dimanche 29 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 16


 Au fond de la cave transformée en boutique clandestine, il y a une porte, derrière une étagère de bocaux. Je dis au revoir à Marité, elle me demande de retrouver sa sœur, de la lui ramener, elle pleure…Le Patron s’impatiente. Il a déplacé l’étagère, la porte s’ouvre sur un long couloir sombre, éclairé de loin en loin par des ampoules LED vacillantes. Je fixe mon pas sur la démarche énergique du patron. Nous courons presque. Il me crie que c’est un réseau souterrain qui a été creusé par les habitants des quartiers est de Lyon, là où s’entassent les pauvres, les infertiles, les cliqueurs. Il faut faire confiance à l’être humain : il trouve toujours le moyen de s’évader. 

Au bout d’une bonne demi-heure, nous rejoignons un autre tunnel, plus vaste, mais terriblement délabré : les piliers ont l’air de tenir par l’opération du saint esprit. Le lieu est abandonné aux marginaux, aux rats et aux clandestins. Le Patron m’indique qu’il s’agit des anciens tunnels de la Croix Rousse. Un réseau existant depuis toujours mais qui avait été délaissé et qui redevient très important. On est à 80 mètres sous la ville. 

On ressort, on respire mieux, on passe la Saône sur une barge à fond plat, amarré près de l’ancien Pont Georges Clémenceau, détruit depuis longtemps. C’est l’univers de la débrouille, un univers parallèle, que je découvre. Les gens se sont organisés. Le 9e arrondissement Lyonnais est aussi un ghetto. Tout est bouclé, mais le Patron connaît les failles et les entrées secrète. On entre dans un bar dont la façade n’attire pas le regard. Je ne l’aurais même pas vu, si le Patron ne m’y avait pas conduit. L’endroit ressemble à un vieux bistrot typique et un peu crado. Derrière le comptoir, une grosse dame blonde mache un chewing-gum et nous accueille avec un accent lyonnais que je n’avais pas entendu depuis bien longtemps. Comme une caricature. « Alors, les gars, qu’est-ce que c’est cette fois ? » Et le Patron explique l’histoire de Marité, mais aussi le réapprovisionnement de son petit commerce. La dame négocie. « Je te laisse passer, mais tu repasses au retour et tu me donnes des légumes ! » On se tape dans la main et on suit Madame dans le petit escalier surmonté d’un panneau « Toilettes ». On descend une nouvelle fois dans les entrailles de Lyon. Tout un réseau a été tissé par la Résistance. On passe sous le 9e, on ressort dans la verdure des Mont d’Or. On respire. On a la sensation d’avoir échappé au danger, après deux grosses heures de marche très rapide. 

Nous rejoignons un couple de maraîchers : Florent et Laëtitia. La fierté est dans leurs yeux : ils ont squatté une ancienne maison de maître, un petit château bâti sur deux hectares de terrain. L’ancien tennis de la luxueuse propriété est un poulailler, l’ancienne piscine, une pisciculture avec des truites. Ils ont aussi des moutons, quelques cochons, ils ont planté des pommes de terre, d’abord, parce qu’il n’y connaissait rien et que c’était ce qui leur semblait le plus simple et puis maintenant, ils font un peu de tout. 

Mais l’iA les laisse tranquilles ? Oui, c’est assez isolé pour ça, assez retiré. L’iA vient rarement jusque-là. C’est exactement comme lorsque j’ai traversé la campagne pour venir jusqu’à Lyon : le territoire est laissé à l’abandon, les drones ne sont pas assez nombreux pour quadriller tout. Et puis le marché noir fait partie du système. 

C’est passionnant de découvrir cette nouvelle liberté, les failles de la dictature et un bel endroit. Mais cela ne fait pas avancer ma mission : je dois tenter de retrouver la sœur de Marité. Le Patron m’explique qu’il y a beaucoup de ces femmes fertiles qui sont placées dans des jolies villas sur les côteaux des villages du Mont d’Or. Il fait parfois des livraisons dans ce coin. Les résidences sont protégées, entourées de garde, de hautes barrières. Mais il passe, avec un kilo de beurre et du jambon, on passe toujours partout. 

Ambroisine n’est pas un prénom courant et c’est une communauté restreinte. Nous obtiendrons peut-être quelque chose. Le maraîcher est intéressé par notre histoire. Il nous donne un pot de lait de brebis en expliquant que c’est quelque chose de recherché par ces mamans…Et que cela nous servira de monnaie d’échange. Il ne peut pas venir avec nous, il a du travail. Mais il nous prête un petit scooter électrique qui se recharge, branché à un panneau solaire. 

Nous fonçons sur des routes défoncées, avec le pot de lait, sur ce petit engin que le Patron semble maîtriser moyennement. 

 Comme prévu, on entre sans encombre dans le quartier protégé. C’est chic, c’est calme, c’est arboré. Et fait remarquable : du jamais vu depuis le début de mon périple, il y a des enfants dans les allées, qui font du vélo, qui jouent au ballon, qui rient, qui crient, qui chantent. C’est émouvant.

samedi 28 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 15


 On se noie à nouveau dans la foule, je suis de loin son chignon blanc. Elle me guide de loin en loin, en jetant un coup d’œil derrière elle. 

Nous nous enfonçons dans le quartier, après les anciennes usines, après les cités ouvrières en ruines et nous arrivons devant une rangée de grands blocs des années 1970. Les façades grisâtres des tours de 20 étages nous regardent du haut de leur austérité triste. Je suis une dizaine de mètres derrière Marité, au milieu d’une faune grouillante, bigarrée, affamée, hagarde. Je m’engouffre rapidement dans un hall à sa suite. Et nous ne montons pas, cette fois : nous plongeons dans l’escalier menant aux caves. 

C’est sombre et ça pue les égouts, l’humidité, l’urine et le tabac froid. Je mets instinctivement haut de mon tee-shirt sur mon nez. Rien ici n’avait été prévu pour durer plus de cent ans. Les murs sont verts de moisissures, les bois des portes sont pourris, les gonds rouillés, le sol défoncé. Nous ne voyons pas grand-chose. Quelques ampoules jalonnent le parcours, jetant çà et là quelques tâches jaunes et tremblantes sur les murs suintant. Si c’est ici, le marché noir, je ne sais pas comment les fraises peuvent rester rouges ! 

Au bout d’un parcours labyrinthique, nous arrivons devant une cave plus éclairée. Deux hommes patibulaires sont plantés devant une porte en meilleur état que les autres, sur laquelle tout un tas de symboles sont tracés à la peinture : il me semble reconnaître une fraise, des poireaux et des tomates. Un jambon, aussi, des œufs et une côte de bœuf. J’ai faim ! J’ai peut-être des hallucinations. Marité m’ouvre le chemin. Elle est connue ici : on lui ouvre la porte. Et là, c’est une épicerie qui s’offre à mon regard éberlué. Je n’ai pas vu autant de nourriture depuis longtemps. Il y a effectivement tout ce qui est dessiné sur la porte. Tout est sous la lumière, tout est au frais, tout est beau, comme dans un rêve. 

Mais je n’ai rien à échanger…Marité a encore un peu de temps de travail, une heure de nuit, une heure dimanche…Avec ça, elle peut prétendre à quelques tranches de jambon, de la farine et des œufs, du sel et quelques tomates. 

En un contact entre deux Surfaces, on échange des clics contre de la nourriture. Mon guide demande à voir le patron. Elle ne dit pas son nom, elle dit le Patron, d’un air entendu. On lui demande de patienter. Nous attendons entre les poireaux et d’appétissantes saucisses. Je me permets de demander à l’épicier qui semble ranger les rayons, d’où viennent ces trésors. L’air chafouin, il me répond qu’il ne divulgue pas ses sources, mais qu’il faut pouvoir sortir de la ville pour ramener ça depuis les campagnes. Des paysans cultivent tout ça pour le marché noir, échappant à l’iA par d’ingénieux systèmes de protection, des dômes anti-drones, des zones blanches, des zones libres. 

Le Patron arrive, au bout de quelques très longues minutes à résister de croquer dans une tomate. C’est un homme massif, trapu, aux cheveux noirs et au teint mat. Il parle lentement avec un accent indien. Marité me présente et demande des nouvelles de sa sœur. Il me regarde de la tête aux pieds, incrédule : « C’est elle que tu vas envoyer pour chercher ta sœur ? Tu n’as pas peur : elle est maigre comme une crevette. » Marité insiste : « Elle n’est pas grosse, mais elle a des superpouvoirs. L’iA ne l’embête pas, elle va et elle vient comme elle veut entre la zone libre et ici, je te jure ! » 

La curiosité du Patron. Il me regarde par en-dessous, comme s’il voulait examiner mes trous de nez. « Vous êtes un agent du pouvoir ? Vous êtes une…espionne ? Une infiltrée ? » Je comprends sa crainte, mais je lui assure que non : je lève les mains, comme d’habitude, par réflexe, et je fais mon plus beau sourire. Les deux gardes qui étaient devant la porte de la cave se sont rapprochés et l’atmosphère s’est tendue. 

« Qui es-tu ? » Je commence à raconter un peu mon histoire : j’ai été endormie pendant 20 ans, puis rajeunie par l’iA, j’ai 90 ans, en vrai, mais j’en parais 20, je sais, c’est difficile à croire…J’ai été déposée à la campagne, mais comme je ne comprenais rien au monde, j’ai bravé l’iA pour venir voir la ville, pour voir le monde. 

« Mais pourquoi ? Quelle connerie ! » s’exclame l’indien. Il semble éberlué. « Si tu as la chance d’être loin de tout ce merdier, tu y restes ! » 

 Je lui réponds que je ne savais pas, que je voulais savoir. « La curiosité est un vilain défaut… » 

Marité nous coupe : « En attendant, autant en profiter : elle échappe aux gardes, elle connaît le Président, elle navigue comme elle veut dans ce monde pourri, alors elle peut m’aider ! » 

 « D’accord, d’accord. Alors voilà ce qu’on sait. Les femmes qui sont fertiles sont très recherchées. C’était le cas d’Ambroisine, n’est-ce pas ? » 

Marité secoue la tête. « Oui, oui, c’est bien ça…On les emmène dans des villas, dans les banlieues chics que Lyon et c’est une prison comme ici, mais en plus doré. Et puis on les insémine et on leur fait élever leurs enfants. Je sais tout ça. C’est ce qui se raconte. Elles ont à manger, elles vivent bien, mais ce sont des poules pondeuses. » 

 Voilà, c’est ça. L’indien reprend la parole, tout doucement : « Cela fait 14 ans qu’elle a disparu. Elle avait quel âge à l’époque ? 30 ans ? Elle n’a pas pu faire plus de deux ou trois enfants…Je suis désolée, ma pauvre, mais votre sœur, depuis tout ce temps ne doit plus être la même…Si elle est encore en vie… » 

Un sentiment de tristesse s’imprime sur le visage de Marité. Mais elle redresse la tête aussitôt : « Nous sommes jumelles et je le saurais, si elle était morte ! Je le sentirais… » 

Le Patron me dit qu’il y a des chances pour qu’elle soit dans la banlieue de Champagne au Mont d’Or, à l’ouest de Lyon. A pied, c’est assez loin. Mais il doit faire un réapprovisionnement dans ce coin. 

Je sens qu’il hésite, il se demande si on peut vraiment me faire confiance. Pour lui prouver ma bonne foi, je lui parle des rebelles jardiniers. Je lui demande si ses fraises viennent de là et son visage s’éclaire : « Comment vous les connaissez ? A ça alors ! Ce sont des amis ! Bien sûr que ce sont des fournisseurs. Ils sont formidables ! » 

 Et là, il me demande de le suivre.

jeudi 26 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 14


 Je veux bien l’aider. Mais comment retrouver quelqu’un qui a été enlevée il y a…24 ans ? Comment peut-on imaginer retrouver une trace, à partir d’une simple photo ? 

Elle m’explique qu’elle mène l’enquête, depuis toutes ses années. Elle a quelques indices. Elle a réussi à parler à un garde qui peut faire des allers-retours avec l’extérieur de ce quartier de malheur. Elle a noué des liens, elle a profité du marché noir…et elle a fait le lien avec l’extérieur. 

Je l’interromps : « Du marché noir ? » Oui, évidemment, il y a du marché noir, il y a toujours du marché noir ! « Pour vendre quoi ? » De la nourriture, bien sûr, c’est le bien le plus rare, le plus recherché ! On veut manger ! C’est notre principale préoccupation ! 

Marité a donc des indics, des gens qui s’infiltrent, du marché noir. Je commence à mieux comprendre cette société. Je veux qu’elle m’emmène, qu’elle me fasse voir. Avec quel argent, qui, où, quand ? 

L’argent, il n’y en a pas. On paye en travail, en micro-tâches. Avec les surfaces, on transfert du temps de travail. C’est la seule solution, sauf si on a quelque chose à échanger. Marité m’explique qu’elle a déjà échangé tout ce qu’elle avait. Ses plus beaux vêtements, ses bijoux, ses meubles les moins utiles. Elle n’a plus rien d’autre à échanger que son travail, aujourd’hui. Elle ne dort pas bien, alors elle peut cliquer, ce n’est pas un problème. 

Elle me sort une petite assiette fraises de sont placard. C’est la preuve de sa confiance, je crois. Et je lui demande si elle sait d’où elles viennent et je lui raconte l’histoire des rebelles jardiniers de la tour du Crayon. Elle ne me croit pas vraiment, elle a du mal à imaginer qu’on puisse vivre ailleurs, autrement. Elle n’a que sa sœur pour se raccrocher à un monde différent, que l’obsession de la retrouver. 

Je lui demande s’il y a des actualités, des médias, dans ce monde. Elle me tend encore une fois sa Surface. Elle me dit : « Tout ce qu’on doit savoir est dit là-dessus…Quand on clique, on reçoit aussi des infos. On a la pub du gouvernement. Ils nous incitent en permanence à cliquer. Mais en plus, on a des infos sur le Président… Regardez, il apparaît toujours avec sa cheffe de cabinet. Lui, il sourit, elle, elle est là pour nous rappeler qu’on est en dictature. » Elle me fait voir. Moi qui connaît le Président en personne, je le reconnais à peine : il est beaucoup plus jeune sur la propagande. Beaucoup plus sympathique, aussi. On le voit dans des situations invraisemblables : il serre la main à des gens, à des jeunes, des hommes, des femmes, des enfants, tous beaux comme au premier jour de Chat GPT. Des images fausses, pleines de verdure, de fraîcheur, de jolies couleurs et de sourires, un monde dans lequel tout va bien, où les gens mangent cinq fruits et légumes bio par jour, c’est sûr ! Et il est flanqué de cette femme qui fait la gueule, qui respire l’austérité et la frustration. 

Le président dit « Grâce aux micro-tâche, nous sommes heureux, nous vivons bien ! Faites confiance à votre gouvernement ! » Tandis que la brune à ses côtés tente un demi sourire qui montre ses dents de loup.

 Je n’apprends rien, ce président, je le connais, c’est celui de Lyon... Je raconte à Marité que je l’ai vu pour de vrai. Elle me croit à moitié. J’insiste : sa cheffe de cabinet est vraiment flippante ! Mais elle n’est pas tout à fait sûr qu’ils existent vraiment, de toute façon : on ne les a jamais vus dans le quartier, tu penses…Juste ces images, depuis des années…Des images qui ne vieillissent pas, irréelles. 

Et le reste du monde ? Quelle est la situation ailleurs ? à Paris, Berlin, New York, Moscou, Pékin… ?

 Marité hausse les épaules. C’est déjà bien assez dur ici, on n’a pas besoin de se soucier des autres ! Mais elle me dit qu’elle connaît des gens qui savent et qu’elle me les présentera et que ce sont les mêmes qui ont trouvé quelques informations sur sa sœur disparue. 

Alors nous sortons, elle, 10 minutes avant moi, en prenant soin de ne pas faire de bruit afin que le voisin ne soupçonne rien. 

On se retrouve au coin d’une ruelle, entre deux blocs, comme convenu.

mardi 24 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Episode 13


 Je lui demande comment elle s’appelle. Marité, murmure-t-elle avant de glisser vers la fenêtre : elle fait tomber l’antique volet qui grince sur ses rails. 

« Là, on est tranquille. Marité, je m’appelle Marité. J’ai quelque chose à vous demander. Vous qui êtes jeune…Vous présentez bien…Et l’iA vous laisse passer, si j’ai bien compris. Alors…De l’autre côté…j’ai une sœur. Elle est féconde. Elle est de l’autre côté. Je veux la retrouver, je veux la voir. J’ai besoin de vous. Elle s’appelle Ambroisine. Nous sommes jumelles. Quand nous avons eu 20 ans, elle a été déplacée. Embarquée et je ne l’ai jamais plus revue. » 

Je la regarde avec compassion. Encore une réalité terrible dont je n’avais aucune idée. Mais forcément…Ici, c’est donc une sorte de ghetto. 

« Oui, un piège, une tombe pour les esclaves que nous sommes. Des esclaves. » 

Je sens qu’elle continue de me jauger, de m’évaluer. Nous sommes dans la pénombre et j’ai l’impression qu’elle chuchote encore plus, que sa voix se fait encore plus basse, comme pour échapper aux murs qui pourraient bien avoir des oreilles. 

« Avec…avec d’autres, on essaie…on tente…Comment dire…de…résister. On… » 

Elle s’arrête. Un craquement, un grincement, un petit bruit dans l’appartement du dessus, trois fois rien et je sens qu’elle se glace. 

« Ne faites pas le moindre bruit…Oui, on essaie de passer. On mutualise le peu qu’on a. Vous savez…on n’est pas des bêtes. On a beau vivre dans la misère, on a encore…on s’aide, quoi… » 

Je comprends qu’elle n’a pas tous les mots, mais que la solidarité, l’humanité sont là, comme un éléphant au milieu de la pièce. L’humanité. Je lui lance le mot. Elle le reçoit comme une poule qui aurait trouvé un couteau. J’embraye : « L’humanité, vous êtes ensemble, vous vous aidez, vous vous aimez, vous voulez vous en sortir… » 

 Elle me dit oui. Mais que l’humanité, c’est aussi parfois une belle saloperie et que le quartier est plein de traitres, de petites gens assoiffées de pouvoir, qui vendraient leur propre mère pour un peu plus de cellulose. Elle montre du doigt le plafond, pour me désigner les voisins du dessus. 

« Lui, là-haut, par exemple. Il a été désigné par l’iA pour être notre référent de quartier. Il passe sa vie à espionner, à dire à l’iA quand les gens rentrent, quand ils sortent. Il a comme une caméra à la place des yeux. Là, peut-être qu’il nous écoute, collé à son plancher…Et qu’il va dire que j’ai eu de la visite, que je complote. Je donnerai le change, je dirais que j’ai eu une voisine qui avait besoin de compagnie…Mais il trouvera toujours ça suspect, il fera son rapport… » 

Je la rassure, en parlant à voix basse, moi aussi, dans un souffle : « Je ne suis pas illégale, je suis protégée par l’iA. Je suis libre… » 

Elle me regarde comme si j’étais un miracle. « Personne n’est libre…vous devez…avoir…quelque chose de spécial… » 

Je ne sais pas ce qu’elle sous-entend. Je ne comprends rien, encore une fois. Mais je concède que j’ai de la chance. 

"De la chance ?" Elle s’écrie presque, rompant l’atmosphère silencieuse. « Vous plaisantez ! Évidemment que vous avez de la chance ! Vous ne vous rendez pas compte…Dès que je vous ai vue, j’ai compris que vous étiez…spéciale…Une sorte de…déesse…Toute-puissante ! » 

Je me surprends à lui dire « Chuuuut ! » 

Comme pour se calmer, elle se lève et part dans la pièce d’à côté. Je l’entends fouiller un placard, ou un tiroir…Et elle revient vers moi avec une photo d’elle et sa sœur à 20 ans. 

« C’était juste avant qu’ils l’enlèvent. Regardez : on était jolies. On était un peu comme vous. Sportives, dynamiques…Regardez ce que je suis devenue…Mais j’espère que ma sœur, ma chère Ambroisine est restée comme elle était…J’espère vraiment…Vous voulez bien m’aider ? »

lundi 23 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 12


 Au bout d’un moment, quelqu’un vient enfin s’asseoir à côté de moi. C’est une vieille femme. Elle me regarde avec méfiance. J’ose lui lancer un timide bonjour. Elle se méfie toujours. Elle a un visage qui illustre une misère, une tristesse, une fatigue. Elle est habillée d’une robe en toile de jute. Elle ouvre enfin une bouche édentée pour me demander comment je m’appelle. « Qui t’es, toi, pour être si jolie ? Et d’où tu viens ? Et qu’est-ce que tu peux bien vouloir venir faire là… ? » Sa voix est basse, elle souffle dans les graves ses questions, comme si elle ne voulait pas être entendue. Elle me regarde par en-dessous avec des petits yeux noirs et luisant comme des olives. Il y a de la malice, de l’intelligence mais aussi de la peur dans ce visage de vieille pomme. Il y a de la suspicion. « C’est pas naturel, tout ça, c’est pas normal. Comment on peut vouloir venir là ? » 

Je lui demande pourquoi. Elle murmure maintenant. Elle s’est rapprochée de mon oreille. « Suivez-moi, sans en avoir l’air. » 

Et elle se lève et se fond dans la foule. J’ai peur de la perdre de vue, mais son chignon blanc se distingue comme un panache parmi les crânes chauves et les couvre-chefs variés. Je ne sais pas qui elle est, ni si elle me veut du bien, mais je la suis, l’air de rien, de loin. 

Elle entre dans un hall d’un grand bloc complétement décrépi. Elle veut peut-être m’attirer dans un guet-apens, mais de toute façon, je n’ai rien à me faire dépouiller. J’ai les poches vides. Je n’ai même pas un sandwich de cellulose. Mes copains rebelles jardiniers ne m’ont même pas laissé une fraise pour la route et quand bien même, je l’aurais déjà mangée. 

Le hall est triste comme l’ensemble de ce paysage : les façades semblent avoir subi les assauts du temps comme les visages, depuis des dizaines d’années sans ravalement. Je suis curieuse et aux aguets en entrant. La cage d’escaliers suit immédiatement une rangée de boîtes à lettres dont la moitié des portes battent l’air. Tout est cassé, tordu, corné, sali. Poussiéreux. 

La femme est entrée quelques minutes avant moi. « Psitt… » 

Je lève les yeux, elle est déjà au troisième étage et se penche par-dessus la rambarde en me faisant signe. J’escalade les marches 4 à 4. C’est moins haut que la tour du Crayon ! J’ai les cuisses en béton. 

On s’engouffre dans un appartement et elle referme la porte derrière moi. 

« Personne ne vous a suivie ? » 

Je ne crois pas. Mais les drones sont partout ? 

Non, me répond-elle, à part si…Et là, elle se méfie à nouveau. 

« Vous êtes recherchée ? Vous venez vous cacher, ici ? » 

 Je ne comprends pas : impossible de me cacher, j’ai été scannée dès mon entrée. Mais elle me coupe agacée. Rentrer n’est pas un problème. C’est sortir, qui est difficile. Ici, me dit-elle rapidement, à voix basse, on travaille pour l’iA, on a des micro tâches à faire, tout le temps, la nuit, le jour, on ne doit s’arrêter que pour manger et dormir, on n’a pas le choix. Ici, on vieillit plus vite que la normal. Elle m’assure qu’elle a 44 ans. J’ai l’impression qu’elle en a 90. Se méfier des apparences devrait être naturel pour quelqu’un qui à mon âge et mon corps, pourtant ! 

Je suis encore une fois complétement stupéfaite de ce que j’apprends. Pourquoi ne peuvent-ils pas sortir ? Qui les retient ? J’ai vu les gardes en armes, j’ai vu les barrières. Pourquoi y-a-t-il des gens dedans et des gens dehors ? 

Elle me dit qu’ils sont les inféconds. Et cela revient, encore et encore. Ils connaissent un vieillissement prématuré, ils sont exploités, nourris par des camions de cellulose protéinées venant d’on-ne-sait-où, mais probablement du même endroit où les corps des défunts disparaissent, parce qu’évidemment, tout le monde a conscience de manger ses morts, à travers l’infâme bouillie de carton qu’on ingurgite. 

Je lui demande de me faire voir les micro tâches. Je cherche toujours à comprendre. Elle me tend un écran qui n’est ni un téléphone, ni une tablette. Elle me dit que c’est une Surface. Je l’effleure et un carré apparaît. « Cliquez ! », me dit-elle. J’appuie sur le carré. Un cercle apparaît. « Cliquez, cliquez… » 

Je clique, je clique, je clique. Un triangle, une boule, un losange. 

 « A quoi ça sert ? » Elle me montre alors l’arrière de sa tête. Elle a une sorte de capteur posé sous son chignon. Elle m’avoue qu’elle ne sait pas à quoi ça sert. Que ça analyse probablement quelque chose et que l’iA sait. Elle, elle ne sait même pas lire, alors les ronds, les carrés, ça lui convient. 

Mais sinon, quelle est sa vie ? Elle me montre son appartement : elle m’explique que ses parents ont échoué là en quittant la campagne, en quittant un lieu qui devait pourtant être un paradis…On les a obligés à partir, en leur mettant dans la tête des idées de bonheur infini, de confort, de luxe. On leur a dit que ce serait mieux que Dubaï, mieux que les hôtels de luxe. Mais ils se sont retrouvés parqués dans des vieilles cités, dans des vieux immeubles de banlieue, dans des quartiers pauvres…Des sales quartiers. Et elle me le prouve en m’ouvrant la porte de la salle de bains : une baignoire sabot, plafond noir de moisissures, des peintures qui tombent en lambeaux. La cuisine est dans le même état. Et pourtant, me jure-t-elle, je lave, j’entretiens…Mais quand ça ne tient plus, c’est peine perdue. Pas grave, la cuisine, puisqu'il n'y a rien à cuisiner !

Elle continue une litanie de plaintes et je compatis. Elle me dit aussi que ce n’est pas parce qu’elle ne sait pas lire qu’elle est idiote : elle comprend tout. Elle comprend que quelques-uns ont pris le pouvoir pour mieux se servir des maigres richesses de notre monde. Il n’y a qu’une demi-heure d’eau par jour…Et tout manque tellement…Les fruits et les légumes sont devenus des mythes…Plus personne ne connaît le goût du pain. 

Le pire, c’est la peur : la peur de ne pas faire assez de micro tâches pour avoir de la cellulose, la peur de se faire couper l’eau, la peur de ne pas faire ce qu’il faut et de disparaître, du jour au lendemain, comme beaucoup de voisins, sans comprendre, sans savoir ce qu’ils sont devenus. 

En me parlant, elle prend des risques, mais je vois aussi sa malice, son intelligence. Elle a quelque chose d’autre à m’apprendre, c’est sûr.

dimanche 22 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 11


 Je redescends doucement la tour, en visitant parfois un étage ou deux, pour voir les vestiges d’un passé glorieux. Les bureaux désertés, dévastés, les espaces de travail jaunis par les années, ce monde du tertiaire, ces machines à café déglinguées, ces ficus secs… 

En bas, le soleil est à son maximum. Il tabasse la ville d’une chaleur uppercut. Les drones sont sans doute aux abris : leurs panneaux solaires en carafe. C’est le moment de tailler la route, même si mon cerveau n’est pas loin de l’ébullition et qu’il faut que je rase les murs. 

La gomme et le crayon n’étaient pas de bonnes idées. Allons voir ailleurs. Direction la banlieue. Si j’ai bien compris, c’est dans les anciens immeubles des quartiers populaires que la majeure partie de la population est désormais logée. Je ne sais pas à quoi m’attendre, mais des coins comme Rieux-La-Pape, Villeurbanne ou Vaulx-en-Velin n’étaient déjà pas bien famés à l’époque de ma première jeunesse, alors qu’en est-il aujourd’hui ? 

En arrivant aux abords des premiers grands bâtiments, des premiers grands ensembles, tout me semble soudain s’animer. Enfin, les gens ! Des tas de gens. Partout. De mon périple solitaire, je pense enfin voir le bout. Mais avant cela, il faut que je montre pattes blanches. En effet, rien de rassurant : avant de franchir l’avenue qui sépare Lyon de sa banlieue, il y a une longue et haute barrière. Tous les 20 mètres, il y a un passage gardé par des caméras et un homme en arme. 

Pour l’instant, je me planque un peu, je tente de passer inaperçue, en longeant les façades, en glissant derrière des carcasses de vieilles voitures. Mais je ne pourrais pas y échapper. Tous les accès sont bouchés. Pourtant, derrière, je vois bien qu’il y a du monde. C’est juste de l’autre côté de la rue : il y a des commerces, des clients, des petits vieux qui traînent des caddies, des hommes qui fument en parlant fort, des femmes qui semblent pressées. Toujours pas d’enfants, à première vue. 

Je prends mon courage à deux mains et je m’approche d’un garde, qui se crispe sur sa mitraillette, à mon approche. Je lève à nouveau les mains devant ce soldat qui sue à grosses gouttes dans une sorte d’uniforme moulant kaki. 

Quand tout est hostile, il n’y a rien d’autre à faire : venir en paix. 

L’homme me demande mes papiers et je n’en ai pas. Il me demande alors de me placer devant l’une des caméras. Mon visage est immédiatement scanné et tout se met à bipper. Le jeune garde s’affole. Il n’a pas l’habitude. On lui envoie des informations dans son casque. Il est perplexe. Il me regarde avec des yeux exorbités : « Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? » ce sont les seuls mots qui ont l’air de vouloir sortir de sa bouche. Je ne comprends pas. J’ai toujours les bras en l’air, je tente de sourire, de montrer mon meilleur visage, aussi bien à la caméra qu’à ce petit gars perdu. Il laisse encore s’échapper quelques pourquoi, le front plissé par la surprise. Et puis comme s’il rassemblait ses idées, il secoue un peu la tête et me dit d’une seule traite « Maispourquoivousvoulezentrer ? Personneneveutjamaisentrer. Lesgensveulentsortir. »

 Puis, comme si on l’engueulait fort, dans le casque posé sur ses tempes, il ferme les yeux un instant et rentre les épaules pour mieux laisser passer une tempête. « Ok, ok…Désolé, maître. D’accord. Je la laisse passer. Oui. Oui. J’ai compris. Oui, c’est elle. D’accord. Je…je…n’ai pas la mémoire des visages. Oui…je sais, c’est utile dans mon métier… » Et puis il me regarde à nouveau. « Je suis désolé, vraiment. Je ne vous avais pas reconnue. Pourtant, vous avez un laisser-passer infini. Vous…Ben écoutez…Bonne chance ! » 

Et il s’écarte du portillon. J’hésite un petit moment. Si tout le monde veut en général sortir, c’est qu’il doit régner là une drôle d’ambiance. Mais l’envie de parler à des gens est bien trop forte. 

Alors, je passe de l’autre côté de la rue. J’avais aperçu quelques êtres humains, dans le cœur de Lyon, le premier soir de mon arrivée : des gens absorbés dans leurs écrans, vêtus de fringues larges et fluos. Ici, c’est gris. Tout est gris : les visages, les vêtements, les chaussures, les murs, les vitrines, les bancs, les cheveux. 

Surtout les cheveux, d’ailleurs. Encore une fois, c’est ce qui me frappe : je suis la plus jeune. J’ai 20 ans et je suis la seule avec la peau lisse et les cheveux noirs. J’ai encore de l’énergie. Ici, tout le monde courbe le dos. Tout le monde est las. Tout le monde semble avoir le visage marqué de rides creusées par des larmes. Tout le monde semble avoir 100 ans. 

J’essaie de créer le contact. J’essaie d’aller au-devant de ces hommes et de ses femmes qui déambulent les yeux dans le vague. Personne ne semble me voir. Pourtant, je détonne dans le paysage. 

Je m’assois sur un banc et j’observe. Il fait toujours un soleil de plomb. Il n’y a pas un seul arbre. Les ombres s’écrasent au sol et se traînent autant que leur propriétaire. Je ne suis pas la plus à plaindre. J’ai des vêtements amples et légers. Les autres ont des habits qui semblent lourds, en grosse toile de jute, des vêtements grisâtres, marrons, beiges, des couleurs qui n’en sont pas. Tout a cette teinte, tout à ce goût de tristesse et de pauvreté.

samedi 21 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Episode 10

 

C’est un festin. Je n’ai pas mangé autant de légumes depuis très longtemps. Je ne sais pas comment réagiront mes intestins ! 

Nous continuons de disserter sur ce qui ressemble à une utopie urbano-écolo post XXe siècle. Des panneaux solaires produisent un peu d’énergie. Suffisamment pour faire fonctionner l’ancien hôtel de luxe. L’eau est récupérée avec le ruissellement sur l’immense surface de verre de la pyramide. 23 mètres de haut ! C’est une serre géante et c’est une idée géniale d’en avoir fait un jardin d’hiver. Les toits plats, tout autour accueillent des carrés de plantations. Les familles vivent dans les chambres majestueuses du palace, la cuisine du restaurant gastronomique est partagée par tous. Tout le monde participe aux travaux de cultures et tout le monde met la main à la pâte, c’est le cas de le dire : on produit du blé, on fabrique de la farine, on fait du pain. On fait des conserves durant tout l’été pour tenir le coup en hiver. On élève des poules pour les œufs. On a tenté d’installer deux chèvres, mais c’était galère, elles s’échappaient de leur petit parc et mangeaient les salades. Et elles ne produisaient pas beaucoup de lait, pour les dégâts qu’elles faisaient. La communauté a fini par en faire du ragoût et du pâté. Mais depuis, on est végétarien ou presque. Toutes les expériences sont les bienvenues : élevage d’insectes, aquaponie…Mais cela fonctionne moyennement. 

Je découvre au fil de la conversation que ces punks jardiniers, ces rebelles écolos ont un vrai problème : vivre en vase clos, resté au sein de la communauté, sans redescendre jamais sur la terre ferme, c’est très compliqué. Et ça engendre un problème qu’ils ne savent pas résoudre : ils n’ont pas d’enfants. Pourtant, certains d’entre eux ont encore l’âge d’en avoir, mais ils sont infertiles. C’est insoluble. Même en mangeant bio, en travaillant en faisant du sport, rien n’y fait. 

Et puis la vieille tour commence à subir sévèrement les assauts du temps. Rien n’est vraiment étanche, il faut toujours parer les fuites. La serre est pleine de seaux et de récipients qui réceptionnent les petites pluies et les gros orages. Les belles chambres voient doucement leur papier peint noircir, leurs rideaux tombent en lambeaux, malgré toutes les précautions des membres de la communauté. 

 Rien ne semble tenir, dans ce monde ! À mes remarques et malgré leur enthousiasme, les membres de la communauté haussent les épaules. De toute façon, ils disparaitront. Ils ont 50 ans, en moyenne, ils n’ont pas eu d’enfants. Ils vivent heureux, mais ils vivent pour eux. C’est une utopie, une illusion. Un bonheur voué à disparaître. 

Alors je ne m’attarde pas. J’ai mangé la meilleure ratatouille de ma vie. Peut-être que je reviendrai les voir, peut-être que la vie me mènera ailleurs. Mais il faut que je poursuive ma quête et que je comprenne qui je suis, pourquoi j’ai été rajeunie, pourquoi l’iA me protège et me poursuit en même temps. Tellement de questions sans réponse…