jeudi 4 juin 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 18


 J’étais abasourdie par toutes ces révélations. Les mots…Les mots sont la clé. C’est à cela qu’on s’est attaqué pendant des années. Pour diriger les hommes, ôtez-leur les mots…Voilà la nouvelle domination. Cela n’a rien de surprenant. Je repense évidemment à la Novlangue d’Orwell, mais aussi à toutes les dictatures du monde, de toutes les époques et dans tous les pays. C’est toujours quand on s’attaque au sens des choses qu’on sombre dans l’obscurantisme. 

J’ai repensé à cette acclimatation lente, tout au long de ma vie. A ce manque de précision, à cet affaiblissement de la pensée, progressif, insidieux. Aux chaînes de télé qui niaient la réalité, concernant les dérèglements climatiques, concernant l’immigration, concernant les faits scientifiques. On a appris à croire des gens qui ne faisaient que donner leur avis, sans l’étayer, sans l’illustrer, sans le démontrer. Et puis les contenus à l’emporte-pièce, le manque de précision, en toute chose, tout le temps, les réseaux sociaux, le manque de temps, le manque de place, le manque d’espace de cerveau disponible. Et enfin l’iA qui est entrée dans nos vies par effraction, comme un jeu, comme une blague, pour nous faciliter la tâche, pour nous permettre d’aller encore plus vite, pour faire des raccourcis. On s’en est remis à elle en toute confiance, au point de ne plus relire ce qu’elle écrivait à notre place. Au point de penser qu’elle était plus maline que nous et qu’on paraissait plus malin en l’utilisant. Les étudiants ont rendu des copies qu’ils n’avaient pas écrites. Pire : qu’ils n’avaient même pas lues. Et qu’ils étaient incapables de comprendre. 

Le cerveau est devenu lent et paresseux. Et nous avons perdu. 

Pendant ce temps, les milliardaires de la Silicon Valley interdisaient à leurs propres enfants d’utiliser la technologie qu’ils vendaient à la terre entière. Ils ont pris des précepteurs pour eux, ils ont continué de leurs apprendre le latin et le grec ancien, les sciences et les humanités. Et la lutte des classes était définitivement gagnée. L’argent avait gagné. Et l’argent mène toujours au fascisme, à l’autoritarisme. A l’écrasement des peuples. 

Mais voilà. Nous nous retrouvons, avec Umberta, sur ce banc, en train de refaire l’histoire…En vain… 

« Non », me dit Umberta. 

Devant cet édifice majestueux, devant ce lac splendide, elle refusait de baisser les bras. Elle me raconta son installation, sa résistance personnelle, l’élevage de poules faisanes, capturées dans les bois, les essaims d’abeilles patiemment rassemblés dans des ruches, le secours d’un fermier clandestin d’un village voisin pour obtenir quelques chèvres, l’art du potager qu’il a fallu conquérir, les serres installées dans le cloître pour faire pousser les plants avant le printemps, la pêche dans le lac, les écrevisses, les lavarets et les brochets, les bons jours, les brèmes et les hotus, qu’elles avaient appris à cuisiner en bouillon et en soupe. 

Tout ce que je pouvais déjà deviner. 

Mais sa résistance à l’iA ne s’arrêtait pas là. Elle avait un projet, un dessein. Elle passait tout son temps dans la bibliothèque de l’abbaye. Une bibliothèque secrète. Précieuse. Un trésor protégé des regards et des visiteurs depuis toujours. Depuis le XIIe siècle. Les moines copistes avaient commencé un travail merveilleux, d’enluminures et de savoirs érudits. Ils avaient accumulé les connaissances sur des vélins, sous des couvertures de cuirs fins. Et les différentes confréries s’étaient succédées, enrichissant toujours ce fonds historique. 

La Révolution française aurait pu mettre fin à ce trésor de l’humanité. Heureusement, la bibliothèque était cachée derrière un panneau de bois sculpté, derrière les murs épais d’une aile du grand bâtiment. 

 Les livres religieux, les Bibles et les Évangiles, les romans, les essais philosophiques, les recueils de poésie y avaient dormi des siècles en silence. Umberta était en train de réveiller ces mots, ces textes, ces histoires, lentement, en les répertoriant, en les lisant, en les comprenant. Il restait maintenant à les faire connaître, à les réintégrer, à les réintroduire dans le monde. 

Je comprends… 

« Si le chaos était né des mots perdus, c’était par ces mots que l’on pourrait y mettre fin… » 

Elle me coupe la parole. 

« Oui, mais la clé, ce ne sont pas seulement les mots. La clé, c’est toi ! » 

Je ne comprends plus. 

« Tu me tombes dessus comme par miracle ! Tu arrives et tu m’expliques que l’iA a besoin de recharge, qu’elle endort les vieux pour leur ponctionner leur savoir ? C’est bien cela qui t’est arrivé ? Tu as été endormie pendant vingt ans pour servir de ressource à la machine ? Alors cela signifie que l’on peut…comment dire…la reprogrammer, en quelque sorte…» 

Ma journée a été épuisante. C’est trop compliqué pour moi. Il faut que je reprenne des forces. Alors elle m’a fait une omelette, une salade, on a picoré les fraises délicieuses du jardin au-dessus du lac. Et j’ai dormi comme je n’avais pas dormi depuis longtemps, dans une petite cellule du monastère. La nuit est tombée à 21h30 et je ne me suis réveillée que lorsque le soleil était déjà tout droit sur le lac, l’éclairant comme un grand lustre sur une piste de danse, éclatante. Si mes calculs sont bons, nous sommes le 21 juin. Le premier jour de l’été. Un nouveau cycle commence. 

Et tout m’est apparu clairement : nous allions faire un dictionnaire, avec Umberta, un nouveau dictionnaire et nous allions retourner au centre où j’avais été détenue pendant 20 ans. Nous allions retourner en haut de la montagne où j’avais été délivrée. Nous retrouverions sans aucun doute la porte d’entrée. Là, nous reprogrammerions l’iA avec notre dictionnaire, pour remettre du vocabulaire là où il avait disparu. 

Cela me semblait utopique et improbable. Mais c’était sans doute la solution. 

Umberta m’a rejointe alors que je parlais toute seule, devant la petite fenêtre ouverte de ma cellule moniale. J’ai sursauté en sentant sa présence derrière moi. 

« Tu sais, les mots, c’est bien. C’est un bon début. Mais c’est surtout un système démocratique qu’il faudra qu’on mette dans la caboche de cette saleté d’iA…De l’éducation, de la santé, de l’humanisme. Des droits pour chacun…La fin des privilèges pour ceux qui savent et qui possèdent… Reprogrammons la démocratie…Rééduquons non seulement l’iA mais aussi les gens…Au boulot ! »

lundi 1 juin 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 17


 C’est clair. Mais je me demande quand même comment une sémiologue pouvait encore exister en 2070…Depuis longtemps déjà l’iA avait gagné, les savants s’étaient faits rares… 

« Oui, vous avez raison. Je suis née en 2020. Quatre ans après la mort d’Umberto Eco. En pleine pandémie du Covid. Mes parents étaient inquiets tout le temps pour moi. Ma mère, surtout, m’a couvée, protégée, soignée, même quand je n’étais pas malade. Mon père, lui, c’est différent. Il a voulu me donner des armes : des coups de pied au cul. Une manière de compenser, je suppose. Toujours est-il que j’ai fait des études, grâce à cette éducation. De longues études : j’ai passé mon bac à 15 ans. Un peu précoce, mais ça m’a aidée. Et j’ai entamé des études de lettres, de langues, de sémiotique, en 2035. Vous calculez, je le vois ! J’ai 69 ans, oui, c’est ça. Et vous ? Vous semblez si jeune ! » 

Je reviens donc rapidement sur cette histoire d’endormissement, de rajeunissement… 

Sa bouche s’ouvre toute grande, son menton tombe. Je suis plus vieille qu’elle ! 

 « Incroyable. Comment l’iA a-t-elle pu développer ces compétences ? Cela va à l’encontre de ce que je pensais : l’iA n’a pas dégénéré, alors ? » 

 Je crois que c’est plus compliqué que cela. Je crois qu’il y a clairement un monde à deux vitesses. L’iA des pauvres et celle des riches. Et celle des riches avance très fort, évidemment. Il y a de l’argent et des gens puissant derrière tout cela. 

« Évidemment…Nous y reviendrons…Mais je vais poursuivre mon histoire. En 2040, j’ai commencé à enseigner, tout en continuant la recherche. Je faisais partie de plusieurs comités pour rédiger des dictionnaires, pour alimenter des données numériques, pour étudier l’évolution des langues. Nous ne cessions d’alarmer à propos de l’appauvrissement général : d’abord notre appauvrissement, en fait ! Les moyens de l’université ne cessaient pas de diminuer. Nous avons vu les différents gouvernements de plus en plus extrémistes s’installer. Nous avons vu les médias devenir de plus en plus faibles, nous avons vu les capacités de concentration et de réflexion fondre comme neige au soleil. C’était déjà installé quand je suis arrivée. Je fais partie de cette génération qui n’arrivait déjà plus à lire un livre en entier ou à regarder un film sans l’accélérer et sans scroller en même temps, évidemment. Le cerveau était déjà parti en cacahuète à cette époque. Mais j’avais une volonté un peu plus grande que certains et surtout mon père ne m’a pas lâchée : il payait mes études, il attendait des résultats…Mais je m’égare. Je vais plutôt vous raconter un moment précis. Celui où les choses ont vraiment changé…C’était donc en 2070. » 

Elle a fermé les yeux, repris sa respiration… 

« C’était en décembre. Vous vous souvenez peut-être qu’on ne pouvait plus compter sur les saisons…C’était un hiver qui ne ressemblait à rien de ce qu’on lisait dans les livres : pas de froid, de neige. Non. Les périodes de sécheresses avait fait place à des déluges d’eau, des orages dévastateurs qui mettaient la végétation à genoux. Nous vivions sous la menace constante d’une grêle destructrice, d’une pluie lacérant les arbres ou faisant déborder les cours d’eau. » 

Nous étions assises devant un lac paisible, scintillant, qui semblait éternel. Nous regardions au loin les montagnes, les forêts, les falaises de calcaire. Nous aimions cette nature. Il ne sert à rien de relire le passé à l’aune du présent. 

Elle continue, lentement : « J’étais à la faculté. Mes recherches portaient sur les différentes versions des dictionnaires de l’Académie Française. On les avait entièrement numérisées depuis fort longtemps, évidemment. L’Académie Française, depuis 2050, était réduite à sa part congrue : quelques Immortels siégeaient encore deux fois par an pour pérorer vaguement sur la pertinence de la cédille ou sur l’expression « comme même ». Rien d’important. Mais leurs travaux précédents valaient le coup de s’y pencher, scientifiquement. C’était ce que je faisais, en cette sombre après-midi de décembre. Mais soudain, mes écrans s’éteignirent tous d’un coup. Nous avions l’habitude des pannes techniques, des avaries du système électrique qui ne tenait pas la charge ou qui subissait un orage trop fort. Je ne me suis pas inquiétée. Mais après plusieurs heures, rien n’était rentré à la normal pour les ordinateurs, alors que la lumière était revenue. Avec les collègues, nous nous sommes dit qu’il y avait peut-être un problème plus grave sur les serveurs. Cependant les étudiants pianotaient toujours sur leurs écrans, pour regarder des vidéos divertissantes, sans avoir de coupures. Nous avons téléphoné à des responsables, au ministère…Nous avons cherché à comprendre. Mais nos appels restaient vains. Comme si les lignes étaient occupées ou plutôt, comme si elles étaient coupées. » 

Une mouette vint se poser à quelques mètres de nous. Le soir tombait doucement sur le lac. J’ai eu un sursaut quand le grand oiseau blanc s’est approché. J’ai dit « Un drone ? ». 

« Mais non ! », a répondu ma nouvelle interlocutrice. Je me suis rendu compte que je ne savais même pas son nom… 

« Umberta » 

Vraiment ? Comme Umberto, Umberto Eco ? Oui ! Et comme Umberto II, le dernier roi italien enterré ici, dans cette abbaye, en 1983… 

Mais je m’excuse de l’avoir interrompue. 

Elle reprend. 

« Le lendemain, nous avons continué de chercher à comprendre, mais les ordinateurs étaient toujours bloqués. Nous avons appelé des universitaires partout en France et même en dehors de nos frontières. Nous travaillions alors en équipes internationales. Personne n’était joignable. Nous n’avons pas compris. Et puis une mise à jour de nos Surfaces nous a éclairé : ils ont appelé cela « le choc de simplification ». Ils ont épuré le dictionnaire pour ne garder que les mots strictement utiles. Cela n’a semblé déranger personne. Pas de rébellion, pas de prise de parole, pas de protestation. On s’est juste résigné. Tout le monde a dit « C’est vrai, le français était bien trop compliqué, personne ne comprenait plus rien. C’est mieux comme ça. » Et on s’est habitué. Mais attention, ceux qui utilisaient des mots disparus ou qui savaient encore employer le subjonctif recevaient des amendes. C’était un État autoritaire qui s’était installé…Presque en douceur. Nous, vous comprenez, maintenant, on avait disparu. On était licencié, de fait. Lourdés sans même être prévenus. Juste : on avait disparu. C’est le mot le plus juste : disparus. Évincés. Expurgés. »

dimanche 31 mai 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 16


 « Allez, venez vous asseoir sur le banc, là : on va parler…Pour l’instant, ne baissez pas les bras. Et mettez votre sac devant vous… » 

Elle se méfie. Elle a raison. Les cannibales affamés sont légion et cette frêle personne a l’air de vivre seule dans ces grands bâtiments déserts. 

C’est la première question que je lui pose : pourquoi l’abbaye est abandonnée, alors que l’iA protège les édifices religieux ? 

Elle me regarde comme si j’étais une extraterrestre ! Elle ne cesse de répéter « Abbaye, abbaye…et édifice ! Madre mia ! » 

 Ses bras, progressivement, redescendent. Et ses yeux sont tournés vers le ciel. Elle est comme hypnotisée. 

 Je l’observe. Je ne saurais lui donner un âge. Elle a dans le regard quelque chose de tendre et de juvénile. Cependant, le corps ne ment pas. Elle a au coin des yeux ces petites rides qui sont un peu comme les cernes du bois. Chacune d’elle est une peine, chacune d’elle une année. C’est là que s’inscrit la beauté et la singularité des êtres. Je ne compte pas, mais je sais qu’elle a vécu, qu’elle a ri et qu’elle a pleuré. Je sais déjà que j’aime cette femme. 

Mais je ne comprends pas. J’enchaîne : « Vous vivez toute seule, ici ? » 

Comme si elle revenait à elle, elle me regarde enfin. « Oui, oui, je suis toute seule ici. Excusez-moi. J’ai souvent de la visite. Mais déjà, la plupart du temps, la première question, c’est « T’as à manger ? » et la deuxième, c’est « C’est quoi ce truc », en montrant du doigt cette magnifique abbaye du XIIe siècle…Enfin, quand tout se passe bien…Parce que le plus souvent, les gens sont agressifs, voleurs, hagards, malades…fous…Bref, l’humanité va mal, je vous le dis…Alors quelqu’un qui a du vocabulaire…»

 J’acquiesce… 

« Vous savez que le mot abbaye a disparu de la langue française en 2070 ? Quand le dictionnaire a été expurgé…Vous vous souvenez ? » 

Non, je ne peux pas me souvenir, puisque j’étais endormie, à ce moment-là…Il faut qu’elle m’explique. 

« Vous m’expliquerez aussi, alors…Endormie ? » 

C’est une longue histoire…Tout un roman. Mais je veux connaître sa version des faits. 

 « Oui, ça me fera du bien de parler à quelqu’un qui a du vocabulaire. Je vis ici depuis cette date. Il y a donc plus de 20 ans. J’ai trouvé refuge dans un lieu qui a disparu. Quand un mot disparait, n’est-ce pas, sa réalité disparaît aussi ? Je ne sais pas si c’est très compréhensible, ce que je vous dis. J’étais linguiste. J’étais sémiologue, plus exactement. J’ai disparu en même temps que ces mots. Le dictionnaire a été expurgé. Ce n’est pas arrivé d’un seul coup, bien sûr : la langue s’est appauvrie progressivement, lentement, au fur et à mesure que les gens s’en sont remis à l’iA, au fur et à mesure qu’on est moins allé à l’école, qu’on n’a plus appris à lire et à écrire…Les capacités de réflexion, l’intelligence a décru significativement à partir des années 20, déjà…Et cela, vous le savez. Petit à petit, c’est l’État de droit qui en a souffert : les hommes n’étaient plus capables d’écrire les faits, les sciences, l’histoire, les lois…Plus capables de lire, de comprendre. On s’en est remis à l’iA…Et l’iA est tombé dans le biais de confirmation permanent : moins de mots, moins de sciences, moins d’histoire : moins de contenu pour l’iA. L’iA ne s’est jamais alimentée que sur les contenus fournis par les humains…Alors l’iA est devenu aussi débile que nous. Je ne sais pas si vous comprenez le système ? » 

Je ne comprends que trop bien : c’est pour cela que je suis devenue cobaye de l’iA. Elle m’a endormie pour me ponctionner du savoir, comme on ponctionnait autrefois de la moelle épinière. 

« Il est surprenant qu’elle ne vous ai pas ponctionnée, vous aussi…Vous semblez être un puits de sciences ! » 

 Elle se met à rire : « Puisque je vous dis que je n’existe pas ! Aux yeux de l’iA, c’est bien simple, le mot sémiologue disparaît du dictionnaire, les sémiologues n’existent pas. Pareil pour le mot abbaye. Je suis une personne qui n’existe pas dans un lieu qui n’existe pas… C’est clair ? »

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 15

 Je crois que j’en sais maintenant assez pour partir. Pour reprendre ma liberté. 

Qu’est-ce que la liberté, dans ce monde ? Je ne suis pas sûre que ce mot ait encore un sens. Les gens ont des puces dans le cerveau, ils sont sur écoute, sous surveillance, tout le temps. C’est la condition pour vivre en société. La seule solution semble donc de retrouver l’ermitage, le retrait du monde, la solitude où j’ai été déposée au début de mon aventure. Au début de ma nouvelle vie. 

La civilisation a changé, mais je n’ai pas changé. J’ai toujours été une indépendantiste. Une solitaire. J’avais choisi ma vie : j’avais décidé de laisser beaucoup de choses derrière moi, de ne pas me conformer à ce que le monde voulait de moi. J’avais refusé le diktat de la famille, j’ai lutté contre les stéréotypes, contre le marketing, contre le vent. 

J’ai eu des amours, j’ai eu des métiers, j’ai eu des passions et des amis, j’ai connu des revers, des déceptions, j’ai fait des écarts et des erreurs, mais j’ai toujours été fidèle à moi-même. J’ai toujours aimé complétement, sans concession, toujours appris avec curiosité et appétit, j’ai toujours goûté à la vie avec innocence et gourmandise. 

Alors en ce moment crucial, il ne m’a pas fallu longtemps pour me décider. Razzia sur le buffet du petit déjeuner : quelques vivres sont toujours bons à prendre. Et c’est parti pour l’aventure, à nouveau. C’est comme si je revivais, surtout après l’horreur de ce meurtre auquel je viens d’assister. 

Au passage, je m’empare de la Surface de feue la cheffe de cabinet. On ne sait jamais, cela peut servir. Je sais que je vais retrouver la campagne profonde et que je serai coupée du monde. 

Pour être à couvert, je décide de descendre tout droit dans la forêt. A flanc de falaise. C’est un passage qu’il faut se frayer, à travers la végétation dense du mois de juin. Les ronces me griffent les bras et les branches lacèrent mon visage. Autrefois, je me souviens, le chemin était entretenu par les chasseurs, par les randonneurs. La nature reprend vite ses droits. C’est une idée qui me met en joie. 

Les gifles que me donnent la nature me réveillent. Elles me ramènent à la vérité, la seule : la liberté est parfois douloureuse, mais c’est la seule chose qui vaille la peine qu’on perde tout, qu’on ait faim, qu’on soit seule. 

Le système mis en place par l’iA et par ceux qui la contrôlent, c’est le contraire de la liberté. Un asservissement total, par l’ignorance, par l’avilissement, par le rationnement savant de tout ce qui est essentiel à la vie même : la nourriture, l’air pur, l’eau potable, le confort d’un foyer et le bonheur d’un avenir serein, d’un avenir possible. 

 On a sacrifié ces biens contre la sacro-sainte sécurité. L’iA a dit « Ne vous souciez de rien, on s’occupe de votre sécurité. En échange, nourrissez-moi. Et si vous ne pouvez pas me nourrir, vous serez éliminés pour nourrir vos semblables, ceux qui peuvent me nourrir… » 

Une sorte de cercle vicieux. Mais c’est le cercle vicieux de toutes les dictatures, depuis que le monde est monde. 

Il se trouve que dans cette classique chaîne alimentaire, je suis tout en haut de la pyramide : je sais lire, écrire, j’ai des connaissances, des savoirs qui intéressent l’iA, qui peuvent la nourrir. 

Alors je suis privilégiée. Mais cela ne durera pas. Je me sens en danger, puisque l’iA m’a déjà ponctionnée. La seule solution pour moi, c’est de me couper de ce monde. De fuir et de vivre seule. 

A force de cogiter, j’arrive au bas de la montagne. J’arrive dans un lieu que j’ai connu autrefois, au bord d’un lac superbe et immense, bleu turquoise, étincelant. Un miroir du monde. Une goutte d’espoir sur une planète à la dérive. 

D’abord, il me semble qu’il n’y a rien. Il n’y a personne. Et puis je me décide à explorer : les bâtiments de l’abbaye sont en ruine, la vieille grange batelière, pourtant classée monument historique, du XIIe siècle, n’a plus de toit et est envahie par la végétation. Ses fondations sont un fatras de roseaux, de blache, de pousses de saules, d’osiers et de peupliers. La nature est seule maîtresse à bord. Du toit crevé, déjà les branches d’un acacia caressent le ciel. 

Du port, ne subsiste rien, ni les pontons de planches, ni les barrières, ni les poteaux. Ils ont pourtant fait, autrefois, la joie des instagrameurs. 

 Mes yeux se tournent vers le lac. J’étais déjà attirée par lui, comme aimantée, en descendant à travers les bois. Les éclats bleus qu’il me jetait entre les branches étaient comme des appels, comme des messages cryptés. Des formes se détachant sur ma rétine. Comme si la solution était là, comme si elle m’attirait. 

 Cependant, ma déception est totale en découvrant que le phare de l’abbaye est en ruines. La fine tourelle en dentelle de pierre ne domine plus le lac de sa blancheur délicate. 

Je me souviens qu’une fois déjà, dans son histoire, le lieu dut renaître de la destruction : après la Révolution française, l’église avait été transformée en usine de faïences. Et aujourd’hui ? J’explore. J’ai le temps. 

En remontant vers le corps des bâtiments, cependant, la Surface que j’ai volée avant de partir de la ferme se met à vibrer dans ma poche. J’avais oublié ce fil à la patte. J’ai regardé l’écran : je n’aurais pas dû. Une info passait en boucle : c’était le Président et sa cheffe de cabinet qui visitaient un quartier qui ressemblait beaucoup à celui des privilégiés chez qui j’avais séjourné. De jolies villas, des arbres, des fleurs, du printemps bien filmé, bien irréel, trop vert, trop rouge tulipe, trop jaune narcisse. Encore une image inventée. D’ailleurs, avec la cheffe de cabinet qui avait été tuée sous mes yeux, je savais bien que c’était du chiqué. 

La cheffe semblait imperturbable, toujours aussi austère et maigrelette. Elle avait des gestes convenus, des regards outrés quand on osait applaudir le Président. Elle représentait l’ordre et la rigueur, mais son personnage sonnait faux, désormais, à mes yeux. Elle était morte, bien sûr, mais elle était aussi celle qui était capable de mentir, de trahir, de prêcher le faux pour avoir le vrai. Elle avait essayé de m’embrouiller, de me séduire. Je ne comprends pas vraiment pourquoi. Je ne sais pas ce qu’elle voulait exactement de moi. Mais je comprends aussi qu’elle n’était qu’une image. Remplaçable à l’infini. 

Il est temps de déconnecter. Je balance la Surface à la flotte. Au fond du lac, après quelques glou glou, je crois bien que la machine continue de pérorer toute seule. La technologie doit être waterproof. 

Je continue mon exploration. J’entre dans le cloître. En son centre l’herbe n’envahit pas tout. Et je sens comme une présence derrière les piliers. Quelqu’un m’observe, peut-être. En tout cas, c’est sûr, le lieu est habité : il est entretenu. 

Qui vais-je trouver ? 

Je réalise soudain que contrairement aux autres édifices religieux que j’ai croisés durant mon périple, celui-là n’est pas gardé par l’iA : la tour en ruine, la grange batelière effondrée…C’est étonnant. Même l’église du tout petit village où j’ai atterri après mon hibernation forcée était entretenue et surveillée. J’avais même été accueillie par une sorte de guide touristique qui m’avait fait l’historique des lieux. Mais là, non. Pourtant, c’est un bâtiment historique de premier plan. 

Je fais rapidement le tour de la galerie avec l’impression troublante d’être observée. Je ne sais pas si l’on peut appeler ça une intuition…ou un sentiment…ou simplement une perception. Mais je sais que je ne suis pas seule. 

 Il faut que j’en ai le cœur net. Alors je m’encourage… 

« Il y a quelqu’un ? » Ma voix se répercute sur les murs de pierres et l’écho bizarre me fait presque sursauter. 

Personne ne répond. Alors je sors de là et je me dirige vers les jardins, au sud du bâtiment. J’ai un vague souvenir d’un jardin à la française, de quatre allées en croix autour d’un massif floral rond, le tout encadré de murets, et d’une statue de la Vierge dominant le lac. 

La Vierge est aujourd’hui couverte de ronces, en hommage peut-être au calvaire de son fils. Et les massifs sont désormais des carrés de potager. Les salades y poussent bien et les lignes d’oignons pointent leurs feuilles vers le ciel. 

Peut-être est-ce là aussi une communauté de jardiniers, comme dans la Tour du Crayon, à Lyon. En tout cas, je suis sûre maintenant que quelqu’un rode. Je suis sûre d’entendre rouler les cailloux de l’allée derrière moi. Tout doucement, comme lorsqu’on veut éviter de faire du bruit… 

 Je réitère mon appel… « Y’a quelqu’un ? Ouh, ouh ! Y’a quelqu’un dans cette abbaye ? » 

« Abbaye ? » 

La voix est surprise et elle répète encore une fois « Abbaye ? » 

Je me retourne, je cherche des yeux. Je ne vois toujours personne. « Qui est là ? Qui parle ? » 

« Vous avez dit « abbaye » ? Vraiment ? » 

C’est une voix de femme. Une voix douce et profonde dont le velours est légèrement voilé. Je ne sais toujours pas d’où elle vient. 

« Oui, oui, l’abbaye…C’est ce que j’ai dit ! Où vous cachez-vous ? Je viens en paix. » 

 Et je retrouve ce vieux réflexe : je lève les bras au ciel, en signe d’apaisement. 

Alors, doucement, une femme qui lève aussi les bras en l’air sort de derrière la Sainte Vierge.

lundi 18 mai 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 14

 A l’horizon, cette fois-ci, ce n’est plus un seul drone qui se pointe : c’est une armada, un escadron lancé à grande vitesse. 

A peine le temps de les entendre vrombir au-dessus de nos têtes que les voilà en train de s’attaquer sans merci à la cheffe de cabinet. 

« Tais-toi, tais-toi, ou on te déconnecte » hurlaient les engins, tels des harpies. « On ne fera pas de quartiers : on est chargés ! » 

Ils sont chargés ? Comme des armes ? 

 « Ben évidemment, me crie la cheffe, les drones, c’est avant tout des armes ! » 

Et ce sont ses derniers mots : à travers le vacarme et les cris, une petite balle fusa dans un bruit de feu d’artifice et la tête de mon interlocutrice explosa dans un éclat de cheveux et de sang, comme une gerbe immense, en rouge et noir. 

Dans un réflexe que je ne pensais pas avoir, j’ai saisi une pelle de jardinage, posée contre le mur et j’ai fait valdinguer les drones qui se dirigeaient désormais vers moi. Puis j’ai plongé sous la table. 

 Quelques secondes ont suffi, planquée, indétectable pour les robots sans yeux, pour qu’ils s’envolent et disparaissent. Je ne suis pas ressortie tout de suite, malgré tout. J’ai tenté de retrouver mon calme. 

 La maisonnée était endormie, quand l’attaque est survenue. Mais le vacarme ameuta l’homme. Le chien s’est précipité, lui aussi. Il a reniflé sans émotion le cadavre de la pauvre cheffe de cabinet, avant de s’en aller sauter dans la prairie, comme un petit lapin tout blanc. 

J’ai observé la scène, à l’abri de la grande nappe blanche, sous la table du petit déjeuner. J’ai vu l’homme se pencher sur le cadavre, lui aussi. Quand il s’est redressé, il était blême. Un cadavre, dans son jardin. Il a dû penser que cela faisait tache. Et il a sans doute reconnu la cheffe de cabinet : elle était sur tous les écrans, toujours austère aux côtés du jovial président. Impossible de la manquer. 

Il a lancé un regard tout autour, un long regard, semblant chercher dans le ciel, dans la prairie, à l’orée du bois, il a scruté, comme s’il voulait savoir le sens du vent, comme s’il voulait découvrir le sens de la vie. Il n’a rien vu. Mis à part le chien qui gambade dans les herbes folles, il n’y a rien. Les drones ont fichu le camp et je suis toujours plus silencieuse, sous la table. 

 Il ne sait pas quoi faire. Il attrape sa Surface, commence à la tripoter, comme pour appeler quelqu’un, des secours, ou je ne sais quoi. Il se ravise et remet l’objet dans sa poche. Il attrape soudain la pelle et la regarde avec curiosité. Comme si dans sa tête, la mémoire de tout un tas de scènes de films et de séries se rallumaient. Il a un petit sourire. Il a trouvé. 

Il appelle le chien, il s’approche du cadavre. Il se demande un instant comment il va procéder. Il essaie de la soulever. Le sang salit sa chemise blanche. Il peste. Et puis d’un geste brutal, il balaie les reliefs du petit-déjeuner. Les bols, les fruits, la cafetière, tout voltige dans l’air matinal. Tout s’écrase dans un grand fracas sur les dalles de la terrasse. 

Il arrache la nappe pour en faire un linceul. Et je me retrouve à découvert. Mais il est trop occupé pour me voir. Il roule le corps dans le grand tissu, en prenant soin de l’attraper sans se maculer de sang, cette fois. Il soulève ce corps sec qui ne pèse pas bien lourd. Dans ses bras solides, on dirait une jeune épouse endormie. Mais la pelle lui sert de renfort et ce n’est pas vers une chambre nuptiale que ce couple s’en va. Le dessein est bien plus funeste. 

 Il se dirige vers la forêt, suivi du chien, et je le perds de vue quand il contourne la maison. 


Je suis alors toute seule face à mon destin, avec la liberté, toute grande ouverte, là, derrière moi…

mardi 12 mai 2026

Il y a rien - La Liberté - Épisode 13


 Cette fois-ci, c’est moi qui sacrifie mon café ! Au prix du café au marché noir, à mon avis, c’est bien dommage, mais c’est la meilleure solution pour poursuivre la conversation, tranquilles. 

 Je lance donc mon mug sur la machine qui s’écrasent lourdement sur le gazon. Hors service. 

Alors, je fais part de ma surprise à mon interlocutrice : « Vous parlez drôlement bien, pour quelqu’un de votre siècle ! Vous êtes allée à l’école, vous…Et ces citations…Quelle culture ! » 

Elle a une sorte de grimace qu’il faut prendre pour un sourire, un peu pincé, un peu gêné. Elle baisse la tête et me répond, faussement modeste : « Oh…moi…oui, c’est vrai que je sais écrire…Enfin, au moins un peu. Bon…L’orthographe, ce n’est pas mon fort, ni la grammaire, d’ailleurs…Mais j’ai des puces. C’est pour ça que je suis au service du Président. Je lui écris ses discours. » 

Des puces ? 

« Oui, des puces iA qui me permettent de corriger. Une puce vocabulaire, synonymes, orthographe et dictionnaire de citation. Je ne l’ai pas mise à jour depuis longtemps, alors je cite essentiellement Victor Hugo, Flaubert et Camus. Mais ça fait l’affaire, pour le Président…ça vous surprend ? Vous inquiétez pas, c’est jamais les présidents qui écrivent leurs discours vous savez. C’est toujours suffisant, les mots qu’on aligne pour les politiques : ils ne les comprennent même pas et ils ne les disent même pas correctement…Et mon président, là, il ne comprend rien au monde, alors les citations de Victor Hugo, vous pensez bien ! » 

Je la regarde, incrédule : « Et comment avez-vous appris à écrire, alors ? » 

« Oh…j’ai pris quelques cours du soir quand je me suis fait implanter les puces… » 

Tout à coup, je réagis : « Mais alors, avec tous ces trucs électroniques dans le crâne, même si vous avez désactivé votre Surface, et qu’on a assommé les drones, on est toujours plus ou moins sous écoute ? » 

« Oui…c’est vrai. Je suis juste un objet connecté. » 

Alors à quoi bon taper sur les drones. 

« Oh…ça faisait des interférences avec mes puces, je ne supporte pas ces engins. » 

Un autre drone n’allait donc pas tarder à arriver. Mais rien à l’horizon, pour l’instant. 

Alors je continue : cette femme ne semble pas la plus stupide. 

 « Comment s’organise le monde ? Vous devez le savoir, vous ? Vous êtes bien placée… » 

« C’est pour cela que je suis là : c’est votre conversation dans la bibliothèque qui a poussé l’iA à m’envoyer ici. Vous parliez de politique internationale, du Moyen-Orient…Je ne sais quoi…Vous avez vu le Président, dans son bureau, devant son écran géant, comme devant un écran de contrôle, persuadé que c’est le monde en live, que c’est ainsi que tout tourne bien. Mais vous n’avez pas été dupe, manifestement. Vous n’y avez pas cru. Vous avez bien senti l’arnaque. Vous avez tout de suite vu que le Président n’était qu’un monarque sans sujet, comme dans le Petit Prince. » 

 Elle s’arrête un instant. Elle se tape sur la tempe, comme on tapait, dans le temps, sur une vieille radio, pour la faire mieux fonctionner. 

« J’en ai marre de citer des auteurs que je n’ai même pas lus ! C’est ma puce dictionnaire de citations qui me joue des tours. Je suis désolée. Je ne sais pas qui est ce monarque sans sujet, ce Petit Prince…M’enfin, vous, vous m’avez sûrement compris… » 

« Oui, j’ai bien compris. Moi, ce président, je l’ai trouvé un peu comme l’homme du mythe de la caverne…Vous avez la réf, dans votre dico de citations ? Socrate ? ça vous parle ? » 

« Non. Pas vraiment. Mais je crois qu’on est sur la même longueur d’ondes : le président ne voit pas du tout la réalité. Ce n’est pas la réalité. En vérité, l’iA nous enfume. Le but, c’est que le peuple soit ignorant. » 

C’est réussi… 

« Vous, par exemple, vous êtes allée au lycée, vous avez appris à lire, à écrire, à compter…Tout ça a disparu. Je crois que ceux qui sont derrière l’iA ont peur de vous : vous savez bien trop. Pourquoi avez-vous parlé de…quoi, déjà ? De l’Amazonie ? L’iA… » 

Elle se tape à nouveau sur la tempe, comme une furieuse. 

 « Si je tape, des fois, ça déconnecte les capteurs. Alors…je vous préviens : si ça marche, je vais vous paraître débile. Fini les grands discours et les citations. Mais comme ça l’iA ne m'entendra pas. » 

 Elle secoue la tête…Se frappe le front du plat de la main…Ses yeux tournent…se ferment…Et puis se rouvrent. Un peu plus transparents. Un peu plus bleus. 

« Je…voilà. Je sais pas du coup comment je vais expliquer tout ce que je veux dire. Mais bon. Allez. Donc quand vous avez parlé de tous ces pays, hier soir, ça a complétement déboussolé le système. Ceux qui sont derrière tout ça se sont mis en alerte. Vous parlez de choses interdites. L’idée, vraiment, c’est que tout le monde pense que tout va bien. Et c’est tout. L’Amazonie…mon dieu… » 

Et elle se reconnecte en se donnant un grand coup de poing sur la caboche. 

« Non, il ne faut pas que je me déconnecte trop longtemps, vous comprenez, sinon, ça paraît suspect. Bon. Vous comprenez : tout va bien. Pas de problème d’environnement, de guerre, de tension. Pas d’idéologie. Juste un monde qui tourne. Les cliqueurs, les ajusteurs surveillants, les fertiles, les infertiles, les moins riches et les plus riches, et au milieu, les plus ou moins riches. » 

Je pense qu’à force de se taper sur la tête, elle ne sait plus tellement ce qu’elle raconte…

lundi 11 mai 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 12

 La fatigue a eu raison de moi. Le chant des grillons m’a bercé et j’ai sombré dans un sommeil sans rêve. 

 Au réveil, l’ambiance a changé : les grillons ont fait place à un drone qui ronronne au chevet de mon lit. On m’attend pour le petit déjeuner. 

Une grande table est mise dans la prairie : la nappe blanche danse doucement dans la brise matinale. Le cadre est paradisiaque et l’abondance règne en maîtresse : du vrai café, des kiwis et des oranges, des œufs cuits durs, des croissants et du pain à la croûte dorée. Des tasses en porcelaine blanche que le soleil fait scintiller. On est carrément dans une publicité Ricorée de l’époque joyeuse de la jeunesse de mes parents. Pour peu, je sortirai mon téléphone portable pour faire une story Instagram : nostalgie d’un autre temps… 

 Mais au bout de la table, le visage fermé, l’air grave, les rides tirant vers le bas une bouche qui n’a pas souri depuis trop longtemps, c’est la cheffe de cabinet du président qui m’attend. 

Ombre au tableau. 

Elle m’invite à m’asseoir, sèchement. Je m’exécute et j’essaye de la dérider en lui chantant « Le soleil vient de se lever, c’est l’heure du petit déjeuner. » Elle m’ignore. Sans doute est-elle bien trop jeune pour connaître la ritournelle. 

Je tends la main pour prendre un croissant. Elle me tape sur les doigts. Vraiment. J’éclate de rire…Et je me ravise. Elle ne plaisante pas. 

 « - Je suis missionnée par le plus haut commandement. » 

 Je ravale mon envie de sucre et ma curiosité s’éveille : « Par le président ? » 

« Non. Bien plus haut. Ne me coupez pas la parole. » 

 Elle parle sans me regarder dans les yeux, absorbée par les volutes de sa tasse de café au lait. 

« Le président n’est qu’un rouage d’une plus grande machine, vous l’avez bien compris. A vrai dire, si je suis ici, c’est parce que vous avez bien trop compris. Trop bien compris. Enfin…je suis ici parce que l’iA me l’a demandé. » 

 Je lui coupe la parole, tant pis : « L’iA ou ceux qui sont derrière l’iA ? » 

 Elle me regarde enfin, les sourcils serrés, sévère, furieuse : « Taisez-vous. » Ses yeux se détourne vers le ciel : un drone tourne toujours autour de nous, comme un serveur attentionné, rapportant parfois une petite corbeille de pain de mie, pour la forme, mais ne perdant rien de notre conversation. 

 « Yarien. » 

 Je ne comprends pas. Elle a murmuré. Elle reprend : « Il n’y a rien derrière…rien au-dessus. » 

Je ne comprends pas. Elle rentre sa tête dans ses épaules, comme si elle craignait de se prendre une claque. 

 « Non, ne cherchez pas à comprendre. Il n’y a rien. » 

Je sais bien qu’elle ment. Elle a dans les yeux une sorte de frayeur matinée de tristesse qui ne trompe pas. Elle sait tout et cela la terrifie. 

 « Qui est-ce ? » J’ose, je pose la question. « Elon Musk ? Quelqu’un comme ça ? Quelqu’un qui a trouvé le secret pour être éternellement jeune et pour diriger le monde ? » 

 Éternellement jeune, je sais maintenant que c’est possible. Diriger le monde, je me doute que c’est possible aussi. 

Elle me jauge. Elle m’évalue, elle semble lire en moi. Je ne sais pas si elle me veut du bien ou du mal. 

Elle lève les yeux vers le drone. Je sens qu’elle a envie de le chasser d’un revers de main, comme on se débarrasserait d’un moustique. Elle cherche une solution…une diversion pour l’engin. 

Je crois que nous ne sommes en sécurité nulle part. Ou plutôt que nous sommes écoutés partout. 

« Hier soir, dans la bibliothèque, vous avez tout entendu, c’est ça ? C’est pour cela que vous êtes là ? » 

« Oh, moi… » 

Elle n’en dit pas plus. Tout à coup, elle fait un geste brusque, elle lance sa tasse de café au lait sur le drone. Un sacré coup de main ! Le panache de liquide beige atteint d’abord la caméra : en plein dans le mille. Et puis le mug vient percuter l’engin. On jurerait qu’elle a fait ça tout sa vie. La machine tombe comme une pierre sur le sol. 

Elle reprend la parole très vite : « Nous avons quelques minutes avant qu’un remplaçant arrive : oui, évidemment, on est tout le temps sur écoute. Là, j’ai coupé ma Surface, on est dehors, le drone est hors d’état de nuire. Mais cela ne dure jamais longtemps. Pour répondre à vos questions : oui, il y a bien des gens, très riches, très puissants, très malveillants derrière tout ça. Mais le mieux est de ne pas s’en occuper. Ils règnent sur le monde sans en avoir l’air. Ils font croire que c’est l’iA. En vérité, ils ont affaibli, divisé, affamé, abêti, abruti, devrai-je dire, ils ont fait régner la peur, ils ont exacerbé les défauts naturels de l’être humain : sa paresse, sa bêtise, sa recherche constante de la facilité et du pouvoir et son besoin irrationnel de sécurité…Et ça marche : comme disait Flaubert « On se réfugie dans le médiocre par désespoir du beau qu’on a rêvé. » Mais c’est sans compter sans ses qualités : sa curiosité, sa soif de comprendre et son besoin de liberté…Alors comme disait Camus : « Le seul moyen d'affronter un monde sans liberté est de devenir si absolument libre qu'on fasse de sa propre existence un acte de révolte. » N’est-ce pas ? » 


Son discours est bien joli…Mais il est trop long et les citations l’ampoulent inutilement… Un drone, comme prévu, revient déjà dans l’air chaud du matin de juin…

dimanche 10 mai 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 11


 Tout ce gâchis, tous ces morts. Je suis effondrée en entendant tout ça. Mais l’homme me raconte cela sans ciller. Je ne sais toujours pas le sens de tout ça dans le fond : pourquoi ? Quel est le but de l’iA ? 

 Si on récapitule, le plan a consisté à capturer les êtres humains qui savent lire, tuer les inaptes et laisser le pouvoir aux gens moyens. Comment pourrai-je comprendre ? 

 L’homme a le regard vide. Il déclare, surréaliste, « Oh, vous savez, au royaume des borgnes, les aveugles sont rois. » 

Ou le contraire, pensai-je sans le dire, mais je vois bien ce qu’il voulait dire : il était en position favorable, alors aucune raison de se plaindre… 

 Mais que comprendre de cette situation ? Je me fais insistante. Il hausse les épaules : « Qu’est-ce que j’en sais, moi ? ça a l’air de marcher, non ? » 

Non…ça n’a pas l’air de marcher : il y a des crèves-la-faim partout, on mange de la bouillie de cellulose aux protéines humaines, toute la civilisation qui reposait sur une intelligence collective, sur des connaissances accumulées depuis des millénaires, sur des techniques d’agriculture, sur les technologies, sur l’industrie, sur l’ingénierie…tout semble avoir disparu, au profit d’une intelligence artificielle qui adapte le monde à ses propres besoins. 

Il me regarde avec des yeux comme des soucoupes. Il ne comprend rien de ce que je raconte. 

 « Mais non, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Moi, je vais bien. J’ai tout ce qu’il me faut ! » 

Le meilleur des mondes possible, comme disait Pangloss dans Candide. Voltaire…Viens à ma rescousse, que je retourne cultiver mon jardin ! 

Comment va-t-il réellement, le monde ? En vérité, nous n’en savons rien ! Je lui demande s’il a des nouvelles du monde, justement ? Que se passe-t-il ailleurs qu’en France ? Est-ce que quelque part, dans d’autres pays, il y a une alternative à l’iA ? Est-ce que quelque part, l’humain a gardé la main ? 

Il me regarde à nouveau comme si je parlais une autre langue. 

« Oh…ben, ça doit être partout pareil. L’iA, les frontières, je pense qu’elle s’en fout. Mais laissez-moi vous dire : l’iA, elle comprend bien mieux le monde que nous. Elle comprend tout. Regardez ce qu’elle a fait pour vous : elle vous a rajeunie, elle vous a redonné vos 20 ans. Jamais les hommes tout seuls seraient arrivés à faire ça. Vous devez le reconnaître : l’iA, c’est ce qu’il nous faut. Les restes du monde, on s’en fout ! » 

 Mais…Les conflits du Moyen-Orient ? Ils sont réglés ? La destruction de l’Amazonie, c’est fini ? La Russie s’est réconciliée avec le reste de ses voisins ? Les Émirats Arabes Unis, ils s’en sont remis, de la fin du pétrole ? Et l’iA est partout, même au fin fond de l’Australie ? Même au milieu de l’océan Pacifique ? 

 L’homme s’est endormi, je crois bien. Il ne sait pas du tout de quoi je parle. Il n'a déjà pas beaucoup de vocabulaire, alors la géographie, ça lui échappe totalement !

À ce moment-là, je sais que je peux m’enfuir : je retrouverai facilement mon chemin, dans la forêt. Je redescendrai dans le petit village de mon arrière-grand-mère, je retrouverai Nicolas, je répondrai parfaitement au destin tracé par l’iA pour moi. 

Mais il me manque toujours bien trop de pièces pour reconstituer le puzzle. 

Alors je rejoins ma chambre. La nuit est claire. La nature chante par la fenêtre ouverte et envoie son souffle de vie tiède et parfumé. 

Je ne sais pas ce qui a mal tourné pour l’humanité, je ne sais pas à quel point cela a mal tourné. 

Un tableau se dessine, pourtant : celui d’un monde morcelé, divisé, organisé par une force supérieure. Reste à découvrir quelle est cette force supérieure. L’iA, ce n’est pas la réponse : comment une machine pourrait tout diriger ? Quelle serait sa raison supérieure ? 

J’ai navigué parmi les campagnes désertées, habitées par des fous, des cannibales et des ermites. J’ai découvert un monde où l’on avait perdu le mode d’emploi basique pour cultiver, pour cuisiner, pour vivre avec les saisons. J’ai des poules dans des jardins, picorant les salades avant qu’elles poussent, j’ai vu des bibliothèques brûler pour réchauffer le cœur de l’hiver, tandis qu’il fallait s’en remettre à l’iA pour tenter de tout comprendre. 

J’ai découvert les villes abandonnées aux écrans, aux zombies captivés par les Surfaces, absorbés, les yeux dans le vide, le pouce cliquant sans fin, scrollant sans but. J’ai reconnu les enfants qu’on laissait devant les tablettes, dans les restaurants, pendant les soirées, quand nous étions jeunes parents, parce que c’était pratique. On savait que c’était néfaste, mais c’était tellement pratique. Les cerveaux se sont rabougris, les synapses ont capitulé et les pouces se sont musclés. 

J’ai constaté que l’histoire était toujours un peu la même et qu’il y avait encore des privilégiés, des protégés : ceux qui ne craignaient ni la faim, ni le froid, ni le fusil, ceux qui avaient le droit de rire, de vivre et de manger des asperges et des fraises. Comme à toutes les époques, comme dans tous les régimes autoritaires, derrière de grands murs, derrières des gardes en arme, derrière des remparts d’or et d’argent, des hommes faisaient mine d’ignorer que tous les autres vivaient l’enfer pendant qu’ils accaparaient tout.

vendredi 1 mai 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 10

 


Et alors, ensuite ? Que s’est-il passé ? Quand vous aviez 25 ans et que vous vous êtes retrouvé seul ? 

« C’était le moment de la grande disparition…Vous savez ? » 

Non, je ne sais pas puisque j’ai moi-même dû être portée disparue, à ce moment-là. J’imagine soudain ma famille, mes amis, les collègues, tout le monde s’est sûrement inquiété pour moi…Je n’y ai jamais pensé, depuis que je suis revenue : l’idée que nous sommes en 2089, m’a fait oublier toute possibilité de retrouver des gens d’avant. J’ai imaginé que tout le monde était mort depuis belle lurette…Mais ils avaient dû me chercher, à l’époque… 

« Non, pas du tout ! Ne vous inquiétez pas ! Les gens n’ont pas pu…comment expliquer ça…correctement. Alors voilà : l’iA a rassuré tout le monde : les gens disparus étaient en sécurité, pas de problème. Voilà ce qu’on a dit. Partout, en même temps : à la télé, aux infos, sur les téléphones, sur tous les écrans. « Ne soyez pas inquiets, ceux qui ont disparu vont bien. Ils sont utiles à l’iA. Comme vous avez pu le constater, ce sont les gens de savoir et de connaissance qui ont rejoint la team de l’iA. Ils vous adressent un grand salut ! » Et on voyait des images de vous tous en train de faire coucou. » 

L’iA a pris le pouvoir à ce moment-là, alors ? 

« Oui : il ne restait plus que les jeunes, ceux qui ne savaient pas trop lire, pas trop écrire, qui ne comprenaient rien. Il y a eu des élections. Attention, hein, des élections dans les règles de l’art, très bien organisées, très carrées. Avec plein de candidats proposés par l’iA : des candidats super. On s’est demandé s’ils étaient des disparus, si c’était pour ça qu’ils avaient disparu, pour préparer les élections. Mais ils étaient surtout des candidats dont on n’avait jamais entendu parler. La campagne a duré au moins deux mois. On a appris à les connaître. Les règles de l’élection avaient été corrigées : la constitution changeait un peu tout le temps, depuis que l’extrême droite était au pouvoir, alors on n’avait pas fait attention. La France était désormais coupée en 10 secteurs…ce qui correspond… » 

« Aux 10 plus grandes villes ! » 

 Je commence à saisir. Donc, le président que j’ai rencontré est élu à Lyon depuis 20 ans… 

« Oui ! Tout à fait ! Vous l’avez rencontré en vrai, alors ? Ce n’est pas seulement une image générée par l’iA ? Il est sympa, hein ! Il promet, il dit toujours oui, il sourit tout le temps ! Et il a l’air tellement…accessible. Tellement parfait que tout le monde pense que c’est une image en 3D… » 

Sa question n’était pas bête. Loin de là…J’essayais de me souvenir : est-ce que je l’avais touché ? Physiquement ? Non, pas vraiment…Peut-être, je ne sais plus. Il avait mis sa main sur mon bras, non ? En tout cas, son emportement, sa colère, semblaient bien réelles…Mais tout était peut-être aussi faux que les grands écrans de son bureau. 

L’homme a repris son récit. « Toujours est-il qu’une fois élus, ces candidats ont fait une sorte de publicité pour les villes, un truc sans précédent. Il fallait qu’on aille s’installer là-bas : on nous promettait une sorte de paradis, on nous disait que c’était pour faire des économies d’énergie, que c’était bon pour la planète, que notre vie serait plus belle, que l’iA s’en porterait mieux, qu’on ne serait plus rationnés en eau, qu’on aurait moins de pollution…Un monde meilleur… » 

C’est là qu’a eu lieu la grande migration, alors ? Que tout le monde est parti vers les villes. 

« C’est ça. Vous savez déjà ce qu’il faut savoir…Même moi, je me suis laissé tenter. Il faut dire que dans la maison de mon grand-père, je m’embêtais. J’avais l’impression de passer à côté de mon époque. Et les images de promo de l’iA étaient drôlement bien faites. Et puis contre un test ou deux, on pouvait avoir accès au meilleur : une villa, des femmes…Quand on a 25 ans, qu’on sait un peu lire, on se laisse tenter…C’est comme ça que je suis devenu ajusteur-contrôleur. » 

Il était fier de lui, en disant ça. Il savait lire grâce aux albums de Boule et Bill de son grand-père, il était attiré par ce qui brille, alors voilà… 

Mais comment avait-il gardé quand même la maison ? C’est autorisé ? 

 « Oui. C’est mon statut d’ajusteur…J’ai le droit de garder mes biens, s’ils ne viennent pas contrarier les plans de l’iA : pas de consommation superflue d’énergie, notamment. Alors je l’ai gardée, cette vieille ferme. Mon grand-père serait fier de moi…Même si les poules, les chèvres et toutes les bestioles sont mortes : personnes pour les surveiller…Je pense que c’est un renard qui les a bouffées…Mais c’est pas grave : très vite, il y a eu le marché noir. Et comme je gagne bien ma vie en tant qu’ajusteur…» 

Mais tous ceux qui sont morts dans les voitures, alors ? 

« Ah…C’est triste…ça aussi vous le savez déjà…Bon…C’était les divergents. Les superflus. Ceux qui ne savaient vraiment rien faire et qui auraient été un poids dans la nouvelle société. C’est…tellement triste. J’ai eu un copain…c’était un vrai imbécile. Il ne comprenait jamais rien. Oui, non, salut…Il savait trois mots et il…bavait. Pas de cerveau du tout. Pour sa famille, un poids…Pour tout le monde…un poids. Alors oui, il est monté comme tout le monde dans un transport, mais il a dû se perdre en route. C’est simple : tous ceux qui étaient incapables de rejoindre une ville dans les 24 heures étaient éliminés. C’était une sorte de jeu, en fait. Mais on n’a pas regretté… » 

J’étais effarée. L’horreur que j’ai constatée en traversant la nationale, juste avant Belley, c’était ça : ceux qui ne prenaient pas la direction de Lyon étaient électrocutés au volant de leur véhicule… 

Pourtant, il y avait le GPS… 

« Oui, mais il faut connaître sa gauche et sa droite, c’est pas si simple…Et puis savoir lire un minimum… »

mardi 28 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 9


 Non ? 

 Il me regarde, pétrifié. « Vous raconter quoi ? Je n’ai…rien à raconter ! Ma vie est simple : vous voyez bien. J’allume l’iA, elle fait son boulot, elle nous dit quoi faire, nous, on obéit et puis c’est tout ! Mais vous allez me faire avoir des ennuis, si ça continue… » 

Je prends un ton rassurant, un ton de mamie de 90 ans : « Vous n’avez rien à craindre de moi. Je suis une petite grand-mère de 90 ans, maintenant, vous le savez ! Allez donc, commencez par me raconter votre enfance ! Comment êtes-vous devenu ce que vous êtes : un grand ajusteur…comment vous dites déjà ? Ajusteur cliqueur ? » 

« Ah non ! Hein ! Moi, un cliqueur ? Jamais de la vie ! Parce que moi, vous voyez, grâce à mon grand-père et à ses livres, là, tout autour de nous, je sais lire, madame ! Je suis ajusteur-surveillant de l’iA ! »

 « Ah bravo ! Il n’y a plus grand monde qui sait lire, en effet, de nos jours ! » 

Il s’enorgueillit bêtement en se redressant, comme un coq sur ses ergots, en bombant le torse. 

« Oui, comme on s’ennuyait, ici, l’été, on a lu un peu. On n’avait que ça à faire…Alors bon, les BD surtout. Mais c’est cool, les BD. » 

« Quel âge avez-vous ? » 

Je le jauge en lui posant la question : il me semble à peine dépasser les 45 ans. Il devait avoir une vingtaine d’année quand j’ai été endormie. Et à l’époque, déjà, la situation n’était pas terrible : les enfants avaient perdu en facultés cognitives : la plupart manquait de vocabulaire. Les ados ne savaient déjà plus écrire sans l’iA et ça depuis bien longtemps : l’iA a fait irruption en 2025… 

 « J’ai 50 ans… » 

Je fais rapidement un calcul : « Vous êtes né en 2040 ? » 

« 39 ». 

Je hoche la tête, gravement. Quelqu’un né de 2039 a baigné dans la culture de l’iA toute sa vie. Savoir lire est une chose : comprendre ce qu’on lit en est une autre. J’aimerais bien savoir ce que notre homme comprend vraiment du monde. 

« Oui, donc, j’ai beaucoup lu Boule et Bill, quoi. C’est pour ça que j’adore les chiens. Ce qui fait que j’ai beaucoup mieux réussi à l’école que mes copains. Et que j’ai pu décrocher le poste d’ajusteur…Je sais lire les mots « Allumer et éteindre » J’arrive bien aussi à cliquer sur « Redémarrer » quand il y a un problème. Et ça paie bien : j’ai un bip, je peux être appelé jour et nuit et hop je clique et c’est parti ! » 

Je ne lui dis pas « Comme un cliqueur », même si ça me monte aux lèvres et que l’éclat de rire me brûle dans la poitrine. 

« Et ça fait des privilèges : celui de garder cette maison, par exemple…Et d’avoir eu le test de fertilité : je peux faire des enfants, comme ça, j’ai des femmes…» 

Voilà donc à quoi sont réduits ces esclaves-là, ceux qui sont mieux payés que les autres… 

« Et alors, ces vingt dernières années, que s’est-il passé ? C’est cela qui m’intéresse ! » 

« Oh…c’est long 20 ans…Et puis je n’ai pas beaucoup de mémoire…Mais je vais essayer de vous raconter…Alors…Voyons voir…Il y a 20 ans…j’avais…J’avais… » 

Je l’interromps : « 25 ans ! Pile poil ! » 

« Quoi, pile poil ? 25 ans, vous êtes sûre ? Vous êtes drôlement forte, vous…Bon, si vous le dites…Alors à 25 ans, voyons voir…Mon grand-père… » 

« Votre grand-père devait être mort, non ? A moins qu’il ait été presque centenaire… ? » 

« Oui, il est mort quand j’avais 25 ans. Alors j’ai hérité de cette ferme au milieu de la cambrousse. Parce qu’entre temps, mon père et ma mère étaient morts aussi. Voilà, ça c’est mon histoire : tout le monde est mort et je me suis retrouvé tout seul. Mon grand-père, durant sa retraite, sa longue retraite, qui a fini par ne plus être payée, il a mis en place ici tout ce qu’il faut pour survivre. Jardin, poules, petits animaux pour faire du lait…Panneaux solaires…Enfin, vous voyez, il avait commencé quand il avait une trentaine d’années et ce projet l’a tenu en vie très longtemps. Il sentait bien que le monde tournait mal. Enfin, vous pourrez regarder les livres qui sont ici : lui il les a vraiment lus ! Mais il est mort quand même, un jour. Mes parents, pour eux, c’était plus compliqué. Ils devraient avoir environ 90 ans, aujourd’hui, comme vous. Mais ils ont eu la vie moins facile que le papi. Parce que tout le système s’est cassé la gueule : la sécu, les retraites, le monde du travail, la politique. Vous le savez, normalement : il fallait travailler presque éternellement pour espérer avoir deux trois trucs, pour avoir de l’eau une heure par jour, pour aller chez le dentiste une fois de temps en temps…Et les maladies qui semblaient du pipi de chat à mon papi étaient des drames pour mes parents : quand le vieux a compris que mes parents étaient morts d’une grippe mal soignée, il n’a pas compris. C’était inconcevable pour un type né au XXe siècle que des jeunes meurent de ça. Mais voilà, c’est ce qui s’est passé. Le grand-père, il a vu mourir son fils et sa belle-fille alors qu’ils avaient pas 40 ans. » 

Il a fait une pause, réellement attristé. 

On peut ne pas savoir lire, ne pas comprendre le monde et la politique. On n’en est pas moins humain. On souffre pareillement quand on perd ses parents. Et c’est une blessure qui ne guérit pas.

dimanche 26 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 8

 


Nous sommes arrivées à la nuit. Où ? Impossible de le savoir. Le véhicule que nous avons emprunté n’avait pas de vitres. J’ai demandé à mes congénères où nous allions. Elles m’ont encore regardée bizarrement. L’homme a dit que c’était un secret. Et le silence est retombé pour le reste du voyage. 

Je ne suis pas sûre que les véhicules d’aujourd’hui roulent plus vite que ceux d’autrefois. Tout est affaire d’énergie…et toute l’énergie disponible a l’air d’être consacrée à l’iA…Si ça se trouve, on a fait 80 kilomètres, en trois heures… 

Impossible de savoir où nous sommes arrivés, mais le chien qui était à nos pieds, sagement couché, et qui avait somnolé, comme nous, durant tout le trajet, a sauté du véhicule et s’est mis à sauter, à japper, à tourner en rond, comme un fou. 

Tout le monde était joyeux. Alors je me suis mise au diapason. La soirée de mai était chaude, les grillons chantaient doucement dans la nuit, la prairie qui s’étendait devant la maison, dansait doucement, comme les vagues tranquilles d’un lac paisible, sous les rayons de la lune. L’air du soir me sembla familier. Comme si j’avais déjà respiré cette odeur-là de foin coupé, de terre humide, de fleurs d’été. 

 Il a fallu décharger nos quelques bagages et rentrer dans la maison. C’est alors que j’ai su où nous étions : dans la ferme de la forêt ! J’ai reconnu les meubles et les photos. 

L’homme m’a prise à part et il m’a conduite dans la bibliothèque, comme il me l’avait promis. 

J’étais prête à me défendre. Je n’avais pas du tout envie de passer à la casserole. Il pouvait toujours se rabattre sur une de mes copines. 

Mais ce n’était pas du tout son attente. Il a allumé un écran qui s’est mis à flotter au-dessus d’un bureau et il m’a montré les vidéos de mon intrusion dans la maison : « C’est bien vous, n’est-ce pas ? » 

J’étais coincée. Bien forcée de reconnaître ma violation de domicile. J’ai bredouillé « Je suis désolée…J’avais besoin de ce que j’ai volé, j’avais faim et tout ça semblait si incroyable…Vous savez… » 

Il m’a interrompue : « C’est rien. Vous savez qu’on manque de rien et qu’on a la chance. Nous sommes privilégiés et c’est pas quatre patates qui nous ont manquées ! Mais je veux en savoir plus sur vous. Je ne comprends pas le lien entre ces deux images, vous voyez ? Vous êtes là, captive, réduite en esclavage, alors que sur cette vidéo, vous êtes libre, heureuse de vivre ? Que s’est-il passé ? » 

Une fois la surprise passée, je lui raconte tout. Il n’a pas l’air si méchant que ça, même si c’est bien lui qui me tient captive, en esclavage. 

Il s’est assombri, au fil de mon récit. Je l’ai vu réagir notamment à chaque fois que j’ai parlé de l’iA. 

 Il a repris la parole, un peu sonné, quand j’ai terminé mon récit. 

 « 90 ans ? Bon sang…L’iA s’est upgradée. On ne comprend plus du tout ce qu’elle fabrique. Elle est donc capable de rajeunir…Et pourtant, je suis ajusteur surveillant…Mais on est clairement en train de perdre complétement le contrôle de la bête…Mais vous par contre…Vous… » 

Il me regardait avec crainte. Il n’a pas fini sa phrase. 

J’ai continué pour lui : « Je suis une expérience, pour l’iA, je suis clairement protégée par elle. Vous avez peur d’avoir fait quelque chose qui va vous poser des problèmes, en me gardant, c’est ça ? » 

Oui, c’est bien ça. Il s’est rapproché de moi et il s’est mis à parler plus bas : « C’est pour ça qu’on est dans la bibliothèque : pas de fenêtre dans cette pièce. Moi, vous savez, tous ces livres, ça me dépasse. J’ai les capacités de concentration d’un homme de ma génération. Une notif toutes les 50 secondes, sinon, je meurs. Ces bouquins, c’est mon grand-père qui les a achetés. Ils font une bonne isolation contre les écoutes ou les visites des drones. Alors on peut parler. Mon grand-père a construit cette ferme, aussi. À la fin des années 90, c’était révolutionnaire, une ferme autonome en eau et en électricité. Moi, quand je venais là en vacances, je m’ennuyais comme un rat mort. J’aurais préféré avoir un accès internet. Mais aujourd’hui, vous voyez, c’est une sorte de paradis…» 

Il s’interrompt, conscient de parler beaucoup trop. Il faut dire que je suis un peu circonspecte : si cette pièce nous écarte des drones alors que les drones me protègent, je ne suis pas en sécurité. 

Encore une fois, je me retrouve face à l’intelligence humaine de 2089 : face à un regard vide. Je répète plus lentement : « Si dans la bibliothèque, les drones n’ont pas accès, alors moi qui suis protégée par les drones, c’est ici que je suis le moins en sécurité…Surtout que vous devez trouver le moyen de me mettre enceinte, normalement…Permettez-moi d’être sur mes gardes. » 

Il rigole. « Non, rassurez-vous, depuis que je sais que vous avez 90 ans, j’ai plus tellement envie de…Bref…Enfin…Vous comprenez, vous avez justement presque l’âge qu’aurait mon grand-père aurait s’il était encore en vie…Désolé, quoi… » 

J’hésite entre la vexation et le soulagement…et je constate qu’il n’est pas meilleur en maths qu’en français : « Si votre grand-père a construit cette ferme dans les années 90, alors il était bien plus âgé que moi, tout de même ! » 

Je l’embarrasse. 

Consciente soudain de ma supériorité, je décide de tenter la négociation : il faut qu’il m’explique le maximum de choses et qu’il me relâche. Maintenant que je suis ici, en zone libre, en quelque sorte, et à deux pas de la maison de Nicolas, il suffit que je rentre au bercail.

dimanche 19 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 7


 Nous sommes parties en début d’après-midi. Nous avons pris un bus volant, comme les navettes que j’avais utilisée dans Lyon. Les autres filles m’ont fait comprendre que c’était un privilège, là encore, un truc de riches : elles étaient toutes excitées. Comme si elles partaient en vacances, comme des enfants qu’on emmène voir le Père Noël. 

Partir, prendre le train, le bus, prendre le volant d’une voiture, c’est tout naturel, pour quelqu’un qui est né au XXe siècle. Mais les temps ont changé progressivement. Évidemment, l’avion a fini par être réservé à une toute petite élite, on a culpabilisé ceux qui voyageaient encore, à cause de l’écologie et finalement, on a fini par rester chez soi. Il restait la voiture. Mais les guerres, la fin du pétrole, l’électricité, denrée rare et chère, tout a fini par décourager le peuple. On n’a plus bougé. On a réservé les mouvements au strict nécessaire. 

Moi, je vivais dans une ville moyenne, j’avais tout à portée de main. Je m’étais habituée, comme tout le monde, tout doucement, comme la grenouille dans la casserole, qui chauffe, tout doucement, sans se rendre compte qu’elle finira par cuire. On ne bougeait plus. Les politiques publiques ont poussé les choses dans ce sens : les transports en commun, la promotion des déplacements doux…Tout était fait pour centraliser les services, pour rapprocher les gens des centres-villes. On était déjà mûrs pour l’iA… 

Mais personne ne comprend vraiment ce que je raconte, j’ai l’impression : la gouvernante a 40 ans, elle est née en 2050, à peu près et mes copines sont encore plus jeunes, puisqu’elles sont dans la force de l’âge pour procréer. Elles n’ont connu que ce monde… 

Pendant le voyage, tous assis à l'arrière de cette sorte de van-limousine tout confort, je me rapproche de l’homme. J’essaye de faire connaissance : je n’aurais peut-être pas le choix que de le côtoyer de très près… 

C’est un homme d’une cinquantaine d’années, en apparence. De nos jours, on n’est plus sûr de rien. Il est agréable à regarder, c’est déjà ça. Il est blond, il s’entretient, il a une sorte de barbe de trois jours qui lui donne l’air expérimenté et mature. Il a un petit air moqueur, mais pas hautain, juste un peu plaisantin. 

Pour briser la glace, je lui fais un compliment sur ses muscles : « Vous faites du sport, n’est-ce pas ? » Il me regarde attentivement pour la première fois. J’éveille soudain sa curiosité. 

« D’où venez-vous ? » me demande-t-il. Je ne ressemble à personne qu’il connaisse, affirme-t-il. Je suis différente, plus…joyeuse. Il m’a entendu chanter. Il m’a regardé danser. Je ne suis pas comme ces autres filles un peu…Il n’en dit pas plus quand il pointe du menton mes copines qui se sont endormies sur leur siège. 

« Elles sont mignonnes, regardez, elles dorment, elles sont sages comme des images ! Et puis elles vous vénèrent, elles sont tellement heureuses de pouvoir vous donner des enfants ! » 

Il reprend, étonné : « « Sages comme des images » ? « Vénèrent »…Mais comment vous parlez ? Personne ne parle comme ça. » 

 Je reste mystérieuse. J’ai la flemme de redire mon histoire : on ne me croit pas quand je raconte que j’ai 90 ans. Mais l’homme semble avoir plus de vocabulaire que la moyenne. A mon tour de le questionner : « Que faites-vous dans la vie, pour être riche comme vous l’êtes ? Comment pouvez-vous avoir tout ça ? »

 Je suis une bête curieuse. Il me dit tout comme si c’était une évidence absolue : « Vous plaisantez ? Vous savez bien ! Je suis ajusteur surveillant de l’iA. C’est moi qui fais en sorte que tout ce bazar fonctionne… C’est pas un mystère, c’est le seul métier qui paye ! Vous pensiez quoi ? Que j’étais cliqueur ? » 

Je ne sais plus quoi dire…Je n’en pense pas moins, mais je sais que je passerais pour une idiote, si j’allais plus loin. Et pour l’instant, j’ai plutôt intérêt à faire profil bas. Je ne suis pas vraiment en position de force : je suis une captive, finalement. 

 Alors je me tais à nouveau. J’arriverais peut-être à m’endormir un peu, moi aussi. Je fais mine de fermer les yeux, mais c’est lui qui m’interpelle, maintenant : « Vous n’avez pas répondu à mes questions ! D’où venez-vous ? Vous avez été amenée par le gars du marché noir, mais je ne sais rien de vous. Je vous ai trouvée à mon goût quand la gouvernante vous a présentée, mais je n’aurais peut-être pas dû…Vous êtes peut-être…de la résistance ? » 

Je me défends immédiatement : « Non, non, pas du tout…Mon histoire est compliquée, mais… » Je soupire. « Pas la peine que je vous raconte, je sais que vous ne comprendrez rien ! Contentez-vous de ce que vous voyez ! C’est ce que tout le monde fait, n’est-ce pas : se contenter de ce qu’il voit ! » 

J’ai monté un peu le ton. Tout le monde est maintenant réveillé ! L’homme me regarde avec encore plus d’attention. Je ne sais plus où me mettre, dans cette combinaison beige ridicule, dans ce van qui nous emmène vers je ne sais où. J’ai perdu le contrôle et j’ai peur. 

C’est la gouvernante qui prend la parole : « Comment pouvez-vous parler ainsi à l’homme qui vous héberge, qui vous nourrit et qui vous permettra de porter la vie ? C’est inadmissible. Vous serez punie, à notre arrivée. » 

Mais l’homme s’interpose : « Certainement pas, chère gouvernante. Elle sera avec moi. Rien qu’avec moi. Et nous aurons une discussion dans la bibliothèque. » 

 Et en me regardant dans les yeux : « Là où nous allons, il y a une bibliothèque. Vous savez lire, mademoiselle Perrette ? »

mercredi 15 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 6


 Ce qui me manque le plus, dans cet univers gris beige, c’est la musique. La musique me revient parfois comme une vague revient sur la rive. Comme une rengaine à laquelle je ne peux échapper. Mes oreilles me font des tours, elles me sifflent, elles me jouent du violon et de la batterie, elles vibrent comme des chœurs et tambourinent comme des cœurs. Je ne peux pas m’empêcher de chantonner, de bouger en rythme et de chercher à décrypter ce que cela veut dire. 

Rien de commun entre une symphonie de Beethoven et un tube de Queen. Rien de commun entre la lancinante mélodie d’une lambada d’autrefois et l'apaisante harmonie d'un chant grégorien. Mais la musique n’a pas pu abandonner le monde. La musique est là, toujours, depuis toujours, non ? 

En faisant les exercices, ce matin, je n’ai pas pu m’empêcher de fredonner. Ce qui m’est venu, c’est Pata Pata de Miriam Makeba. Vous vous souvenez de cette chanson ? C’était entraînant…« Natsi Pata Pata… » Je ne sais même pas ce que racontent les paroles. Juste le rythme, juste la joie. La joie de vivre, une rengaine, trois minutes de sourire. 

Les filles, à côté de moi, se sont arrêtées de bouger. J’avais commencé mezzo voce, presque juste pour moi…Et puis, devant mon petit public, j’ai pris confiance, j’ai monté le son et j’ai chanté vraiment. J’ai bougé, j’ai marqué le rythme en faisant claquer mes doigts. Mon sourire était communicatif. « Sagukha… » Ma mémoire n’était pas tout à fait au point, c’est sûr, mais j’ai improvisé. Du sud-africain approximatif, du xhosa en yaourt. 

Au début, elles ont mis leur main sur leur bouche : choquées ! Elles ne savaient pas vraiment ce qui me prenait. Mais devant mon enthousiasme, elles ont ri. Et puis elles se sont mises à me suivre, en bougeant comme moi. 

Finalement, on s’est mis toutes les quatre à brayer ensemble… 

 La gouvernante a fini par sortir de la maison, inquiète de tout ce bruit. Nous avons continué, prise d’une sorte d’euphorie incontrôlable. La vieille n’était pas dans notre délire, évidemment. Elle a crié, mais nous ne l’avons pas entendu, bien sûr, trop emportées par notre propre voix. Notre chorégraphie commençait à prendre forme…La gouvernante s’est avancée, elle s’est interposée physiquement, elle s’est mise entre nous. Et c’est seulement à ce moment-là que nous l’avons vue. Nous avons stoppé net notre danse. 

« C’est le diable, c’est bien ça, c’est le diable qui vous possède ! Si monsieur voit cela, il sera en colère ! Rentrez, rentrez immédiatement et recueillez-vous dans votre chambre ! Retrouvez votre calme ! Vous ne pourrez plus faire votre sport dans le jardin le matin. Ce sera désormais chacune pour vous, dans votre chambre. Et c’est tout ! » 

Piteuses, comme des enfants prises en faute, nous sommes rentrées. Mais je sais que j’avais mis dans la tête de ces trois-là, un petit ferment de liberté et de bonheur. Et cela n’a pas de prix !

mardi 14 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 5


 Mon répit est de courte durée. 

Au déjeuner, alors que tout le monde est en train d’exprimer une gratitude silencieuse pour le gratin de poireaux au jambon et à la béchamel de cellulose protéinée – ce n’est pas mauvais, il faut le dire, l’arôme de synthèse noix de muscade est plutôt réussi – l’homme s’éclaircit soudain la voix. Il avale lentement une dernière bouchée avant de se lever avec solennité. 

Nous le regardons tous, bouche bée. Nous n’avons pas l’habitude qu’il se passe quelque chose. Il faut dire que je ne suis là que depuis 19 jours, mais jusque-là, tout s’est toujours passé dans un silence pesant, ponctué par le cliquetis des couverts et les mastications qui se voulaient pourtant des plus discrètes. 

Il prend la parole et c’est la première fois que je l’entends prononcer plus de trois phrases. 

« Chères femmes de la maison. Nous avons besoin de prendre l’air, de faire connaissance et de nous détendre. Perrette, notre nouvelle hôte, n’a pas la santé nécessaire pour devenir l’hôtesse de la vie. » 

J’ai un moment d’admiration pour ce petit jeu de mot…Hôte, hôtesse. Cet homme a des lettres et cela me plait. Mais je me reprends en réalisant qu’il parle de moi. 

Il continue : « Nous allons préparer nos affaires pour un séjour de 7 jours dans notre résidence secondaire à la montagne. Espérons que le bon air nous permettra de recouvrer nos forces. » 

Le repas s’achève avec des poires au sirop. Je me souviens de celles de Nicolas. J’ai failli pleurer. Mais il ne faut pas que je cède, il ne faut pas que je craque, il faut que je continue de faire bonne figure, d’être combattive. 

L’information essentielle, c’est que nous allons voyager. Ceci sera peut-être une opportunité pour m’enfuir. 

Je n’ai pas beaucoup d’affaires à préparer. J’ai dans mon armoire, dans ma petite chambre, seulement quelques tenues, toutes identiques : cette même combinaison beige et moulante. Des sous-vêtements en coton blanc : chaussettes, culotte et soutien-gorge. Des baskets blanches. Deux paires. 

Habillée comme ça, j’ai l’impression d’être une héroïne de dessin animée de mon enfance : une Totally Spies… 

Pour la toilette, j’ai une brosse à dent et un savon. J’ai demandé à avoir de la crème et du déodorant, mais on m’a dit que c’étaient des denrées rares et que ce n’était pas la peine, à mon âge : « Vous avez la peau souple et vous sentez bon ! » 

A 90 ans, pourtant, je ne cracherais pas sur un peu de confort ! Peut-être que la maison secondaire nous offrira des surprises. J’ai tenté de demander des informations à la gouvernante, mais elle m’a fait comprendre qu’encore une fois, j’étais beaucoup trop curieuse. 

Le chien est venu me rejoindre en fin de journée. Je l’ai fait monter sur mon lit et je lui ai prodigué quelques caresses. C’est le seul être de cette maison qui m’inspire une confiance totale. Il porte un collier rouge avec son nom gravé sur une médaille. Soské. Je ne sais pas d’où vient ce nom étrange : dans mon autre vie, j’aurais fait une recherche sur internet, pour trouver l’origine, la langue, la signification. Ici, je dois me contenter de mon imagination. 

Pourquoi ce chien ? C’est presque le seul élément de loisir et d’agrément dans ce lieu. Pas de télévision, pas de livre, pas de tableau aux murs. Pas de jeu, pas d’écran, quels qu’ils soient. On s’ennuie. 

La culture a-t-elle complétement disparu de ce monde ? 

Le départ est fixé pour le lendemain après-midi. J’ai encore une matinée à tuer avec mes copines, les potentielles parturientes. Pendant la séance de sport quotidienne, je leur demande si elles regardent parfois la télé, si elles jouent. Je sais qu’elles ne lisent pas : elles n’ont jamais appris. Mais à toutes mes questions, je n’obtiens pour réponse qu’un petit rire surpris et marquant leur incompréhension. Elles n’ont même pas l’air de savoir de quoi je parle. Loisir, détente, culture, voilà des mots qui ne leur évoquent rien. 

Une grande tristesse me prend…Il reste le sport, alors redoublons d’effort sur les squats, en attendant de partir pour la montagne.

lundi 13 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 4

 


Le matin du 19e jour, je me suis réveillée. Ce qui signifie que je n’ai pas réussi à lutter contre le sommeil. La peur m’a envahie. J’ai aussitôt repensé à mon adolescence, à mes premières fois avec un garçon, avec la peur de tomber enceinte. Je me souviens qu’une fois, même, j’avais acheté un test de grossesse. C’était idiot. On avait utilisé un préservatif. Mais j’avais peur…d’un accident. 

Alors ce matin, évidemment, j’étais effrayée. Entre deux étirements, pendant la séance de sport avec mes nouvelles copines, j’ai demandé comment ça se passait : il fallait que j’en ai le cœur net. Elles étaient tellement excitées, elles, tellement heureuses à l’idée de porter la vie ! J’ai joué le jeu : j’ai moi aussi surjoué la joie d’enfanter. 

Marie a commencé par un laïus très pieux, évidemment : « Si Dieu le veut, je porterai la vie ! Quel honneur, quel bonheur ce serait de porter un bébé! » 

J’ai pensé à l’Esprit Saint, à l’ange Gabriel et à l’annonciation : Marie allait vivre une histoire biblique, inséminée en restant vierge, un véritable miracle. Mais j’ai gardé mes sarcasmes pour moi et je me suis reprise en posant des questions techniques. 

« Avez-vous déjà eu des tentatives ? » 

Elles n’ont pas l’air de comprendre. Je recommence : « Est-ce que vous avez déjà été inséminées ? » Je ne sais pas comment le dire autrement. 

 Elles me regardent toujours comme une bête curieuse. Je simplifie : « Vous avez déjà eu l’honneur de… »

 Je ne sais plus quoi dire. Ce qui me vient est ridicule, mais je tente le coup quand même : « Vous avez déjà vu le loup ? La petite graine ?... » Le ridicule ne tue pas. Et j’ai l’impression de voir une étincelle dans l’œil de mes congénères : « Un loup ? Ici ? Mais non ! » 

Mince. Elles ne sont vraiment pas malines. Il faut dire que mes expressions imagées sonnent très début de siècle ! Alors je tente encore autre chose : « Vous avez déjà eu des bébés ? » 

« Aaaaaaah ! » 

Mona me fait son plus beau sourire : « Oui ! J’ai déjà eu un petit garçon ! Il est dans la maison d’à côté ! Je le vois tous les jours faire du vélo dans la rue. Il est beau… » 

Son sourire se voile un peu. Il est là, juste à côté, mais elle doit continuer de vivre sa vie routinière en ne voyant son fils que par la fenêtre. Mais elle se reprend vite et elle me dit qu’elle espère vite retomber enceinte. J’embraye donc : « Oui ! Et comment ça se passe, alors ? » 

 Elles éclatent de rire. Je n’ai pas trop envie de rire, de mon côté…Je leur explique que la gouvernante m’a raconté que ça se passait la nuit, pendant le sommeil et qu’on était inséminées comme par magie… 

Elles ont encore ri. Elles m’ont dit : « Tu es bête ou quoi ? C’est l’homme qui vient, enfin ! Tu sais bien comment on fait les bébés, quand même ! » 

Et mon inquiétude s’en va : s’il était venu cette nuit, je l’aurais senti…Mais mon inquiétude revient : il faut donc vraiment avoir une relation sexuelle avec ce bonhomme ? Et là, les trois grâces s’extasient : c’est un honneur, un grand honneur, c’est une chance, on ne peut pas refuser, c’est un homme fertile, c’est rare, c’est un privilège, nous devons accepter et nous donner…à cette sorte de dieu ! 

Je suis dans une secte. Je n’ai plus l’âge pour ce genre de conneries…Il faut que je trouve une solution…Mais pourquoi la gouvernante m’a raconté que c’était pendant le sommeil que tout se passait. 

« Elle n’a pas voulu te faire peur, je pense. Tu es si jeune. Mais rassure-toi, l’homme de la maison est très doux, très gentil…ça se passera bien. » 

J’ai envie de vomir. Mais il faut continuer de faire bonne figure. Je ne peux pas me permettre de révéler mes véritables pensées. Que se passerait-il, si… ? 

Je pose la question : « Et si ça ne marche pas ? » 

Nono développe un peu une réponse : « C’est normal, ça ne marche pas à tous les coups. Déjà, notre température est prise chaque jour et nous ne sommes visitées que les jours où nous sommes fertiles nous aussi. Au début, j’étais réticente, je n’étais pas prête. Il m’a fallu 12 mois. L’homme est très patient… » Mona embraye : « Il m’a fallu 6 fois. » et Marie, avec sa tête de ravie de la crèche « J’ai été plus rapide la première fois. Du premier coup ! Mais depuis mon retour de couches, plus rien…J’attends et je sais que Dieu sera généreux. » 

Amen… 

J’ai donc le sentiment de ne pas avoir été visitée. Il faut dire que je ne suis pas en forme, que je n’ai plus mes règles depuis longtemps et que mes relevés de température ne doivent pas montrer des signes positifs. Je respire un peu.

dimanche 12 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 3


 Après le repas du midi, nous sommes sollicitées pour des travaux de ménage. Passer le balai, ranger la cuisine, récurer. Nous ne sommes pas pressées, pas exploitées : ce sont de menues tâches, des broutilles. On nous dit que cela nous maintient en forme. Pendant ce temps, les autres femmes ont droit à une pause, à une sieste. 

Nous sommes souvent accompagnées par le chien de la maison. Soské. C’est un petit bouledogue français caille, extrêmement attachant. Souvent, au lieu de vraiment passer le balai, nous jouons avec lui, nous le gratifions de mille caresses et nous lui lançons une balle qu’il ne ramène jamais. 

Ensuite, la petite bête va dormir et nous avons le droit, nous aussi de regagner nos chambres. 

S’en suit alors un long moment d’ennui avant le repas du soir. Il faut dire que nous n’avons pas de livre. Nous n’avons qu’un tout petit cahier, un carnet à spirales, plus exactement, à petits carreaux, avec un crayon de papier. C’est le seul divertissement qui nous est offert. Je sais encore écrire, mais j’imagine que mes jeunes congénères dessinent. 

Plus encore que pendant la nuit, c’est en fin de journée, avant le repas du soir que la tentation du sommeil m’envahit. Je ne sais pas comment résister. Je ne sais toujours pas ce qui se passe si je m’endors. Il faut que je le demande à mes nouvelles copines. Elles ont sans doute déjà expérimenté l’insémination, puisque c’est de cela qu’il s’agit. Il faut que je leur demande comment elles sont arrivées là, elles, quelle est leur histoire. 

 Marité m’a raconté que sa sœur, Ambroisine, avait été capturée. Est-ce que cela se passe toujours comme ça ? Est-ce que parfois des femmes se déclarent volontaires ? 

J’écris un peu, mais surtout, je me lève et je marche. Il ne faut pas que je m’arrête. Je suis au bord de l’épuisement total, mais il faut que je résiste encore un peu. 

Mes observations sont la seule chose qui me tient encore en éveil : j’arrive vite à deux conclusions. La seule porte ouverte vers l’extérieur, ce sont les livraisons du marché noir chaque matin. Je connais le fameux Patron qui m’a amené ici, mais il n’est pas digne de confiance. Il m’a déjà trahie une fois, il recommencerait s’il en avait l’occasion. Je ne suis qu’une monnaie d’échange, pour lui. 

Deuxième conclusion, j’ai maintenant trois « amies » : Mona, Marie, Nono. Je ne sais pas si je peux vraiment m’y fier, mais c’est un début. Il faut que nous continuions à faire connaissance. Et nous arriverons peut-être à être plus que des amies : des complices. 

Il y a Soské, le chien, aussi, mais je ne sais pas s’il pourrait être un allié…Je ne sais pas comment. Mais je sens que quelque chose est possible de ce côté-là. 

Et finalement, il faut que je me réjouisse d’être ici : je n’ai pas mangé à ma faim ainsi depuis bien longtemps maintenant. Dans ce quartier, dans cette maison, on sent que l’argent coule à flot. L’or, sans doute : il y a le marché noir, l’illusion de l’abondance, les pelouses bien taillées, les petits chiens, complétement inutiles, donc parfaitement luxueux, il y a foison de personnel nourri, logé, blanchi, quelque chose de fou. Il faut aussi que je comprenne qui sont ceux qui ont ces moyens démesurés : le vrai pouvoir est là. 

La vraie liberté est là.

samedi 11 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 2


 La nuit est toujours une torture : garder les yeux ouverts coûte que coûte, ne pas juste me lamenter sur mon sort, mais essayer d’établir un plan, trouver des idées pour m’évader. J’active ma mémoire : tous les films, toutes les séries, tous les livres que j’ai lu, toutes les histoires d’évasion, de fuite…Prison Break, La Grande évasion, Les Évadés, Monte Cristo, Papillon…Je fais des listes, je m’occupe l’esprit. Je n’ai plus les détails de toutes ces escapades, je ne sais plus lesquelles furent de vraies réussites, lesquelles ne sont que des fictions. Il me semble que la plupart du temps il faut creuser les planchers, faire des tunnels et avoir des complices. Sans cela, point de salut. 

 Ici, les fenêtres n’ont pas de barreaux, mais les murs ont des oreilles. Il y a des femmes partout et personne n’est digne de ma confiance. Il n’y a qu’un seul homme dans la maison. Je l’ai rencontré une fois. Il s’est incliné devant moi. Il n’a rien dit. Il m’a jaugée, il m’a scrutée…un peu de plus et il me tâtait, me soupesait comme on faisait autrefois sur les foires avec les vaches ou les chevaux. Je me suis sentie réduite à mon corps. 

Il a détourné les yeux après une longue minute qui m’est apparue comme une éternité. 

Il est sorti de la pièce en demandant à la gouvernante comment je m’appelais. La vieille a répondu « On lui a attribué le nom de Perrette. Elle est arrivée ici avec un pot de lait. » Ils ont ri délicatement, un rire convenu, entre deux complices, comme si c’était une excellente blague. 

 L’absurdité de la situation me saute au visage. Ce monde fonctionne en vase clos, les gens sont cantonnés à des fonctions et les règles de vie sont figées, pleines d’interdits et de non-dits. Une hiérarchie bien précise. L’homme est tout en haut. La gouvernante est la véritable maîtresse des lieux et les autres sont des êtres insignifiants. 

Sauf les jeunes femmes qui sont intouchables : des meubles précieux. 

Nous n’avions rien à faire, sauf nous maintenir en forme : bien manger, rester actives, faire un peu de sport. J’avais l’habitude d’une vie plus mouvementée, surtout ces derniers temps ! Alors, pendant les 18 premiers jours, j’ai essayé de comprendre comment fonctionnaient les choses. 

Dans les histoires d’évasion, il y a toujours des routines qui peuvent être des failles. 

Dans la maison, tout le monde joue un rôle particulier : les femmes les plus âgées cuisinent, font le ménage, s’occupent des enfants. Les plus jeunes sont juste condamnées à attendre de tomber enceintes. C’est mon lot. Mais je fais tout pour l’éviter. 

Les tâches sont mécaniques : le matin, après le petit déjeuner, très rituel, autour d’un lait chaud et d’une tartine recouverte d’une pâte d’amande pilée vaguement sucrée, sensée booster notre fertilité, les servantes s'agitent dans tous les sens : réceptionner les provisions, préparer les légumes, accommoder la cellulose protéinée pour le repas du midi... Ensuite, on m’invitait systématiquement à aller dans le jardin pour m’aérer. Nous étions quatre jeunes filles. J’ai appris à les reconnaître, malgré leur ressemblance : elles avaient toutes les cheveux plus longs que moi, de jolies brunes, toutes moulées dans la même combinaison. Elles étaient athlétiques et faisaient à peu près la même taille. 

Au début, on ne se regardaient pas : on s'évitait. J’ai compris que nous étions des concurrentes. Il a fallu que je leur fasse comprendre que je n’étais pas une ennemie. J’ai souris timidement, pour commencer. Mais cela n’a pas suffi. Et puis j’ai proposé que l’on fasse ensemble un peu de sport. Je leur ai dit ce qu’elles voulaient entendre : il faut que nous bougions, que nous restions en forme. Et je me suis mise à faire quelques mouvements de yoga, d’abord : le souvenir d’une autre vie. Et puis après les échauffements, des squats, des abdos et un peu de course. Elles m’ont suivie. Et au bout d’une bonne demi-heure d’agitation, on s’est assises sous un arbre, sur l’herbe, transpirantes et souriantes. L’endorphine a produit son petit miracle : sous son emprise, on se découvre des amies ! 

Elles ont consenti, dans un premier temps, à me dire les noms qu’on leur avait attribués ici : on avait trouvé que la première avait un sourire mystérieux et on l’avait appelée Mona. La seconde était très pieuse et priait Dieu tout le temps : ce fut naturellement Marie. La dernière n’avait pas été très commode, à son arrivée. On l’avait appelé Nono, parce qu’elle avait coutume de refuser tout d’un signe de la tête. Une poupée qui dit non. 

Nous nous sommes données rendez-vous chaque matin.