mardi 12 mai 2026

Il y a rien - La Liberté - Épisode 13


 Cette fois-ci, c’est moi qui sacrifie mon café ! Au prix du café au marché noir, à mon avis, c’est bien dommage, mais c’est la meilleure solution pour poursuivre la conversation, tranquilles. 

 Je lance donc mon mug sur la machine qui s’écrasent lourdement sur le gazon. Hors service. 

Alors, je fais part de ma surprise à mon interlocutrice : « Vous parlez drôlement bien, pour quelqu’un de votre siècle ! Vous êtes allée à l’école, vous…Et ces citations…Quelle culture ! » 

Elle a une sorte de grimace qu’il faut prendre pour un sourire, un peu pincé, un peu gêné. Elle baisse la tête et me répond, faussement modeste : « Oh…moi…oui, c’est vrai que je sais écrire…Enfin, au moins un peu. Bon…L’orthographe, ce n’est pas mon fort, ni la grammaire, d’ailleurs…Mais j’ai des puces. C’est pour ça que je suis au service du Président. Je lui écris ses discours. » 

Des puces ? 

« Oui, des puces iA qui me permettent de corriger. Une puce vocabulaire, synonymes, orthographe et dictionnaire de citation. Je ne l’ai pas mise à jour depuis longtemps, alors je cite essentiellement Victor Hugo, Flaubert et Camus. Mais ça fait l’affaire, pour le Président…ça vous surprend ? Vous inquiétez pas, c’est jamais les présidents qui écrivent leurs discours vous savez. C’est toujours suffisant, les mots qu’on aligne pour les politiques : ils ne les comprennent même pas et ils ne les disent même pas correctement…Et mon président, là, il ne comprend rien au monde, alors les citations de Victor Hugo, vous pensez bien ! » 

Je la regarde, incrédule : « Et comment avez-vous appris à écrire, alors ? » 

« Oh…j’ai pris quelques cours du soir quand je me suis fait implanter les puces… » 

Tout à coup, je réagis : « Mais alors, avec tous ces trucs électroniques dans le crâne, même si vous avez désactivé votre Surface, et qu’on a assommé les drones, on est toujours plus ou moins sous écoute ? » 

« Oui…c’est vrai. Je suis juste un objet connecté. » 

Alors à quoi bon taper sur les drones. 

« Oh…ça faisait des interférences avec mes puces, je ne supporte pas ces engins. » 

Un autre drone n’allait donc pas tarder à arriver. Mais rien à l’horizon, pour l’instant. 

Alors je continue : cette femme ne semble pas la plus stupide. 

 « Comment s’organise le monde ? Vous devez le savoir, vous ? Vous êtes bien placée… » 

« C’est pour cela que je suis là : c’est votre conversation dans la bibliothèque qui a poussé l’iA à m’envoyer ici. Vous parliez de politique internationale, du Moyen-Orient…Je ne sais quoi…Vous avez vu le Président, dans son bureau, devant son écran géant, comme devant un écran de contrôle, persuadé que c’est le monde en live, que c’est ainsi que tout tourne bien. Mais vous n’avez pas été dupe, manifestement. Vous n’y avez pas cru. Vous avez bien senti l’arnaque. Vous avez tout de suite vu que le Président n’était qu’un monarque sans sujet, comme dans le Petit Prince. » 

 Elle s’arrête un instant. Elle se tape sur la tempe, comme on tapait, dans le temps, sur une vieille radio, pour la faire mieux fonctionner. 

« J’en ai marre de citer des auteurs que je n’ai même pas lus ! C’est ma puce dictionnaire de citations qui me joue des tours. Je suis désolée. Je ne sais pas qui est ce monarque sans sujet, ce Petit Prince…M’enfin, vous, vous m’avez sûrement compris… » 

« Oui, j’ai bien compris. Moi, ce président, je l’ai trouvé un peu comme l’homme du mythe de la caverne…Vous avez la réf, dans votre dico de citations ? Socrate ? ça vous parle ? » 

« Non. Pas vraiment. Mais je crois qu’on est sur la même longueur d’ondes : le président ne voit pas du tout la réalité. Ce n’est pas la réalité. En vérité, l’iA nous enfume. Le but, c’est que le peuple soit ignorant. » 

C’est réussi… 

« Vous, par exemple, vous êtes allée au lycée, vous avez appris à lire, à écrire, à compter…Tout ça a disparu. Je crois que ceux qui sont derrière l’iA ont peur de vous : vous savez bien trop. Pourquoi avez-vous parlé de…quoi, déjà ? De l’Amazonie ? L’iA… » 

Elle se tape à nouveau sur la tempe, comme une furieuse. 

 « Si je tape, des fois, ça déconnecte les capteurs. Alors…je vous préviens : si ça marche, je vais vous paraître débile. Fini les grands discours et les citations. Mais comme ça l’iA ne m'entendra pas. » 

 Elle secoue la tête…Se frappe le front du plat de la main…Ses yeux tournent…se ferment…Et puis se rouvrent. Un peu plus transparents. Un peu plus bleus. 

« Je…voilà. Je sais pas du coup comment je vais expliquer tout ce que je veux dire. Mais bon. Allez. Donc quand vous avez parlé de tous ces pays, hier soir, ça a complétement déboussolé le système. Ceux qui sont derrière tout ça se sont mis en alerte. Vous parlez de choses interdites. L’idée, vraiment, c’est que tout le monde pense que tout va bien. Et c’est tout. L’Amazonie…mon dieu… » 

Et elle se reconnecte en se donnant un grand coup de poing sur la caboche. 

« Non, il ne faut pas que je me déconnecte trop longtemps, vous comprenez, sinon, ça paraît suspect. Bon. Vous comprenez : tout va bien. Pas de problème d’environnement, de guerre, de tension. Pas d’idéologie. Juste un monde qui tourne. Les cliqueurs, les ajusteurs surveillants, les fertiles, les infertiles, les moins riches et les plus riches, et au milieu, les plus ou moins riches. » 

Je pense qu’à force de se taper sur la tête, elle ne sait plus tellement ce qu’elle raconte…

lundi 11 mai 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 12

 La fatigue a eu raison de moi. Le chant des grillons m’a bercé et j’ai sombré dans un sommeil sans rêve. 

 Au réveil, l’ambiance a changé : les grillons ont fait place à un drone qui ronronne au chevet de mon lit. On m’attend pour le petit déjeuner. 

Une grande table est mise dans la prairie : la nappe blanche danse doucement dans la brise matinale. Le cadre est paradisiaque et l’abondance règne en maîtresse : du vrai café, des kiwis et des oranges, des œufs cuits durs, des croissants et du pain à la croûte dorée. Des tasses en porcelaine blanche que le soleil fait scintiller. On est carrément dans une publicité Ricorée de l’époque joyeuse de la jeunesse de mes parents. Pour peu, je sortirai mon téléphone portable pour faire une story Instagram : nostalgie d’un autre temps… 

 Mais au bout de la table, le visage fermé, l’air grave, les rides tirant vers le bas une bouche qui n’a pas souri depuis trop longtemps, c’est la cheffe de cabinet du président qui m’attend. 

Ombre au tableau. 

Elle m’invite à m’asseoir, sèchement. Je m’exécute et j’essaye de la dérider en lui chantant « Le soleil vient de se lever, c’est l’heure du petit déjeuner. » Elle m’ignore. Sans doute est-elle bien trop jeune pour connaître la ritournelle. 

Je tends la main pour prendre un croissant. Elle me tape sur les doigts. Vraiment. J’éclate de rire…Et je me ravise. Elle ne plaisante pas. 

 « - Je suis missionnée par le plus haut commandement. » 

 Je ravale mon envie de sucre et ma curiosité s’éveille : « Par le président ? » 

« Non. Bien plus haut. Ne me coupez pas la parole. » 

 Elle parle sans me regarder dans les yeux, absorbée par les volutes de sa tasse de café au lait. 

« Le président n’est qu’un rouage d’une plus grande machine, vous l’avez bien compris. A vrai dire, si je suis ici, c’est parce que vous avez bien trop compris. Trop bien compris. Enfin…je suis ici parce que l’iA me l’a demandé. » 

 Je lui coupe la parole, tant pis : « L’iA ou ceux qui sont derrière l’iA ? » 

 Elle me regarde enfin, les sourcils serrés, sévère, furieuse : « Taisez-vous. » Ses yeux se détourne vers le ciel : un drone tourne toujours autour de nous, comme un serveur attentionné, rapportant parfois une petite corbeille de pain de mie, pour la forme, mais ne perdant rien de notre conversation. 

 « Yarien. » 

 Je ne comprends pas. Elle a murmuré. Elle reprend : « Il n’y a rien derrière…rien au-dessus. » 

Je ne comprends pas. Elle rentre sa tête dans ses épaules, comme si elle craignait de se prendre une claque. 

 « Non, ne cherchez pas à comprendre. Il n’y a rien. » 

Je sais bien qu’elle ment. Elle a dans les yeux une sorte de frayeur matinée de tristesse qui ne trompe pas. Elle sait tout et cela la terrifie. 

 « Qui est-ce ? » J’ose, je pose la question. « Elon Musk ? Quelqu’un comme ça ? Quelqu’un qui a trouvé le secret pour être éternellement jeune et pour diriger le monde ? » 

 Éternellement jeune, je sais maintenant que c’est possible. Diriger le monde, je me doute que c’est possible aussi. 

Elle me jauge. Elle m’évalue, elle semble lire en moi. Je ne sais pas si elle me veut du bien ou du mal. 

Elle lève les yeux vers le drone. Je sens qu’elle a envie de le chasser d’un revers de main, comme on se débarrasserait d’un moustique. Elle cherche une solution…une diversion pour l’engin. 

Je crois que nous ne sommes en sécurité nulle part. Ou plutôt que nous sommes écoutés partout. 

« Hier soir, dans la bibliothèque, vous avez tout entendu, c’est ça ? C’est pour cela que vous êtes là ? » 

« Oh, moi… » 

Elle n’en dit pas plus. Tout à coup, elle fait un geste brusque, elle lance sa tasse de café au lait sur le drone. Un sacré coup de main ! Le panache de liquide beige atteint d’abord la caméra : en plein dans le mille. Et puis le mug vient percuter l’engin. On jurerait qu’elle a fait ça tout sa vie. La machine tombe comme une pierre sur le sol. 

Elle reprend la parole très vite : « Nous avons quelques minutes avant qu’un remplaçant arrive : oui, évidemment, on est tout le temps sur écoute. Là, j’ai coupé ma Surface, on est dehors, le drone est hors d’état de nuire. Mais cela ne dure jamais longtemps. Pour répondre à vos questions : oui, il y a bien des gens, très riches, très puissants, très malveillants derrière tout ça. Mais le mieux est de ne pas s’en occuper. Ils règnent sur le monde sans en avoir l’air. Ils font croire que c’est l’iA. En vérité, ils ont affaibli, divisé, affamé, abêti, abruti, devrai-je dire, ils ont fait régner la peur, ils ont exacerbé les défauts naturels de l’être humain : sa paresse, sa bêtise, sa recherche constante de la facilité et du pouvoir et son besoin irrationnel de sécurité…Et ça marche : comme disait Flaubert « On se réfugie dans le médiocre par désespoir du beau qu’on a rêvé. » Mais c’est sans compter sans ses qualités : sa curiosité, sa soif de comprendre et son besoin de liberté…Alors comme disait Camus : « Le seul moyen d'affronter un monde sans liberté est de devenir si absolument libre qu'on fasse de sa propre existence un acte de révolte. » N’est-ce pas ? » 


Son discours est bien joli…Mais il est trop long et les citations l’ampoulent inutilement… Un drone, comme prévu, revient déjà dans l’air chaud du matin de juin…

dimanche 10 mai 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 11


 Tout ce gâchis, tous ces morts. Je suis effondrée en entendant tout ça. Mais l’homme me raconte cela sans ciller. Je ne sais toujours pas le sens de tout ça dans le fond : pourquoi ? Quel est le but de l’iA ? 

 Si on récapitule, le plan a consisté à capturer les êtres humains qui savent lire, tuer les inaptes et laisser le pouvoir aux gens moyens. Comment pourrai-je comprendre ? 

 L’homme a le regard vide. Il déclare, surréaliste, « Oh, vous savez, au royaume des borgnes, les aveugles sont rois. » 

Ou le contraire, pensai-je sans le dire, mais je vois bien ce qu’il voulait dire : il était en position favorable, alors aucune raison de se plaindre… 

 Mais que comprendre de cette situation ? Je me fais insistante. Il hausse les épaules : « Qu’est-ce que j’en sais, moi ? ça a l’air de marcher, non ? » 

Non…ça n’a pas l’air de marcher : il y a des crèves-la-faim partout, on mange de la bouillie de cellulose aux protéines humaines, toute la civilisation qui reposait sur une intelligence collective, sur des connaissances accumulées depuis des millénaires, sur des techniques d’agriculture, sur les technologies, sur l’industrie, sur l’ingénierie…tout semble avoir disparu, au profit d’une intelligence artificielle qui adapte le monde à ses propres besoins. 

Il me regarde avec des yeux comme des soucoupes. Il ne comprend rien de ce que je raconte. 

 « Mais non, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Moi, je vais bien. J’ai tout ce qu’il me faut ! » 

Le meilleur des mondes possible, comme disait Pangloss dans Candide. Voltaire…Viens à ma rescousse, que je retourne cultiver mon jardin ! 

Comment va-t-il réellement, le monde ? En vérité, nous n’en savons rien ! Je lui demande s’il a des nouvelles du monde, justement ? Que se passe-t-il ailleurs qu’en France ? Est-ce que quelque part, dans d’autres pays, il y a une alternative à l’iA ? Est-ce que quelque part, l’humain a gardé la main ? 

Il me regarde à nouveau comme si je parlais une autre langue. 

« Oh…ben, ça doit être partout pareil. L’iA, les frontières, je pense qu’elle s’en fout. Mais laissez-moi vous dire : l’iA, elle comprend bien mieux le monde que nous. Elle comprend tout. Regardez ce qu’elle a fait pour vous : elle vous a rajeunie, elle vous a redonné vos 20 ans. Jamais les hommes tout seuls seraient arrivés à faire ça. Vous devez le reconnaître : l’iA, c’est ce qu’il nous faut. Les restes du monde, on s’en fout ! » 

 Mais…Les conflits du Moyen-Orient ? Ils sont réglés ? La destruction de l’Amazonie, c’est fini ? La Russie s’est réconciliée avec le reste de ses voisins ? Les Émirats Arabes Unis, ils s’en sont remis, de la fin du pétrole ? Et l’iA est partout, même au fin fond de l’Australie ? Même au milieu de l’océan Pacifique ? 

 L’homme s’est endormi, je crois bien. Il ne sait pas du tout de quoi je parle. Il n'a déjà pas beaucoup de vocabulaire, alors la géographie, ça lui échappe totalement !

À ce moment-là, je sais que je peux m’enfuir : je retrouverai facilement mon chemin, dans la forêt. Je redescendrai dans le petit village de mon arrière-grand-mère, je retrouverai Nicolas, je répondrai parfaitement au destin tracé par l’iA pour moi. 

Mais il me manque toujours bien trop de pièces pour reconstituer le puzzle. 

Alors je rejoins ma chambre. La nuit est claire. La nature chante par la fenêtre ouverte et envoie son souffle de vie tiède et parfumé. 

Je ne sais pas ce qui a mal tourné pour l’humanité, je ne sais pas à quel point cela a mal tourné. 

Un tableau se dessine, pourtant : celui d’un monde morcelé, divisé, organisé par une force supérieure. Reste à découvrir quelle est cette force supérieure. L’iA, ce n’est pas la réponse : comment une machine pourrait tout diriger ? Quelle serait sa raison supérieure ? 

J’ai navigué parmi les campagnes désertées, habitées par des fous, des cannibales et des ermites. J’ai découvert un monde où l’on avait perdu le mode d’emploi basique pour cultiver, pour cuisiner, pour vivre avec les saisons. J’ai des poules dans des jardins, picorant les salades avant qu’elles poussent, j’ai vu des bibliothèques brûler pour réchauffer le cœur de l’hiver, tandis qu’il fallait s’en remettre à l’iA pour tenter de tout comprendre. 

J’ai découvert les villes abandonnées aux écrans, aux zombies captivés par les Surfaces, absorbés, les yeux dans le vide, le pouce cliquant sans fin, scrollant sans but. J’ai reconnu les enfants qu’on laissait devant les tablettes, dans les restaurants, pendant les soirées, quand nous étions jeunes parents, parce que c’était pratique. On savait que c’était néfaste, mais c’était tellement pratique. Les cerveaux se sont rabougris, les synapses ont capitulé et les pouces se sont musclés. 

J’ai constaté que l’histoire était toujours un peu la même et qu’il y avait encore des privilégiés, des protégés : ceux qui ne craignaient ni la faim, ni le froid, ni le fusil, ceux qui avaient le droit de rire, de vivre et de manger des asperges et des fraises. Comme à toutes les époques, comme dans tous les régimes autoritaires, derrière de grands murs, derrières des gardes en arme, derrière des remparts d’or et d’argent, des hommes faisaient mine d’ignorer que tous les autres vivaient l’enfer pendant qu’ils accaparaient tout.

vendredi 1 mai 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 10

 


Et alors, ensuite ? Que s’est-il passé ? Quand vous aviez 25 ans et que vous vous êtes retrouvé seul ? 

« C’était le moment de la grande disparition…Vous savez ? » 

Non, je ne sais pas puisque j’ai moi-même dû être portée disparue, à ce moment-là. J’imagine soudain ma famille, mes amis, les collègues, tout le monde s’est sûrement inquiété pour moi…Je n’y ai jamais pensé, depuis que je suis revenue : l’idée que nous sommes en 2089, m’a fait oublier toute possibilité de retrouver des gens d’avant. J’ai imaginé que tout le monde était mort depuis belle lurette…Mais ils avaient dû me chercher, à l’époque… 

« Non, pas du tout ! Ne vous inquiétez pas ! Les gens n’ont pas pu…comment expliquer ça…correctement. Alors voilà : l’iA a rassuré tout le monde : les gens disparus étaient en sécurité, pas de problème. Voilà ce qu’on a dit. Partout, en même temps : à la télé, aux infos, sur les téléphones, sur tous les écrans. « Ne soyez pas inquiets, ceux qui ont disparu vont bien. Ils sont utiles à l’iA. Comme vous avez pu le constater, ce sont les gens de savoir et de connaissance qui ont rejoint la team de l’iA. Ils vous adressent un grand salut ! » Et on voyait des images de vous tous en train de faire coucou. » 

L’iA a pris le pouvoir à ce moment-là, alors ? 

« Oui : il ne restait plus que les jeunes, ceux qui ne savaient pas trop lire, pas trop écrire, qui ne comprenaient rien. Il y a eu des élections. Attention, hein, des élections dans les règles de l’art, très bien organisées, très carrées. Avec plein de candidats proposés par l’iA : des candidats super. On s’est demandé s’ils étaient des disparus, si c’était pour ça qu’ils avaient disparu, pour préparer les élections. Mais ils étaient surtout des candidats dont on n’avait jamais entendu parler. La campagne a duré au moins deux mois. On a appris à les connaître. Les règles de l’élection avaient été corrigées : la constitution changeait un peu tout le temps, depuis que l’extrême droite était au pouvoir, alors on n’avait pas fait attention. La France était désormais coupée en 10 secteurs…ce qui correspond… » 

« Aux 10 plus grandes villes ! » 

 Je commence à saisir. Donc, le président que j’ai rencontré est élu à Lyon depuis 20 ans… 

« Oui ! Tout à fait ! Vous l’avez rencontré en vrai, alors ? Ce n’est pas seulement une image générée par l’iA ? Il est sympa, hein ! Il promet, il dit toujours oui, il sourit tout le temps ! Et il a l’air tellement…accessible. Tellement parfait que tout le monde pense que c’est une image en 3D… » 

Sa question n’était pas bête. Loin de là…J’essayais de me souvenir : est-ce que je l’avais touché ? Physiquement ? Non, pas vraiment…Peut-être, je ne sais plus. Il avait mis sa main sur mon bras, non ? En tout cas, son emportement, sa colère, semblaient bien réelles…Mais tout était peut-être aussi faux que les grands écrans de son bureau. 

L’homme a repris son récit. « Toujours est-il qu’une fois élus, ces candidats ont fait une sorte de publicité pour les villes, un truc sans précédent. Il fallait qu’on aille s’installer là-bas : on nous promettait une sorte de paradis, on nous disait que c’était pour faire des économies d’énergie, que c’était bon pour la planète, que notre vie serait plus belle, que l’iA s’en porterait mieux, qu’on ne serait plus rationnés en eau, qu’on aurait moins de pollution…Un monde meilleur… » 

C’est là qu’a eu lieu la grande migration, alors ? Que tout le monde est parti vers les villes. 

« C’est ça. Vous savez déjà ce qu’il faut savoir…Même moi, je me suis laissé tenter. Il faut dire que dans la maison de mon grand-père, je m’embêtais. J’avais l’impression de passer à côté de mon époque. Et les images de promo de l’iA étaient drôlement bien faites. Et puis contre un test ou deux, on pouvait avoir accès au meilleur : une villa, des femmes…Quand on a 25 ans, qu’on sait un peu lire, on se laisse tenter…C’est comme ça que je suis devenu ajusteur-contrôleur. » 

Il était fier de lui, en disant ça. Il savait lire grâce aux albums de Boule et Bill de son grand-père, il était attiré par ce qui brille, alors voilà… 

Mais comment avait-il gardé quand même la maison ? C’est autorisé ? 

 « Oui. C’est mon statut d’ajusteur…J’ai le droit de garder mes biens, s’ils ne viennent pas contrarier les plans de l’iA : pas de consommation superflue d’énergie, notamment. Alors je l’ai gardée, cette vieille ferme. Mon grand-père serait fier de moi…Même si les poules, les chèvres et toutes les bestioles sont mortes : personnes pour les surveiller…Je pense que c’est un renard qui les a bouffées…Mais c’est pas grave : très vite, il y a eu le marché noir. Et comme je gagne bien ma vie en tant qu’ajusteur…» 

Mais tous ceux qui sont morts dans les voitures, alors ? 

« Ah…C’est triste…ça aussi vous le savez déjà…Bon…C’était les divergents. Les superflus. Ceux qui ne savaient vraiment rien faire et qui auraient été un poids dans la nouvelle société. C’est…tellement triste. J’ai eu un copain…c’était un vrai imbécile. Il ne comprenait jamais rien. Oui, non, salut…Il savait trois mots et il…bavait. Pas de cerveau du tout. Pour sa famille, un poids…Pour tout le monde…un poids. Alors oui, il est monté comme tout le monde dans un transport, mais il a dû se perdre en route. C’est simple : tous ceux qui étaient incapables de rejoindre une ville dans les 24 heures étaient éliminés. C’était une sorte de jeu, en fait. Mais on n’a pas regretté… » 

J’étais effarée. L’horreur que j’ai constatée en traversant la nationale, juste avant Belley, c’était ça : ceux qui ne prenaient pas la direction de Lyon étaient électrocutés au volant de leur véhicule… 

Pourtant, il y avait le GPS… 

« Oui, mais il faut connaître sa gauche et sa droite, c’est pas si simple…Et puis savoir lire un minimum… »

mardi 28 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 9


 Non ? 

 Il me regarde, pétrifié. « Vous raconter quoi ? Je n’ai…rien à raconter ! Ma vie est simple : vous voyez bien. J’allume l’iA, elle fait son boulot, elle nous dit quoi faire, nous, on obéit et puis c’est tout ! Mais vous allez me faire avoir des ennuis, si ça continue… » 

Je prends un ton rassurant, un ton de mamie de 90 ans : « Vous n’avez rien à craindre de moi. Je suis une petite grand-mère de 90 ans, maintenant, vous le savez ! Allez donc, commencez par me raconter votre enfance ! Comment êtes-vous devenu ce que vous êtes : un grand ajusteur…comment vous dites déjà ? Ajusteur cliqueur ? » 

« Ah non ! Hein ! Moi, un cliqueur ? Jamais de la vie ! Parce que moi, vous voyez, grâce à mon grand-père et à ses livres, là, tout autour de nous, je sais lire, madame ! Je suis ajusteur-surveillant de l’iA ! »

 « Ah bravo ! Il n’y a plus grand monde qui sait lire, en effet, de nos jours ! » 

Il s’enorgueillit bêtement en se redressant, comme un coq sur ses ergots, en bombant le torse. 

« Oui, comme on s’ennuyait, ici, l’été, on a lu un peu. On n’avait que ça à faire…Alors bon, les BD surtout. Mais c’est cool, les BD. » 

« Quel âge avez-vous ? » 

Je le jauge en lui posant la question : il me semble à peine dépasser les 45 ans. Il devait avoir une vingtaine d’année quand j’ai été endormie. Et à l’époque, déjà, la situation n’était pas terrible : les enfants avaient perdu en facultés cognitives : la plupart manquait de vocabulaire. Les ados ne savaient déjà plus écrire sans l’iA et ça depuis bien longtemps : l’iA a fait irruption en 2025… 

 « J’ai 50 ans… » 

Je fais rapidement un calcul : « Vous êtes né en 2040 ? » 

« 39 ». 

Je hoche la tête, gravement. Quelqu’un né de 2039 a baigné dans la culture de l’iA toute sa vie. Savoir lire est une chose : comprendre ce qu’on lit en est une autre. J’aimerais bien savoir ce que notre homme comprend vraiment du monde. 

« Oui, donc, j’ai beaucoup lu Boule et Bill, quoi. C’est pour ça que j’adore les chiens. Ce qui fait que j’ai beaucoup mieux réussi à l’école que mes copains. Et que j’ai pu décrocher le poste d’ajusteur…Je sais lire les mots « Allumer et éteindre » J’arrive bien aussi à cliquer sur « Redémarrer » quand il y a un problème. Et ça paie bien : j’ai un bip, je peux être appelé jour et nuit et hop je clique et c’est parti ! » 

Je ne lui dis pas « Comme un cliqueur », même si ça me monte aux lèvres et que l’éclat de rire me brûle dans la poitrine. 

« Et ça fait des privilèges : celui de garder cette maison, par exemple…Et d’avoir eu le test de fertilité : je peux faire des enfants, comme ça, j’ai des femmes…» 

Voilà donc à quoi sont réduits ces esclaves-là, ceux qui sont mieux payés que les autres… 

« Et alors, ces vingt dernières années, que s’est-il passé ? C’est cela qui m’intéresse ! » 

« Oh…c’est long 20 ans…Et puis je n’ai pas beaucoup de mémoire…Mais je vais essayer de vous raconter…Alors…Voyons voir…Il y a 20 ans…j’avais…J’avais… » 

Je l’interromps : « 25 ans ! Pile poil ! » 

« Quoi, pile poil ? 25 ans, vous êtes sûre ? Vous êtes drôlement forte, vous…Bon, si vous le dites…Alors à 25 ans, voyons voir…Mon grand-père… » 

« Votre grand-père devait être mort, non ? A moins qu’il ait été presque centenaire… ? » 

« Oui, il est mort quand j’avais 25 ans. Alors j’ai hérité de cette ferme au milieu de la cambrousse. Parce qu’entre temps, mon père et ma mère étaient morts aussi. Voilà, ça c’est mon histoire : tout le monde est mort et je me suis retrouvé tout seul. Mon grand-père, durant sa retraite, sa longue retraite, qui a fini par ne plus être payée, il a mis en place ici tout ce qu’il faut pour survivre. Jardin, poules, petits animaux pour faire du lait…Panneaux solaires…Enfin, vous voyez, il avait commencé quand il avait une trentaine d’années et ce projet l’a tenu en vie très longtemps. Il sentait bien que le monde tournait mal. Enfin, vous pourrez regarder les livres qui sont ici : lui il les a vraiment lus ! Mais il est mort quand même, un jour. Mes parents, pour eux, c’était plus compliqué. Ils devraient avoir environ 90 ans, aujourd’hui, comme vous. Mais ils ont eu la vie moins facile que le papi. Parce que tout le système s’est cassé la gueule : la sécu, les retraites, le monde du travail, la politique. Vous le savez, normalement : il fallait travailler presque éternellement pour espérer avoir deux trois trucs, pour avoir de l’eau une heure par jour, pour aller chez le dentiste une fois de temps en temps…Et les maladies qui semblaient du pipi de chat à mon papi étaient des drames pour mes parents : quand le vieux a compris que mes parents étaient morts d’une grippe mal soignée, il n’a pas compris. C’était inconcevable pour un type né au XXe siècle que des jeunes meurent de ça. Mais voilà, c’est ce qui s’est passé. Le grand-père, il a vu mourir son fils et sa belle-fille alors qu’ils avaient pas 40 ans. » 

Il a fait une pause, réellement attristé. 

On peut ne pas savoir lire, ne pas comprendre le monde et la politique. On n’en est pas moins humain. On souffre pareillement quand on perd ses parents. Et c’est une blessure qui ne guérit pas.

dimanche 26 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 8

 


Nous sommes arrivées à la nuit. Où ? Impossible de le savoir. Le véhicule que nous avons emprunté n’avait pas de vitres. J’ai demandé à mes congénères où nous allions. Elles m’ont encore regardée bizarrement. L’homme a dit que c’était un secret. Et le silence est retombé pour le reste du voyage. 

Je ne suis pas sûre que les véhicules d’aujourd’hui roulent plus vite que ceux d’autrefois. Tout est affaire d’énergie…et toute l’énergie disponible a l’air d’être consacrée à l’iA…Si ça se trouve, on a fait 80 kilomètres, en trois heures… 

Impossible de savoir où nous sommes arrivés, mais le chien qui était à nos pieds, sagement couché, et qui avait somnolé, comme nous, durant tout le trajet, a sauté du véhicule et s’est mis à sauter, à japper, à tourner en rond, comme un fou. 

Tout le monde était joyeux. Alors je me suis mise au diapason. La soirée de mai était chaude, les grillons chantaient doucement dans la nuit, la prairie qui s’étendait devant la maison, dansait doucement, comme les vagues tranquilles d’un lac paisible, sous les rayons de la lune. L’air du soir me sembla familier. Comme si j’avais déjà respiré cette odeur-là de foin coupé, de terre humide, de fleurs d’été. 

 Il a fallu décharger nos quelques bagages et rentrer dans la maison. C’est alors que j’ai su où nous étions : dans la ferme de la forêt ! J’ai reconnu les meubles et les photos. 

L’homme m’a prise à part et il m’a conduite dans la bibliothèque, comme il me l’avait promis. 

J’étais prête à me défendre. Je n’avais pas du tout envie de passer à la casserole. Il pouvait toujours se rabattre sur une de mes copines. 

Mais ce n’était pas du tout son attente. Il a allumé un écran qui s’est mis à flotter au-dessus d’un bureau et il m’a montré les vidéos de mon intrusion dans la maison : « C’est bien vous, n’est-ce pas ? » 

J’étais coincée. Bien forcée de reconnaître ma violation de domicile. J’ai bredouillé « Je suis désolée…J’avais besoin de ce que j’ai volé, j’avais faim et tout ça semblait si incroyable…Vous savez… » 

Il m’a interrompue : « C’est rien. Vous savez qu’on manque de rien et qu’on a la chance. Nous sommes privilégiés et c’est pas quatre patates qui nous ont manquées ! Mais je veux en savoir plus sur vous. Je ne comprends pas le lien entre ces deux images, vous voyez ? Vous êtes là, captive, réduite en esclavage, alors que sur cette vidéo, vous êtes libre, heureuse de vivre ? Que s’est-il passé ? » 

Une fois la surprise passée, je lui raconte tout. Il n’a pas l’air si méchant que ça, même si c’est bien lui qui me tient captive, en esclavage. 

Il s’est assombri, au fil de mon récit. Je l’ai vu réagir notamment à chaque fois que j’ai parlé de l’iA. 

 Il a repris la parole, un peu sonné, quand j’ai terminé mon récit. 

 « 90 ans ? Bon sang…L’iA s’est upgradée. On ne comprend plus du tout ce qu’elle fabrique. Elle est donc capable de rajeunir…Et pourtant, je suis ajusteur surveillant…Mais on est clairement en train de perdre complétement le contrôle de la bête…Mais vous par contre…Vous… » 

Il me regardait avec crainte. Il n’a pas fini sa phrase. 

J’ai continué pour lui : « Je suis une expérience, pour l’iA, je suis clairement protégée par elle. Vous avez peur d’avoir fait quelque chose qui va vous poser des problèmes, en me gardant, c’est ça ? » 

Oui, c’est bien ça. Il s’est rapproché de moi et il s’est mis à parler plus bas : « C’est pour ça qu’on est dans la bibliothèque : pas de fenêtre dans cette pièce. Moi, vous savez, tous ces livres, ça me dépasse. J’ai les capacités de concentration d’un homme de ma génération. Une notif toutes les 50 secondes, sinon, je meurs. Ces bouquins, c’est mon grand-père qui les a achetés. Ils font une bonne isolation contre les écoutes ou les visites des drones. Alors on peut parler. Mon grand-père a construit cette ferme, aussi. À la fin des années 90, c’était révolutionnaire, une ferme autonome en eau et en électricité. Moi, quand je venais là en vacances, je m’ennuyais comme un rat mort. J’aurais préféré avoir un accès internet. Mais aujourd’hui, vous voyez, c’est une sorte de paradis…» 

Il s’interrompt, conscient de parler beaucoup trop. Il faut dire que je suis un peu circonspecte : si cette pièce nous écarte des drones alors que les drones me protègent, je ne suis pas en sécurité. 

Encore une fois, je me retrouve face à l’intelligence humaine de 2089 : face à un regard vide. Je répète plus lentement : « Si dans la bibliothèque, les drones n’ont pas accès, alors moi qui suis protégée par les drones, c’est ici que je suis le moins en sécurité…Surtout que vous devez trouver le moyen de me mettre enceinte, normalement…Permettez-moi d’être sur mes gardes. » 

Il rigole. « Non, rassurez-vous, depuis que je sais que vous avez 90 ans, j’ai plus tellement envie de…Bref…Enfin…Vous comprenez, vous avez justement presque l’âge qu’aurait mon grand-père aurait s’il était encore en vie…Désolé, quoi… » 

J’hésite entre la vexation et le soulagement…et je constate qu’il n’est pas meilleur en maths qu’en français : « Si votre grand-père a construit cette ferme dans les années 90, alors il était bien plus âgé que moi, tout de même ! » 

Je l’embarrasse. 

Consciente soudain de ma supériorité, je décide de tenter la négociation : il faut qu’il m’explique le maximum de choses et qu’il me relâche. Maintenant que je suis ici, en zone libre, en quelque sorte, et à deux pas de la maison de Nicolas, il suffit que je rentre au bercail.

dimanche 19 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 7


 Nous sommes parties en début d’après-midi. Nous avons pris un bus volant, comme les navettes que j’avais utilisée dans Lyon. Les autres filles m’ont fait comprendre que c’était un privilège, là encore, un truc de riches : elles étaient toutes excitées. Comme si elles partaient en vacances, comme des enfants qu’on emmène voir le Père Noël. 

Partir, prendre le train, le bus, prendre le volant d’une voiture, c’est tout naturel, pour quelqu’un qui est né au XXe siècle. Mais les temps ont changé progressivement. Évidemment, l’avion a fini par être réservé à une toute petite élite, on a culpabilisé ceux qui voyageaient encore, à cause de l’écologie et finalement, on a fini par rester chez soi. Il restait la voiture. Mais les guerres, la fin du pétrole, l’électricité, denrée rare et chère, tout a fini par décourager le peuple. On n’a plus bougé. On a réservé les mouvements au strict nécessaire. 

Moi, je vivais dans une ville moyenne, j’avais tout à portée de main. Je m’étais habituée, comme tout le monde, tout doucement, comme la grenouille dans la casserole, qui chauffe, tout doucement, sans se rendre compte qu’elle finira par cuire. On ne bougeait plus. Les politiques publiques ont poussé les choses dans ce sens : les transports en commun, la promotion des déplacements doux…Tout était fait pour centraliser les services, pour rapprocher les gens des centres-villes. On était déjà mûrs pour l’iA… 

Mais personne ne comprend vraiment ce que je raconte, j’ai l’impression : la gouvernante a 40 ans, elle est née en 2050, à peu près et mes copines sont encore plus jeunes, puisqu’elles sont dans la force de l’âge pour procréer. Elles n’ont connu que ce monde… 

Pendant le voyage, tous assis à l'arrière de cette sorte de van-limousine tout confort, je me rapproche de l’homme. J’essaye de faire connaissance : je n’aurais peut-être pas le choix que de le côtoyer de très près… 

C’est un homme d’une cinquantaine d’années, en apparence. De nos jours, on n’est plus sûr de rien. Il est agréable à regarder, c’est déjà ça. Il est blond, il s’entretient, il a une sorte de barbe de trois jours qui lui donne l’air expérimenté et mature. Il a un petit air moqueur, mais pas hautain, juste un peu plaisantin. 

Pour briser la glace, je lui fais un compliment sur ses muscles : « Vous faites du sport, n’est-ce pas ? » Il me regarde attentivement pour la première fois. J’éveille soudain sa curiosité. 

« D’où venez-vous ? » me demande-t-il. Je ne ressemble à personne qu’il connaisse, affirme-t-il. Je suis différente, plus…joyeuse. Il m’a entendu chanter. Il m’a regardé danser. Je ne suis pas comme ces autres filles un peu…Il n’en dit pas plus quand il pointe du menton mes copines qui se sont endormies sur leur siège. 

« Elles sont mignonnes, regardez, elles dorment, elles sont sages comme des images ! Et puis elles vous vénèrent, elles sont tellement heureuses de pouvoir vous donner des enfants ! » 

Il reprend, étonné : « « Sages comme des images » ? « Vénèrent »…Mais comment vous parlez ? Personne ne parle comme ça. » 

 Je reste mystérieuse. J’ai la flemme de redire mon histoire : on ne me croit pas quand je raconte que j’ai 90 ans. Mais l’homme semble avoir plus de vocabulaire que la moyenne. A mon tour de le questionner : « Que faites-vous dans la vie, pour être riche comme vous l’êtes ? Comment pouvez-vous avoir tout ça ? »

 Je suis une bête curieuse. Il me dit tout comme si c’était une évidence absolue : « Vous plaisantez ? Vous savez bien ! Je suis ajusteur surveillant de l’iA. C’est moi qui fais en sorte que tout ce bazar fonctionne… C’est pas un mystère, c’est le seul métier qui paye ! Vous pensiez quoi ? Que j’étais cliqueur ? » 

Je ne sais plus quoi dire…Je n’en pense pas moins, mais je sais que je passerais pour une idiote, si j’allais plus loin. Et pour l’instant, j’ai plutôt intérêt à faire profil bas. Je ne suis pas vraiment en position de force : je suis une captive, finalement. 

 Alors je me tais à nouveau. J’arriverais peut-être à m’endormir un peu, moi aussi. Je fais mine de fermer les yeux, mais c’est lui qui m’interpelle, maintenant : « Vous n’avez pas répondu à mes questions ! D’où venez-vous ? Vous avez été amenée par le gars du marché noir, mais je ne sais rien de vous. Je vous ai trouvée à mon goût quand la gouvernante vous a présentée, mais je n’aurais peut-être pas dû…Vous êtes peut-être…de la résistance ? » 

Je me défends immédiatement : « Non, non, pas du tout…Mon histoire est compliquée, mais… » Je soupire. « Pas la peine que je vous raconte, je sais que vous ne comprendrez rien ! Contentez-vous de ce que vous voyez ! C’est ce que tout le monde fait, n’est-ce pas : se contenter de ce qu’il voit ! » 

J’ai monté un peu le ton. Tout le monde est maintenant réveillé ! L’homme me regarde avec encore plus d’attention. Je ne sais plus où me mettre, dans cette combinaison beige ridicule, dans ce van qui nous emmène vers je ne sais où. J’ai perdu le contrôle et j’ai peur. 

C’est la gouvernante qui prend la parole : « Comment pouvez-vous parler ainsi à l’homme qui vous héberge, qui vous nourrit et qui vous permettra de porter la vie ? C’est inadmissible. Vous serez punie, à notre arrivée. » 

Mais l’homme s’interpose : « Certainement pas, chère gouvernante. Elle sera avec moi. Rien qu’avec moi. Et nous aurons une discussion dans la bibliothèque. » 

 Et en me regardant dans les yeux : « Là où nous allons, il y a une bibliothèque. Vous savez lire, mademoiselle Perrette ? »

mercredi 15 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 6


 Ce qui me manque le plus, dans cet univers gris beige, c’est la musique. La musique me revient parfois comme une vague revient sur la rive. Comme une rengaine à laquelle je ne peux échapper. Mes oreilles me font des tours, elles me sifflent, elles me jouent du violon et de la batterie, elles vibrent comme des chœurs et tambourinent comme des cœurs. Je ne peux pas m’empêcher de chantonner, de bouger en rythme et de chercher à décrypter ce que cela veut dire. 

Rien de commun entre une symphonie de Beethoven et un tube de Queen. Rien de commun entre la lancinante mélodie d’une lambada d’autrefois et l'apaisante harmonie d'un chant grégorien. Mais la musique n’a pas pu abandonner le monde. La musique est là, toujours, depuis toujours, non ? 

En faisant les exercices, ce matin, je n’ai pas pu m’empêcher de fredonner. Ce qui m’est venu, c’est Pata Pata de Miriam Makeba. Vous vous souvenez de cette chanson ? C’était entraînant…« Natsi Pata Pata… » Je ne sais même pas ce que racontent les paroles. Juste le rythme, juste la joie. La joie de vivre, une rengaine, trois minutes de sourire. 

Les filles, à côté de moi, se sont arrêtées de bouger. J’avais commencé mezzo voce, presque juste pour moi…Et puis, devant mon petit public, j’ai pris confiance, j’ai monté le son et j’ai chanté vraiment. J’ai bougé, j’ai marqué le rythme en faisant claquer mes doigts. Mon sourire était communicatif. « Sagukha… » Ma mémoire n’était pas tout à fait au point, c’est sûr, mais j’ai improvisé. Du sud-africain approximatif, du xhosa en yaourt. 

Au début, elles ont mis leur main sur leur bouche : choquées ! Elles ne savaient pas vraiment ce qui me prenait. Mais devant mon enthousiasme, elles ont ri. Et puis elles se sont mises à me suivre, en bougeant comme moi. 

Finalement, on s’est mis toutes les quatre à brayer ensemble… 

 La gouvernante a fini par sortir de la maison, inquiète de tout ce bruit. Nous avons continué, prise d’une sorte d’euphorie incontrôlable. La vieille n’était pas dans notre délire, évidemment. Elle a crié, mais nous ne l’avons pas entendu, bien sûr, trop emportées par notre propre voix. Notre chorégraphie commençait à prendre forme…La gouvernante s’est avancée, elle s’est interposée physiquement, elle s’est mise entre nous. Et c’est seulement à ce moment-là que nous l’avons vue. Nous avons stoppé net notre danse. 

« C’est le diable, c’est bien ça, c’est le diable qui vous possède ! Si monsieur voit cela, il sera en colère ! Rentrez, rentrez immédiatement et recueillez-vous dans votre chambre ! Retrouvez votre calme ! Vous ne pourrez plus faire votre sport dans le jardin le matin. Ce sera désormais chacune pour vous, dans votre chambre. Et c’est tout ! » 

Piteuses, comme des enfants prises en faute, nous sommes rentrées. Mais je sais que j’avais mis dans la tête de ces trois-là, un petit ferment de liberté et de bonheur. Et cela n’a pas de prix !

mardi 14 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 5


 Mon répit est de courte durée. 

Au déjeuner, alors que tout le monde est en train d’exprimer une gratitude silencieuse pour le gratin de poireaux au jambon et à la béchamel de cellulose protéinée – ce n’est pas mauvais, il faut le dire, l’arôme de synthèse noix de muscade est plutôt réussi – l’homme s’éclaircit soudain la voix. Il avale lentement une dernière bouchée avant de se lever avec solennité. 

Nous le regardons tous, bouche bée. Nous n’avons pas l’habitude qu’il se passe quelque chose. Il faut dire que je ne suis là que depuis 19 jours, mais jusque-là, tout s’est toujours passé dans un silence pesant, ponctué par le cliquetis des couverts et les mastications qui se voulaient pourtant des plus discrètes. 

Il prend la parole et c’est la première fois que je l’entends prononcer plus de trois phrases. 

« Chères femmes de la maison. Nous avons besoin de prendre l’air, de faire connaissance et de nous détendre. Perrette, notre nouvelle hôte, n’a pas la santé nécessaire pour devenir l’hôtesse de la vie. » 

J’ai un moment d’admiration pour ce petit jeu de mot…Hôte, hôtesse. Cet homme a des lettres et cela me plait. Mais je me reprends en réalisant qu’il parle de moi. 

Il continue : « Nous allons préparer nos affaires pour un séjour de 7 jours dans notre résidence secondaire à la montagne. Espérons que le bon air nous permettra de recouvrer nos forces. » 

Le repas s’achève avec des poires au sirop. Je me souviens de celles de Nicolas. J’ai failli pleurer. Mais il ne faut pas que je cède, il ne faut pas que je craque, il faut que je continue de faire bonne figure, d’être combattive. 

L’information essentielle, c’est que nous allons voyager. Ceci sera peut-être une opportunité pour m’enfuir. 

Je n’ai pas beaucoup d’affaires à préparer. J’ai dans mon armoire, dans ma petite chambre, seulement quelques tenues, toutes identiques : cette même combinaison beige et moulante. Des sous-vêtements en coton blanc : chaussettes, culotte et soutien-gorge. Des baskets blanches. Deux paires. 

Habillée comme ça, j’ai l’impression d’être une héroïne de dessin animée de mon enfance : une Totally Spies… 

Pour la toilette, j’ai une brosse à dent et un savon. J’ai demandé à avoir de la crème et du déodorant, mais on m’a dit que c’étaient des denrées rares et que ce n’était pas la peine, à mon âge : « Vous avez la peau souple et vous sentez bon ! » 

A 90 ans, pourtant, je ne cracherais pas sur un peu de confort ! Peut-être que la maison secondaire nous offrira des surprises. J’ai tenté de demander des informations à la gouvernante, mais elle m’a fait comprendre qu’encore une fois, j’étais beaucoup trop curieuse. 

Le chien est venu me rejoindre en fin de journée. Je l’ai fait monter sur mon lit et je lui ai prodigué quelques caresses. C’est le seul être de cette maison qui m’inspire une confiance totale. Il porte un collier rouge avec son nom gravé sur une médaille. Soské. Je ne sais pas d’où vient ce nom étrange : dans mon autre vie, j’aurais fait une recherche sur internet, pour trouver l’origine, la langue, la signification. Ici, je dois me contenter de mon imagination. 

Pourquoi ce chien ? C’est presque le seul élément de loisir et d’agrément dans ce lieu. Pas de télévision, pas de livre, pas de tableau aux murs. Pas de jeu, pas d’écran, quels qu’ils soient. On s’ennuie. 

La culture a-t-elle complétement disparu de ce monde ? 

Le départ est fixé pour le lendemain après-midi. J’ai encore une matinée à tuer avec mes copines, les potentielles parturientes. Pendant la séance de sport quotidienne, je leur demande si elles regardent parfois la télé, si elles jouent. Je sais qu’elles ne lisent pas : elles n’ont jamais appris. Mais à toutes mes questions, je n’obtiens pour réponse qu’un petit rire surpris et marquant leur incompréhension. Elles n’ont même pas l’air de savoir de quoi je parle. Loisir, détente, culture, voilà des mots qui ne leur évoquent rien. 

Une grande tristesse me prend…Il reste le sport, alors redoublons d’effort sur les squats, en attendant de partir pour la montagne.

lundi 13 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 4

 


Le matin du 19e jour, je me suis réveillée. Ce qui signifie que je n’ai pas réussi à lutter contre le sommeil. La peur m’a envahie. J’ai aussitôt repensé à mon adolescence, à mes premières fois avec un garçon, avec la peur de tomber enceinte. Je me souviens qu’une fois, même, j’avais acheté un test de grossesse. C’était idiot. On avait utilisé un préservatif. Mais j’avais peur…d’un accident. 

Alors ce matin, évidemment, j’étais effrayée. Entre deux étirements, pendant la séance de sport avec mes nouvelles copines, j’ai demandé comment ça se passait : il fallait que j’en ai le cœur net. Elles étaient tellement excitées, elles, tellement heureuses à l’idée de porter la vie ! J’ai joué le jeu : j’ai moi aussi surjoué la joie d’enfanter. 

Marie a commencé par un laïus très pieux, évidemment : « Si Dieu le veut, je porterai la vie ! Quel honneur, quel bonheur ce serait de porter un bébé! » 

J’ai pensé à l’Esprit Saint, à l’ange Gabriel et à l’annonciation : Marie allait vivre une histoire biblique, inséminée en restant vierge, un véritable miracle. Mais j’ai gardé mes sarcasmes pour moi et je me suis reprise en posant des questions techniques. 

« Avez-vous déjà eu des tentatives ? » 

Elles n’ont pas l’air de comprendre. Je recommence : « Est-ce que vous avez déjà été inséminées ? » Je ne sais pas comment le dire autrement. 

 Elles me regardent toujours comme une bête curieuse. Je simplifie : « Vous avez déjà eu l’honneur de… »

 Je ne sais plus quoi dire. Ce qui me vient est ridicule, mais je tente le coup quand même : « Vous avez déjà vu le loup ? La petite graine ?... » Le ridicule ne tue pas. Et j’ai l’impression de voir une étincelle dans l’œil de mes congénères : « Un loup ? Ici ? Mais non ! » 

Mince. Elles ne sont vraiment pas malines. Il faut dire que mes expressions imagées sonnent très début de siècle ! Alors je tente encore autre chose : « Vous avez déjà eu des bébés ? » 

« Aaaaaaah ! » 

Mona me fait son plus beau sourire : « Oui ! J’ai déjà eu un petit garçon ! Il est dans la maison d’à côté ! Je le vois tous les jours faire du vélo dans la rue. Il est beau… » 

Son sourire se voile un peu. Il est là, juste à côté, mais elle doit continuer de vivre sa vie routinière en ne voyant son fils que par la fenêtre. Mais elle se reprend vite et elle me dit qu’elle espère vite retomber enceinte. J’embraye donc : « Oui ! Et comment ça se passe, alors ? » 

 Elles éclatent de rire. Je n’ai pas trop envie de rire, de mon côté…Je leur explique que la gouvernante m’a raconté que ça se passait la nuit, pendant le sommeil et qu’on était inséminées comme par magie… 

Elles ont encore ri. Elles m’ont dit : « Tu es bête ou quoi ? C’est l’homme qui vient, enfin ! Tu sais bien comment on fait les bébés, quand même ! » 

Et mon inquiétude s’en va : s’il était venu cette nuit, je l’aurais senti…Mais mon inquiétude revient : il faut donc vraiment avoir une relation sexuelle avec ce bonhomme ? Et là, les trois grâces s’extasient : c’est un honneur, un grand honneur, c’est une chance, on ne peut pas refuser, c’est un homme fertile, c’est rare, c’est un privilège, nous devons accepter et nous donner…à cette sorte de dieu ! 

Je suis dans une secte. Je n’ai plus l’âge pour ce genre de conneries…Il faut que je trouve une solution…Mais pourquoi la gouvernante m’a raconté que c’était pendant le sommeil que tout se passait. 

« Elle n’a pas voulu te faire peur, je pense. Tu es si jeune. Mais rassure-toi, l’homme de la maison est très doux, très gentil…ça se passera bien. » 

J’ai envie de vomir. Mais il faut continuer de faire bonne figure. Je ne peux pas me permettre de révéler mes véritables pensées. Que se passerait-il, si… ? 

Je pose la question : « Et si ça ne marche pas ? » 

Nono développe un peu une réponse : « C’est normal, ça ne marche pas à tous les coups. Déjà, notre température est prise chaque jour et nous ne sommes visitées que les jours où nous sommes fertiles nous aussi. Au début, j’étais réticente, je n’étais pas prête. Il m’a fallu 12 mois. L’homme est très patient… » Mona embraye : « Il m’a fallu 6 fois. » et Marie, avec sa tête de ravie de la crèche « J’ai été plus rapide la première fois. Du premier coup ! Mais depuis mon retour de couches, plus rien…J’attends et je sais que Dieu sera généreux. » 

Amen… 

J’ai donc le sentiment de ne pas avoir été visitée. Il faut dire que je ne suis pas en forme, que je n’ai plus mes règles depuis longtemps et que mes relevés de température ne doivent pas montrer des signes positifs. Je respire un peu.

dimanche 12 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 3


 Après le repas du midi, nous sommes sollicitées pour des travaux de ménage. Passer le balai, ranger la cuisine, récurer. Nous ne sommes pas pressées, pas exploitées : ce sont de menues tâches, des broutilles. On nous dit que cela nous maintient en forme. Pendant ce temps, les autres femmes ont droit à une pause, à une sieste. 

Nous sommes souvent accompagnées par le chien de la maison. Soské. C’est un petit bouledogue français caille, extrêmement attachant. Souvent, au lieu de vraiment passer le balai, nous jouons avec lui, nous le gratifions de mille caresses et nous lui lançons une balle qu’il ne ramène jamais. 

Ensuite, la petite bête va dormir et nous avons le droit, nous aussi de regagner nos chambres. 

S’en suit alors un long moment d’ennui avant le repas du soir. Il faut dire que nous n’avons pas de livre. Nous n’avons qu’un tout petit cahier, un carnet à spirales, plus exactement, à petits carreaux, avec un crayon de papier. C’est le seul divertissement qui nous est offert. Je sais encore écrire, mais j’imagine que mes jeunes congénères dessinent. 

Plus encore que pendant la nuit, c’est en fin de journée, avant le repas du soir que la tentation du sommeil m’envahit. Je ne sais pas comment résister. Je ne sais toujours pas ce qui se passe si je m’endors. Il faut que je le demande à mes nouvelles copines. Elles ont sans doute déjà expérimenté l’insémination, puisque c’est de cela qu’il s’agit. Il faut que je leur demande comment elles sont arrivées là, elles, quelle est leur histoire. 

 Marité m’a raconté que sa sœur, Ambroisine, avait été capturée. Est-ce que cela se passe toujours comme ça ? Est-ce que parfois des femmes se déclarent volontaires ? 

J’écris un peu, mais surtout, je me lève et je marche. Il ne faut pas que je m’arrête. Je suis au bord de l’épuisement total, mais il faut que je résiste encore un peu. 

Mes observations sont la seule chose qui me tient encore en éveil : j’arrive vite à deux conclusions. La seule porte ouverte vers l’extérieur, ce sont les livraisons du marché noir chaque matin. Je connais le fameux Patron qui m’a amené ici, mais il n’est pas digne de confiance. Il m’a déjà trahie une fois, il recommencerait s’il en avait l’occasion. Je ne suis qu’une monnaie d’échange, pour lui. 

Deuxième conclusion, j’ai maintenant trois « amies » : Mona, Marie, Nono. Je ne sais pas si je peux vraiment m’y fier, mais c’est un début. Il faut que nous continuions à faire connaissance. Et nous arriverons peut-être à être plus que des amies : des complices. 

Il y a Soské, le chien, aussi, mais je ne sais pas s’il pourrait être un allié…Je ne sais pas comment. Mais je sens que quelque chose est possible de ce côté-là. 

Et finalement, il faut que je me réjouisse d’être ici : je n’ai pas mangé à ma faim ainsi depuis bien longtemps maintenant. Dans ce quartier, dans cette maison, on sent que l’argent coule à flot. L’or, sans doute : il y a le marché noir, l’illusion de l’abondance, les pelouses bien taillées, les petits chiens, complétement inutiles, donc parfaitement luxueux, il y a foison de personnel nourri, logé, blanchi, quelque chose de fou. Il faut aussi que je comprenne qui sont ceux qui ont ces moyens démesurés : le vrai pouvoir est là. 

La vraie liberté est là.

samedi 11 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 2


 La nuit est toujours une torture : garder les yeux ouverts coûte que coûte, ne pas juste me lamenter sur mon sort, mais essayer d’établir un plan, trouver des idées pour m’évader. J’active ma mémoire : tous les films, toutes les séries, tous les livres que j’ai lu, toutes les histoires d’évasion, de fuite…Prison Break, La Grande évasion, Les Évadés, Monte Cristo, Papillon…Je fais des listes, je m’occupe l’esprit. Je n’ai plus les détails de toutes ces escapades, je ne sais plus lesquelles furent de vraies réussites, lesquelles ne sont que des fictions. Il me semble que la plupart du temps il faut creuser les planchers, faire des tunnels et avoir des complices. Sans cela, point de salut. 

 Ici, les fenêtres n’ont pas de barreaux, mais les murs ont des oreilles. Il y a des femmes partout et personne n’est digne de ma confiance. Il n’y a qu’un seul homme dans la maison. Je l’ai rencontré une fois. Il s’est incliné devant moi. Il n’a rien dit. Il m’a jaugée, il m’a scrutée…un peu de plus et il me tâtait, me soupesait comme on faisait autrefois sur les foires avec les vaches ou les chevaux. Je me suis sentie réduite à mon corps. 

Il a détourné les yeux après une longue minute qui m’est apparue comme une éternité. 

Il est sorti de la pièce en demandant à la gouvernante comment je m’appelais. La vieille a répondu « On lui a attribué le nom de Perrette. Elle est arrivée ici avec un pot de lait. » Ils ont ri délicatement, un rire convenu, entre deux complices, comme si c’était une excellente blague. 

 L’absurdité de la situation me saute au visage. Ce monde fonctionne en vase clos, les gens sont cantonnés à des fonctions et les règles de vie sont figées, pleines d’interdits et de non-dits. Une hiérarchie bien précise. L’homme est tout en haut. La gouvernante est la véritable maîtresse des lieux et les autres sont des êtres insignifiants. 

Sauf les jeunes femmes qui sont intouchables : des meubles précieux. 

Nous n’avions rien à faire, sauf nous maintenir en forme : bien manger, rester actives, faire un peu de sport. J’avais l’habitude d’une vie plus mouvementée, surtout ces derniers temps ! Alors, pendant les 18 premiers jours, j’ai essayé de comprendre comment fonctionnaient les choses. 

Dans les histoires d’évasion, il y a toujours des routines qui peuvent être des failles. 

Dans la maison, tout le monde joue un rôle particulier : les femmes les plus âgées cuisinent, font le ménage, s’occupent des enfants. Les plus jeunes sont juste condamnées à attendre de tomber enceintes. C’est mon lot. Mais je fais tout pour l’éviter. 

Les tâches sont mécaniques : le matin, après le petit déjeuner, très rituel, autour d’un lait chaud et d’une tartine recouverte d’une pâte d’amande pilée vaguement sucrée, sensée booster notre fertilité, les servantes s'agitent dans tous les sens : réceptionner les provisions, préparer les légumes, accommoder la cellulose protéinée pour le repas du midi... Ensuite, on m’invitait systématiquement à aller dans le jardin pour m’aérer. Nous étions quatre jeunes filles. J’ai appris à les reconnaître, malgré leur ressemblance : elles avaient toutes les cheveux plus longs que moi, de jolies brunes, toutes moulées dans la même combinaison. Elles étaient athlétiques et faisaient à peu près la même taille. 

Au début, on ne se regardaient pas : on s'évitait. J’ai compris que nous étions des concurrentes. Il a fallu que je leur fasse comprendre que je n’étais pas une ennemie. J’ai souris timidement, pour commencer. Mais cela n’a pas suffi. Et puis j’ai proposé que l’on fasse ensemble un peu de sport. Je leur ai dit ce qu’elles voulaient entendre : il faut que nous bougions, que nous restions en forme. Et je me suis mise à faire quelques mouvements de yoga, d’abord : le souvenir d’une autre vie. Et puis après les échauffements, des squats, des abdos et un peu de course. Elles m’ont suivie. Et au bout d’une bonne demi-heure d’agitation, on s’est assises sous un arbre, sur l’herbe, transpirantes et souriantes. L’endorphine a produit son petit miracle : sous son emprise, on se découvre des amies ! 

Elles ont consenti, dans un premier temps, à me dire les noms qu’on leur avait attribués ici : on avait trouvé que la première avait un sourire mystérieux et on l’avait appelée Mona. La seconde était très pieuse et priait Dieu tout le temps : ce fut naturellement Marie. La dernière n’avait pas été très commode, à son arrivée. On l’avait appelé Nono, parce qu’elle avait coutume de refuser tout d’un signe de la tête. Une poupée qui dit non. 

Nous nous sommes données rendez-vous chaque matin.

vendredi 10 avril 2026

Il n'y a rien - Saison 5 - La Liberté - Épisode 1


« Il y a plus d’une forme de liberté. On est libres ou on est libérées. Au temps de l’anarchie, vous étiez libres. Aujourd’hui vous êtes libérées. » 
 
Tante Lydia in La Servante écarlate, Margaret Atwood, 
Nouvelle traduction 2020 (Michèle Albaret-Maatsch.)

 

 Je suis devant un lave-vaisselle, une assiette à la main. Je me demande ce que je fais là. J’ai noté dans un petit cahier, le seul petit cahier qu’on a le droit de posséder ici, j’ai compté les jours. Voilà seulement 18 jours que je suis dans cette maison, dans ce quartier chic, dans cette nouvelle vie. Cela m’a semblé une éternité. 

J’ai mon assiette sale à la main, devant ce lave-vaisselle ouvert et je ne sais plus ce que je dois faire. Je crois que je suis toujours sous le choc, toujours engluée, toujours sous emprise : comme si la gouvernante n’avait jamais enlevé sa main de mon bras. 

 Je ne comprends pas ce qui m’arrive et si je voulais me débattre, m’enfuir ou même crier, je sais que je n’y arriverais pas. 

On m’a mise dans une petite chambre sans fioriture. Un lit, un petit bureau, un tapis rond et beige au sol. Pas de miroir, pas de tableau aux murs. Une tapisserie grisâtre. 

On m’a habillée d’une combinaison très moulante, beige clair, presque comme une deuxième peau, comme si j’étais nue, bien que vêtue : cela ne laisse aucun doute sur mon genre. Je suis bien une jeune fille. 

Pourtant, je ne suis pas à ma place et je le sais. Mais ici, nous sommes coupées de tout. Les femmes sont coupées du monde. Le test a été fait : je suis fertile et je suis jeune, même s’il y a quelques bizarreries dans mon ADN. Personne ne veut croire que j’ai 90 ans, en vérité. 

J’ai tenté de le dire à la gouvernante. C’est la première personne que j’ai revue, en me réveillant. J’ai senti son regard sur moi, avant même d’ouvrir les yeux. J’étais déjà dans la petite chambre. J’ai sursauté, j’ai même crié, je crois, en croisant son regard froid, fatigué et ombré de mépris. J’aurais préféré me réveiller dans le blanc glacial de l’hibernation imposée par l’iA. J’aurais préféré qu’il n’y ait rien. 

Le printemps si beau de ces derniers jours de cavale, ces derniers jours un peu fous, s’est assombri. Elle m’a expliqué mon rôle : celui de porter la vie, celui de servir la vie. D’être une femme, une vraie : une mère. Je ne suis pas une mère. 

J’ai déjà vécu ma vie, je le sais : je suis incapable de porter un enfant, encore moins d’en élever un. J’ai vécu dans un siècle où l’on ne faisait plus d’enfant, d’ailleurs : les catastrophes climatiques incitaient à y réfléchir à deux fois. Un monde dans lequel on ne peut plus voyager, respirer, boire de l’eau…où le cancer menace, où les guerres font rage, ce n’est pas un monde pour faire naître des enfants. Aujourd’hui, le monde n’est pas plus beau. Il n’est pas plus sûr. L’iA impose une dictature absurde et je ne veux toujours pas mettre au monde un enfant dans ces conditions. 

Je l’explique à la gouvernante. Elle me dit que je n’ai pas le choix. Toutes les femmes jeunes et fertiles sont réquisitionnées. C’est la règle. 

 Je ne me soumettrai pas, lui dis-je, à des relations sexuelles, avec quiconque ! 

 Elle explose de rire : plus personne ne procède ainsi. Tout se passera pendant mon sommeil, je ne me rendrai compte de rien. Je serai inséminée, de la manière la plus civilisée qui soit. 

 Tu parles d’une civilisation ! 

Voilà donc 18 nuits que je ne dors plus. Impossible de fermer l’œil. Je rumine. Je veux éviter le pire, j’ai peur. J’imagine qu’une sorte de robot va entrer dans ma chambre, à moins que ce ne soit encore un drone. Le drone inséminateur, une main gantée qui s’enfoncera en moi. J’en frémis d’horreur. Pour mettre à profit ces nuits sans sommeil, j’essaie d’imaginer un plan pour m’enfuir. Il faut que je trouve une solution. 

Mais le jour, nous sommes occupées et surveillées en permanence : nous devons faire des courses, des tâches ménagères, préparer les repas, dont la base est toujours la cellulose protéinée, mais agrémentée de légumes, de produits laitiers ou d’œuf que le chef de maison se paie au marché noir. Nous avons de la chance, on nous le fait bien sentir. On mange à notre faim et contre cela, nous devons allégeance. Sauf que si l’on nous nourrit bien, c’est surtout pour augmenter nos chances de fertilité. 

Je ne suis pas dupe. Alors je mange peu. Je picore, je m’étiole, je m’affaiblis. Le manque de sommeil creuse mes joues de cernes épouvantables. D’ailleurs voilà longtemps, maintenant, que je n’ai pas eu mes règles. La dernière fois, j’étais encore dans le petit village avec Nicolas. Le stress, l’angoisse, l’aventure, le manque de nourriture, tout cela m’a dévitalisée, je le sens bien. Ou plutôt, a donné un autre sens à ma vie : je ne me suis jamais sentie aussi vivante que lorsque j’étais sur la route, en train de courir tous les dangers, face aux zombies, dans les ruelles du vieux Lyon ou dans les caves du marché noir. 

Là, je me sens morte. Réduite à la potentialité d’une grossesse, réduite à mon ventre. Tout se révolte en moi, à cette idée. 

J’ai laissé tomber l’assiette que je tenais. Le fracas sur le carrelage a précipité d’autres femmes dans la cuisine. On me demande si je vais bien. Je me dégage de ces bonnes intentions, de ces bras qui se veulent amis. Je n’ai pas d’amie, ici. J’ai seulement des concurrentes, des traîtresses peut-être, qui profiteront de la moindre occasion pour me dénoncer. Je me méfie de tout le monde. 

Je regagne ma chambre, prétextant un malaise. On me laisse faire. Les femmes jeunes possèdent tout de même un pouvoir : celui d’être un bien précieux. Un bien auquel on ne peut pas toucher. 

A présent, je comprends mieux pourquoi les drones m’ont protégée, pourquoi le Président a demandé à me voir : je suis une bête curieuse. Il n’y a plus d’enfant, il n’y a plus de jeune. Ou presque plus. Dans le quartier de sécurité où je me retrouve emprisonnée, nous sommes les derniers spécimens. 

Mais j’ai un avantage sur les autres : mon expérience. J’ai 90 ans. Il faut que ce soit ma force ! J’arriverai à m’échapper !

mardi 7 avril 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Episode 18

 

Ce qui devait arriver arriva : la gouvernante, dans un geste d’agacement finit par m’arracher ma casquette ! Et les quelques mèches folles que je cachais dessous se sont éparpillées sur mon visage. 

 « Qui êtes-vous, bon sang ? Vous êtes une fille, n’est-ce pas ? », s’écrit la vieille femme, indignée « Vous êtes très jeune, en plus. » 

J’essaie de protester en prenant une voix plus grave, en remettant ma casquette, en plaisantant vaguement… « Une fille ? Quelle idée ! Non, je suis un garçon…Oui, par contre, je suis jeune ! Je n’ai pas tout à fait mué, vous comprenez…» 

 Mais cela ne marche pas vraiment. Elle me regarde, suspicieuse. Inquiète. Elle interroge du regard le Patron. Et puis…les choses prennent une tournure bien plus sombre. 

« Qu’est-ce que vous voulez ? C’est un échange, c’est ça ? Vous voulez récupérer Ambroisine en échange de la gamine ? » 

Ce qui m’inquiète, c’est que le Patron ne me regarde pas un seul instant. Et qu’il ne dit pas non. Il ne dit pas oui non plus. Je ne sais pas si c’est prémédité ou si c’est une idée qui lui plaît, subitement. Je ne sais pas s’il réfléchit à toute allure en se disant que de toute façon, je n’y couperai pas, maintenant que je suis démasquée. Je le lis dans ses yeux : il est en train de peser le pour et le contre. S’il me laisse là, qu’a-t-il à y perdre ? La négociation pour Ambroisine en vaut peut-être la peine. 

Comment pourrai-je me tirer de ce mauvais pas ? Je me rends compte soudain que ce que j’avais pris pour une balade de santé, une aventure sans conséquence, c’est en fait un périple dans un pays en guerre, dans une France déchirée et oppressée : il y a les riches et les pauvres, ceux qui sont fertiles et ceux qui ne le sont pas, les jeunes et les vieux, ceux qui sont enfermés, les esclaves cliqueurs, sans rien d’autre à vendre que leur corps et peu, bien trop peu de gens libres. Je l’étais, jusqu’à ce moment… 

La main de la gouvernante se referme sur mon bras. Le Patron a conclu l’affaire, d’un regard. Il récupérera Ambroisine et me laissera là. Je crains pour Ambroisine : tout juste sortant de ses couches, comment suivra-t-elle ? Mais c’est sur mon sort qu’il faut que je me lamente. Je n’ai pas vocation à rester ici pour le reste de mes jours. Il faut que je m’échappe ! Pas question qu’on décide à ma place. D’ailleurs, l’iA ne voudrait pas : mon destin n’est pas ici, on me l’a dit ! Où est l’iA ? Où sont les drones qui me suivaient partout jusqu’à présent ? 

J’essaie d’arracher mon bras, j’essaie de me lever et de m’enfuir. Je ne sais pas où aller, ma rébellion est inutile, dérisoire. On me rattrapera, on… 

Et j’ai reçu un coup sur la tête.

mardi 31 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 17


 Avant même d’entrer, le Patron m’a regardée de la tête au pied et il m’a poussée derrière la haie d’une belle villa : « Avec ta jolie figure toute fraîche, tu vas te faire embarquer…Ils vont vouloir te faire faire un test de fertilité et tu es bonne pour rester coincée là pour les 20 prochaines années, pour pondre des gosses. Mets ma casquette, déjà, rentre tes cheveux dedans. Sors le tee-shirt de ton jean. Voilà. Et…attends… » Il sort de son sac une grosse miche de pain cuite par notre copain maraîcher : la cuisson au feu de bois a laissé des bouts de charbon sur le fond… Du bout des doigts, il prend un peu de noir et m’en barbouille les joues et le menton, pour que j’ai l’air d’avoir un peu de barbe…Est-ce que je ressemble à petit gars ? Selon lui, ça devrait passer… 

Le Patron connaît l’endroit comme sa poche. Il fait des livraisons très souvent ici. 

 Je lui demande, naïvement, si on paye en temps de clic, ici aussi. Il rigole. Non ! C’est bon pour les pauvres, ça. On est bien gentils avec les Marité, avec les cliqueurs, on leur laisse quelques poireaux en échange de quelques heures de clics, mais l’or, les dollars mondiaux et les bitcoins sont toujours d’actualité pour les riches ! Comment feraient-ils, sinon ? On n’a jamais que 24h par jour ! 

Je me souviens de la ferme dans les bois, je revois le Président dans son bureau luxueux… je me souviens de ces privilégiés qui avaient tout et je les compare au dénuement total de Marité qui paie de sa santé la moindre fraise qu’elle peut trouver au marché noir. La lutte des classes, hélas, a été gagnée définitivement par les plus riches. Les autres sont des esclaves. 

On est donc au milieu d’un lotissement de luxe, magnifique, gardé comme la Banque de France, avec des miradors, des agents de sécurité et des hautes grilles. 

La première villa que nous livrons ouvre ses portes : c’est une vieille dame qui se présente à nous. Le Patron m’explique rapidement, à voix basse : « Dans chaque maison, il y a une gouvernante qui garde les femmes qui y vivent. Pour chaque villa, il y a un homme. » 

« Pour plusieurs femmes ? » Je ne peux pas cacher mon étonnement. 

Oui. Un homme pour plusieurs femmes. Pour 4 ou 5 femmes. Les hommes font partie de la caste des bourgeois. Ils ont subi des tests de fertilités… 

Il n’a pas le temps de tout me dire. Mais je comprends bien l’essentiel. J’ai lu la Servante écarlate…il y a si longtemps… 

Les victuailles font briller les yeux de la gouvernante qui semble découvrir les bienfaits d’un sourire sur les rides de son visage. Elle nous demande même si on veut un café. Ce n’est pas de refus ! Un café ? Un vrai café ? Oui, les riches ont encore du café. C’est fou, non ? Il faut dire que les zones de production ont changé, avec les modifications du climat : le climat tropical est en Normandie, aujourd’hui. Et le café normand est excellent. 

En tout cas, cette pause dans cette cuisine rutilante, devant cette tasse de café, c’est un bonheur. Nous avons eu une très longue journée. Il ne faut pourtant pas que je me relâche trop : je suis un garçon, il faut que je reste dans mon rôle. Je ne retire pas ma casquette et je sens bien que la gouvernante tique. Je ne respecte pas les règles élémentaires de savoir-vivre. Je me méfie, parce qu’elle me fait penser à une de mes grands-mères et je sens bien qu’elle serait capable, dans un geste d’agacement, de m’arracher mon couvre-chef en m’attrapant la visière. Je me recule sur ma chaise. Le Patron sent mon malaise. Il se lève, poliment, et déclare que nous avons encore quelques livraisons à effectuer. Mais la gouvernante me fixe étrangement. Et je ne trouve pas d’autre solution que de lui demande, ex abrupto, si elle connaît une certaine Ambroisine. De toute façon, je suis là pour ça… 

Son regard oscille entre l’étonnement et la joie. « Ambroisine ? Vous la connaissez ? Chère Ambroisine ! Elle a accouché hier ! » 

Nous tombons bien ! Formidable, félicitations à la maman et au papa, bienvenue au monde à ce nouveau-né ! Est-ce que c’est une fille, un garçon ? Combien de kilos et comment s’appelle-t-il ? 

« Ambroisine…C’est sa dernière fois…Mais quelle femme ! Quelle formidable maman ! Elle est là depuis 14 ans et elle a mis au monde 8 enfants. Un peu plus d’un tous les deux ans ! Quelle régularité ! » 

La gouvernante est comme en transe en évoquant cela. « Nous pouvons la voir ? Nous serions ravis… »

 Mais là, le regard de la vieille femme se glace ! « Pourquoi ? Qu’est-ce que vous lui voulez ? Elle se repose évidemment. Mais en plus, elle doit se préparer. C’est sa dernière fois : elle doit endosser bientôt la robe de gouvernante. Comme moi… » 

Nous pensions avoir touché au but du premier coup, mais cela ne sera peut-être pas aussi simple…

dimanche 29 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 16


 Au fond de la cave transformée en boutique clandestine, il y a une porte, derrière une étagère de bocaux. Je dis au revoir à Marité, elle me demande de retrouver sa sœur, de la lui ramener, elle pleure…Le Patron s’impatiente. Il a déplacé l’étagère, la porte s’ouvre sur un long couloir sombre, éclairé de loin en loin par des ampoules LED vacillantes. Je fixe mon pas sur la démarche énergique du patron. Nous courons presque. Il me crie que c’est un réseau souterrain qui a été creusé par les habitants des quartiers est de Lyon, là où s’entassent les pauvres, les infertiles, les cliqueurs. Il faut faire confiance à l’être humain : il trouve toujours le moyen de s’évader. 

Au bout d’une bonne demi-heure, nous rejoignons un autre tunnel, plus vaste, mais terriblement délabré : les piliers ont l’air de tenir par l’opération du saint esprit. Le lieu est abandonné aux marginaux, aux rats et aux clandestins. Le Patron m’indique qu’il s’agit des anciens tunnels de la Croix Rousse. Un réseau existant depuis toujours mais qui avait été délaissé et qui redevient très important. On est à 80 mètres sous la ville. 

On ressort, on respire mieux, on passe la Saône sur une barge à fond plat, amarrée près de l’ancien Pont Georges Clémenceau, détruit depuis longtemps. C’est l’univers de la débrouille, un univers parallèle, que je découvre. Les gens se sont organisés. Le 9e arrondissement Lyonnais est aussi un ghetto. Tout est bouclé, mais le Patron connaît les failles et les entrées secrètes. On entre dans un bar dont la façade n’attire pas le regard. Je ne l’aurais même pas vu, si le Patron ne m’y avait pas conduit. L’endroit ressemble à un vieux bistrot typique et un peu crado. Derrière le comptoir, une grosse dame blonde mâche un chewing-gum et nous accueille avec un accent lyonnais que je n’avais pas entendu depuis bien longtemps. Comme une caricature. « Alors, les gars, qu’est-ce que c’est cette fois ? » Et le Patron explique l’histoire de Marité, mais aussi le réapprovisionnement de son petit commerce. La dame négocie. « Je te laisse passer, mais tu repasses au retour et tu me donnes des légumes ! » On se tape dans la main et on suit Madame dans le petit escalier surmonté d’un panneau « Toilettes ». On descend une nouvelle fois dans les entrailles de Lyon. Tout un réseau a été tissé par la Résistance. On passe sous le 9e, on ressort dans la verdure des Mont d’Or. On respire. On a la sensation d’avoir échappé au danger, après deux grosses heures de marche très rapide. 

Nous rejoignons un couple de maraîchers : Florent et Laëtitia. La fierté est dans leurs yeux : ils ont squatté une ancienne maison de maître, un petit château bâti sur deux hectares de terrain. L’ancien tennis de la luxueuse propriété est un poulailler, l’ancienne piscine, une pisciculture avec des truites. Ils ont aussi des moutons, quelques cochons, ils ont planté des pommes de terre, d’abord, parce qu’ils n’y connaissaient rien et que c’était ce qui leur semblait le plus simple et puis maintenant, ils font un peu de tout. 

Mais l’iA les laisse tranquilles ? Oui, c’est assez isolé pour ça, assez retiré. L’iA vient rarement jusque-là. C’est exactement comme lorsque j’ai traversé la campagne pour venir jusqu’à Lyon : le territoire est laissé à l’abandon, les drones ne sont pas assez nombreux pour quadriller tout. Et puis le marché noir fait partie du système. 

C’est passionnant de découvrir cette nouvelle liberté, les failles de la dictature et un bel endroit. Mais cela ne fait pas avancer ma mission : je dois tenter de retrouver la sœur de Marité. Le Patron m’explique qu’il y a beaucoup de ces femmes fertiles qui sont placées dans des jolies villas sur les côteaux des villages du Mont d’Or. Il fait parfois des livraisons dans ce coin. Les résidences sont protégées, entourées de garde, de hautes barrières. Mais il passe, avec un kilo de beurre et du jambon, on passe toujours partout. 

Ambroisine n’est pas un prénom courant et c’est une communauté restreinte. Nous obtiendrons peut-être quelque chose. Le maraîcher est intéressé par notre histoire. Il nous donne un pot de lait de brebis en expliquant que c’est quelque chose de recherché par ces mamans…Et que cela nous servira de monnaie d’échange. Il ne peut pas venir avec nous, il a du travail. Mais il nous prête un petit scooter électrique qui se recharge, branché à un panneau solaire. 

Nous fonçons sur des routes défoncées, avec le pot de lait, sur ce petit engin que le Patron semble maîtriser moyennement. 

 Comme prévu, on entre sans encombre dans le quartier protégé. C’est chic, c’est calme, c’est arboré. Et fait remarquable : du jamais vu depuis le début de mon périple, il y a des enfants dans les allées, qui font du vélo, qui jouent au ballon, qui rient, qui crient, qui chantent. C’est émouvant.

samedi 28 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 15


 On se noie à nouveau dans la foule, je suis de loin son chignon blanc. Elle me guide de loin en loin, en jetant un coup d’œil derrière elle. 

Nous nous enfonçons dans le quartier, après les anciennes usines, après les cités ouvrières en ruines et nous arrivons devant une rangée de grands blocs des années 1970. Les façades grisâtres des tours de 20 étages nous regardent du haut de leur austérité triste. Je suis une dizaine de mètres derrière Marité, au milieu d’une faune grouillante, bigarrée, affamée, hagarde. Je m’engouffre rapidement dans un hall à sa suite. Et nous ne montons pas, cette fois : nous plongeons dans l’escalier menant aux caves. 

C’est sombre et ça pue les égouts, l’humidité, l’urine et le tabac froid. Je mets instinctivement haut de mon tee-shirt sur mon nez. Rien ici n’avait été prévu pour durer plus de cent ans. Les murs sont verts de moisissures, les bois des portes sont pourris, les gonds rouillés, le sol défoncé. Nous ne voyons pas grand-chose. Quelques ampoules jalonnent le parcours, jetant çà et là quelques tâches jaunes et tremblantes sur les murs suintant. Si c’est ici, le marché noir, je ne sais pas comment les fraises peuvent rester rouges ! 

Au bout d’un parcours labyrinthique, nous arrivons devant une cave plus éclairée. Deux hommes patibulaires sont plantés devant une porte en meilleur état que les autres, sur laquelle tout un tas de symboles sont tracés à la peinture : il me semble reconnaître une fraise, des poireaux et des tomates. Un jambon, aussi, des œufs et une côte de bœuf. J’ai faim ! J’ai peut-être des hallucinations. Marité m’ouvre le chemin. Elle est connue ici : on lui ouvre la porte. Et là, c’est une épicerie qui s’offre à mon regard éberlué. Je n’ai pas vu autant de nourriture depuis longtemps. Il y a effectivement tout ce qui est dessiné sur la porte. Tout est sous la lumière, tout est au frais, tout est beau, comme dans un rêve. 

Mais je n’ai rien à échanger…Marité a encore un peu de temps de travail, une heure de nuit, une heure dimanche…Avec ça, elle peut prétendre à quelques tranches de jambon, de la farine et des œufs, du sel et quelques tomates. 

En un contact entre deux Surfaces, on échange des clics contre de la nourriture. Mon guide demande à voir le patron. Elle ne dit pas son nom, elle dit le Patron, d’un air entendu. On lui demande de patienter. Nous attendons entre les poireaux et d’appétissantes saucisses. Je me permets de demander à l’épicier qui semble ranger les rayons, d’où viennent ces trésors. L’air chafouin, il me répond qu’il ne divulgue pas ses sources, mais qu’il faut pouvoir sortir de la ville pour ramener ça depuis les campagnes. Des paysans cultivent tout ça pour le marché noir, échappant à l’iA par d’ingénieux systèmes de protection, des dômes anti-drones, des zones blanches, des zones libres. 

Le Patron arrive, au bout de quelques très longues minutes à résister de croquer dans une tomate. C’est un homme massif, trapu, aux cheveux noirs et au teint mat. Il parle lentement avec un accent indien. Marité me présente et demande des nouvelles de sa sœur. Il me regarde de la tête aux pieds, incrédule : « C’est elle que tu vas envoyer pour chercher ta sœur ? Tu n’as pas peur : elle est maigre comme une crevette. » Marité insiste : « Elle n’est pas grosse, mais elle a des superpouvoirs. L’iA ne l’embête pas, elle va et elle vient comme elle veut entre la zone libre et ici, je te jure ! » 

La curiosité du Patron. Il me regarde par en-dessous, comme s’il voulait examiner mes trous de nez. « Vous êtes un agent du pouvoir ? Vous êtes une…espionne ? Une infiltrée ? » Je comprends sa crainte, mais je lui assure que non : je lève les mains, comme d’habitude, par réflexe, et je fais mon plus beau sourire. Les deux gardes qui étaient devant la porte de la cave se sont rapprochés et l’atmosphère s’est tendue. 

« Qui es-tu ? » Je commence à raconter un peu mon histoire : j’ai été endormie pendant 20 ans, puis rajeunie par l’iA, j’ai 90 ans, en vrai, mais j’en parais 20, je sais, c’est difficile à croire…J’ai été déposée à la campagne, mais comme je ne comprenais rien au monde, j’ai bravé l’iA pour venir voir la ville, pour voir le monde. 

« Mais pourquoi ? Quelle connerie ! » s’exclame l’indien. Il semble éberlué. « Si tu as la chance d’être loin de tout ce merdier, tu y restes ! » 

 Je lui réponds que je ne savais pas, que je voulais savoir. « La curiosité est un vilain défaut… » 

Marité nous coupe : « En attendant, autant en profiter : elle échappe aux gardes, elle connaît le Président, elle navigue comme elle veut dans ce monde pourri, alors elle peut m’aider ! » 

 « D’accord, d’accord. Alors voilà ce qu’on sait. Les femmes qui sont fertiles sont très recherchées. C’était le cas d’Ambroisine, n’est-ce pas ? » 

Marité secoue la tête. « Oui, oui, c’est bien ça…On les emmène dans des villas, dans les banlieues chics que Lyon et c’est une prison comme ici, mais en plus doré. Et puis on les insémine et on leur fait élever leurs enfants. Je sais tout ça. C’est ce qui se raconte. Elles ont à manger, elles vivent bien, mais ce sont des poules pondeuses. » 

 Voilà, c’est ça. L’indien reprend la parole, tout doucement : « Cela fait 14 ans qu’elle a disparu. Elle avait quel âge à l’époque ? 30 ans ? Elle n’a pas pu faire plus de deux ou trois enfants…Je suis désolée, ma pauvre, mais votre sœur, depuis tout ce temps ne doit plus être la même…Si elle est encore en vie… » 

Un sentiment de tristesse s’imprime sur le visage de Marité. Mais elle redresse la tête aussitôt : « Nous sommes jumelles et je le saurais, si elle était morte ! Je le sentirais… » 

Le Patron me dit qu’il y a des chances pour qu’elle soit dans la banlieue de Champagne au Mont d’Or, à l’ouest de Lyon. A pied, c’est assez loin. Mais il doit faire un réapprovisionnement dans ce coin. 

Je sens qu’il hésite, il se demande si on peut vraiment me faire confiance. Pour lui prouver ma bonne foi, je lui parle des rebelles jardiniers. Je lui demande si ses fraises viennent de là et son visage s’éclaire : « Comment vous les connaissez ? A ça alors ! Ce sont des amis ! Bien sûr que ce sont des fournisseurs. Ils sont formidables ! » 

 Et là, il me demande de le suivre.

jeudi 26 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 14


 Je veux bien l’aider. Mais comment retrouver quelqu’un qui a été enlevée il y a…24 ans ? Comment peut-on imaginer retrouver une trace, à partir d’une simple photo ? 

Elle m’explique qu’elle mène l’enquête, depuis toutes ses années. Elle a quelques indices. Elle a réussi à parler à un garde qui peut faire des allers-retours avec l’extérieur de ce quartier de malheur. Elle a noué des liens, elle a profité du marché noir…et elle a fait le lien avec l’extérieur. 

Je l’interromps : « Du marché noir ? » Oui, évidemment, il y a du marché noir, il y a toujours du marché noir ! « Pour vendre quoi ? » De la nourriture, bien sûr, c’est le bien le plus rare, le plus recherché ! On veut manger ! C’est notre principale préoccupation ! 

Marité a donc des indics, des gens qui s’infiltrent, du marché noir. Je commence à mieux comprendre cette société. Je veux qu’elle m’emmène, qu’elle me fasse voir. Avec quel argent, qui, où, quand ? 

L’argent, il n’y en a pas. On paye en travail, en micro-tâches. Avec les surfaces, on transfert du temps de travail. C’est la seule solution, sauf si on a quelque chose à échanger. Marité m’explique qu’elle a déjà échangé tout ce qu’elle avait. Ses plus beaux vêtements, ses bijoux, ses meubles les moins utiles. Elle n’a plus rien d’autre à échanger que son travail, aujourd’hui. Elle ne dort pas bien, alors elle peut cliquer, ce n’est pas un problème. 

Elle me sort une petite assiette fraises de sont placard. C’est la preuve de sa confiance, je crois. Et je lui demande si elle sait d’où elles viennent et je lui raconte l’histoire des rebelles jardiniers de la tour du Crayon. Elle ne me croit pas vraiment, elle a du mal à imaginer qu’on puisse vivre ailleurs, autrement. Elle n’a que sa sœur pour se raccrocher à un monde différent, que l’obsession de la retrouver. 

Je lui demande s’il y a des actualités, des médias, dans ce monde. Elle me tend encore une fois sa Surface. Elle me dit : « Tout ce qu’on doit savoir est dit là-dessus…Quand on clique, on reçoit aussi des infos. On a la pub du gouvernement. Ils nous incitent en permanence à cliquer. Mais en plus, on a des infos sur le Président… Regardez, il apparaît toujours avec sa cheffe de cabinet. Lui, il sourit, elle, elle est là pour nous rappeler qu’on est en dictature. » Elle me fait voir. Moi qui connaît le Président en personne, je le reconnais à peine : il est beaucoup plus jeune sur la propagande. Beaucoup plus sympathique, aussi. On le voit dans des situations invraisemblables : il serre la main à des gens, à des jeunes, des hommes, des femmes, des enfants, tous beaux comme au premier jour de Chat GPT. Des images fausses, pleines de verdure, de fraîcheur, de jolies couleurs et de sourires, un monde dans lequel tout va bien, où les gens mangent cinq fruits et légumes bio par jour, c’est sûr ! Et il est flanqué de cette femme qui fait la gueule, qui respire l’austérité et la frustration. 

Le président dit « Grâce aux micro-tâche, nous sommes heureux, nous vivons bien ! Faites confiance à votre gouvernement ! » Tandis que la brune à ses côtés tente un demi sourire qui montre ses dents de loup.

 Je n’apprends rien, ce président, je le connais, c’est celui de Lyon... Je raconte à Marité que je l’ai vu pour de vrai. Elle me croit à moitié. J’insiste : sa cheffe de cabinet est vraiment flippante ! Mais elle n’est pas tout à fait sûr qu’ils existent vraiment, de toute façon : on ne les a jamais vus dans le quartier, tu penses…Juste ces images, depuis des années…Des images qui ne vieillissent pas, irréelles. 

Et le reste du monde ? Quelle est la situation ailleurs ? à Paris, Berlin, New York, Moscou, Pékin… ?

 Marité hausse les épaules. C’est déjà bien assez dur ici, on n’a pas besoin de se soucier des autres ! Mais elle me dit qu’elle connaît des gens qui savent et qu’elle me les présentera et que ce sont les mêmes qui ont trouvé quelques informations sur sa sœur disparue. 

Alors nous sortons, elle, 10 minutes avant moi, en prenant soin de ne pas faire de bruit afin que le voisin ne soupçonne rien. 

On se retrouve au coin d’une ruelle, entre deux blocs, comme convenu.