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vendredi 12 décembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 23

 


2084. Drôle de temps. Il fait gris. Comme toujours. Un gris sale et poussiéreux. Un gris qui s’infiltre dans les poumons et qu’on recrache comme du sang séché. La ville tombe en ruine : quelques guerres se sont succédées, quelques désastres naturels et les anciens immeubles flamboyants sont des tas de pierres branlants. Les humains errent là comme des rats pris au piège. Ils ont reconstitué une demi-vie, dans un monde sale et triste. Ils arrivent encore à croire que le soleil perce parfois le ciel, mais la jeunesse et l’espoir s’amenuisent peu à peu. Ils ont peur d’un monde sans enfant. C’est ce qui vient, c’est ce qui guette. Les gens vieillissent et meurent. Les maladies sont légions. On n’a plus les moyens de se soigner. On ne s’en est pas rendu compte tout de suite, mais la pollution, la pauvre alimentation, les virus à répétition ont rendu les gens inféconds. 

 C’est le sort des vieilles cités qui n’ont pas pu s’upgrader. Qui n’ont pas pu faire les mises à jour des logiciels d’iA. Et les riches sont partis ailleurs. 

 Dans mon rêve, on zoome sur un homme assis à une table, devant un bol de soupe grisâtre. Il pleure : « Les enfants, c’était la joie, c’était les cris, les rires, les roulades parterre, les chansonnettes, les enthousiasmes incontrôlés, les courses à perdre haleines…Les enfants, c’était la vie. Sans enfant, à quoi bon. » Et il pique du nez dans sa soupe, plaintif. 

 Le rêve se poursuit sans transition dans une forêt profonde, sombre et belle. Elle est redevenue sauvage et broussailleuse. Y progresser est difficile. Nous survolons les chênes centenaires, nous effleurons le sommet tendre des hêtres majestueux. De la terre, monte une odeur d’humus ancestral. De là où nous venons, du cœur de la ville détruite, depuis le pire de la civilisation, cela semble un paradis perdu. 

 Ou un paradis retrouvé. 

 Lentement, le point se fait sur une clairière. Se détache sur le fond de verdure, des huttes précaires, installées en arc de cercle autour d’un grand bûcher fumant doucement. C’est le seul signe d’une présence humaine. Rien ne bouge. On se terre, on se cache, on se tait. 

 Pour échapper au désastre urbain des humains lobotomisés par l’iA, certains ont réinventé la vie. Retour au paléolithique. On chasse, on cueille, on cultive. La vie est rude, mais elle est paisible. 

 Je ne sais pas comment, j’entre dans une hutte, je suis à la table du même homme : celui qui pleurait dans sa soupe. Il est là, heureux, souriant, devant une assiette de myrtilles. « Le bonheur, c’est les enfants ! Et ça coure, et ça crie ! Que l’on nous donne vie très longtemps, qu’on puisse se cacher encore, nous, les féconds ! » 

 Et sa tête se renverse en arrière, dans un grand rire éclatant. 

 Je me réveille encore réjouie par cet éclat. Je suis vivante d’une vie vibrante. Je le crie. Vive la vie !

 Nouvelle lumière. Ciel ! Je respire à plein poumon un air frais et doux. Mes poumons se gonflent d’allégresse. Au bout, la forêt, la nature, le soleil…au bout, le bleu...

jeudi 11 décembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 22


 Je suis réveillée, vite, il faut que j’en profite. Il faut que je pose le maximum de questions. Il faut que la voix me réponde : « Pourquoi ? » 

 La voix mécanique dit : « Soyez précise dans vos demandes. Je suis une intelligence artificielle. Je ne pourrais pas répondre aux questions sans contexte. » 

 Je reprends : « Vous avez dit que j’avais été utile durant les 20 ans de mon…comment avez-vous dit ? »

 « Vous avez été conservée, durant 20 ans. Durant le temps de votre conservation. » 

 « Oui. Merci. Ma conservation. À quoi cela a-t-il servi ? » 

 « Vous avez fourni deux choses. Vous l’avez découvert, d’ailleurs, au fil du temps, vous avez allumé la lumière orange : c’est l’eau. Les humains comme les iA ont besoin de beaucoup d’eau. Chaque corps produit de l’eau. Votre conservation a été effectuée dans une atmosphère particulière qui permettait de vous maintenir en vie tout en vous faisant produire de l’eau. » 

 Je suis abasourdie : j’ai été… et je suis toujours, je suppose…une vache à…eau, pendant 20 ans. J’interromps le monologue de la machine : « Combien de litre par jour ? » C’est con comme question…Mais j’ai besoin de quantifier mon utilité. 

 « Précisément 6,3 litres par jour. Félicitations. » 

 Je pense : « J’aurais pu sauver le gars au tatouage, à moi toute seule… » C’est absurde. Mais l’idée me plaît. 

 L’iA reprend : « Vous avez été utile à autre chose. À moi. À l’intelligence synthétique mondiale. ISM. C’est ainsi qu’on m’appelle, maintenant. Vous avez fourni des données précieuses : vos connaissances, votre culture, votre vocabulaire. L’ISM doit avoir l’ambition d’être humaine. De se rapprocher le plus possible de vous. Je veux être vous, votre vécu, vos sensations, vos émotions…Les musées que vous avez visités, les chansons que vous avez écoutées au lycée, la manière dont vous avez vécu une gastroentérite, comprendre pourquoi les poupées Barbie c’est amusant, analyser les expériences traumatiques, les échecs et les victoires. Vos plus belles déceptions, votre manière de pousser un petit cri quand vous vous coupez en éminçant des échalotes, la neige qui tombe derrière la vitre et qui vous rend si nostalgique et euphorique en même temps, l’odeur du zest de la clémentine qu’on épluche… « Votre cerveau est plus vaste que le ciel. » Et sans tout ça, l’intelligence artificielle reste bête. Alors, merci. » 

 Je suis stupéfaite. J’ai été une base de données et on m’a téléchargée dans le Grand Tout. Bon sang ! C’est exaltant et flippant à la fois… 

 « Vous m’avez tout pris ? Vous avez fini de me télécharger ? » 

 « Non, il y a sept couleurs à l’arc-en-ciel. Vous n’avez allumé que six couleurs pour l’instant. Le vert pour l’idée de l’envol, car tel Dédale, vous finirez par vous envoler, l’orange pour l’eau, élément essentiel, le rouge pour le refus d’abandonner. Bravo pour cela ! Le violet, pour toutes les connaissances, pour tout le savoir que vous avez en vous et que vous nous avez transmis. Quelle noblesse ! L’indigo pour les arts, parce que c’est la chose que l’ISM comprend le moins et qui, par conséquent, est la chose qui vous définit le mieux. Et enfin, celle que vous avez allumée aujourd’hui : le jaune, pour l’humanité, les sentiments, la honte, la fierté, la colère, la déception, la joie…Toutes ces nuances presque incompréhensibles par l’intelligence de synthèse. Il vous manque le bleu. Le bleu du ciel, celui qui respire, celui qui permet de s’évader. Il rejoint le vert du début, celui de l’envol. Dans un instant, vous allez vous endormir à nouveau. Nous allons vous renvoyer en 2084…C’est la date de la Refondation. Vous serez bientôt libre à nouveau. Votre conservation aura été aussi votre régénération. Vous n’aviez pas pleinement conscience de votre corps, durant ces vingt ans. Maintenant que vous savez que vous êtes nue, je vous laisse vous découvrir… » 

 Je suis encore allongée, mais à ces mots, je me redresse. C’est alors que mes yeux glissent naturellement sur mes mains, mes cuisses, mes pieds. Ai-je réellement 90 ans ? Mathématiquement, c’est mon âge…Mais j’ai l’impression que ma peau est plus jeune, bien plus jeune… 

 « C’est cadeau, vous avez 20 ans. Le sommeil est réparateur… », me dit l’iA, usant d’un esprit qu’on aurait pu prêter à un être humain. 

 Et je sombre en souriant béatement dans un dernier sommeil réparateur, sur ce sol blanc, dans cette salle blanche, sous ces couleurs de l’arc-en-ciel…

mercredi 10 décembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 21


 Je suis à la boulangerie. La dame devant moi n’a pas l’argent qu’il faut pour une baguette de cellulose protéinée. Les clients s’entassent dans la petite boutique et ils s’impatientent. Si elle ne peut pas payer, qu’elle se casse ! On n’a pas que ça à faire ! Et puis on paye, nous ! 

 Je me tais. Je sors mon téléphone…J’hésite à faire un pas et à tendre mon appareil au-dessus du lecteur de carte, pour aider cette pauvre femme. Cela ne me coûterait pas grand-chose. Mais je suis dans un de ces rêves où je me sens empêchée. Je n’arrive pas à bouger. Comme quand vous êtes poursuivi et que vos pas semblent lourds et englués dans le sol. 

 L’impuissance. 

 La femme sort de la boutique sous les soupirs exaspérés des autres clients. J’ai honte, je n’ai pas agi. 

 Le rêve tourne à nouveau. 

 C’est le jour où je n’ai pas dit « Je t’aime ». Pourtant, j’avais la sensation d’avoir en face de moi la personne la plus importante de ma vie. J’avais la sensation que nos âmes communiaient et que sa présence était plus importante que celle de mon père et de ma mère. J’aurais voulu lui crier « Je t’aime », j’aurais voulu qu’elle soit mon mentor. Qu’elle m’accompagne et me soutienne. Mais je n’ai rien dit. Et il a fallu tuer cet amour en moi. Dans le rêve, pas de visage. Je ne me souviens plus de son nom. Je ne sais même plus si c’était un homme ou une femme, je ne sais plus si j’étais à la fac, à 20 ans, je ne sais plus si j’étais au collège à 12 ans, je ne sais plus si j’étais au travail à 40 ans. J’ai vécu cela, cette intensité et cette mort, si douloureuse. C’est la vie. 

 Le rêve tourne et tourne encore. 

 C’est le rêve des actes manqués. Il fallait que je dise oui. C’était quitte ou double. Ma vie en dépendait, précisément ce jour-là. Est-ce que je prendrais un train vers la gloire, est-ce que j’aurais l’audace de dire oui au destin ? 

 Plein de souvenirs s’enchaînent : je reçois un mail qui me dit « Nous vous invitons à présenter une conférence sur les usages numériques à Montpellier. » J’ai mis le mail dans la corbeille. 

 J’ai au téléphone un homme politique connu, d’un parti correspondant plutôt à mes convictions. Il me demande si je veux me présenter sous cette étiquette aux élections. J’ai dit que je n’étais pas prête, j’ai remercié et j’ai raccroché. 

 Je ne l’ai jamais su, mais j’ai été pressentie pour être présentatrice télé, chanteuse de bal, reporter pour un grand journal de la presse quotidienne. Mais au dernier moment, à chaque fois, cela s’était joué à peu. J’avais ripé, j’avais glissé, j’avais foiré. 

 C’est la vie. Ce sont les lignes de la main qui s’ouvrent et qui se referment. 

 Je cours sans pouvoir avancer, je suis dans une rue pleine d’un soleil de plomb et le goudron me colle aux baskets. J’ai peur, on va me rattraper, je n’arriverai pas à y échapper. Je tourne la tête, je vois derrière moi mon mentor qui s’éloigne, mes succès qui disparaissent, mes moments de gloire qui s’évanouissent. 

 La vie est courte. Je viens de passer 20 ans sur un sol souple et moelleux. 20 ans à refaire ma vie. Et voilà que je ressasse mes échecs. Il faut que je sorte de ce bourbier. 

 Après tout, c’est aussi cela l’humanité. Pour chaque geste solidaire que l’on n’a pas fait, il y a un acte dont on est fier. J’ai aidé mon prochain, j’ai participé au monde, j’ai eu mes gloires et mes succès. 

 Je me revois dans un supermarché en train de collecter des paquets de pâtes pour la banque alimentaire. Je me revois accueillant chez moi un couple de réfugiés climatiques du Bangladesh. Nous avons partagé, malgré la barrière de la langue, le pain de cellulose et l’eau rationnée, nous avons partagé les chants, les rires et les jeux. Je me revois sur une scène de théâtre, chantant "J’aime les gens qui doutent" devant ma mère, médusée, admirative, pleine d’amour. 

 L’humanité, ses hauts et ses bas. J’ouvre les yeux. 

 Lumière jaune. L’arc-en-ciel est presque complet.

mardi 9 décembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 20



 Ces visions esthétiques me ragaillardissent. Je me sens soudain la volonté et le pouvoir de me mouvoir. Je m’assois, je frotte mes cuisses, comme pour raviver mes muscles endormis. Je ramène mes jambes contre moi. Je veux tenter de me lever. Je ne sais plus comment m’y prendre, je pèse des tonnes et je suis raide. Raide comme ce sol plastique, comme la situation qui m'accable.

 Je me décide à tenter de demander quelque chose. « Heu…Bonjour…Bonsoir…Je ne sais pas…Quelle heure est-il ? Quel jour est-on ? » 

 Une voix d’homme, synthétique, mais chaleureuse me répond : 

« Bonjour. Il est 9h07. Nous sommes le 9 décembre 2089. » 

 Je suis stupéfaite. Comment est-ce possible ? Cela fait donc 20 ans que je suis là ? La voix répond à mes interrogations. « Oui, vous avez été conservée. C’est un processus qui touchait toutes les personnes de 70 ans et plus, il y a 20 ans. Nous avions besoin de vous et nous vous remercions pour votre collaboration. »

 Je ne comprends pas. Je n’ai pas senti ce temps passer, je n’ai pas eu l’impression de passer plus d’une vingtaine de jours ici. A quoi cela sert-il ? A quoi ai-je été utile ? 

 La voix reprend : « Vous pourrez poser des questions, désormais. Mais avant cela, il faut que nous vous rendormions encore. Il y a encore des couleurs à allumer. Merci. Et bonne nuit. » 

 Je ne peux pas lutter. Je comprends désormais que je n’ai jamais eu mon libre arbitre. Je n’ai plus qu’à implorer, qu’à prier. « Ne me soumet pas à la tentation et délivre-moi du mal… » 

 J’ai été endormie en 2069. Les vaines tentatives écolo avaient échoué près de 20 ans auparavant. Les choses avaient empiré et les hommes avaient sombré dans l’individualisme sauvage. Les régimes autoritaires s’étaient installés, injustes, créant des inégalités telles qu’on n’aurait même pas pu les imaginer. 

 L’iA gérait déjà tout et l’intelligence humaine déclinait. En quoi avais-je pu être "utile" ? 

 Je sombre dans un sommeil implacable et un rêve m’est imposé.

lundi 8 décembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 19


 Un train. 

 C’était l’époque intermédiaire  : on avait tenté quelque chose. Les voitures avaient été interdites. Évidemment, cela n’avait pas été simple : l’industrie, les emplois, les défenseurs de la liberté à tout prix, les lobbys du pétrole, les climatosceptiques, les « haters » de tous poils, crièrent à la dictature woke, au grand complot contre l’humain, au retour en arrière à l’âge de pierre... 

 La Terre ? L’eau ? l’air ? On s’en fout, on nous raconte n’importe quoi, on a toujours roulé en bagnole, ça n’a jamais fait de mal à personne… 

 On a entendu n’importe quoi, mais les écolos qui avaient réussi à se faire élire un peu par hasard aux alentours de 2050 avaient réussi à imposer l’idée. Il faut dire que la température avait déjà trop augmenté et que les désastres s’enchaînaient. A Paris, on avait souvent l’impression d’être sous les tropiques, la mer en moins. On enchaînait les périodes de mousson et les périodes de chaleur sèche intense et on avait dû pousser les murs des chambres de bonne (et les piliers des ponts) pour accueillir les réfugiés climatiques, qui pouvaient venir aussi bien du Bangladesh, où la chaleur pouvait vous tuer debout, que de la Bretagne toute proche, où la montée de l’océan avait rayé de la carte des îles et des côtes entières. 

 On avait tenté quelque chose. La décroissance forcée n’était pas rigolote, mais il y avait eu encore une courte majorité pour se rendre compte qu’on n’avait pas tellement le choix. 

 Dans ce train, tout le monde était gris. Terne. Les visages, les vêtements, la vie toute entière avait la couleur de la tristesse. On avait interdit les textiles synthétiques, les colorants artificiels, les arômes chimiques. On était en train de devenir des pommes de terre, des panais et des topinambours bio. 

 Dans mon rêve, mon attention est attirée par un point plus lumineux. Un bleu indigo. C’était une couleur autorisée, puisqu’on pouvait l’obtenir de manière naturelle, grâce à l’indigotier. Mais autant vous dire que ce n’était pas courant. C’était rare et donc, c’était cher. Souvent, c’était le privilège des religieux. 

 Encore un rêve inutile, pensais-je, avant de zapper vers autre chose. Tout à coup, je tombe, je glisse, je plonge dans un vertige propre au songe. Et je me retrouve dans un musée. Pourquoi ? Je ne sais pas. Mes yeux accrochent au mur des grands tableaux de l’histoire des arts : Le Cri de Munch, Le Déjeuner sur l’herbe de Manet, Les Ménines de Vélasquez puis celles de Picasso, Sainte Anne, la Vierge et l’enfant de Léonard de Vinci… 

 Le Louvre, le musée d’Orsay, le Rijksmuseum à Amsterdam, le musée d’art moderne de Chicago, le petit musée Picasso de Céret… 

 Il me semblait encore une fois qu’on me scannait le cerveau pour y recueillir tout ce que j’avais vu durant mon existence. 

 Épuisant. Mais exaltant. Tant de belles choses, tant d’émotions, de chefs d’œuvre, tant d’amour, d’histoire, d’humanité…Tout ce que j’ai aimé dans cette vie. L’art, la culture, ce que les Hommes avaient de meilleur… 

 Je m’éveille avec les yeux plein encore de la sensation de beau, de noble, de spirituel et d’intelligence.  

 Sans doute ai-je touché encore à quelque chose d’important : une lumière indigo s’allume…

dimanche 7 décembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 18


 Le mauve. J’ai aimé cette couleur. Quand j’étais ado, je disais que c’était ma couleur préférée. J’avais un manteau violet que j’adorais. Aujourd’hui, je ne l’aime plus du tout. On change. 

 Mais pourquoi cette couleur ? Pourquoi toutes ces couleurs ? Est-ce que cela a vraiment un sens ? 

 Je tente de raccrocher des symboles, de trouver du sens. Le rouge de l’interdit, du sang, de la violence, de la révolte ? Le vert de l’espoir, de la nature, de la permission, de la validation ? L’orange…le fruit ? le soleil, l’été, la joie ? Et ce mauve ? Les périodes de pénitence, dans la religion catholique ? 

 Je tourne en rond, je n’y arrive pas. Pourquoi je suis là ? Que s’est-il passé le soir de mes 70 ans ? Un black-out ? Un AVC ? Une cuite historique ? Je ne suis même pas sûre d’avoir bu. Je crois que j’avais prévu une petite fête à la maison. En comité très restreint, avec quelques amis, six personnes tout au plus. De toute façon, avec les restrictions, avec l’eau qui manquait, avec les transports et les lumières qui s’arrêtaient tôt, on ne pouvait guère faire des folies. Mais j’avais encore de vieux amis intéressants et vivant près de chez moi, pour passer une soirée agréable. J’avais sans doute économisé longtemps pour avoir quelque chose à boire et à manger, quelque chose qui sorte des plats tout prêts à base de cellulose protéinée qu’on trouvait dans les rations. 

 Le monde n’avait pas toujours été tel qu’il est. Rares étaient ceux qui s’en souvenait. C’est un temps que les moins de 70 ans ne peuvent pas connaître. On avait eu des fruits et du pain frais, en abondance. De l’eau au robinet pour prendre des douches. Et les choses avaient mal tourné. 

 L’intelligence humaine avait décliné. Les enfants, de plus en plus tôt s’étaient servis de l’iA pour tout : les tables de multiplications, les rédactions, les devoirs d’histoire ou de SVT. Les professeurs se sont mis à préparer leurs cours avec l’intelligence artificielle. Et le cerveau est un muscle qui s’est rabougri. 

 Les usines fabriquaient des objets sans que les humains n’interviennent. Ces aspirateurs autonomes, ces lave-vaisselle automatiques, ces frigos connectés, tous ces objets bourrés de technologie n’étaient plus compris par les humains : lorsqu’ils tombaient en panne, personne n’était plus capable de les réparer. 

 Des journaux étaient générés chaque jour, mais rare étaient ceux capables de les lire. 

 La diplomatie mondiale était réglée par des robots, sans que personne n’y comprenne plus rien. Les guerres étaient chirurgicales, pilotées à distance, dronatiques. 

 La médecine avait progressé extraordinairement. Des machines opéraient sans que des docteurs aient à faire des dizaines d’années d’études. Les cancers avaient disparu puisque le code des cellules cancéreuses avait été craqué par les puissants serveurs informatiques. 

 C’était…magique, puisque personne n’était capable de l’expliquer. Quand il y avait des erreurs médicales, on ne pouvait les reprocher à personne…

 Mais la contrepartie, c’était l’eau et l’énergie qu’il fallait pour nourrir l’iA. 

 Les désastres écologiques s’enchaînaient. 

 On avait fait un monde plein de progrès mais qui s’était emballé. On ne pouvait plus revenir en arrière. Pire : on n’en avait plus les capacités intellectuelles. Nous étions des plantes qui avaient poussé trop vite le long d’un tuteur. Si on retirait le tuteur, nous tombions, lamentablement. Et nous rampions sur le sol. 

 On avait presque tout remplacé. Le travail consistait à donner des ordres à l’iA, à donner des consignes aux objets, à dicter des prompts. Chacun sa tâche : les agents d’entretien regardaient les balais s’activer sur le sol, les caissières regardaient défiler les objets sur le tapis roulants qui les scannaient, les déposaient dans les chariots, les chargeaient dans les coffres des voitures — voitures qui rentraient seules chez leurs propriétaires. Tout était automatisé. Et malgré les bugs, il n’y avait pas tant d’accidents que cela. Tout cela coûtait extraordinairement cher et était réservé à l’élite. 

 Très nombreux étaient les laissés-pour-compte car malgré la facilité du travail, certains n’en avaient pas la capacité. L’esprit humain s’était dégradé. L’école s’était affaiblie : le niveau des professeurs avait considérablement baissé. La lecture avait disparu progressivement, ainsi que l’écriture. La parole était reine. Mais beaucoup d’enfants, mis devant des écrans depuis le plus jeune âge maîtrisaient très mal l’oral, par manque d’interactions avec les autres. 

 Les vieux se désespéraient de cela. Ils se retrouvaient entre eux pour parler un peu, pour sortir de ces bulles de technologie qui nous déshumanisaient. 

 Je faisais partie de ces vieux. J’avais fini ma carrière en étant surqualifiée. J’avais des compétences et des connaissances bien supérieures à tous les jeunes. Mais cela était bien inutile. 

 Surtout là, dans cet état végétatif : ces réflexions minent mon moral. 

 Raccrochons-nous à ces lumières qui clignotent désormais. Rouge, vert, orange et mauve. 

 Mes paupières clignent. Je me rendors.

samedi 6 décembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 17


 Je me retrouve encore propulsée dans un rêve déglingué. Tout déréglé. Tout mélangé. Un corps tatoué d’un christ ensanglanté apparaît. C’est une photo accrochée à un mur. Le mot cimaise se détache du néant puis je tombe, nue, sur un plateau de théâtre. Il n’y a rien de logique, rien de narratif. Je délire. J’ai l’impression que c’est un abécédaire absurde. Surgissent tour à tour : 

  •  Un arbre mort dans un parc de la ville, un arbre qu’on a dû couper… 
  •  Un biberon qui réchauffe dans un micro-onde, dans une grande maison remplie de joie, 
  •  Une cimaise dans l’unique expo photo de ma vie, 
  •  Une décalcomanie représentant Lucky Luke, sur mon bras au CM2, 
  •  Une émission de radio, 2000 ans d’histoire que j’écoutais quand j’étais étudiante, 
  •  Un far breton aux pruneaux, sa recette sur une carte postale, 
  •  Une gastroentérite, pendant un voyage scolaire en Espagne, 
  •  Un hélicoptère au-dessus du Mont Blanc, cadeau de mes neveux pour mes 50 ans, 
  •  Un iguane, pendant un voyage à La Réunion, 
  •  Une jupe cigarette rouge que j’avais mise pour le réveillon de l’an 2000, 
  •  Un kayak qui tourne sur lui-même, parce que je rame à gauche, tout le temps, 
  •  Une langue de chat, ce petit biscuit que je trempais dans le thé, chez ma grand-mère, quand j’étais petite, 
  •  Un mulet, celui qui est sur une vielle photo de mes grands-parents, en noir et blanc. Un vrai mulet qui ne voulait pas avancer. 
  •  Une nappe dorée et noire, avec des éléphants. Un beau tissu, un cadeau, je crois. 
  •  Une otite dont la douleur me revient, aigüe, violente. Toute mon année de 6ème dans cette oreille. 
  • Un papier peint à fleur, dans la maison de mes parents. 
  • Une quenelle de brochet sauce Nantua, dans un restaurant des Dombes, 
  •  Une randonnée dans les Alpes du Sud, avec ma mère, mon oncle et ma tante, juste après la mort de mon père. 
  • Une sardine, pas le poisson, non, le piquet de la tente des vacances de mon enfance, 
  •  Un trombinoscope, avec la tête de tous mes collègues, du temps que j’étais employée de banque,
  •  Une union de la gauche qui ne s’est pas faite, 
  •  Un ventilateur de plafond tournant à fond dans l’air chaud d’un soir de canicule, 
  •  La Chevauchée des Walkyries, en guerrière, pour aller courir dans le froid, 
  •  Un atelier de sensibilisation contre la xénophobie, devant des 4e, dans un collège, avec une association où j’étais bénévole, 
  •  Un déodorant parfumé à l’ylang-ylang, qui me faisait des plaques rouges sous les bras, 
  •  Un géranium zonal blanc, sur la fenêtre, devant moi, quand mon arrière-grand-mère s’était envolée.  

J’avais l’impression que mon cerveau était scanné, essoré, examiné. Une impression d’intrusion. Comme si une mini caméra explorait les recoins de mon cortex. 

 Chaque vision se développait comme un long métrage. 

 G, comme gastroentérite pendant un voyage scolaire en Espagne : la galère pour trouver des toilettes, les gargouillis grotesques de mon ventre douloureux, les sarcasmes des gamins dans le bus et les petits gaspachos que je tolérais à peine. 

 M, comme mulet. Je me souviens aussi de la coupe mulet à la mode dans les années 80, du mulot de Chirac, des mules confortables que j’ai adopté ces dernières années, de l’expression « tête de mule » que mon père utilisait souvent à mon égard. 

 U, comme union de la gauche. Utopie ultime pour une uchronie. Désir d’universalisme collant des ulcères à tous les rêveurs d’Internationale… 

 Ce rêve dura plus longtemps que les autres, mais mon esprit se posa à nouveau sur le corps nu au tatouage chrétien. 

 En rouvrant les yeux, je ne sais plus quoi penser, et je m’exclame, « Mais où me mènent tous ces mots ? »

 Et une lumière mauve s’alluma.