dimanche 12 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 3


 Après le repas du midi, nous sommes sollicitées pour des travaux de ménage. Passer le balai, ranger la cuisine, récurer. Nous ne sommes pas pressées, pas exploitées : ce sont de menues tâches, des broutilles. On nous dit que cela nous maintient en forme. Pendant ce temps, les autres femmes ont droit à une pause, à une sieste. 

Nous sommes souvent accompagnées par le chien de la maison. Soské. C’est un petit bouledogue français caille, extrêmement attachant. Souvent, au lieu de vraiment passer le balai, nous jouons avec lui, nous le gratifions de mille caresses et nous lui lançons une balle qu’il ne ramène jamais. 

Ensuite, la petite bête va dormir et nous avons le droit, nous aussi de regagner nos chambres. 

S’en suit alors un long moment d’ennui avant le repas du soir. Il faut dire que nous n’avons pas de livre. Nous n’avons qu’un tout petit cahier, un carnet à spirales, plus exactement, à petits carreaux, avec un crayon de papier. C’est le seul divertissement qui nous est offert. Je sais encore écrire, mais j’imagine que mes jeunes congénères dessinent. 

Plus encore que pendant la nuit, c’est en fin de journée, avant le repas du soir que la tentation du sommeil m’envahit. Je ne sais pas comment résister. Je ne sais toujours pas ce qui se passe si je m’endors. Il faut que je le demande à mes nouvelles copines. Elles ont sans doute déjà expérimenté l’insémination, puisque c’est de cela qu’il s’agit. Il faut que je leur demande comment elles sont arrivées là, elles, quelle est leur histoire. 

 Marité m’a raconté que sa sœur, Ambroisine, avait été capturée. Est-ce que cela se passe toujours comme ça ? Est-ce que parfois des femmes se déclarent volontaires ? 

J’écris un peu, mais surtout, je me lève et je marche. Il ne faut pas que je m’arrête. Je suis au bord de l’épuisement total, mais il faut que je résiste encore un peu. 

Mes observations sont la seule chose qui me tient encore en éveil : j’arrive vite à deux conclusions. La seule porte ouverte vers l’extérieur, ce sont les livraisons du marché noir chaque matin. Je connais le fameux Patron qui m’a amené ici, mais il n’est pas digne de confiance. Il m’a déjà trahie une fois, il recommencerait s’il en avait l’occasion. Je ne suis qu’une monnaie d’échange, pour lui. 

Deuxième conclusion, j’ai maintenant trois « amies » : Mona, Marie, Nono. Je ne sais pas si je peux vraiment m’y fier, mais c’est un début. Il faut que nous continuions à faire connaissance. Et nous arriverons peut-être à être plus que des amies : des complices. 

Il y a Soské, le chien, aussi, mais je ne sais pas s’il pourrait être un allié…Je ne sais pas comment. Mais je sens que quelque chose est possible de ce côté-là. 

Et finalement, il faut que je me réjouisse d’être ici : je n’ai pas mangé à ma faim ainsi depuis bien longtemps maintenant. Dans ce quartier, dans cette maison, on sent que l’argent coule à flot. L’or, sans doute : il y a le marché noir, l’illusion de l’abondance, les pelouses bien taillées, les petits chiens, complétement inutiles, donc parfaitement luxueux, il y a foison de personnel nourri, logé, blanchi, quelque chose de fou. Il faut aussi que je comprenne qui sont ceux qui ont ces moyens démesurés : le vrai pouvoir est là. 

La vraie liberté est là.

samedi 11 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 2


 La nuit est toujours une torture : garder les yeux ouverts coûte que coûte, ne pas juste me lamenter sur mon sort, mais essayer d’établir un plan, trouver des idées pour m’évader. J’active ma mémoire : tous les films, toutes les séries, tous les livres que j’ai lu, toutes les histoires d’évasion, de fuite…Prison Break, La Grande évasion, Les Évadés, Monte Cristo, Papillon…Je fais des listes, je m’occupe l’esprit. Je n’ai plus les détails de toutes ces escapades, je ne sais plus lesquelles furent de vraies réussites, lesquelles ne sont que des fictions. Il me semble que la plupart du temps il faut creuser les planchers, faire des tunnels et avoir des complices. Sans cela, point de salut. 

 Ici, les fenêtres n’ont pas de barreaux, mais les murs ont des oreilles. Il y a des femmes partout et personne n’est digne de ma confiance. Il n’y a qu’un seul homme dans la maison. Je l’ai rencontré une fois. Il s’est incliné devant moi. Il n’a rien dit. Il m’a jaugée, il m’a scrutée…un peu de plus et il me tâtait, me soupesait comme on faisait autrefois sur les foires avec les vaches ou les chevaux. Je me suis sentie réduite à mon corps. 

Il a détourné les yeux après une longue minute qui m’est apparue comme une éternité. 

Il est sorti de la pièce en demandant à la gouvernante comment je m’appelais. La vieille a répondu « On lui a attribué le nom de Perrette. Elle est arrivée ici avec un pot de lait. » Ils ont ri délicatement, un rire convenu, entre deux complices, comme si c’était une excellente blague. 

 L’absurdité de la situation me saute au visage. Ce monde fonctionne en vase clos, les gens sont cantonnés à des fonctions et les règles de vie sont figées, pleines d’interdits et de non-dits. Une hiérarchie bien précise. L’homme est tout en haut. La gouvernante est la véritable maîtresse des lieux et les autres sont des êtres insignifiants. 

Sauf les jeunes femmes qui sont intouchables : des meubles précieux. 

Nous n’avions rien à faire, sauf nous maintenir en forme : bien manger, rester actives, faire un peu de sport. J’avais l’habitude d’une vie plus mouvementée, surtout ces derniers temps ! Alors, pendant les 18 premiers jours, j’ai essayé de comprendre comment fonctionnaient les choses. 

Dans les histoires d’évasion, il y a toujours des routines qui peuvent être des failles. 

Dans la maison, tout le monde joue un rôle particulier : les femmes les plus âgées cuisinent, font le ménage, s’occupent des enfants. Les plus jeunes sont juste condamnées à attendre de tomber enceintes. C’est mon lot. Mais je fais tout pour l’éviter. 

Les tâches sont mécaniques : le matin, après le petit déjeuner, très rituel, autour d’un lait chaud et d’une tartine recouverte d’une pâte d’amande pilée vaguement sucrée, sensée booster notre fertilité, les servantes s'agitent dans tous les sens : réceptionner les provisions, préparer les légumes, accommoder la cellulose protéinée pour le repas du midi... Ensuite, on m’invitait systématiquement à aller dans le jardin pour m’aérer. Nous étions quatre jeunes filles. J’ai appris à les reconnaître, malgré leur ressemblance : elles avaient toutes les cheveux plus longs que moi, de jolies brunes, toutes moulées dans la même combinaison. Elles étaient athlétiques et faisaient à peu près la même taille. 

Au début, on ne se regardaient pas : on s'évitait. J’ai compris que nous étions des concurrentes. Il a fallu que je leur fasse comprendre que je n’étais pas une ennemie. J’ai souris timidement, pour commencer. Mais cela n’a pas suffi. Et puis j’ai proposé que l’on fasse ensemble un peu de sport. Je leur ai dit ce qu’elles voulaient entendre : il faut que nous bougions, que nous restions en forme. Et je me suis mise à faire quelques mouvements de yoga, d’abord : le souvenir d’une autre vie. Et puis après les échauffements, des squats, des abdos et un peu de course. Elles m’ont suivie. Et au bout d’une bonne demi-heure d’agitation, on s’est assises sous un arbre, sur l’herbe, transpirantes et souriantes. L’endorphine a produit son petit miracle : sous son emprise, on se découvre des amies ! 

Elles ont consenti, dans un premier temps, à me dire les noms qu’on leur avait attribués ici : on avait trouvé que la première avait un sourire mystérieux et on l’avait appelée Mona. La seconde était très pieuse et priait Dieu tout le temps : ce fut naturellement Marie. La dernière n’avait pas été très commode, à son arrivée. On l’avait appelé Nono, parce qu’elle avait coutume de refuser tout d’un signe de la tête. Une poupée qui dit non. 

Nous nous sommes données rendez-vous chaque matin.

vendredi 10 avril 2026

Il n'y a rien - Saison 5 - La Liberté - Épisode 1


« Il y a plus d’une forme de liberté. On est libres ou on est libérées. Au temps de l’anarchie, vous étiez libres. Aujourd’hui vous êtes libérées. » 
 
Tante Lydia in La Servante écarlate, Margaret Atwood, 
Nouvelle traduction 2020 (Michèle Albaret-Maatsch.)

 

 Je suis devant un lave-vaisselle, une assiette à la main. Je me demande ce que je fais là. J’ai noté dans un petit cahier, le seul petit cahier qu’on a le droit de posséder ici, j’ai compté les jours. Voilà seulement 18 jours que je suis dans cette maison, dans ce quartier chic, dans cette nouvelle vie. Cela m’a semblé une éternité. 

J’ai mon assiette sale à la main, devant ce lave-vaisselle ouvert et je ne sais plus ce que je dois faire. Je crois que je suis toujours sous le choc, toujours engluée, toujours sous emprise : comme si la gouvernante n’avait jamais enlevé sa main de mon bras. 

 Je ne comprends pas ce qui m’arrive et si je voulais me débattre, m’enfuir ou même crier, je sais que je n’y arriverais pas. 

On m’a mise dans une petite chambre sans fioriture. Un lit, un petit bureau, un tapis rond et beige au sol. Pas de miroir, pas de tableau aux murs. Une tapisserie grisâtre. 

On m’a habillée d’une combinaison très moulante, beige clair, presque comme une deuxième peau, comme si j’étais nue, bien que vêtue : cela ne laisse aucun doute sur mon genre. Je suis bien une jeune fille. 

Pourtant, je ne suis pas à ma place et je le sais. Mais ici, nous sommes coupées de tout. Les femmes sont coupées du monde. Le test a été fait : je suis fertile et je suis jeune, même s’il y a quelques bizarreries dans mon ADN. Personne ne veut croire que j’ai 90 ans, en vérité. 

J’ai tenté de le dire à la gouvernante. C’est la première personne que j’ai revue, en me réveillant. J’ai senti son regard sur moi, avant même d’ouvrir les yeux. J’étais déjà dans la petite chambre. J’ai sursauté, j’ai même crié, je crois, en croisant son regard froid, fatigué et ombré de mépris. J’aurais préféré me réveiller dans le blanc glacial de l’hibernation imposée par l’iA. J’aurais préféré qu’il n’y ait rien. 

Le printemps si beau de ces derniers jours de cavale, ces derniers jours un peu fous, s’est assombri. Elle m’a expliqué mon rôle : celui de porter la vie, celui de servir la vie. D’être une femme, une vraie : une mère. Je ne suis pas une mère. 

J’ai déjà vécu ma vie, je le sais : je suis incapable de porter un enfant, encore moins d’en élever un. J’ai vécu dans un siècle où l’on ne faisait plus d’enfant, d’ailleurs : les catastrophes climatiques incitaient à y réfléchir à deux fois. Un monde dans lequel on ne peut plus voyager, respirer, boire de l’eau…où le cancer menace, où les guerres font rage, ce n’est pas un monde pour faire naître des enfants. Aujourd’hui, le monde n’est pas plus beau. Il n’est pas plus sûr. L’iA impose une dictature absurde et je ne veux toujours pas mettre au monde un enfant dans ces conditions. 

Je l’explique à la gouvernante. Elle me dit que je n’ai pas le choix. Toutes les femmes jeunes et fertiles sont réquisitionnées. C’est la règle. 

 Je ne me soumettrai pas, lui dis-je, à des relations sexuelles, avec quiconque ! 

 Elle explose de rire : plus personne ne procède ainsi. Tout se passera pendant mon sommeil, je ne me rendrai compte de rien. Je serai inséminée, de la manière la plus civilisée qui soit. 

 Tu parles d’une civilisation ! 

Voilà donc 18 nuits que je ne dors plus. Impossible de fermer l’œil. Je rumine. Je veux éviter le pire, j’ai peur. J’imagine qu’une sorte de robot va entrer dans ma chambre, à moins que ce ne soit encore un drone. Le drone inséminateur, une main gantée qui s’enfoncera en moi. J’en frémis d’horreur. Pour mettre à profit ces nuits sans sommeil, j’essaie d’imaginer un plan pour m’enfuir. Il faut que je trouve une solution. 

Mais le jour, nous sommes occupées et surveillées en permanence : nous devons faire des courses, des tâches ménagères, préparer les repas, dont la base est toujours la cellulose protéinée, mais agrémentée de légumes, de produits laitiers ou d’œuf que le chef de maison se paie au marché noir. Nous avons de la chance, on nous le fait bien sentir. On mange à notre faim et contre cela, nous devons allégeance. Sauf que si l’on nous nourrit bien, c’est surtout pour augmenter nos chances de fertilité. 

Je ne suis pas dupe. Alors je mange peu. Je picore, je m’étiole, je m’affaiblis. Le manque de sommeil creuse mes joues de cernes épouvantables. D’ailleurs voilà longtemps, maintenant, que je n’ai pas eu mes règles. La dernière fois, j’étais encore dans le petit village avec Nicolas. Le stress, l’angoisse, l’aventure, le manque de nourriture, tout cela m’a dévitalisée, je le sens bien. Ou plutôt, a donné un autre sens à ma vie : je ne me suis jamais sentie aussi vivante que lorsque j’étais sur la route, en train de courir tous les dangers, face aux zombies, dans les ruelles du vieux Lyon ou dans les caves du marché noir. 

Là, je me sens morte. Réduite à la potentialité d’une grossesse, réduite à mon ventre. Tout se révolte en moi, à cette idée. 

J’ai laissé tomber l’assiette que je tenais. Le fracas sur le carrelage a précipité d’autres femmes dans la cuisine. On me demande si je vais bien. Je me dégage de ces bonnes intentions, de ces bras qui se veulent amis. Je n’ai pas d’amie, ici. J’ai seulement des concurrentes, des traîtresses peut-être, qui profiteront de la moindre occasion pour me dénoncer. Je me méfie de tout le monde. 

Je regagne ma chambre, prétextant un malaise. On me laisse faire. Les femmes jeunes possèdent tout de même un pouvoir : celui d’être un bien précieux. Un bien auquel on ne peut pas toucher. 

A présent, je comprends mieux pourquoi les drones m’ont protégée, pourquoi le Président a demandé à me voir : je suis une bête curieuse. Il n’y a plus d’enfant, il n’y a plus de jeune. Ou presque plus. Dans le quartier de sécurité où je me retrouve emprisonnée, nous sommes les derniers spécimens. 

Mais j’ai un avantage sur les autres : mon expérience. J’ai 90 ans. Il faut que ce soit ma force ! J’arriverai à m’échapper !

mardi 7 avril 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Episode 18

 

Ce qui devait arriver arriva : la gouvernante, dans un geste d’agacement finit par m’arracher ma casquette ! Et les quelques mèches folles que je cachais dessous se sont éparpillées sur mon visage. 

 « Qui êtes-vous, bon sang ? Vous êtes une fille, n’est-ce pas ? », s’écrit la vieille femme, indignée « Vous êtes très jeune, en plus. » 

J’essaie de protester en prenant une voix plus grave, en remettant ma casquette, en plaisantant vaguement… « Une fille ? Quelle idée ! Non, je suis un garçon…Oui, par contre, je suis jeune ! Je n’ai pas tout à fait mué, vous comprenez…» 

 Mais cela ne marche pas vraiment. Elle me regarde, suspicieuse. Inquiète. Elle interroge du regard le Patron. Et puis…les choses prennent une tournure bien plus sombre. 

« Qu’est-ce que vous voulez ? C’est un échange, c’est ça ? Vous voulez récupérer Ambroisine en échange de la gamine ? » 

Ce qui m’inquiète, c’est que le Patron ne me regarde pas un seul instant. Et qu’il ne dit pas non. Il ne dit pas oui non plus. Je ne sais pas si c’est prémédité ou si c’est une idée qui lui plaît, subitement. Je ne sais pas s’il réfléchit à toute allure en se disant que de toute façon, je n’y couperai pas, maintenant que je suis démasquée. Je le lis dans ses yeux : il est en train de peser le pour et le contre. S’il me laisse là, qu’a-t-il à y perdre ? La négociation pour Ambroisine en vaut peut-être la peine. 

Comment pourrai-je me tirer de ce mauvais pas ? Je me rends compte soudain que ce que j’avais pris pour une balade de santé, une aventure sans conséquence, c’est en fait un périple dans un pays en guerre, dans une France déchirée et oppressée : il y a les riches et les pauvres, ceux qui sont fertiles et ceux qui ne le sont pas, les jeunes et les vieux, ceux qui sont enfermés, les esclaves cliqueurs, sans rien d’autre à vendre que leur corps et peu, bien trop peu de gens libres. Je l’étais, jusqu’à ce moment… 

La main de la gouvernante se referme sur mon bras. Le Patron a conclu l’affaire, d’un regard. Il récupérera Ambroisine et me laissera là. Je crains pour Ambroisine : tout juste sortant de ses couches, comment suivra-t-elle ? Mais c’est sur mon sort qu’il faut que je me lamente. Je n’ai pas vocation à rester ici pour le reste de mes jours. Il faut que je m’échappe ! Pas question qu’on décide à ma place. D’ailleurs, l’iA ne voudrait pas : mon destin n’est pas ici, on me l’a dit ! Où est l’iA ? Où sont les drones qui me suivaient partout jusqu’à présent ? 

J’essaie d’arracher mon bras, j’essaie de me lever et de m’enfuir. Je ne sais pas où aller, ma rébellion est inutile, dérisoire. On me rattrapera, on… 

Et j’ai reçu un coup sur la tête.

mardi 31 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 17


 Avant même d’entrer, le Patron m’a regardée de la tête au pied et il m’a poussée derrière la haie d’une belle villa : « Avec ta jolie figure toute fraîche, tu vas te faire embarquer…Ils vont vouloir te faire faire un test de fertilité et tu es bonne pour rester coincée là pour les 20 prochaines années, pour pondre des gosses. Mets ma casquette, déjà, rentre tes cheveux dedans. Sors le tee-shirt de ton jean. Voilà. Et…attends… » Il sort de son sac une grosse miche de pain cuite par notre copain maraîcher : la cuisson au feu de bois a laissé des bouts de charbon sur le fond… Du bout des doigts, il prend un peu de noir et m’en barbouille les joues et le menton, pour que j’ai l’air d’avoir un peu de barbe…Est-ce que je ressemble à petit gars ? Selon lui, ça devrait passer… 

Le Patron connaît l’endroit comme sa poche. Il fait des livraisons très souvent ici. 

 Je lui demande, naïvement, si on paye en temps de clic, ici aussi. Il rigole. Non ! C’est bon pour les pauvres, ça. On est bien gentils avec les Marité, avec les cliqueurs, on leur laisse quelques poireaux en échange de quelques heures de clics, mais l’or, les dollars mondiaux et les bitcoins sont toujours d’actualité pour les riches ! Comment feraient-ils, sinon ? On n’a jamais que 24h par jour ! 

Je me souviens de la ferme dans les bois, je revois le Président dans son bureau luxueux… je me souviens de ces privilégiés qui avaient tout et je les compare au dénuement total de Marité qui paie de sa santé la moindre fraise qu’elle peut trouver au marché noir. La lutte des classes, hélas, a été gagnée définitivement par les plus riches. Les autres sont des esclaves. 

On est donc au milieu d’un lotissement de luxe, magnifique, gardé comme la Banque de France, avec des miradors, des agents de sécurité et des hautes grilles. 

La première villa que nous livrons ouvre ses portes : c’est une vieille dame qui se présente à nous. Le Patron m’explique rapidement, à voix basse : « Dans chaque maison, il y a une gouvernante qui garde les femmes qui y vivent. Pour chaque villa, il y a un homme. » 

« Pour plusieurs femmes ? » Je ne peux pas cacher mon étonnement. 

Oui. Un homme pour plusieurs femmes. Pour 4 ou 5 femmes. Les hommes font partie de la caste des bourgeois. Ils ont subi des tests de fertilités… 

Il n’a pas le temps de tout me dire. Mais je comprends bien l’essentiel. J’ai lu la Servante écarlate…il y a si longtemps… 

Les victuailles font briller les yeux de la gouvernante qui semble découvrir les bienfaits d’un sourire sur les rides de son visage. Elle nous demande même si on veut un café. Ce n’est pas de refus ! Un café ? Un vrai café ? Oui, les riches ont encore du café. C’est fou, non ? Il faut dire que les zones de production ont changé, avec les modifications du climat : le climat tropical est en Normandie, aujourd’hui. Et le café normand est excellent. 

En tout cas, cette pause dans cette cuisine rutilante, devant cette tasse de café, c’est un bonheur. Nous avons eu une très longue journée. Il ne faut pourtant pas que je me relâche trop : je suis un garçon, il faut que je reste dans mon rôle. Je ne retire pas ma casquette et je sens bien que la gouvernante tique. Je ne respecte pas les règles élémentaires de savoir-vivre. Je me méfie, parce qu’elle me fait penser à une de mes grands-mères et je sens bien qu’elle serait capable, dans un geste d’agacement, de m’arracher mon couvre-chef en m’attrapant la visière. Je me recule sur ma chaise. Le Patron sent mon malaise. Il se lève, poliment, et déclare que nous avons encore quelques livraisons à effectuer. Mais la gouvernante me fixe étrangement. Et je ne trouve pas d’autre solution que de lui demande, ex abrupto, si elle connaît une certaine Ambroisine. De toute façon, je suis là pour ça… 

Son regard oscille entre l’étonnement et la joie. « Ambroisine ? Vous la connaissez ? Chère Ambroisine ! Elle a accouché hier ! » 

Nous tombons bien ! Formidable, félicitations à la maman et au papa, bienvenue au monde à ce nouveau-né ! Est-ce que c’est une fille, un garçon ? Combien de kilos et comment s’appelle-t-il ? 

« Ambroisine…C’est sa dernière fois…Mais quelle femme ! Quelle formidable maman ! Elle est là depuis 14 ans et elle a mis au monde 8 enfants. Un peu plus d’un tous les deux ans ! Quelle régularité ! » 

La gouvernante est comme en transe en évoquant cela. « Nous pouvons la voir ? Nous serions ravis… »

 Mais là, le regard de la vieille femme se glace ! « Pourquoi ? Qu’est-ce que vous lui voulez ? Elle se repose évidemment. Mais en plus, elle doit se préparer. C’est sa dernière fois : elle doit endosser bientôt la robe de gouvernante. Comme moi… » 

Nous pensions avoir touché au but du premier coup, mais cela ne sera peut-être pas aussi simple…

dimanche 29 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 16


 Au fond de la cave transformée en boutique clandestine, il y a une porte, derrière une étagère de bocaux. Je dis au revoir à Marité, elle me demande de retrouver sa sœur, de la lui ramener, elle pleure…Le Patron s’impatiente. Il a déplacé l’étagère, la porte s’ouvre sur un long couloir sombre, éclairé de loin en loin par des ampoules LED vacillantes. Je fixe mon pas sur la démarche énergique du patron. Nous courons presque. Il me crie que c’est un réseau souterrain qui a été creusé par les habitants des quartiers est de Lyon, là où s’entassent les pauvres, les infertiles, les cliqueurs. Il faut faire confiance à l’être humain : il trouve toujours le moyen de s’évader. 

Au bout d’une bonne demi-heure, nous rejoignons un autre tunnel, plus vaste, mais terriblement délabré : les piliers ont l’air de tenir par l’opération du saint esprit. Le lieu est abandonné aux marginaux, aux rats et aux clandestins. Le Patron m’indique qu’il s’agit des anciens tunnels de la Croix Rousse. Un réseau existant depuis toujours mais qui avait été délaissé et qui redevient très important. On est à 80 mètres sous la ville. 

On ressort, on respire mieux, on passe la Saône sur une barge à fond plat, amarrée près de l’ancien Pont Georges Clémenceau, détruit depuis longtemps. C’est l’univers de la débrouille, un univers parallèle, que je découvre. Les gens se sont organisés. Le 9e arrondissement Lyonnais est aussi un ghetto. Tout est bouclé, mais le Patron connaît les failles et les entrées secrètes. On entre dans un bar dont la façade n’attire pas le regard. Je ne l’aurais même pas vu, si le Patron ne m’y avait pas conduit. L’endroit ressemble à un vieux bistrot typique et un peu crado. Derrière le comptoir, une grosse dame blonde mâche un chewing-gum et nous accueille avec un accent lyonnais que je n’avais pas entendu depuis bien longtemps. Comme une caricature. « Alors, les gars, qu’est-ce que c’est cette fois ? » Et le Patron explique l’histoire de Marité, mais aussi le réapprovisionnement de son petit commerce. La dame négocie. « Je te laisse passer, mais tu repasses au retour et tu me donnes des légumes ! » On se tape dans la main et on suit Madame dans le petit escalier surmonté d’un panneau « Toilettes ». On descend une nouvelle fois dans les entrailles de Lyon. Tout un réseau a été tissé par la Résistance. On passe sous le 9e, on ressort dans la verdure des Mont d’Or. On respire. On a la sensation d’avoir échappé au danger, après deux grosses heures de marche très rapide. 

Nous rejoignons un couple de maraîchers : Florent et Laëtitia. La fierté est dans leurs yeux : ils ont squatté une ancienne maison de maître, un petit château bâti sur deux hectares de terrain. L’ancien tennis de la luxueuse propriété est un poulailler, l’ancienne piscine, une pisciculture avec des truites. Ils ont aussi des moutons, quelques cochons, ils ont planté des pommes de terre, d’abord, parce qu’ils n’y connaissaient rien et que c’était ce qui leur semblait le plus simple et puis maintenant, ils font un peu de tout. 

Mais l’iA les laisse tranquilles ? Oui, c’est assez isolé pour ça, assez retiré. L’iA vient rarement jusque-là. C’est exactement comme lorsque j’ai traversé la campagne pour venir jusqu’à Lyon : le territoire est laissé à l’abandon, les drones ne sont pas assez nombreux pour quadriller tout. Et puis le marché noir fait partie du système. 

C’est passionnant de découvrir cette nouvelle liberté, les failles de la dictature et un bel endroit. Mais cela ne fait pas avancer ma mission : je dois tenter de retrouver la sœur de Marité. Le Patron m’explique qu’il y a beaucoup de ces femmes fertiles qui sont placées dans des jolies villas sur les côteaux des villages du Mont d’Or. Il fait parfois des livraisons dans ce coin. Les résidences sont protégées, entourées de garde, de hautes barrières. Mais il passe, avec un kilo de beurre et du jambon, on passe toujours partout. 

Ambroisine n’est pas un prénom courant et c’est une communauté restreinte. Nous obtiendrons peut-être quelque chose. Le maraîcher est intéressé par notre histoire. Il nous donne un pot de lait de brebis en expliquant que c’est quelque chose de recherché par ces mamans…Et que cela nous servira de monnaie d’échange. Il ne peut pas venir avec nous, il a du travail. Mais il nous prête un petit scooter électrique qui se recharge, branché à un panneau solaire. 

Nous fonçons sur des routes défoncées, avec le pot de lait, sur ce petit engin que le Patron semble maîtriser moyennement. 

 Comme prévu, on entre sans encombre dans le quartier protégé. C’est chic, c’est calme, c’est arboré. Et fait remarquable : du jamais vu depuis le début de mon périple, il y a des enfants dans les allées, qui font du vélo, qui jouent au ballon, qui rient, qui crient, qui chantent. C’est émouvant.

samedi 28 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 15


 On se noie à nouveau dans la foule, je suis de loin son chignon blanc. Elle me guide de loin en loin, en jetant un coup d’œil derrière elle. 

Nous nous enfonçons dans le quartier, après les anciennes usines, après les cités ouvrières en ruines et nous arrivons devant une rangée de grands blocs des années 1970. Les façades grisâtres des tours de 20 étages nous regardent du haut de leur austérité triste. Je suis une dizaine de mètres derrière Marité, au milieu d’une faune grouillante, bigarrée, affamée, hagarde. Je m’engouffre rapidement dans un hall à sa suite. Et nous ne montons pas, cette fois : nous plongeons dans l’escalier menant aux caves. 

C’est sombre et ça pue les égouts, l’humidité, l’urine et le tabac froid. Je mets instinctivement haut de mon tee-shirt sur mon nez. Rien ici n’avait été prévu pour durer plus de cent ans. Les murs sont verts de moisissures, les bois des portes sont pourris, les gonds rouillés, le sol défoncé. Nous ne voyons pas grand-chose. Quelques ampoules jalonnent le parcours, jetant çà et là quelques tâches jaunes et tremblantes sur les murs suintant. Si c’est ici, le marché noir, je ne sais pas comment les fraises peuvent rester rouges ! 

Au bout d’un parcours labyrinthique, nous arrivons devant une cave plus éclairée. Deux hommes patibulaires sont plantés devant une porte en meilleur état que les autres, sur laquelle tout un tas de symboles sont tracés à la peinture : il me semble reconnaître une fraise, des poireaux et des tomates. Un jambon, aussi, des œufs et une côte de bœuf. J’ai faim ! J’ai peut-être des hallucinations. Marité m’ouvre le chemin. Elle est connue ici : on lui ouvre la porte. Et là, c’est une épicerie qui s’offre à mon regard éberlué. Je n’ai pas vu autant de nourriture depuis longtemps. Il y a effectivement tout ce qui est dessiné sur la porte. Tout est sous la lumière, tout est au frais, tout est beau, comme dans un rêve. 

Mais je n’ai rien à échanger…Marité a encore un peu de temps de travail, une heure de nuit, une heure dimanche…Avec ça, elle peut prétendre à quelques tranches de jambon, de la farine et des œufs, du sel et quelques tomates. 

En un contact entre deux Surfaces, on échange des clics contre de la nourriture. Mon guide demande à voir le patron. Elle ne dit pas son nom, elle dit le Patron, d’un air entendu. On lui demande de patienter. Nous attendons entre les poireaux et d’appétissantes saucisses. Je me permets de demander à l’épicier qui semble ranger les rayons, d’où viennent ces trésors. L’air chafouin, il me répond qu’il ne divulgue pas ses sources, mais qu’il faut pouvoir sortir de la ville pour ramener ça depuis les campagnes. Des paysans cultivent tout ça pour le marché noir, échappant à l’iA par d’ingénieux systèmes de protection, des dômes anti-drones, des zones blanches, des zones libres. 

Le Patron arrive, au bout de quelques très longues minutes à résister de croquer dans une tomate. C’est un homme massif, trapu, aux cheveux noirs et au teint mat. Il parle lentement avec un accent indien. Marité me présente et demande des nouvelles de sa sœur. Il me regarde de la tête aux pieds, incrédule : « C’est elle que tu vas envoyer pour chercher ta sœur ? Tu n’as pas peur : elle est maigre comme une crevette. » Marité insiste : « Elle n’est pas grosse, mais elle a des superpouvoirs. L’iA ne l’embête pas, elle va et elle vient comme elle veut entre la zone libre et ici, je te jure ! » 

La curiosité du Patron. Il me regarde par en-dessous, comme s’il voulait examiner mes trous de nez. « Vous êtes un agent du pouvoir ? Vous êtes une…espionne ? Une infiltrée ? » Je comprends sa crainte, mais je lui assure que non : je lève les mains, comme d’habitude, par réflexe, et je fais mon plus beau sourire. Les deux gardes qui étaient devant la porte de la cave se sont rapprochés et l’atmosphère s’est tendue. 

« Qui es-tu ? » Je commence à raconter un peu mon histoire : j’ai été endormie pendant 20 ans, puis rajeunie par l’iA, j’ai 90 ans, en vrai, mais j’en parais 20, je sais, c’est difficile à croire…J’ai été déposée à la campagne, mais comme je ne comprenais rien au monde, j’ai bravé l’iA pour venir voir la ville, pour voir le monde. 

« Mais pourquoi ? Quelle connerie ! » s’exclame l’indien. Il semble éberlué. « Si tu as la chance d’être loin de tout ce merdier, tu y restes ! » 

 Je lui réponds que je ne savais pas, que je voulais savoir. « La curiosité est un vilain défaut… » 

Marité nous coupe : « En attendant, autant en profiter : elle échappe aux gardes, elle connaît le Président, elle navigue comme elle veut dans ce monde pourri, alors elle peut m’aider ! » 

 « D’accord, d’accord. Alors voilà ce qu’on sait. Les femmes qui sont fertiles sont très recherchées. C’était le cas d’Ambroisine, n’est-ce pas ? » 

Marité secoue la tête. « Oui, oui, c’est bien ça…On les emmène dans des villas, dans les banlieues chics que Lyon et c’est une prison comme ici, mais en plus doré. Et puis on les insémine et on leur fait élever leurs enfants. Je sais tout ça. C’est ce qui se raconte. Elles ont à manger, elles vivent bien, mais ce sont des poules pondeuses. » 

 Voilà, c’est ça. L’indien reprend la parole, tout doucement : « Cela fait 14 ans qu’elle a disparu. Elle avait quel âge à l’époque ? 30 ans ? Elle n’a pas pu faire plus de deux ou trois enfants…Je suis désolée, ma pauvre, mais votre sœur, depuis tout ce temps ne doit plus être la même…Si elle est encore en vie… » 

Un sentiment de tristesse s’imprime sur le visage de Marité. Mais elle redresse la tête aussitôt : « Nous sommes jumelles et je le saurais, si elle était morte ! Je le sentirais… » 

Le Patron me dit qu’il y a des chances pour qu’elle soit dans la banlieue de Champagne au Mont d’Or, à l’ouest de Lyon. A pied, c’est assez loin. Mais il doit faire un réapprovisionnement dans ce coin. 

Je sens qu’il hésite, il se demande si on peut vraiment me faire confiance. Pour lui prouver ma bonne foi, je lui parle des rebelles jardiniers. Je lui demande si ses fraises viennent de là et son visage s’éclaire : « Comment vous les connaissez ? A ça alors ! Ce sont des amis ! Bien sûr que ce sont des fournisseurs. Ils sont formidables ! » 

 Et là, il me demande de le suivre.