mercredi 11 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 9

 Une horde sortie de nulle part m'encercle.

Contrairement aux jeunes freluquets du Vieux Lyon, les individus qui me font face sont redoutables. Impressionnants. Ils me rappellent les zombies du pont. Ceux qui voulaient me manger toute crue. Et je me souviens soudain qu’il y a pire que le Président, sa cheffe de cabinet et leurs bataillons de drones : il y a tous ceux qui ont faim et qui sont déjà des cannibales. 

Ils sont une trentaine. Ils ont déboulé des étages supérieurs. Ils ont des looks de punks, de motards, de rockeurs…Je ne sais pas comment ils ont pu trouver ces perfectos, ces chaines et ces santiags. On se croirait dans Mad Max. 

J’adopte ma seule position de repli : je lève les mains au ciel et je jure que je viens en paix. Et j’ajoute que j’adore leur look. Au cas où la flatterie marche…Mais c’est vrai qu’ils en jettent. 

Le plus costaud de la bande s’approche de moi et se met à me tourner autour, à me renifler comme si j’étais une statue dans un musée. D’ailleurs, je ne bouge pas une oreille. 

 J’en profite pour les scruter. Il y a des hommes et des femmes. Pas d’enfants. Pas d’ado. Ils ont tous au moins trente ans, je crois. Je m’entends soudain leur dire « Vous avez faim ? » Comme si mon inconscient avait parlé. 

Ils ont éclaté de rire. Et je suis restée interdite. Et le cercle s’est resserré un peu plus autour de moi. Le chef de bande me jauge toujours, mais il a le sourire. 

« Toi, par contre, tu as faim ! Non ? » 

Oui ! J’ai une dalle d’enfer. J’ai picoré des choses à l’hôtel la nuit précédente et depuis, j’ai couru, monté des escaliers, échappé à des drones. Je pourrais avaler un bœuf tout entier ! 

Cela doit se lire dans mes yeux. Le gars recule un peu. 

« Personne n’était monté si haut dans les étages, jusqu’à aujourd’hui. Tu peux piger qu’on se méfie. T’es qui ? T’es seule ? T’es pas suivie par une de ces saloperies de drone, j’espère ! » 

Non, je ne crois pas. A vrai dire, ça me rassure un peu de comprendre qu’ils ne me connaissent pas, ceux-là. 

« Et vous, qui êtes-vous ? » 

Je ne sais pas tellement comment montrer ma bonne foi. J’ai à nouveau des crampes dans les bras, à force de les tenir levés. 

« Je ne suis pas suivie…Enfin, je ne crois pas ! Vous ne me connaissez pas, vous êtes sûrs ? » 

« Non ! Nous n’avons pas de moyens de communication ici. Nous avons coupé tous les systèmes électriques, tous les systèmes électroniques, toutes les antennes, tous les relais possibles…Pas de wifi, de 5G, rien. Nous voulons échapper à l’iA. » 

Comme s’il en avait déjà trop dit, il se retourne un peu piteux vers les autres. Mais les autres baissent un peu la garde. Une nana avec une balafre sur la joue, les cheveux rouges, dressés en crête, me crie « Vas-y, baisse les bras ! Tu n’as rien à craindre, on ne va pas te bouffer ! Avec les 30 étages que tu viens de te taper, tes cuisses doivent être trop dures pour être rôties, de toute façon ! » Et tout le monde éclate de rire.

 Moi, pas tellement…J’ai un petit rire jaune. J’ai à nouveau la trouille et je lève les bras encore plus haut. 

 Il faut dire qu’ils ont des pelles, des râteaux, des tas d’outils dans les mains… 

 Je leur demande de poser leurs armes et le filet de voix qui s’étrangle dans ma gorge les fait exploser de rire. Je ne comprends pas. Ils ne comprennent pas non plus. 

La nana reprend la parole : « Mais quelles armes ? » Elle est réellement surprise, elle regarde les autres, interrogative. 

« Ben…ce que vous avez dans les mains… » 

Et ils rient encore. J’ai l’impression d’être la vedette d’un one-woman-show. 

« C’est pas des armes ! C’est des outils, gamine ! Tu sais pas ce que c’est, c’est ça ? Plus personne sait rien, de nos jours ! C’est incroyable ! » 

Et ils me demandent de les suivre. On monte encore quelques étages, on se retrouve sous la pyramide de verre qui couronne le bâtiment emblématique. Et là…C’est le paradis. C’est une sorte d’immense serre tropicale…Un jardin géant, une oasis de verdure… 

« Nous sommes les rebelles jardiniers. Nous avons refusé dès le début la nourriture de l’iA. Nous avons investi la tour, nous avons pris les derniers étages et nous nous sommes organisés en communauté autour d’un jardin en permaculture sur le toit et sous la pyramide. Nous vivons en autonomie. » 

Et ils me guident autour de plantations diverses et variées : c’est le plein été, il y a des tomates, des aubergines des poireaux gros comme mon bras. Des salades, des carrés où les pommes de terre fleurissent et d’autres où les fraises rougissent. 

Je suis ébahie. Et j’ai faim ! Je ne peux pas m’empêcher de croquer dans une tomate bien mûre ! C’est le paradis ! Je ne peux pas m’empêcher de poser des questions : comment cela est-il possible ? Est-ce que les drones ne viennent pas pour détruire tout ça ? Comment la terre, l’eau…les aspects techniques…Les plans, l’hiver…l’été… 

La femme qui a pris la parole dans le hall de l’hôtel m’explique tout. 

« La terre, il a fallu la monter ! Bon sang, 41 étages ma cocotte ! On s’est cassé le dos, je peux te le dire ! C’était en 2084, quand tout été déglingué, quand l’exode total a été fini, quand tous les êtres humains ont soumis à l’iA. La nourriture, c’était l’arme : l’iA n’a pas besoin de bouffer, et elle peut rien cultiver... Elle peut produire que dans des usines. Et comme personne ne savait plus rien faire...Ben oui, y avait presque plus d’agriculteurs, plus personne savait faire pousser des carottes. » 

C’est une longue histoire. Pleine de joie et de galères. Elle continue de me raconter : 

« D’abord, il a fallu se défendre. Se barricader, se désintoxiquer de tout l’électronique, se couper d’internet, des réseaux, de l’iA. Tout ça, crois-moi, ça a été une bataille militaire ! Un vrai combat contre nos mauvaises habitudes…Sans compter qu’on était tout le temps attaqué par des drones qui arrivaient à monter jusqu’au sommet de la tour On en a dégommé un paquet ! 

Et puis après, il a fallu s’organiser. Il a fallu apprendre à vivre ensemble et à cultiver la terre efficacement. On a réappris à lire des livres, à comprendre les saisons. On a réappris les techniques et on en a inventé… » 

La passion animait les yeux de cette femme. C’était incroyable. Elle ne s’arrêtait plus. On a quand même fini par se retrouver autour d’une table…

mardi 10 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Episode 8

 


Mais l’ascenseur ne vient pas et les drones bourdonnent déjà derrière moi. Le Président a même daigné se lever et s’avance vers moi d’un pas mal assuré. 

Il crie « Sécurité ! Sécurité ! » et après un moment de panique, complétement bloquée par la peur, j’ai le réflexe d’essayer d’ouvrir les portes : la première me résiste, la seconde s’ouvre sur un bureau, la troisième, ouf, est celle des escaliers. Je m’y précipite. C’est pratique d’avoir des jambes de 20 ans ! Mais au bout d’une dizaine d’étages, je m’engouffre à nouveau dans derrière une porte inconnue. Je souffle un peu. La menace a disparu. Les drones n’ouvrent pas les portes et le vieux Président n’a même pas encore eu le temps d’atteindre la cage d’escaliers. Alors je m’appuie la tête contre la vitre. Devant moi, le Crayon. Le pouvoir s’est réfugié dans la Gomme. Je me dis que c’est un sacré symbole. On a décidé d’effacer plutôt que de construire. 

C’est un vieux plateau en open-space. Les ordinateurs ne sont plus là, mais les bureaux quadrillent toujours l’immense volume moquetté. Je me souviens des années 2030, quand tout le secteur tertiaire s’est arrêté à cause de l’iA. On n’avait un peu anticipé, les licenciements avaient commencé dans la décennie précédente, pour tous les travaux de compta, de finances, de programmation, de conception, de graphisme, de publicité…Mais on n’avait pas vraiment cru à la fin totale de tout ça. L’économie française reposait sur ces travaux, valorisés par l’éducation et les salaires depuis les années 50. On n’avait pas voulu croire. 

 Dans cette Gomme, ce grand bâtiment au toit asymétrique, il y avait des banques, des services financiers. On n’avait plus besoin que d’un ou deux régulateurs, des superviseurs pour l’iA, en 2030. Les bureaux avaient été désertés. Et rien n’avait pris le relai. C’était devenu un lieu mort. On avait récupéré le matériel électronique plus tard, quand la pénurie de matières premières, de métaux rares s’était manifestée, quelques années plus tard. 

Se retrouver dans un lieu pareil, en 2089, c’est refaire l’histoire du 21e siècle. La lente disparition de l’humain au profit de la machine. 

Ça n’a pas de sens. Surtout qu’il y a eu les gouvernements autoritaires, les grandes guerres, les grandes migrations, les bouleversements climatiques. Aujourd’hui, sur cette moquette usée et poussiéreuse, il ne subsiste que la trace insignifiante d’une sorte de parenthèse enchantée, d’un rayon de soleil dans l’histoire humaine. Nous mangions notre pain blanc en ne nous souciant pas des jours sombres qui viendraient. 

Mais ces réflexions à peine esquissées dans mon cerveau, me voilà repartie pour une course folle dans les escaliers. Je referme la porte du palier in extremis, poursuivie par un drone entré dans l’open-space en brisant une vitre. 

Je débaroule, je dégringole d’étage en étage. Arrivée au rez-de-chaussée, je sais qu’en sortant dans la rue, je m’expose, pourtant, je n’ai pas tellement d’alternative. Alors je prends mon courage à deux mains et je me mets à courir en direction du Crayon. C’est une sorte d’intuition qui me pousse. Les drones pourraient surgir à chaque coin de rue. J’accélère autant que possible. Pour une vieille de 90 ans, je peux vous assurer que j’ai la pêche. Je cours les 500 mètres en moins de deux minutes. 

 Je m’engouffre dans la tour pointue. Je ne sais pas ce que je trouverai : rien, un autre président, un squat, des drones tueurs…Tout est possible. On est dans un roman d’aventures. 

Il règne dans ce hall une ambiance poisseuse. Les lieux sont dévastés, sales, plein de détritus qui s’entassent depuis des dizaines d’années. C’est certain : le lieu sert de squat. L’ascenseur ouvre grand ses portes et indique les 42 étages. Mais il ne marche plus, évidemment. La porte de l’escalier me tend les bras. Avec les drones mes trousses, le plus simple est de me planquer derrière des portes. Alors j’entame l’ascension. 

 Les premiers étages sont encombrés de déchets, de vieux papiers gras, de gobelets, de couvertures de survie abandonnée, de seringues dégueulasses. J’accélère encore. J’ai des cuisses en béton. 

Plus je monte, plus l’espace se libère, habité seulement par une poussière que personne n’a soulevée depuis des lustres. J’arrive enfin aux derniers étages, ceux qui étaient occupés autrefois par l’hôtel Radisson. La moquette a remplacé le béton brut et accroche encore plus la poussière. 

 J’entre dans l’ancien monde du luxe. Autant vous le dire tout de suite : le luxe, en 2089, c’est complétement surfait ! Plus aucun intérêt ! Chanel, Louis Vuitton ou Prada, ça ne vaut plus un clou ! Il vaut mieux avoir des patates que des lingots ! Malgré les lieux ont conservé une certaine classe. C’est épuré, c’est lumineux et l’avantage des matériaux de qualité, c’est que cela vieilli bien. 

Je m’affale sur un des canapés de l’accueil et je me dis que si l’on doit réécrire l’histoire, ce pourrait être un bon QG. 

Soudain, je ne suis plus seule.

vendredi 6 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 7


 Après une telle nuit, un tel confort, j’étais une autre femme. Une femme de 20 ans, prête à tout pour comprendre le monde, faute de le sauver. Pourquoi l’iA a pris le pouvoir ? Quel est l’intérêt d’une telle folie ? D’une telle absurdie ? 

J’ai rendez-vous à nouveau avec le Président. Avec UN Président, devrai-je dire…Je sais déjà que je n’en tirerai pas grand-chose. Je vais juste essayer de soutirer le plus d’informations possible de ce que je verrai. J’espère juste que ce que je vois est une version de la réalité, faute d’être la vérité totale ! 

Je me retrouve donc à nouveau transportée comme par magie dans un vaisseau taxi très confortable, très silencieux, très blanc. Nous passons près d’un grand immeuble emblématique de la capitale des Gaules. Je me souviens. Le Crayon, c’est ainsi qu’on le nommait, à cause de sa forme caractéristique. Il se dresse intact, flamboyant, phallique. 

 Mais nous ne nous arrêtons pas là. 

Le suppositoire volant avance encore un peu, entre les buildings et sa course s’arrête devant un immense bâtiment de verre et d’acier : la fameuse Gomme…Autrefois, c’était la tour d’une grande banque. C’est aujourd’hui un lieu de pouvoir. Un drone m’accueille, comme toujours, et me guide vers un immense ascenseur panoramique. Je m’élève au-dessus de la ville morte. En bas, les anciennes halles lyonnaises, le temple de la gastronomie lyonnaise, autrefois classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, tombent en ruines. Le monde nouveau a décidé de protéger les églises et de laisser tomber l’art de bien manger. Cela semble fou. 

J’ai aimé cette vue incroyable sur une ville où la verdure commençait à reprendre le dessus. Le soleil de juillet faisait des éclats sur les vitres des immeubles du quartier de la gare de la Part-Dieu. Sur l’horizon d’azur se détachaient les Alpes, très nettement. L’air avait gagné en pureté, ces dernières années. 

En arrivant au sommet, encore éblouie par les lumières de la ville, je retrouve la cheffe pète-sec derrière un bureau sur lequel flotte un écran. Elle est vêtue d’un costume d’homme trop large pour elle. Elle me regarde sans vraiment me voir, par-dessus ses lunettes. Comme si j’étais transparente. Mécanique, elle énonce dans un sourire froid « Le Président va vous recevoir. » Puis elle s’absorbe à nouveau dans la lecture de quelque chose sur le plasma qui s’élève devant elle. 

La porte du bureau présidentiel s’entrebâille. Les drones-secrétaires volettent toujours autour de moi, me proposant un café, de me débarrasser de ma veste, me demandant si je vais bien. Des petits anges gracieux, mais vigilants. Je ne veux rien. Mais l’évocation d’un « café » réveille en moi de très anciens souvenirs. Depuis quand n’ai-je pas bu de café ? La planète a donc encore quelques producteurs de café ? Comment est-ce possible, alors que l’agriculture semble à l’arrêt partout ? 

 Le Président a le même regard un peu vide que sa cheffe de cabinet. Il me regarde sans me voir, pendant de longues secondes. Et puis comme s’il se reconnectait, il me regarde et éclate de rire. 

« Toutes vos questions posent de sérieux problèmes à mes drones secrétaires : regardez-les s’agiter…Je crois même que celui de droite est prêt à démissionner ! Vous voulez tout savoir, ma parole ! Alors pour le café, oui, certains ont la chance d’en avoir encore. Certains peuvent…Non, je ne peux pas répondre à tout ! Vous mettez les serveurs en carafe, ma petite dame. Vous et vos idées de ne pas obéir à l’iA ! Oui, vous êtes fascinante et tout le monde a suivi votre périple ! Oui, vous voulez tout comprendre, tout contrôler ! Oui, vous êtes utile au système, mais attention ! Ne prenez pas la grosse tête ! Cela pourrait vous la faire perdre ! » 

Cet homme ne me semble pas tellement sain d’esprit. Je n’arrive plus à capter son regard. Je ne sais pas à qui il parle ou à qui il répond. J’ai l’impression qu’il sait ce que je pense, mes questionnements, mais il est aussi en train de délirer. 

Et soudain, la situation empire. J’ai l’impression qu’une fureur aveugle le prend ! Comme la reine de cœur dans Alice…Il se met soudain à hurler : « Pourquoi n’avez-vous pas obéi ? Pourquoi n’êtes-vous pas resté avec Nicolas ! C’est ce que l’iA a dit ! Il faut obéir à la GIM ! Si vous n’obéissez pas, vous serez…décapitée ! » 

Est-ce que c’est une blague ? Je ne sais plus sur quel pied danser. Le vieillard est sénile, c’est sûr…Son monologue se poursuit « J’ai le pouvoir, c’est moi qui fais tourner les planètes ! C’est moi qui décide de la vie et de la mort ! Je suis le prince et ma décision va tomber ! » 

Les drones se terrent aux coins de la pièce. 

Il faut que je m’évade, d’une manière ou d’une autre. Le vieux ne semble plus vraiment s’adresser à moi, il vitupère, il agonit, il tempête autant que possible. La porte est toujours entrouverte. Je recule doucement et je prends la fuite. Le bureau de la cheffe de cabinet s’est refermé pudiquement au son des insultes fusant de l’antre présidentiel. La furie continue alors que j’appuie frénétiquement sur le bouton de l’ascenseur. Je ne suis restée là que trop longtemps. Il faut que je retrouve mon groupe de jeunes révolutionnaires ! Ils ont raison…Il faut préparer un attentat…

mercredi 4 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 6


 Ils m’ont capturé pour deux raisons : je suis celle qui a survécu à un périple, qui visiblement a été suivie par tout le monde. J’ai été filmée à mon insu, durant tout mon voyage à travers le pays. Je suis une star sans même le savoir ! 

La deuxième raison, c’est que je dois revoir le Président et ils veulent organiser un…attentat ? 

C’est de la folie. Il faut faire autrement, il faut infiltrer ce monde…J’essaie d’argumenter. Est-ce que la violence est la seule solution ? Est-ce qu’on ne peut pas être plus cheval de Troie qu’Achille en mode baston ? 

Ils ne comprennent pas ce que je raconte. Je me rends compte de leur jeunesse soudain : la plupart ne sait pas lire. Alors mes références à la Guerre de Troie leur passent au-dessus de la tête. Il faut que je sois plus simple. Mais je lis leur peur sur leurs visages presque juvéniles. Ils n’ont connu que la maigre nourriture. Ils sont mus par une faim ontologique. Ils veulent vivre, ils sont prêts à se battre. 

Mais pour ça, il faut des armes, il faut avoir des moyens, faire des plans. Ils me paraissent si naïfs et si démunis. Dans le fond, cela m’étonne qu’ils aient pu installer des pares-feux et des boucliers numériques. 

 « Vous êtes sûrs… » 

C’est à ce moment là qu’un drone brise une vitre et entre dans la pièce. Non : leur technologie n’était pas au point. Il faut fuir ! Ou alors, il faut que je me laisse attraper. En un quart de seconde, je comprends que mon intérêt est d’infiltrer le pouvoir, de retourner voir ce président fantoche devant sa réalité virtuelle, ce vieux bonhomme déconnecté du monde réel, qui tourne en boucle sur les mêmes images fausses du monde en croyant que le monde tourne grâce à lui. Il faut que je comprenne plus précisément les rouages : qui détient vraiment le pouvoir ? Le Président et sa cheffe de cabinet ? Qui est au-dessus, au niveau européen et mondial ? 

Les jeunes ont pris la tangente et je me retrouve aux mains de l’iA. 

Je me retrouve dans un nouveau taxi et je rentre finalement dans l’hôtel qui m’était destiné dès le début. 

 La chambre est confortable, aseptisée, blanche, du sol au plafond, en passant par le lit et les meubles. Je profite de la douche. Le frigo est plein de cocktails protéinés et de friandises très délicates en ouate de cellulose. C’est du nuage, par rapport à ce que mangent les pauvres révolutionnaires que je viens de quitter. Dans le bac à légumes, il y a même une pêche. Un vrai fruit que je dévore avec gourmandise, consciente du luxe que cela représente. 

Un écran me suit partout en diffusant en permanence une sorte de journal télévisé. Des pubs sont énoncées en permanence par une voix sans âme : « La Grande Intelligence Mondiale annonce de nouvelles mesures sociales : des tonnes de nourriture nourrissante vont être fournies. Rendez-vous dans vos magasins GIM ! GIM est là pour vous et le monde est plus juste, plus solidaire et plus intelligent. Ne vous souciez de rien et suivez les consignes ! Respectez le couvre-feu et la sécurité sera assurée. Vous n’avez plus à penser, vous avez à vivre ! En échange de vos micro-tâches, la GIM vous assure la nourriture nourrissante et la sécurité… » 

Et ça n’en finissait pas. C’était abrutissant. Mais je comprenais un peu mieux dans quel monde j’étais tombé. Qu’est-ce que c’est ces micro-tâches ? En quoi cela consiste-t-il ? Quelle est la contrepartie pour la sécurité et la cellulose protéinée ? Je demande, « Dis-moi, Maître GIM (blague d’un autre temps), qu’est-ce que c’est, les micro-tâches ? » GIM me répond qu’il s’agit du travail que les humains doivent faire pour l’iA. Pour nourrir l’iA en contrepartie d’une nourriture terrestre. Le plus souvent, il suffit de passer ses journées en cliquant sur des images, à répondre à des questions faciles, par oui ou non, rouge ou vert…Il suffit de former des carrés avec des petites billes de couleur, ou de ranger des triangles dans des boites rectangulaires…Des petits jeux. Mais en fait, il s’agit de programmation déguisée, cela permet à l’iA de continuer à apprendre des comportements humains, des réactions face à des micro-problèmes. 

Cela ne me dit pas comment les gens vivent concrètement, dans ces villes surpeuplées, en théorie. Pour l’instant, dans les vieux quartiers de Lyon, je n’ai pas vu grand monde. Or, il devrait y avoir des millions d’humains dans les villes…Où sont-ils ? 

L’iA me répond que les humains vivent majoritairement dans les anciens quartiers à l’extérieur des villes. Seul quelques dignitaires vivent dans les centres historiques, qui sont surveillés, protégés, restaurés comme tous les monuments importants, les églises… 

C’est une information que je garde dans le coin de ma tête avant de tomber de sommeil dans ce lit incroyablement moelleux.

jeudi 26 février 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 5

 


C’est une rétrospective historique. Un documentaire, réalisé juste pour moi. « Vous avez été conservée en 2069. Voilà ce qui s’est passé entre temps. » Je m’enfonce dans ma chaise. J’ai hâte de découvrir enfin ce qui se passe. 

Le film décrit l’accélération de tout ce qui était déjà en place depuis les années 30 : l’installation d’une dictature ne se fait jamais d’un seul coup. On s’habitue, on concède, on accepte, on plie lentement. Certains en payent le prix, durement. Le film évoque la mort terrible de ceux qui voulaient fuir ailleurs que dans les grandes villes désignées. Ce sont les morts que j’ai vus dans les voitures, avant le pont détruit sur le Rhône. Ceux qui ne prenaient pas la direction de Lyon étaient immédiatement électrocutés. Cela me glace d’effroi. 

Mais ce n’est pas tout. Le Gouvernement mondial est un gouvernement fantoche, comme le président que j’ai rencontré dans son bureau : il croit voir le monde, mais il ne voit rien que l’image du monde et il pense que les gens sont ses sujets. Le vrai gouvernement est bien plus puissant. Il est éloigné, effrayant et désincarné. Ses milliards de bras armés sont les drones qui volent, partout. 

Bref, il n’y a rien que je ne sache déjà. Mais quelle est l’idéologie ? Quels sont les peurs ? Que n’a-t-on pas le droit de faire ou de dire ? Qui sont les minorités persécutées ? Qui sont les salauds ? Qui sont les victimes ? 

Le documentaire m’explique que l’humanité a baissé de moitié par rapport à l’an 2000…Ce qui fait que nous devons être 3,5 milliards à la louche. Le film devient militant et plaide que les ressources terrestres pourraient être largement suffisantes pour tout le monde, pour qu’on puisse espérer mieux que de la cellulose protéinée. La nostalgie a dû gagner le réalisateur : on voit tout à coup des images d’archives de pizzas, de bavette à l’échalote saignante, de frites dorées… 

J’ai faim. 

Mes kidnappeurs sont des gens adorables, mais ils n’ont rien d’autre que cette saloperie de carton à mâchouiller. 

Ils m’expliquent qu’ils font partie de la Résistance, qu’ils agissent dans l’ombre pour le retour de la liberté et de la nourriture. C’est cela qui est au cœur de tout : ceux qui essayent de s’échapper du système meurent de faim. J’ai pu le constater quand je me suis enfuie. Ils pensent que le monde deviendra stérile si tout le monde continue de manger de la cellulose. 

 Je ne sais pas si ce raisonnement est scientifique. Je ne sais pas si des expériences prouvent ce que me racontent ces gens. 

Ils me disent qu’ils sont persécutés, qu’ils ont peur, qu’ils se cachent. Ils sont les Résistants de l’intérieur. Ils essayent d’échapper aux drones. Ils changent de place, tout le temps. 

Là, dans l’appartement, ils ont allumé des pares-feux, des systèmes complexes, des boucliers numériques pour être invisibles. Ils ne sont pas sûrs que ça marche. 

Je les sens fébriles, fragiles. Ils n’arrivent pas à me raconter simplement ce qu’ils vivent. Mais je perçois leur détresse, leur faim, leur besoin de justice. Et ils voient en moi quelque chose que je ne suis pas : une sorte de sauveur, de Messie. 

C’est beaucoup, pour moi…Mais le Président veut me revoir.

mercredi 25 février 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 4


 Je dois découvrir l’envers du décor, là où sont vraiment les gens ? Pourquoi le serveur a-t-il eu si peur ? Pourquoi le monde semble en papier glacé ? On dirait le décor d’une vieille sitcom rose bonbon. 

Je suis désormais dans les toilettes. C’est l’endroit idéal pour faire le point. J’ai deux solutions : m’en remettre à mon destin, me laisser aller à ce qui m’est promis, un hôtel confortable et une nouvelle entrevue avec le Président. Ou bien le danger, le risque de me faire reprendre, l’arnaque de penser que je m’aventure, même si tout est orchestrer. Je ne sais plus à dans quelle matriochka de réalité je suis enfermée, à quel point je ne suis pas dans le monde réel. 

Au-dessus de la cuvette des toilettes, il y a une petite fenêtre, qui donne sur une arrière-cour. Comme par hasard ! C’est presque trop beau pour être vrai : c’est comme dans un roman. En sautant par cette fenêtre, je ne trahirais pas le scénario prévu pour moi…Alors je saute ! 

Personne n’est en vue. Les pavés sont sales et les pigeons ont l’air d’avoir élu domicile dans cette ruelle. Je file, derrière des immeubles noircis de pollutions, des cours pleines de détritus, des parkings pleins d’épaves de voitures déglinguées. Impossible de se débarrasser de ces millions de cadavres automobiles après la fin du pétrole. Certaines ont échoué là. Je lève les yeux vers les fenêtres des blocs sales et des maisons de ville hors d’âge. Il y a sans doute des regards derrière les vitres. Des familles qui vivent là. Comment serait-ce possible autrement ? Je file, encore plus loin dans un dédale d’escaliers, de rues en pente, étroites et obscures. C’est sans aucun doute Lyon et ses traboules, même si ce n’est plus aussi touristique qu’avant. 

Monter le plus haut possible, voilà ce que je me dis. Tenter de rejoindre un sommet, pour voir ce que je peux voir. J’arrive sur une esplanade et je contemple la cité écrasée du soleil d’été, les lits des deux fleuves, presqu’à sec. Les passants ne me voient pas. J’ai à nouveau l’impression d’être entourée d’acteurs. 

Tout à coup, une porte s’ouvre et on m’attrape par la manche. On m’attire sous le porche d’un vieil immeuble. On me bâillonne d’une main autoritaire. On me glisse à l’oreille « Ne dis rien, on te veut du bien ! » 

 Une lourde porte s'ouvre et on m’entraîne à l’intérieur d’une cage d’escalier. 

Celui qui m’a attrapée est vif et précis. Il me pousse devant lui. Sans menace. Efficace. Je me retrouve dans un appartement sombre, la porte se referme derrière moi. 

« Ici, tu es tranquille » 

La voix se veut rassurante. Et je ne suis pas vraiment rassurée. Je suis passée du grand soleil à la nuit. Je suis aveuglée. 

« Nous savons qui tu es. Tout le monde sait qui tu es. Tu es la rebelle. Celle qui n’a pas obéi et qui a traversé le pays déserté pour nous rejoindre. Les drones t’ont suivie et ton périple a été regardé par tout le monde, sur tous les écrans aussi bien par les Féconds que par les Inféconds. Nous sommes les Féconds. Nous sommes de ton côté. » 

Je ne comprends rien, encore une fois. « Expliquez-moi ! Expliquez-moi tout ! Comment ce monde fonctionne ? Qui est le Président, qui sont les dirigeants de ce monde ? Et surtout comment les gens vivent ? Que s’est-il passé en 2084 ? » Mes questions sont si nombreuses… 

« Pas si vite. On va tenter de clarifier tout ça…Ce n’est pas si simple…mais tu es au bon endroit. Lyon est la capitale de la Résistance. » 

J’ai peur à nouveau. Il y a donc un état de guerre ? Une occupation ? Des collabos, des résistants ? Je veux comprendre ! Mais à nouveau, la voix apaisante de mon kidnappeur calme mes ardeurs. 

« Non. Avant toute chose, nous avons besoin de toi. » 

Tout le monde a besoin de moi. C’est infernal ! Lâchez-moi ! 

Non. On ne me lâche pas. Au contraire. On m’attache à une chaise. On me demande de me taire. Et on me diffuse un film.

mardi 24 février 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 3


 Dans une sorte de boîte volante autonome, j’ai pris mon envol. De tous mes yeux, j’ai essayé de décrypter ce qui se passait. 

Nous avons survolé une ville…L’ombre d’une ville, où erraient des âmes en peine. Du moins, c’est ce que j’imagine. Au moment où l’engin ralentit, nous sommes au-dessus d’une artère bondée de monde. Le soleil est haut, le ciel est bleu. C’est un été caniculaire en ville. Les gens se traînent. L’engin descend lentement et se rapproche d’un grand immeuble haussmannien. Je continue de penser que nous sommes à Paris. Ou Lyon…Impossible de voir Fourvière ou le Sacré Cœur. 

Au moment où nous touchons presque le sol, je n’ai qu’une envie : prendre la fuite et aller explorer par moi-même…Sans y croire, j’appuie sur le bouton de la portière. Et elle s’ouvre. Je saute immédiatement dans la rue et je me mets à courir. Je suis persuadée que je vais être rattrapée par l’iA, assommée et conservée dans une chambre d’hôtel jusqu’à une nouvelle rencontre avec le Président. 

Mais non. 

Je vais enfin pouvoir comprendre…Peut-être. Parce que si ça se trouve, je ne suis pas vraiment libre. Je ne suis peut-être qu’une marionnette, victime d’une orchestration qui m’échappe, alors que je pense m’échapper. 

Tant pis. Faisons mine d’organiser la liberté, malgré le fatum. Ce n’est rien d’autre que la condition humaine : je pars à nouveau à l’aventure, à la rencontre des autres. 

Tout ressemble à une ville « normale ». Des taxis volant nous survolent en silence, mais ce n’est pas tellement surprenant. Il y a des magasins, des cafés, des gens qui marchent, qui se croisent, qui se saluent ou qui s’ignorent, penchés sur des écrans, le nez en l’air. La mode du temps, visiblement, ce sont les vêtements fluos, très larges. Je n’ai pas un sou vaillant sur moi. Je ne peux pas me permettre de rentrer quelque part pour prendre un verre ou acheter quelque chose. J’observe. Je semble invisible, parmi la foule, anonyme parmi les autres. Je ne sais pas comment entrer en contact. Mes dernières expériences sont encore douloureuses : Nicolas le taiseux, qui me manque, Kamy, morte dévorée par des congénères, les zombies du pont, le géant borgne, le vieux Président et son assistante aux allures de robot…Je ne sais plus si je peux encore faire confiance aux autres humains. 

Et puis tout semble mis en scène. Rien n’est très naturel. J’ai vraiment l’impression d’être dans The Truman Show, ce vieux film dans lequel un homme est le seul à ne pas savoir que toute sa vie est un décor.

 Je confirme mon hypothèse en m’adressant à quelques passants. Je reçois le même « Bonjour » souriant mais indifférent. Aucune réaction ne me semble naturelle. Mais il faut que j’en ai le cœur net. J’entre dans une boutique à la façade rose bonbon, à l’enseigne alléchante de donut. On se croirait dans un décor de sitcom. Je fais mine de vouloir commander quelque chose. Je sens alors un moment de panique de la personne derrière le comptoir. Je ne suis pas censée avoir de l’argent, il n’était donc pas écrit dans le scénario que je voudrais acheter quelque chose. 

D’ailleurs, la panique est totale quand je pointe du doigt un donut dans la vitrine. Je n’insiste pas. Le donut est en plastique, le décor est peint. Derrière le comptoir, le commerçant est un jeune acteur qui me regarde, les sourcils en accent circonflexe, effrayé de ne pouvoir m’expliquer quoi que ce soit. Il est mignon, il fait de son mieux. C’est un grand brun frisé au sourire chaleureux. Mais il a peur. 

Alors, je demande si le magasin a des toilettes et l’acteur se remet à sourire. Il sait répondre à cela. Il me conduit à l’arrière. Lorsque nous sommes isolés, je glisse à son oreille la question qui me brûle les lèvres « Rien n’est vrai, n’est-ce pas ? On vous oblige à jouer le jeu ? » 

Il est effrayé à nouveau. Il tremble un petit « oui » et fait demi-tour en me laissant devant les toilettes. 

Il faut que je m’échappe encore, alors.