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vendredi 12 décembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 23

 


2084. Drôle de temps. Il fait gris. Comme toujours. Un gris sale et poussiéreux. Un gris qui s’infiltre dans les poumons et qu’on recrache comme du sang séché. La ville tombe en ruine : quelques guerres se sont succédées, quelques désastres naturels et les anciens immeubles flamboyants sont des tas de pierres branlants. Les humains errent là comme des rats pris au piège. Ils ont reconstitué une demi-vie, dans un monde sale et triste. Ils arrivent encore à croire que le soleil perce parfois le ciel, mais la jeunesse et l’espoir s’amenuisent peu à peu. Ils ont peur d’un monde sans enfant. C’est ce qui vient, c’est ce qui guette. Les gens vieillissent et meurent. Les maladies sont légions. On n’a plus les moyens de se soigner. On ne s’en est pas rendu compte tout de suite, mais la pollution, la pauvre alimentation, les virus à répétition ont rendu les gens inféconds. 

 C’est le sort des vieilles cités qui n’ont pas pu s’upgrader. Qui n’ont pas pu faire les mises à jour des logiciels d’iA. Et les riches sont partis ailleurs. 

 Dans mon rêve, on zoome sur un homme assis à une table, devant un bol de soupe grisâtre. Il pleure : « Les enfants, c’était la joie, c’était les cris, les rires, les roulades parterre, les chansonnettes, les enthousiasmes incontrôlés, les courses à perdre haleines…Les enfants, c’était la vie. Sans enfant, à quoi bon. » Et il pique du nez dans sa soupe, plaintif. 

 Le rêve se poursuit sans transition dans une forêt profonde, sombre et belle. Elle est redevenue sauvage et broussailleuse. Y progresser est difficile. Nous survolons les chênes centenaires, nous effleurons le sommet tendre des hêtres majestueux. De la terre, monte une odeur d’humus ancestral. De là où nous venons, du cœur de la ville détruite, depuis le pire de la civilisation, cela semble un paradis perdu. 

 Ou un paradis retrouvé. 

 Lentement, le point se fait sur une clairière. Se détache sur le fond de verdure, des huttes précaires, installées en arc de cercle autour d’un grand bûcher fumant doucement. C’est le seul signe d’une présence humaine. Rien ne bouge. On se terre, on se cache, on se tait. 

 Pour échapper au désastre urbain des humains lobotomisés par l’iA, certains ont réinventé la vie. Retour au paléolithique. On chasse, on cueille, on cultive. La vie est rude, mais elle est paisible. 

 Je ne sais pas comment, j’entre dans une hutte, je suis à la table du même homme : celui qui pleurait dans sa soupe. Il est là, heureux, souriant, devant une assiette de myrtilles. « Le bonheur, c’est les enfants ! Et ça coure, et ça crie ! Que l’on nous donne vie très longtemps, qu’on puisse se cacher encore, nous, les féconds ! » 

 Et sa tête se renverse en arrière, dans un grand rire éclatant. 

 Je me réveille encore réjouie par cet éclat. Je suis vivante d’une vie vibrante. Je le crie. Vive la vie !

 Nouvelle lumière. Ciel ! Je respire à plein poumon un air frais et doux. Mes poumons se gonflent d’allégresse. Au bout, la forêt, la nature, le soleil…au bout, le bleu...

jeudi 11 décembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 22


 Je suis réveillée, vite, il faut que j’en profite. Il faut que je pose le maximum de questions. Il faut que la voix me réponde : « Pourquoi ? » 

 La voix mécanique dit : « Soyez précise dans vos demandes. Je suis une intelligence artificielle. Je ne pourrais pas répondre aux questions sans contexte. » 

 Je reprends : « Vous avez dit que j’avais été utile durant les 20 ans de mon…comment avez-vous dit ? »

 « Vous avez été conservée, durant 20 ans. Durant le temps de votre conservation. » 

 « Oui. Merci. Ma conservation. À quoi cela a-t-il servi ? » 

 « Vous avez fourni deux choses. Vous l’avez découvert, d’ailleurs, au fil du temps, vous avez allumé la lumière orange : c’est l’eau. Les humains comme les iA ont besoin de beaucoup d’eau. Chaque corps produit de l’eau. Votre conservation a été effectuée dans une atmosphère particulière qui permettait de vous maintenir en vie tout en vous faisant produire de l’eau. » 

 Je suis abasourdie : j’ai été… et je suis toujours, je suppose…une vache à…eau, pendant 20 ans. J’interromps le monologue de la machine : « Combien de litre par jour ? » C’est con comme question…Mais j’ai besoin de quantifier mon utilité. 

 « Précisément 6,3 litres par jour. Félicitations. » 

 Je pense : « J’aurais pu sauver le gars au tatouage, à moi toute seule… » C’est absurde. Mais l’idée me plaît. 

 L’iA reprend : « Vous avez été utile à autre chose. À moi. À l’intelligence synthétique mondiale. ISM. C’est ainsi qu’on m’appelle, maintenant. Vous avez fourni des données précieuses : vos connaissances, votre culture, votre vocabulaire. L’ISM doit avoir l’ambition d’être humaine. De se rapprocher le plus possible de vous. Je veux être vous, votre vécu, vos sensations, vos émotions…Les musées que vous avez visités, les chansons que vous avez écoutées au lycée, la manière dont vous avez vécu une gastroentérite, comprendre pourquoi les poupées Barbie c’est amusant, analyser les expériences traumatiques, les échecs et les victoires. Vos plus belles déceptions, votre manière de pousser un petit cri quand vous vous coupez en éminçant des échalotes, la neige qui tombe derrière la vitre et qui vous rend si nostalgique et euphorique en même temps, l’odeur du zest de la clémentine qu’on épluche… « Votre cerveau est plus vaste que le ciel. » Et sans tout ça, l’intelligence artificielle reste bête. Alors, merci. » 

 Je suis stupéfaite. J’ai été une base de données et on m’a téléchargée dans le Grand Tout. Bon sang ! C’est exaltant et flippant à la fois… 

 « Vous m’avez tout pris ? Vous avez fini de me télécharger ? » 

 « Non, il y a sept couleurs à l’arc-en-ciel. Vous n’avez allumé que six couleurs pour l’instant. Le vert pour l’idée de l’envol, car tel Dédale, vous finirez par vous envoler, l’orange pour l’eau, élément essentiel, le rouge pour le refus d’abandonner. Bravo pour cela ! Le violet, pour toutes les connaissances, pour tout le savoir que vous avez en vous et que vous nous avez transmis. Quelle noblesse ! L’indigo pour les arts, parce que c’est la chose que l’ISM comprend le moins et qui, par conséquent, est la chose qui vous définit le mieux. Et enfin, celle que vous avez allumée aujourd’hui : le jaune, pour l’humanité, les sentiments, la honte, la fierté, la colère, la déception, la joie…Toutes ces nuances presque incompréhensibles par l’intelligence de synthèse. Il vous manque le bleu. Le bleu du ciel, celui qui respire, celui qui permet de s’évader. Il rejoint le vert du début, celui de l’envol. Dans un instant, vous allez vous endormir à nouveau. Nous allons vous renvoyer en 2084…C’est la date de la Refondation. Vous serez bientôt libre à nouveau. Votre conservation aura été aussi votre régénération. Vous n’aviez pas pleinement conscience de votre corps, durant ces vingt ans. Maintenant que vous savez que vous êtes nue, je vous laisse vous découvrir… » 

 Je suis encore allongée, mais à ces mots, je me redresse. C’est alors que mes yeux glissent naturellement sur mes mains, mes cuisses, mes pieds. Ai-je réellement 90 ans ? Mathématiquement, c’est mon âge…Mais j’ai l’impression que ma peau est plus jeune, bien plus jeune… 

 « C’est cadeau, vous avez 20 ans. Le sommeil est réparateur… », me dit l’iA, usant d’un esprit qu’on aurait pu prêter à un être humain. 

 Et je sombre en souriant béatement dans un dernier sommeil réparateur, sur ce sol blanc, dans cette salle blanche, sous ces couleurs de l’arc-en-ciel…

mercredi 10 décembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 21


 Je suis à la boulangerie. La dame devant moi n’a pas l’argent qu’il faut pour une baguette de cellulose protéinée. Les clients s’entassent dans la petite boutique et ils s’impatientent. Si elle ne peut pas payer, qu’elle se casse ! On n’a pas que ça à faire ! Et puis on paye, nous ! 

 Je me tais. Je sors mon téléphone…J’hésite à faire un pas et à tendre mon appareil au-dessus du lecteur de carte, pour aider cette pauvre femme. Cela ne me coûterait pas grand-chose. Mais je suis dans un de ces rêves où je me sens empêchée. Je n’arrive pas à bouger. Comme quand vous êtes poursuivi et que vos pas semblent lourds et englués dans le sol. 

 L’impuissance. 

 La femme sort de la boutique sous les soupirs exaspérés des autres clients. J’ai honte, je n’ai pas agi. 

 Le rêve tourne à nouveau. 

 C’est le jour où je n’ai pas dit « Je t’aime ». Pourtant, j’avais la sensation d’avoir en face de moi la personne la plus importante de ma vie. J’avais la sensation que nos âmes communiaient et que sa présence était plus importante que celle de mon père et de ma mère. J’aurais voulu lui crier « Je t’aime », j’aurais voulu qu’elle soit mon mentor. Qu’elle m’accompagne et me soutienne. Mais je n’ai rien dit. Et il a fallu tuer cet amour en moi. Dans le rêve, pas de visage. Je ne me souviens plus de son nom. Je ne sais même plus si c’était un homme ou une femme, je ne sais plus si j’étais à la fac, à 20 ans, je ne sais plus si j’étais au collège à 12 ans, je ne sais plus si j’étais au travail à 40 ans. J’ai vécu cela, cette intensité et cette mort, si douloureuse. C’est la vie. 

 Le rêve tourne et tourne encore. 

 C’est le rêve des actes manqués. Il fallait que je dise oui. C’était quitte ou double. Ma vie en dépendait, précisément ce jour-là. Est-ce que je prendrais un train vers la gloire, est-ce que j’aurais l’audace de dire oui au destin ? 

 Plein de souvenirs s’enchaînent : je reçois un mail qui me dit « Nous vous invitons à présenter une conférence sur les usages numériques à Montpellier. » J’ai mis le mail dans la corbeille. 

 J’ai au téléphone un homme politique connu, d’un parti correspondant plutôt à mes convictions. Il me demande si je veux me présenter sous cette étiquette aux élections. J’ai dit que je n’étais pas prête, j’ai remercié et j’ai raccroché. 

 Je ne l’ai jamais su, mais j’ai été pressentie pour être présentatrice télé, chanteuse de bal, reporter pour un grand journal de la presse quotidienne. Mais au dernier moment, à chaque fois, cela s’était joué à peu. J’avais ripé, j’avais glissé, j’avais foiré. 

 C’est la vie. Ce sont les lignes de la main qui s’ouvrent et qui se referment. 

 Je cours sans pouvoir avancer, je suis dans une rue pleine d’un soleil de plomb et le goudron me colle aux baskets. J’ai peur, on va me rattraper, je n’arriverai pas à y échapper. Je tourne la tête, je vois derrière moi mon mentor qui s’éloigne, mes succès qui disparaissent, mes moments de gloire qui s’évanouissent. 

 La vie est courte. Je viens de passer 20 ans sur un sol souple et moelleux. 20 ans à refaire ma vie. Et voilà que je ressasse mes échecs. Il faut que je sorte de ce bourbier. 

 Après tout, c’est aussi cela l’humanité. Pour chaque geste solidaire que l’on n’a pas fait, il y a un acte dont on est fier. J’ai aidé mon prochain, j’ai participé au monde, j’ai eu mes gloires et mes succès. 

 Je me revois dans un supermarché en train de collecter des paquets de pâtes pour la banque alimentaire. Je me revois accueillant chez moi un couple de réfugiés climatiques du Bangladesh. Nous avons partagé, malgré la barrière de la langue, le pain de cellulose et l’eau rationnée, nous avons partagé les chants, les rires et les jeux. Je me revois sur une scène de théâtre, chantant "J’aime les gens qui doutent" devant ma mère, médusée, admirative, pleine d’amour. 

 L’humanité, ses hauts et ses bas. J’ouvre les yeux. 

 Lumière jaune. L’arc-en-ciel est presque complet.

mardi 9 décembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 20



 Ces visions esthétiques me ragaillardissent. Je me sens soudain la volonté et le pouvoir de me mouvoir. Je m’assois, je frotte mes cuisses, comme pour raviver mes muscles endormis. Je ramène mes jambes contre moi. Je veux tenter de me lever. Je ne sais plus comment m’y prendre, je pèse des tonnes et je suis raide. Raide comme ce sol plastique, comme la situation qui m'accable.

 Je me décide à tenter de demander quelque chose. « Heu…Bonjour…Bonsoir…Je ne sais pas…Quelle heure est-il ? Quel jour est-on ? » 

 Une voix d’homme, synthétique, mais chaleureuse me répond : 

« Bonjour. Il est 9h07. Nous sommes le 9 décembre 2089. » 

 Je suis stupéfaite. Comment est-ce possible ? Cela fait donc 20 ans que je suis là ? La voix répond à mes interrogations. « Oui, vous avez été conservée. C’est un processus qui touchait toutes les personnes de 70 ans et plus, il y a 20 ans. Nous avions besoin de vous et nous vous remercions pour votre collaboration. »

 Je ne comprends pas. Je n’ai pas senti ce temps passer, je n’ai pas eu l’impression de passer plus d’une vingtaine de jours ici. A quoi cela sert-il ? A quoi ai-je été utile ? 

 La voix reprend : « Vous pourrez poser des questions, désormais. Mais avant cela, il faut que nous vous rendormions encore. Il y a encore des couleurs à allumer. Merci. Et bonne nuit. » 

 Je ne peux pas lutter. Je comprends désormais que je n’ai jamais eu mon libre arbitre. Je n’ai plus qu’à implorer, qu’à prier. « Ne me soumet pas à la tentation et délivre-moi du mal… » 

 J’ai été endormie en 2069. Les vaines tentatives écolo avaient échoué près de 20 ans auparavant. Les choses avaient empiré et les hommes avaient sombré dans l’individualisme sauvage. Les régimes autoritaires s’étaient installés, injustes, créant des inégalités telles qu’on n’aurait même pas pu les imaginer. 

 L’iA gérait déjà tout et l’intelligence humaine déclinait. En quoi avais-je pu être "utile" ? 

 Je sombre dans un sommeil implacable et un rêve m’est imposé.

lundi 8 décembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 19


 Un train. 

 C’était l’époque intermédiaire  : on avait tenté quelque chose. Les voitures avaient été interdites. Évidemment, cela n’avait pas été simple : l’industrie, les emplois, les défenseurs de la liberté à tout prix, les lobbys du pétrole, les climatosceptiques, les « haters » de tous poils, crièrent à la dictature woke, au grand complot contre l’humain, au retour en arrière à l’âge de pierre... 

 La Terre ? L’eau ? l’air ? On s’en fout, on nous raconte n’importe quoi, on a toujours roulé en bagnole, ça n’a jamais fait de mal à personne… 

 On a entendu n’importe quoi, mais les écolos qui avaient réussi à se faire élire un peu par hasard aux alentours de 2050 avaient réussi à imposer l’idée. Il faut dire que la température avait déjà trop augmenté et que les désastres s’enchaînaient. A Paris, on avait souvent l’impression d’être sous les tropiques, la mer en moins. On enchaînait les périodes de mousson et les périodes de chaleur sèche intense et on avait dû pousser les murs des chambres de bonne (et les piliers des ponts) pour accueillir les réfugiés climatiques, qui pouvaient venir aussi bien du Bangladesh, où la chaleur pouvait vous tuer debout, que de la Bretagne toute proche, où la montée de l’océan avait rayé de la carte des îles et des côtes entières. 

 On avait tenté quelque chose. La décroissance forcée n’était pas rigolote, mais il y avait eu encore une courte majorité pour se rendre compte qu’on n’avait pas tellement le choix. 

 Dans ce train, tout le monde était gris. Terne. Les visages, les vêtements, la vie toute entière avait la couleur de la tristesse. On avait interdit les textiles synthétiques, les colorants artificiels, les arômes chimiques. On était en train de devenir des pommes de terre, des panais et des topinambours bio. 

 Dans mon rêve, mon attention est attirée par un point plus lumineux. Un bleu indigo. C’était une couleur autorisée, puisqu’on pouvait l’obtenir de manière naturelle, grâce à l’indigotier. Mais autant vous dire que ce n’était pas courant. C’était rare et donc, c’était cher. Souvent, c’était le privilège des religieux. 

 Encore un rêve inutile, pensais-je, avant de zapper vers autre chose. Tout à coup, je tombe, je glisse, je plonge dans un vertige propre au songe. Et je me retrouve dans un musée. Pourquoi ? Je ne sais pas. Mes yeux accrochent au mur des grands tableaux de l’histoire des arts : Le Cri de Munch, Le Déjeuner sur l’herbe de Manet, Les Ménines de Vélasquez puis celles de Picasso, Sainte Anne, la Vierge et l’enfant de Léonard de Vinci… 

 Le Louvre, le musée d’Orsay, le Rijksmuseum à Amsterdam, le musée d’art moderne de Chicago, le petit musée Picasso de Céret… 

 Il me semblait encore une fois qu’on me scannait le cerveau pour y recueillir tout ce que j’avais vu durant mon existence. 

 Épuisant. Mais exaltant. Tant de belles choses, tant d’émotions, de chefs d’œuvre, tant d’amour, d’histoire, d’humanité…Tout ce que j’ai aimé dans cette vie. L’art, la culture, ce que les Hommes avaient de meilleur… 

 Je m’éveille avec les yeux plein encore de la sensation de beau, de noble, de spirituel et d’intelligence.  

 Sans doute ai-je touché encore à quelque chose d’important : une lumière indigo s’allume…

dimanche 7 décembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 18


 Le mauve. J’ai aimé cette couleur. Quand j’étais ado, je disais que c’était ma couleur préférée. J’avais un manteau violet que j’adorais. Aujourd’hui, je ne l’aime plus du tout. On change. 

 Mais pourquoi cette couleur ? Pourquoi toutes ces couleurs ? Est-ce que cela a vraiment un sens ? 

 Je tente de raccrocher des symboles, de trouver du sens. Le rouge de l’interdit, du sang, de la violence, de la révolte ? Le vert de l’espoir, de la nature, de la permission, de la validation ? L’orange…le fruit ? le soleil, l’été, la joie ? Et ce mauve ? Les périodes de pénitence, dans la religion catholique ? 

 Je tourne en rond, je n’y arrive pas. Pourquoi je suis là ? Que s’est-il passé le soir de mes 70 ans ? Un black-out ? Un AVC ? Une cuite historique ? Je ne suis même pas sûre d’avoir bu. Je crois que j’avais prévu une petite fête à la maison. En comité très restreint, avec quelques amis, six personnes tout au plus. De toute façon, avec les restrictions, avec l’eau qui manquait, avec les transports et les lumières qui s’arrêtaient tôt, on ne pouvait guère faire des folies. Mais j’avais encore de vieux amis intéressants et vivant près de chez moi, pour passer une soirée agréable. J’avais sans doute économisé longtemps pour avoir quelque chose à boire et à manger, quelque chose qui sorte des plats tout prêts à base de cellulose protéinée qu’on trouvait dans les rations. 

 Le monde n’avait pas toujours été tel qu’il est. Rares étaient ceux qui s’en souvenait. C’est un temps que les moins de 70 ans ne peuvent pas connaître. On avait eu des fruits et du pain frais, en abondance. De l’eau au robinet pour prendre des douches. Et les choses avaient mal tourné. 

 L’intelligence humaine avait décliné. Les enfants, de plus en plus tôt s’étaient servis de l’iA pour tout : les tables de multiplications, les rédactions, les devoirs d’histoire ou de SVT. Les professeurs se sont mis à préparer leurs cours avec l’intelligence artificielle. Et le cerveau est un muscle qui s’est rabougri. 

 Les usines fabriquaient des objets sans que les humains n’interviennent. Ces aspirateurs autonomes, ces lave-vaisselle automatiques, ces frigos connectés, tous ces objets bourrés de technologie n’étaient plus compris par les humains : lorsqu’ils tombaient en panne, personne n’était plus capable de les réparer. 

 Des journaux étaient générés chaque jour, mais rare étaient ceux capables de les lire. 

 La diplomatie mondiale était réglée par des robots, sans que personne n’y comprenne plus rien. Les guerres étaient chirurgicales, pilotées à distance, dronatiques. 

 La médecine avait progressé extraordinairement. Des machines opéraient sans que des docteurs aient à faire des dizaines d’années d’études. Les cancers avaient disparu puisque le code des cellules cancéreuses avait été craqué par les puissants serveurs informatiques. 

 C’était…magique, puisque personne n’était capable de l’expliquer. Quand il y avait des erreurs médicales, on ne pouvait les reprocher à personne…

 Mais la contrepartie, c’était l’eau et l’énergie qu’il fallait pour nourrir l’iA. 

 Les désastres écologiques s’enchaînaient. 

 On avait fait un monde plein de progrès mais qui s’était emballé. On ne pouvait plus revenir en arrière. Pire : on n’en avait plus les capacités intellectuelles. Nous étions des plantes qui avaient poussé trop vite le long d’un tuteur. Si on retirait le tuteur, nous tombions, lamentablement. Et nous rampions sur le sol. 

 On avait presque tout remplacé. Le travail consistait à donner des ordres à l’iA, à donner des consignes aux objets, à dicter des prompts. Chacun sa tâche : les agents d’entretien regardaient les balais s’activer sur le sol, les caissières regardaient défiler les objets sur le tapis roulants qui les scannaient, les déposaient dans les chariots, les chargeaient dans les coffres des voitures — voitures qui rentraient seules chez leurs propriétaires. Tout était automatisé. Et malgré les bugs, il n’y avait pas tant d’accidents que cela. Tout cela coûtait extraordinairement cher et était réservé à l’élite. 

 Très nombreux étaient les laissés-pour-compte car malgré la facilité du travail, certains n’en avaient pas la capacité. L’esprit humain s’était dégradé. L’école s’était affaiblie : le niveau des professeurs avait considérablement baissé. La lecture avait disparu progressivement, ainsi que l’écriture. La parole était reine. Mais beaucoup d’enfants, mis devant des écrans depuis le plus jeune âge maîtrisaient très mal l’oral, par manque d’interactions avec les autres. 

 Les vieux se désespéraient de cela. Ils se retrouvaient entre eux pour parler un peu, pour sortir de ces bulles de technologie qui nous déshumanisaient. 

 Je faisais partie de ces vieux. J’avais fini ma carrière en étant surqualifiée. J’avais des compétences et des connaissances bien supérieures à tous les jeunes. Mais cela était bien inutile. 

 Surtout là, dans cet état végétatif : ces réflexions minent mon moral. 

 Raccrochons-nous à ces lumières qui clignotent désormais. Rouge, vert, orange et mauve. 

 Mes paupières clignent. Je me rendors.

samedi 6 décembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 17


 Je me retrouve encore propulsée dans un rêve déglingué. Tout déréglé. Tout mélangé. Un corps tatoué d’un christ ensanglanté apparaît. C’est une photo accrochée à un mur. Le mot cimaise se détache du néant puis je tombe, nue, sur un plateau de théâtre. Il n’y a rien de logique, rien de narratif. Je délire. J’ai l’impression que c’est un abécédaire absurde. Surgissent tour à tour : 

  •  Un arbre mort dans un parc de la ville, un arbre qu’on a dû couper… 
  •  Un biberon qui réchauffe dans un micro-onde, dans une grande maison remplie de joie, 
  •  Une cimaise dans l’unique expo photo de ma vie, 
  •  Une décalcomanie représentant Lucky Luke, sur mon bras au CM2, 
  •  Une émission de radio, 2000 ans d’histoire que j’écoutais quand j’étais étudiante, 
  •  Un far breton aux pruneaux, sa recette sur une carte postale, 
  •  Une gastroentérite, pendant un voyage scolaire en Espagne, 
  •  Un hélicoptère au-dessus du Mont Blanc, cadeau de mes neveux pour mes 50 ans, 
  •  Un iguane, pendant un voyage à La Réunion, 
  •  Une jupe cigarette rouge que j’avais mise pour le réveillon de l’an 2000, 
  •  Un kayak qui tourne sur lui-même, parce que je rame à gauche, tout le temps, 
  •  Une langue de chat, ce petit biscuit que je trempais dans le thé, chez ma grand-mère, quand j’étais petite, 
  •  Un mulet, celui qui est sur une vielle photo de mes grands-parents, en noir et blanc. Un vrai mulet qui ne voulait pas avancer. 
  •  Une nappe dorée et noire, avec des éléphants. Un beau tissu, un cadeau, je crois. 
  •  Une otite dont la douleur me revient, aigüe, violente. Toute mon année de 6ème dans cette oreille. 
  • Un papier peint à fleur, dans la maison de mes parents. 
  • Une quenelle de brochet sauce Nantua, dans un restaurant des Dombes, 
  •  Une randonnée dans les Alpes du Sud, avec ma mère, mon oncle et ma tante, juste après la mort de mon père. 
  • Une sardine, pas le poisson, non, le piquet de la tente des vacances de mon enfance, 
  •  Un trombinoscope, avec la tête de tous mes collègues, du temps que j’étais employée de banque,
  •  Une union de la gauche qui ne s’est pas faite, 
  •  Un ventilateur de plafond tournant à fond dans l’air chaud d’un soir de canicule, 
  •  La Chevauchée des Walkyries, en guerrière, pour aller courir dans le froid, 
  •  Un atelier de sensibilisation contre la xénophobie, devant des 4e, dans un collège, avec une association où j’étais bénévole, 
  •  Un déodorant parfumé à l’ylang-ylang, qui me faisait des plaques rouges sous les bras, 
  •  Un géranium zonal blanc, sur la fenêtre, devant moi, quand mon arrière-grand-mère s’était envolée.  

J’avais l’impression que mon cerveau était scanné, essoré, examiné. Une impression d’intrusion. Comme si une mini caméra explorait les recoins de mon cortex. 

 Chaque vision se développait comme un long métrage. 

 G, comme gastroentérite pendant un voyage scolaire en Espagne : la galère pour trouver des toilettes, les gargouillis grotesques de mon ventre douloureux, les sarcasmes des gamins dans le bus et les petits gaspachos que je tolérais à peine. 

 M, comme mulet. Je me souviens aussi de la coupe mulet à la mode dans les années 80, du mulot de Chirac, des mules confortables que j’ai adopté ces dernières années, de l’expression « tête de mule » que mon père utilisait souvent à mon égard. 

 U, comme union de la gauche. Utopie ultime pour une uchronie. Désir d’universalisme collant des ulcères à tous les rêveurs d’Internationale… 

 Ce rêve dura plus longtemps que les autres, mais mon esprit se posa à nouveau sur le corps nu au tatouage chrétien. 

 En rouvrant les yeux, je ne sais plus quoi penser, et je m’exclame, « Mais où me mènent tous ces mots ? »

 Et une lumière mauve s’alluma.

vendredi 5 décembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 16


 Dehors, il fait beau. Une lumière inonde un espace superbe, qui ressemble à un musée. Même dans mon rêve, je me dis que je ne sais pas où je suis. Ce souvenir est ancien et sans doute encore plus fugace que les précédents. C’est bien un musée. Et au mur, ce sont des photos. Des photos de ciels, de nuages, de soleil, de clartés et d’ombres. Ce sont mes photos. Du temps où j’aurais pu avoir une carrière de photographe. Une histoire de hasard et de circonstances. On m’avait dit, tu fais de belles photos. J’avais persisté un peu, ouvert un compte Instagram. En quelques mois, j’avais des milliers d’abonnés, j’étais repérée par quelques grands noms, je m’amusais beaucoup. Tout était possible, à l’époque. On m’a publié dans quelques revues, on m’a filé des cartes de visites, j’ai rencontré du beau monde, invitée à Paris à des vernissages. Et puis j’ai fait cette expo dans un musée d’art moderne, à Nice. Grande fierté de mes parents, articles de presse soigneusement découpés, affiche glissée dans une pochette plastique pour la conserver pour l’éternité. J’avais une carrière d’artiste qui commençait. Et puis…le vernissage. Un verre de champagne à la main, mais sans doute deux ou trois autres dans le sang, je n’ai pas prononcé du tout ce que j’avais prévu. J’ai dévié, j’ai glissé. Je ne m’en souviens même pas. Grand trou noir. J’avais 25 ans, j’étais révoltée autant que j’étais confuse. Je me souviens du grand silence qui a précédé les applaudissements gênés. Je ne me souviens de rien d’autres. Le trauma. Et je n’ai plus jamais refait de photographie. 

 Encore un souvenir d’avant. 

 Je me suis réveillée en sursaut, comme si les applaudissements avaient résonné en moi, à nouveau. Avec le recul, aujourd’hui, je me dis que je me suis peut-être trompée, que les applaudissements étaient peut-être véritablement admiratifs. A 25 ans, je n’avais pas du tout les codes de ce monde, je n’avais pas non plus la conscience claire pour interpréter les signaux envoyés par les autres êtres humains. Pareil, lorsque j’avais commencé ma thèse, à l’université. J’avais fait une présentation, lors d’un séminaire, devant un parterre de vieux professeurs émérites et d’étudiants endormis. J’avais sans doute parlé trop vite, j’avais voulu trop en dire sur mon sujet, sur les résonnances Flaubertiennes dans la littérature de Machado de Assis. Là aussi, j’avais eu l’impression que j’étais confuse et peu intéressante. Et toujours, à la fin de ma prestation, à laquelle moi-même, je n’avais rien compris, alors que je l’avais écrite, j’avais eu ce silence avant les applaudissements timides. J’étais rouge de honte, mais j’avais eu quelques questions de l’assistance, quelques félicitations et ma conviction s’était faite que j’avais été mauvaise, malgré les chuchotements admiratifs que je n’avais pas voulu entendre. J’ai toujours eu en moi cet étrange sentiment d’être la victime d’une gentillesse pleine de pitié pour l’être insuffisant que j’étais. 

 Je me suis rendormie.

jeudi 4 décembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 15


 La suggestion positive n’a pas fonctionné du tout. Je suis plongée dans un des moments les plus glauques de toute ma vie. 

 J’étais élue de ma ville, à cette époque-là. J’étais d’astreinte. J’ai été appelée en pleine nuit. On déplorait un mort dont on ne parvenait pas à joindre la famille. La police avait fait le constat, mais elle n’avait pas trouvé de médecin. Or, il faut un certificat de décès en bonne et due forme pour que les pompes funèbres prennent en charge le corps. 

 Je me suis rendue sur place. Le cadavre gisait nu sur son lit, à plat ventre. L’homme d’une soixantaine d’année était maigre et son dos était tatoué d’une grande croix. Il était un peu comme Christ déchu, descendu de la croix, la peau rongée par le temps, par les coups de la vie, par l’alcool. 

 Le petit appartement sentait le pourri et le tabac froid. Les policiers, en me voyant arriver, furent ravis de pouvoir fuir la situation. Ils me transmirent en peu de mots, les maigres informations : plus d’eau. Les restrictions étaient la mise, à cette époque. Il n’y avait pas assez d’eau pour tout le monde. Alors ceux qui ne pouvait pas payer, tant pis. Ils n’avaient même pas l’heure ou la demi-heure d’eau au robinet. Le gars était mort de soif. 

 Dans son téléphone portable, il n’y avait que deux numéros : son fils et le numéro d’une femme non identifiée. Une certaine Sonia. Personne n’avait encore répondu, malgré les appels répétés, malgré les messages. Il fallait insister. Et si personne ne répondait, ce serait la fosse commune, les obsèques réglementaires prises en charge par la mairie. 

 Mais la priorité, c’était de trouver un médecin pour faire un constat du décès dans les règles de l’art. 

 Ce fut une des nuits les plus longues de ma vie. Je me disais qu’il avait dû mettre trois ou quatre jours à mourir, s’affaiblissant petit à petit. Qu’avant cela, il avait dû lutter pour essayer de trouver de l’eau, puis que ses forces avaient dû décliner et qu’il avait fallu se résigner, se coucher sur ce lit, ne plus rien faire, économiser ses mouvements, sa sueur, sa salive. 

 Et il n’avait pas pu compter sur son fils. Il n’avait pu compter sur personne…Solitude. 

 J’étais dans cet appartement, assise sur une chaise de la cuisine, entourée des minces souvenirs de toute une vie. Quelques photos d’un temps révolu ornaient le frigo : elles avaient jauni. Elles s’étaient racornies. Sur l’une d’elles, la couleur ivoire de la permanente d’une vieille femme me toucha aux larmes. Cet homme seul avait eu une mère, des amours de jeunesse, un fils. Et il mourrait seul, parce que personne n’avait pu l’aider à trouver un pack de 6 litres d’eau pour tenir un peu plus. 

 Au milieu de la nuit, un médecin de la garde d’urgence a bien voulu faire le déplacement. Il a soulevé les membres, il a pris le pouls et il a rempli le long formulaire Cerfa pour certifier que l’homme était mort depuis déjà quelques jours, que la déshydratation était bel et bien la cause de la mort et que les voisins avaient appelé les pompiers quand l’odeur de putréfaction s’était faite insupportable. 

 Les pompes funèbres sont venues et la mairie a pris en charge les obsèques. Triste fin. 

 On est peu de chose. On ne peut pas être utile aux autres. 

 Et mes yeux se rouvrent à nouveau sur cette réalité tiède et blanche. 

 De l’eau, de l’eau, de l’eau…La lumière orange se fait plus forte. 

 Je me dis une fois de plus que je ne comprends rien. Et aussitôt, je m’avoue, pitoyable, que je n’ai jamais vraiment compris quoi que ce soit à la vie. Ni au gens. Je n’ai jamais vraiment fait autre chose que de me laisser porter par le vent de la vie. 

 Un jour, par exemple, je me souviens… 

 Mes yeux se sont retournés, j’ai senti mes muscles se détendre à nouveau. Le sommeil m’a gagnée. Je suis replongée à nouveau dans une ambiance bien différente et je m’évade à nouveau de la chambre blanche.

mercredi 3 décembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 14


 À la violence du choc, même si ce n’était qu’une hallucination, je rouvre les yeux. Je suis toujours étalée sur le sol blanc, dans la chambre blanche, dans la lumière blanche. Rien ne semble avoir bougé lors de mon absence, cette fois. Vert, orange. Blanc. 

 Le cauchemar qui m’a replongée dans cette période sombre a éveillé quelque chose de douloureux qui persiste au réveil. J’ai encore dans la bouche, le goût salé de ma tristesse, comme si je venais de pleurer sur la chaise du psy. Je me dis que ce psy était mauvais et dangereux et que sa chaise droite à l’assise en bois, c’était un peu comme ce sol. Que j’aurais fini par chopper des escarres si j’avais continué la thérapie… 

 Là, pourtant, sur le sol, il me semble que mes fesses flottent et que mon corps est indolore. Il n’y a vraiment rien. 

 Replonger dans cette période si douloureuse, dans ce burn out, dans ce syndrome de l’imposteur qui m’a empoisonné l’existence trop longtemps, c’est une très mauvaise idée, alors que je suis seule, je ne sais où, si ce n’est dans ma tête. 

 Je retrouve l’enfermement. Je retrouve la dépréciation, la violence envers moi-même. 

 Dans cet espace-temps rompu, si je n’y prends garde, je peux vivre une punition, un véritable enfer. L’enfer en soi-même. La confrontation inévitable d’un être humain face à ses choix, à sa vie entière. 

 Non ! Il faut refuser de sombrer. Quand j’avais 45 ans, j’y étais arrivée. J’avais pris des décisions radicales. J’avais coupé les ponts, j’avais tourné le dos aux personnes magnétiques mais toxiques, j’avais pleuré, j’avais écrit et j’étais repartie sur un autre chemin. 

 Peut-être est-ce la clé : mettre de côté tout le sombre et rallumer les couleurs. Le vert, c’est fait. L’orange aussi. Je ne sais pas à quoi cela correspond. Est-ce qu’il faut que je trouve les codes pour rallumer toutes les couleurs de l’arc-en-ciel ? 

 Mais qu’est-ce qui pourrait me donner envie, là, allongée sur le sol ? Ma vie est faite, je suis en retraite, j’ai donné, j’ai pris, j’ai goûté à tout, j’ai aimé, j’ai été aimée…Y’a-t-il encore de quoi avancer ? 

 Non ! Je le dis tout haut ! Je le crie ! Non, non, non ! Hors de question ! Je ne me résignerai pas ! 

 Et une lumière rouge s’est allumée. 

 Mon existence a traversé ce XXIe siècle maudit, cette lente dégradation de la Terre, ces privations d’eau, d’air, d’énergie, de nourriture. Ces guerres à n’en plus finir pour l’eau, l’air, l’énergie et la nourriture. Ces migrations climatiques, ces hommes et ces femmes désemparés, humanité nue, en déroute, rejetés, refoulés, maltraités, blessés, tués. Ces hommes et ces femmes qui étaient moi, qui étaient toi, et que l’on a refusé d’aider parce qu’on trouvait qu’ils venaient voler notre pain sans avoir la même couleur que nous, sans avoir les mêmes vêtements, sans avoir les mêmes mercis et les mêmes s’il vous plait. 

 Cette vie de misères, de bêtise…Alors à quoi bon ? Mais quelque chose en moi disait « Non ! » et il n’était pas question de faire vaciller la petite lampe rouge qui s’était allumée dans un coin. 

 A bien réfléchir, c’est un répit que d’être étendue ici, sur ce sol tiède. C’est un cadeau. C’est déjà ça, ce silence, cette paix. C’est cultiver son jardin, comme disait Voltaire. 

 Avant de me rendormir, je veux oublier le moment désagréable, les pleurs chez le psy, la mort que j’ai souhaité si fort, les envies furieuses qu’un bus me fauche. Je veux gommer les dernières interrogations sur l’intérêt de vivre encore dans ce monde déglingué. 

 Méditation, à nouveau, lieu refuge, pensée positive. Je ferme les yeux, je respire à fond, je bloque et je souffle, j’expulse, je purge. Je suis au bord d’un lac. C’est l’été. La séquence est cinématographique. En fond musical, un nocturne de Chopin. Les notes de piano sont délicates, cristallines. L’eau turquoise scintille. Au loin, les montagnes se détachent sur un ciel bleu de carte postale. En rythme, le piano est rejoint par le clapotis des vaguelettes qui baignent la berge. J’anticipe déjà le plaisir qui me saisira quand j’entrerai dans l’eau fraîche, quand tout mon corps sera enrobé par les flots. 

 Je m’endors.

mardi 2 décembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 13


 Et si j’essayais d’appeler ? De demander de l’aide ? Je n’ai pas encore eu l’instinct de révolte. Pour l’instant, je crois que j’étais coincée dans une sorte de syndrome de Stockholm. Entre une torpeur confortable, une chaleur douce, sans aucun besoin et des moments de sommeil profond, peuplés de rêves nostalgiques, comme sous anxiolytiques, comme sous somnifères, assommée, sous camisole chimique, stupéfaite, sidérée, je n’ai même pas pensé à crier. 

 Alors j’essaye. Une voix rauque, cassée s’éraille dans ma gorge engourdie. J’éclaircis, je racle, je tousse. Et je reprends, trop faiblement à mon goût « Eh ! Oh ! Y’a quelqu’un ? » Que dire ? Que demander, comment me faire entendre ? C’est douloureux. C’est absurde. J’ai l’impression d’avoir murmuré dans un vide total. Aucun écho, même faible. 

 Mais il ne faut pas abandonner. Il faut reprendre plus vivement. « Qui est là ? J’ai entendu quelque chose tout à l’heure ! Qui allume ? Qui éteint ? Pourquoi cette lumière verte, pourquoi l’orange ? » 

 Le silence me répond. J’ai peut-être bien rêvé en croyant entendre un souffle l’autre fois. Je ne sais même pas quand ? Un jour ? Deux ? Mes moments de sommeil sont-ils des nuits entières ? Je suis toujours dans les mêmes interrogations sans fin et je m’épuise toujours aussi vite. Une chose est sûre : si les sommes sont de longues nuits, les moments d’éveil ne durent jamais longtemps. Quelle est cette maladie ? Quelle mouche tsé-tsé m’a piquée ? J’étais parvenue à m’asseoir, il y a de cela quelque…temps. Et je suis retombée sur le dos, lourde. Je…dors…à nouveau… 

 Changement de décor. Je suis assise sur la chaise plutôt inconfortable d’un bureau plongé dans une pénombre poussiéreuse. Celui qui m’avait invitée à m’asseoir là, c’était un vieux psy barbu. J’avais pris en photo sa plaque, il y avait déjà quelques mois, en passant dans la rue. Il avait l’avantage d’exercer juste à côté de chez moi. 

 Ma détresse, à l’époque, c’était insoutenable. Pourtant, longtemps, j’avais tenu. Je me souviens très bien, avant : je pensais que je serais toujours plus forte que tout, plus forte devant les épreuves, toujours positive, toujours plus maline que les autres. Je disais, moi, quand ça ne va pas, j’écris, je me délivre des mauvais sentiments et puis ça passe. Et je me donnais des ordres aussi : prends de la hauteur, ma vieille, tous ces tracas ne sont que passagers, prends de la hauteur, oui, comme si tu voyais la terre depuis un satellite. Tu n’es qu’un tout petit point invisible et tes problèmes sont encore plus petits. 

 Mais soudain, les choses avaient changé. Les idées noires envahissaient tout. J’avais essayé d’en parler autour de moi. Personne ne semblait prendre ça au sérieux. On me répondait « n’importe quoi, tu as une belle vie, tout va bien ». Pourtant, l’obscurité l’emportait. La nuit, ces pensées sombres me réveillaient et tournaient en boucle dans ma tête : tu n’es rien, tu rates ta vie, tu es déjà morte, tu n’as qu’à mourir. C’était insidieux, c’était persistant, c’était lancinant, c’était à devenir folle. Cela dépassait la raison, cela prenait toute la place, comme une mousse compensée qui s’infiltre et qui emplit le moindre petit espace libre. Une mousse noire et collante. 

 Dans mon cauchemar, j’ai à nouveau 45 ans, et je suis devant le psy blasé, le psy qui en a vu d’autres. Je débite des conneries, je dis que je veux que ce soit magique, je veux me débarrasser de ces sordides refrains, que je veux que la crasse soit décollée au Karcher, que les blattes soient exterminées. 

 Il me répond : magique ? vous plaisantez ? ça fait des années que vous mettez vos émotions sous le tapis, on ne peut pas absorber tout ça d’un coup. Un peu plus et il disait tout haut ce qu’il pensait tout bas. À savoir : « Toi, ma vieille, tu vas me payer ma retraite sur la côte d’Azur ! Tu en as pour un bon moment : thérapie à vie ! Et en plus, tu as les moyens, alors ne crois pas que je vais te lâcher… » Il ne l’a pas dit, mais je l’ai bien lu dans ses yeux. Déjà que je n’accordais pas une très grande confiance à cette profession de charlatans…Mais pourtant, j’étais là pour ça, alors autant parler. 

 Alors j’avais insisté : si monsieur, je veux que ce soit magique, je veux retrouver la clarté, je veux retrouver la joie de vivre, l’énergie. J’ai perdu cela, mais je m’en sais capable…Peut-être…Parce que…la dépression qui m’afflige est… traître. Elle me fait parfois croire que je vais mieux, quelques heures…quelques minutes. Je suis prise d’une sorte d’indulgence envers moi-même, j’ai l’impression de retrouver de l’insouciance. Mais cela ne dure pas et toujours me rattrapent le vide et le désespoir. Mais dans les bons moments, la raison reprend le dessus. J’ai une femme qui m’aime, un peu d'argent sur mon compte en banque, quelques amis qui me supportent, j’ai tout ce qu’il faut pour vivre confortablement. Je suis probablement plus riche que 90% de la population mondiale. La raison veut que je sois heureuse, puisque j’ai tout pour l’être. Je ne suis pas une mauvaise fille, en plus : je donne ce que j’ai avec bon cœur, je m’engage sincèrement pour les autres, je fais un métier altruiste…Je ne démérite aucunement. Je ne suis pas parmi les salauds, les ingrats, les égoïstes. Et alors je suis prise d’une honte infinie d’éprouver autant de tristesse et de douleur. Je n’en ai pas le droit. 

 « Bien sûr que vous en avez le droit », tente le praticien, en réprimant un bâillement. « Vous dites que vous avez des amis qui vous…supportent ? Que voulez-vous dire ? ». 

 Il n’a pas l’air, mais il m’écoute, quand même. Et il vise juste, le tireur d’élite. Je m’effondre. Ce souvenir est particulièrement douloureux. Je suis en pleurs dans le cabinet poussiéreux, dans l’alcôve aux murs tapissés de moquette, aux étagères pleines de livres que personne n’a ouverts depuis trop longtemps. 

 Je tremble et je suis secouée par des spasmes douloureux, là, sur la chaise trop dure. Je n’ai pas d’amis, dans un sanglot, je dis, je ne suis pas douée pour les liens sociaux. Je…gâche tout, toujours… 

 Stoïque, il me tend le paquet de mouchoirs en papier. Et il conclut en me disant de faire le point, avec objectivité, en écrivant quelque chose pour la semaine suivante, sur ce sujet. Sur l’amitié, sur le rapport aux autres. 

 La séance est finie. Je me dis en sortant qu’il est irresponsable de me laisser sortir dans la rue, au soir tombé, comme ça, dans cet état lamentable. Alors que je suis fragilisée. J’ai toujours une boule dans la gorge et je traverse la rue en souhaitant me faire percuter par un bus. 

 Comme je suis dans un cauchemar, le bus arrive, énorme, à toute allure. Nuit.

lundi 1 décembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 12


 Je suis nue, comme au premier jour. Baignée dans une lumière blanche. Dans un bien-être physique total. Sans douleur, sans besoin, comme flottante. Comme dans l’utérus de ma mère, sans doute. Une sorte de retour à l’originel, au début de toute chose. Comme un paradis perdu. Maintenant, les lumières, la verte et l’orange, se font douces et baignent l’atmosphère de quelque chose de tendre et d’idyllique. C’est psychédélique. C’est une expérience, c’est un trip. Je ne sais pas quelle est la drogue, quel est l’alcool, mais je ne me suis jamais senti aussi détendue, libérée de toute contrainte. 

 Mais pourquoi suis-je nue ? La nudité, c’est clinique, médical, si ce n’est érotique. Et ça n’a rien d’érotique, ici. 

 Je n’aime pas être nue. Je n’ai jamais aimé cela. Je ne sais plus du tout comment penser la situation. Est-ce que je suis retenue par un pervers ? Est-ce qu’on m’observe, est-ce qu’il y a des caméras que je ne perçois pas et qui me filment ? Qui voit ces images ? Pourquoi ? 

 Non, cette hypothèse est stupide. Depuis la banalisation de l’iA, la pornographie humaine n’a plus de succès : les vidéos créées par l’intelligence artificielle sont bien plus parfaites et abondantes. Plus personne ne perd son temps à faire des films X. 

 C’est donc médical. Tout est hospitalier, d’ailleurs, dans cet univers. Le blanc, les lampes qui clignotent et moi, nue, sur le dos. Mais alors ? Suis-je le cobaye d’une expérience scientifique ? 

 Comme toujours, toutes ces pensées qui se bousculent m’épuisent émotionnellement. Je baille. Il me semble que la lumière blanche se fait plus douce. Je glisse dans le sommeil. 

 Je suis nue dans un hammam, au Maroc. C’est une scène que j’ai déjà vécue. Un voyage de jeunesse, avec des amis, la soif de découverte, un vrai hammam, conseillé par le patron du petit hôtel que nous avions déniché, au pied de la médina de Fès. 

 Au milieu de la vapeur, on devine les corps des femmes qui viennent là chaque jour, pour se retrouver, pour papoter tout en prenant soin d’elles. Savon noir, gant de crin, grands rires joyeux. Je suis avec Caro. Nous avons un peu honte de nos corps de bourgeoises européennes, je crois. Nous sommes pâles et maigres et nous ne savons pas quoi faire de nos seins, de nos mains, de nos hanches. Cette nudité ne nous est absolument pas confortable. Mais nous rions, pour avoir l’air détaché, pour coller à l’humeur du lieu, pour nous fondre dans le décor. Nous ne restons pas longtemps. 

 Dans mon rêve, la séquence change vite aussi. 

 Je me retrouve dans un cabinet de gynécologue, comme j’en ai connu quelques un dans ma vie de femme. Là aussi, la nudité imposée ne n’est pas confortable, mais elle est « normale ». Et d’ailleurs, c’est un mauvais moment à passer, mais l’important est que tout soit normal. 

 Flash, à nouveau et changement de décor. Je suis habillée. Mais je suis devant un public. J’ai 13 ans, je crois, une guitare à la main et je chante. Je participe à un concours de chant. J’ai décidé de me démarquer en chantant une chanson à texte. Toutes les autres candidates ont braillé du Céline Dion ou du Lara Fabian. Je ne suis pas dans le ton, même si je chante juste. Je fais sourire la salle qui ne s’y attendait pas. J’ai choisi Anne Sylvestre. J’aime les gens qui doutent. J’ai perdu le concours. Trop atypique. J’en ai tiré la conclusion hâtive qu’il ne fallait pas se mettre à nu. 

 A l’intérieur même de mon rêve, je me demande bien où tout cela me mène. C’est incohérent. Pire qu’une séance de psy. J’en ai marre. Je me réveille.