C’est la poésie qui sauve le monde, c’est le verbe.
Dans la Bible, dans la Genèse, Dieu dit « Que la lumière soit ! » et la lumière fut.
Les premiers temps, dans ce monde à recréer, Umberta m’a dit « écris…tout, tout ce dont tu te souviens, le moindre mot, la moindre émotion, tout ce qui fit de toi une femme, tout ce qui te fonde, tout ce qui passe en toi et qui forme ta matière…Écris jusqu’à épuiser tes forces et ta sève. Tu as survécu 90 ans, dans un monde en tourment. Raconte…Ce sera la matière première. Et puis quand tu auras la sensation de ne plus avoir rien à offrir, alors tu rempliras le vide avec les mots des autres. Tu liras…Tu commenceras par la Bible, par Homère, par Gilgamesh, par les écrits anciens. Tu puiseras à la source et tu traverseras l’histoire des mots, pour ajouter à ta propre matière. Et je te donnerai ma propre matière… »
Elle avait commencé ce travail. Elle avait commencé d’écrire, écrire à n’en plus finir. La sémiologie, l’enfance, les tourments adolescents, la mort, la tristesse, l’amour et la joie, elle avait entrepris cette œuvre titanesque d’autobiographie.
Par le verbe.
Son but était de réécrire un dictionnaire. « Va. Puise au fond de toi, cherche le synonyme, l’antonyme, cultive la paronomase, explore l’érudition que ton cerveau planque dans les coins… »
La consigne peut sembler simple. Mais par où commencer ? Comment s’y prendre…
Elle m’a dit « Pratique l’écriture automatique, laisse-toi guider par l’intuition, plonge dans les mots par les mots… »
Elle est cinglée, elle est folle, elle délire. Elle ne sait pas ce qu’elle raconte, elle décartonne, elle déblatère, elle exagère, elle bidonne, elle…
Elle me dit « tu as tout compris… »
Et j’enchaîne. Le but est de lister les mots, de faire des listes interminables de recréer le dictionnaire, les mots oubliés. De les classer, de les étiqueter, de les catégoriser…
Quand j’étais professeur en collège, je faisais apprendre à mes élèves les natures des mots. Je disais, c’est leur fiche d’identité, c’est ce qu’ils sont, c’est ce qui est dans le dictionnaire. C’était au début de ma carrière. J’adorais leur faire apprendre par cœur les prépositions, à dans par pour en vers avec de sans sous et les conjonctions de coordination mais ou et donc or ni car. Ils récitaient, certains sans comprendre vraiment ce que c’était, sans capter la nuance de chacune de ces petites syllabes.
On aime juste le son qu’elles produisent parfois, juste la chanson qu’elles nous font. Tu te souviens, les interjections, les Oh ! Les Ah !
Et les qui que quoi dont où ?
Combien de mots as-tu ? Combien tu en possèdes ? Est-ce que ce ne sont pas les mots, plutôt, qui te possèdent ?
J’ai tenté l’ordre alphabétique, j’ai voulu écrire un texte avec des a, plein de mot en a. J’ai repensé aux abares de Candide. Je ne savais plus si ce peuple existait vraiment où s’il était sorti tout droit de l’imagination de Voltaire. Les abats, ABBA, abracadabra. J’ai trouvé cela vain, j’ai eu peur de m’ennuyer.
J’ai tenté d’épuiser une description. Je me suis posée devant le lac et j’ai cherché, la plume au vent à tout capturer : les nuances du ciel, les reflets de l’eau, les couleurs, les bleus légers, les verts d’eau, les gris pommelés. J’ai vu au vent, les roseaux danser, j’ai cherché à expliquer la forme délicate d’un jonc, la tige et le fuseau, j’ai douté, j’ai voulu chercher sur internet, comme on le faisait alors, mais internet n’est plus là pour répondre, maintenant que nous avons basculé dans un monde déstructuré, déglingué, dirigé par une intelligence artificielle sans âme.
J’ai abandonné la description.
J’ai tenté la narration.
Je voulais écrire un roman. On en utilise des mots, dans un roman. Des vocables, des expressions, des termes. C’est devenu un réflexe, je suis un dictionnaire de synonymes…
Le roman commençait ainsi « Il n’y a rien… » La page blanche. Un défi à relever. J’ai voulu me raconter un peu, me romancer et la triste réalité m’a rattrapée.
Oui, pour bien faire, il fallait que je choisisse la fiction, l’imagination, que j’invente un monde nouveau avec les mots anciens. Que je recombine, que je réinstalle, que je manipule les mots d’autrefois pour écrire le futur.
Il était une fois…Souvenez-vous, quand vous étiez enfant. Il suffisait qu’on prononce ces quatre petits mots pour faire rêver à poings fermés.
Il était une fois…Un homme, sous un arbre – c’était un plaqueminier –, écrivait des poèmes. Des sonnets, des ballades, des rondeaux. Il aimait les ritournelles, les refrains, les airs entêtants. Il aimait que les mots sonnent. Il savait qu’un enfant, un jour, apprendrait par cœur, ad nauseam, ces petits vers tressés et qu’il les ânonnerait devant un tableau noir pour une maîtresse blasée. Il espérait que l’enseignante ne se lasserai jamais, pourtant, de ces phrases mille fois rabâchées, hachées, déchiquetées. « Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne… »
Et les enfants, un jour grandiraient.
Ils iraient en enfer, dans leur vie de misère, ils iraient à la guerre, peut-être, et le sage poète savait que tout ce qu’il leur resterait d’humanité, alors, ce serait « Demain, dès l’aube… » Parce que ce serait l’espoir, l’enfance retrouvée, la douceur d’un cahier et le sourire d’une institutrice bienveillante.
« Il était une fois », toujours l’histoire des mots, toujours les écrivains qui sauvent le monde. Toujours ce dieu qui ne crée qu’avec la parole « Que la lumière soit… » La lumière des mots. Que les ténèbres cessent et que l’on illumine le monde, qu’on l’enlumine, qu’on le sublime.
Umberta m’a dit « Commence un roman, c’est une bonne idée, raconte ton voyage, raconte-le au présent. »
Je l’ai fait. Vous l’avez lu. Maintenant, il faut que je continue l’histoire.















