me souviens. Les magasins, les bâtiments importants, j’ai cela en mémoire et je pourrai trouver du ravitaillement. Je saurais me repérer et trouver un endroit pour la nuit. Les étapes suivantes seront beaucoup plus aventureuses. Je sortirai de ma zone de confort. 

Première étape dans l’ancienne zone industrielle, avant même de rentrer dans le cœur de la cité. Il faut que je me ravitaille. En 2076, les magasins d’alimentation étaient déjà réduits à un vaste choix d’arômes artificiels pour agrémenter la cellulose protéinée. Nous mangions déjà du carton depuis de nombreuses années. Mais je me souviens qu’il y avait là un ou deux commerces de « résistance paysanne ». Pour le commun des mortels, les prix y étaient inaccessibles, mais qui sait ? Il n’y a peut-être pas eu de pillage. Je tente ma chance…Mais tout est ravagé. Au milieu des rayons vides, de la poussière, de la saleté, un rat s’enfuit au moment où je force la porte vitrée. Sur une étagère, seul au milieu de rien, je trouve un bocal de cardons. Je ne sais pas ce que je pourrai en faire sur la route. Mais cela me semble le plus précieux des trésors. Je l’enfonce dans mon sac à dos que j’arrive à peine à refermer. 

Deuxième étape : un magasin de sport…Il faut que je trouve des vêtements efficaces pour le jour et la nuit, pour marcher et pour être confortable. J’en profiterai pour trouver un plus grand sac. Et puis des chaussures…J’ai déjà trop tiré sur la corde de celles que j’ai trouvées dans une maison du village. 

Pour terminer ma journée shopping, je rentre dans un supermarché pour tenter de trouver quand même un peu de cellulose. Ça dépannera toujours…Tout comme des petites choses comme des briquets, une lampe de poche, des piles et un petit réchaud à gaz…En espérant que ce matériel soit encore en état de marche. 

Je pèse une tonne. J’avancerai moins vite, mais je me sens rassurée. 

En arrivant en ville, pourtant, mon moral et ma mémoire prennent un sale coup de vieux : les rues sont rendues à la verdure, aux ronces, aux arbres, les bâtiments se sont effondrés lentement sur eux-mêmes, les façades sont mangées par le lierre, les jeunes pousses d’acacias transpercent les toitures…C’est une leçon d’humilité à chaque pas. La cité avait été florissante, riche, commerçante, animée par des centaines de passants, par des chanteurs et des musiciens, les samedis de marché, cette jolie cité, sa rue piétonne, tout est désormais en ruine. Mais tout est aussi repeint en vert. Le mois de mai triomphe. J’ai remonté lentement le boulevard du Mail. Devant la mairie, j’ai eu une pensée pour les vanités humaines. Et puis j’ai bifurqué vers la cathédrale où j’ai prévu de passer la nuit. Je me souviens que l’iA protège les bâtiments historiques…pour je ne sais quelle raison obscure. 

Le grand fronton blanc est là, devant moi. La belle tour carrée se dresse toujours, intacte, resplendissante, presque dorée sous le dernier rayon de soleil de la journée. J’ai un moment de doute en voyant la porte entrouverte. J’ai un moment de peur. S’il y avait des humains ?

mercredi 4 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 5


 Avant de partir, j’avais tenté de tout imaginer, même le pire : le monde en ruine, la nature recouvrant tout, les ponts sur les fleuves détruits, les hordes de bandits ayant pris place aux carrefours stratégiques, la police, l’armée, les milices, en vrai ou sous forme d'escadrons de drones, les anciennes villes désertées, les animaux sauvages…J’avais tenté d’anticiper : où dormir, comment trouver de la nourriture, comment être en sécurité ? 

Et puis la réalité…Bim ! C’est ce à quoi on se cogne. 

Le long des grandes routes, on ne peut dénombrer les carcasses de voitures. Je ne comprends pas pourquoi. Je ne comprends pas pourquoi soudain, les hommes ont dû laisser leur voiture. Je n’avais pas compris cela, quand j’étais au village. Mais maintenant, ce détail me frappe : mis à part les vieilles épaves de tracteurs autour de la ferme, il n’y avait pas de voiture : nulle part, ni dans les cours, ni dans les garages. Je les retrouve au bord des routes. Tout au long du vingt et unième siècle, les véhicules ont évolué. Aux alentours de 2050, ils étaient enfin tous électriques. Ils étaient tous excessivement chers et connectés, aussi. Alors pourquoi les gens les auraient abandonnés ainsi, sur le bord des routes ? De véritables bijoux de technologie, bourrés d’intelligence artificielle, d’options incroyables, qui roulaient tout seuls, qui étaient même capables de décoller du sol, de vous emmener là où vous vouliez sans avoir rien d’autre à faire que de le demander…Les gens ne les ont pas laissé pourrir là de leur plein gré. 

 Ce n’est d’ailleurs que le début de la surprise. En m’approchant de certains de ces restes automobiles, je ne peux me retenir de hurler…Blancs comme un ciel de neige, froids et durs, avec un rictus glacial, des squelettes me toisent de leurs yeux vides. Je ne comprends pas…Je ne veux pas comprendre. Et je me souviens de la petite phrase de Nicolas, quand je l’interrogeais au début et que ses réponses étaient…pythiques…mystérieuses. « Vous n’êtes pas une oie blanche, tout de même ! Vous avez 90 ans, vous pensez bien qu’il y a eu du tri… » 

Il y a presque un siècle que je n’ai pas regardé un épisode des Experts. Mais inutile d'avoir un doctorat en médecine pour comprendre que ces gens, dans ces voitures, sont morts d’un seul coup. Comme foudroyés, pendant le grand exode de 2076. Et les voitures se sont retrouvées dans les fossés. 

Il faut pourtant que je continue ma route, malgré les morts, malgré la désolation.

lundi 2 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 4

 


 Ce petit festin a marqué le début du printemps. Cette fois-ci, selon les observations météorologiques un peu hésitantes de Nicolas, plus de risque de giboulées. Dans la serre, tout commence à germer, à fleurir, à bourgeonner, comme la nature qui s’épanouit dans sa robe vert tendre. « L’hiver a laissé son manteau de vent, de froidure et de pluie… » 

Et moi, je prends des forces, boostée par la vitamine D d’un soleil doux et puissant à la fois. Je suis retournée à la ferme dans les bois, pour compléter mes vivres. Il n’y a toujours personne. C’est bel et bien une sorte de maison secondaire d’ultra riches. J’ai fouillé un peu les chambres, toujours en mode commando, et j’ai découvert qu’il s’agit de la maison de vacances d’une famille fortunée, travaillant dans l’industrie du monde virtuel, ayant des actions dans des fabriques de cellulose protéinée, dans une grande société internationale travaillant à la migration sur la Lune ou encore dans l’industrie pharmaceutique produisant des médicaments pour la fertilité. 

Nous n’avons pas de nouvelles du monde, dans notre coin perdu. Mais ces sociétés lucratives qui permettent à cette famille d’avoir une maison secondaire luxueuse et préservée de la pollution et de la misère de l’humanité, c’est un indice. Le peuple a faim, il est infécond et les plus riches ne pensent qu’à quitter le navire. 

Cela m’effraye et me fascine tout à la fois… 

Quand j’ai eu assez de farine et de sucre pour faire des gâteaux facilement transportables pour mon périple, j’ai décidé de partir. 

Un beau matin de mai, j’ai coupé mes cheveux et j’ai bouclé mon barda idéal, j’ai collé mon Glock chargé contre ma peau, sous mon blouson, j’ai lacé mes bonnes chaussures de marche et j’ai pris la route. 

J’ai calculé une première étape, en direction de Lyon, passant par Belley et empruntant ensuite d’anciennes routes départementales. 

Dans la ville, j’espère trouver d’anciens supermarchés abandonnés contenant encore quelques stocks, quelques barres de cellulose chocolatées ou quelques bouteilles de boissons énergétiques. Je prévois aussi trouver quelques vêtements chauds pour renouveler un peu ma garde-robe. 

Mais je ne fais pas fait 5 km qu’un drone me tourne déjà autour. Je l’écarte comme on essaye de se débarrasser d’un moustique, d’un revers de main. Mais comme un moustique, la bestiole mécanique insiste, bourdonnante, insupportable, collante. Elle m’interpelle : « Ne partez pas. Ce n’est pas ce que nous avons programmé pour vous. Vous devez rester. Vous devez rester. Vous nous êtes utile en restant. Vous pouvez faire des randonnées, vous pouvez nous demander à manger, vous pouvez nous demander de l’aide, mais ne partez pas. C’est dangereux. Vous aurez des problèmes. Vous ne DEVEZ pas partir. » 

Je suis presque tentée de prendre mon Glock et de tirer sur l’oiseau électronique…mais je décide de chercher à comprendre : « Pourquoi ? » J'hurle la question du plus profond de mon incompréhension. 

 La voix est interloquée. « Je ne peux pas répondre à votre question. Merci de la reformuler. » 

Je lui demande alors : « Pourquoi est-ce dangereux ? Pourquoi avez-vous besoin de moi ici ? » 

« Je ne peux pas répondre à ces questions. Secret d’iA. Secret d’iA. Secret d’iA… » 

 La machine bégaye. Bloquée, cassée, hors service. Elle finit par s’envoler. 

Je ne dévie pas de mon chemin pour si peu. Mais je sais bien qu’elle reviendra à la charge.