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jeudi 26 juin 2025

C'est le brevet !


Surveiller l'épreuve du brevet des collèges est toujours un moment très particulier pour moi. Je regarde ces êtres à peine sortis de l'enfance se pencher sur leur copie et je contemple ces vies qui commencent, sans même qu'elles en aient conscience. 

Certains, je les connais déjà depuis 4 ans. 

Je les ai vus au premier jour, minots, dans la cour brûlante d'un mois de septembre, avec leurs parents, intimidés, minuscules, curieux, inquiets, excités. Je les retrouve aujourd'hui, au dernier jour, sérieux, concentrés ou distraits, selon les motivations qu'ils mettent dans cette épreuve rituelle mais un peu obsolète, nécessaire et inutile à la fois, dans ce rite de passage auquel personne n'attache réellement d'importance. 

Savez-vous qu'il faut avoir le Diplôme National du Brevet pour être facteur ? 

Il n'est pas nécessaire pour passer le bac, par contre. 

Mais qu'ils sont émouvants, ces troisièmes. 

Les garçons ont poussé comme des tiges. Parfois, un duvet s'invite au dessus de leurs lèvres tandis qu'ils ont encore des jambes de faon et la peau fine et translucide des bébés, le regard clair et naïf d'avant l'adolescence. 

Les filles sont graves, les sourcils froncés. Certaines sont déjà des femmes, les cheveux lissés consciencieusement, pour l'occasion de ce brevet. Comme certains garçons ont mis une chemisette pour l'événement, les filles ont pris le temps, ce matin, de faire le brushing, de mettre un gloss discret et élégant, ont choisi d'assortir la barrette rose qui attache leur chevelure aux boucles d'oreilles et à leur plus beau tee-shirt. 

Si on ne s'endimanche plus guère, de nos jours, pour le brevet, on fait un effort. 

Le texte de l'épreuve, cette année, est de Simone de Beauvoir. Facile. Clair. Lumineux. C'est sa découverte de Marseille, sa vie qui commence. 

Les questions sont simples aussi. 

Pourtant, il y a cet élève dont le regard se perd au plafond, aux fenêtres et aux murs ornés de dessins de la salle d'arts plastiques où je surveille. Il n'a pas écrit un mot. Je suis passée près de lui, l'encourageant discrètement à essayer. C'est trop dur, m'a-t-il répondu. Il a écrit 1) a) et puis il a continué de mâchonner son stylo en faisant courir ses yeux de l'horloge à la porte, en baillant aux corneilles. Il fera le bonheur d'un correcteur, à ses dépends.

Dans la salle, sinon, l'ambiance est rythmée par les bruits de stylo, par les souris de typex qu'on repose sur la table, par les bracelets des minettes qui heurtent les pupitres. C'est studieux. On sent l'application jusque dans les écritures serrées qui courent sur les copies. Jusque dans les coups de surligneur qu'on passe sur le texte, appliquant consciencieusement les consignes des profs de français et leurs leçons de méthodologie de secrétaire zélée. 

Parfois, un regard croise le mien. Je ne sais pas si cela est un appel au secours, une recherche d'inspiration... Je leur offre ma bienveillance. 

Je me souviens à peine de mon brevet à moi. Je crois que j'en étais sortie satisfaite, avec la sensation pour la première fois de ma vie de n'avoir pas fait de faute dans la dictée. Il me semble que le texte était de Zola, auteur que j'adorais et dont j'avais dévoré les romans depuis la 5e. J'avais dû y voir comme un signe du destin. Et puis je misais tout sur la rédaction, de toute façon, mon point fort depuis toujours. Cela rattraperait ma médiocrité en maths. 

On fait des calculs comme ceux là, en troisième. On compte et recompte les points du contrôle continu, on espère avoir la moyenne, on se dit que l'oral nous sauvera les fesses. On se permet alors de lâcher un peu sur les questions de grammaire. Cela va passer. 

Et on fera le bonheur de nos parents, de nos grands-parents, pour ce premier examen de grands. 

Le brevet, ça ne sert à rien. Mais quand même, c'est très important.



mercredi 11 juin 2025

Réalité poignante


Je ne peux pas faire autrement : je suis percutée de plein fouet par cette actualité terrible. Un gamin de 3e  a poignardé une assistante d'éducation à l'entrée de son collège. Je travaille dans un collège, j'ai des troisièmes et j'ai plein de collègues assistants d'éducation. 

J'ouvre le journal, dont la une est sur ce meurtre affreux. Dans les pages régionales, les enseignants d'un collège similaire au mien exercent leur droit de retrait suite à des menaces, des tirs de mortiers et l'intrusion d'armes blanches dans leur établissement. 

Quelques pages plus loin, dans un lycée, un élève est arrêté, suite à des menaces de mort. 

Ce matin, j'avais des élèves de 6e qui n'ont pas l'air de savoir vraiment ce que c'est que la politesse, la bienséance et le respect. Ni entre eux, ni avec les adultes. Des sales mioches comme il y en a toujours eu. 

Je ne compare pas vraiment. Mais l'actualité percute forcément mon expérience. 

Ce matin, j'ai eu mes troisièmes. Des grands dadais mollassons. Pas méchants pour un sou. Mais Quentin, (c'est le prénom du tueur de Nogent), avait 14 ans, était un peu turbulent en classe et en même temps, "ambassadeur anti-harcèlement". Le comble, non ? Il était donc formé sur le harcèlement scolaire, pour prévenir les violences scolaires. J'imagine que ses profs devaient se dire aussi qu'il n'était pas méchant pour un sou. 

Je ne suis pas sûre qu'il faille, avec les chaînes de télé d'info en continu et avec tous les politiques opportunistes qui se succèdent sur leurs plateaux, en faire un cas d'école. Je ne suis pas sûre qu'il faille en faire un phénomène de société. Je ne suis pas sûre, malgré la multiplication des faits divers, malgré tout ce qu'on peut raconter sur le drames des mères seules (Quentin vit avec ses parents qui travaillent tous les deux), malgré la fascination pour les écrans qui prennent de plus en plus de place dans les vies de tous. 

Tout le monde, même mes 6e malpolis, est d'accord pour dire que ce qui s'est passé hier est une abomination et que cela n'a rien de banal, de normal. 

Alors quand j'entends des politiques parler d'ensauvagement et glisser sans aucune honnêteté intellectuelle vers des généralisations stupides, je ne peux m'empêcher de penser qu'il s'agit là d'irresponsabilité. D'inconséquence. 

Les ados sont des ados. Des petits hommes pas encore finis. On a beau dire tout ce qu'on veut sur l'époque, les ados sont et ont toujours été influençables, manipulables, fragiles. Potentiellement. 

Si on oublie cela quand on est éducateur, on passe à côté de notre mission. 

Si les politiques oublient cela, alors ils font du populisme. Ils se servent d'un fait divers pour faire monter la peur : la jeunesse est folle, les réseaux sociaux sont des lieux de perversion, il faut interdire la vente des couteaux en supermarché, obliger à mettre un cadenas sur le tiroir des couverts dans toutes les cuisines de France et...évidemment, c'est de la faute l'immigration. Et pour unique solution : la répression, la sévérité, ficher les délinquants dès la maternelle, mettre en prison les gamins de 14 ans, des peines incompressibles pour leur apprendre la vie en les en privant. 

Et si on essayait plutôt l'éducation ? Est-ce que les écoles coûtent plus cher que des prisons ? Est-ce que payer plus les surveillants des collèges coûtent plus cher que de payer des surveillants pénitentiaires ? Est-ce qu'une police de proximité coûte plus cher que la BAC ? 

Bref, aujourd'hui, j'ai navigué entre plusieurs sentiments : j'ai observé mes 6e et mes 3e un peu différemment. Est-ce qu'ils pourraient, eux aussi, après un moment de colère, passer à l'acte sauvagement ? Ou est-ce qu'ils sont capables, comme n'importe qui, d'empathie, d'humanité ? J'ai eu encore plus envie de leur apprendre des choses, mais j'ai mesuré que parfois, mes quelques heures par semaine de cours (et celles de mes collègues) pesaient peu par rapport au temps passé en famille et tous leurs moments seuls, avec leurs amis ou face à des écrans. Beaucoup d'enfants sont équilibrés et bien éduqués dans leur famille et cela dans tous les milieux sociaux. Mais la violence est une constante de l'humanité : comment s'exprime t-elle ? 

Je n'ai pas de réponse. Mais pitié, n'instrumentalisons pas un drame affreux. 

Et toutes mes pensées aux proches, à la famille, au collègues, à tous les élèves qui aimaient sans doute beaucoup la jeune femme qui est morte hier. 


dimanche 8 novembre 2020

Angoisse tenace

Continuons avec les petites angoisses à déposer ici, pour qu’elles cessent de fermenter dans les caves de mon cerveau. Je tiens par avance à m'en excuser.  

J’ai été beaucoup plus touchée que je ne pensais l’être par la mort de Samuel Paty. Je pensais que l'on s'habituait à cela, que 2015 était une sorte de vaccin. Mais non. Le traumatisme ne fait qu'empirer. 

Je veux rendre hommage à mes collègues d’histoire qui vivent depuis cette rentrée des moments très pénibles : des menaces froides, parfois anonymes ou basées sur la rumeur. Des réactions effrayantes. Des situations similaires à ce qu’a vécu Samuel Paty. Et les profs de toutes les autres matières ne sont pas loin derrière, puisque cela fait déjà quelques temps qu'il faut du courage et peut-être même de la témérité pour enseigner les textes fondateurs en français, la théorie de l'évolution en SVT ou encore le Big Bang en physique.

Les professeurs d’histoire, de lettres, de SVT, de physique-chimie...tous les professeurs font un travail essentiel. Ils disent les faits et les lois. Ce qui s’est passé et ce qui est autorisé et ce qui ne l’est pas. Ce que l'on peut croire et ce que l'on doit savoir. Mais nous sommes face à certains enfants dont le milieu social tout entier a retourné la tête depuis toujours. Leur norme n’est pas la nôtre : le quartier dans lequel j’exerce mon métier s’est ghettoisé depuis 15 ans. Les catégories sociales les plus pauvres sont les seules à y être restées. Les classes moyennes sont parties, petit à petit. Moi la première. J’y vivais il y a encore 11 ans. Pourquoi suis-je partie ? C’est un quartier qui a vu progressivement se réduire tous les services publics ou pas de proximité, qui a vu sa population s'appauvrir, qui a vu ses logements se dégrader. La politique de peuplement des bailleurs sociaux y est pour quelque chose, l’argent qu’on attribue à ceux-ci, aussi. Quand je vais porter des devoirs à des élèves dans le coeur des immeubles, je suis atterrée par l’insalubrité, par la vétusté, par l’isolation défaillante, par les façades décrépies de ces tours des années 60. On a rien fait, ou si peu, depuis, pour entretenir et moderniser le quartier. 

Aujourd’hui, non seulement seuls ceux qui n’ont pas pu partir y logent encore, mais en plus, c’est là qu’on a installé les nouveaux arrivants : parce qu’il y a des appartements pas chers. C’est donc là que s’entassent tous ceux qui arrivent, encore plus pauvres, parlant encore moins le français, ayant encore moins accès à un emploi, aux aides, à la culture du pays. Le seul point de rassemblement, hormis la misère, c’est évidemment la religion, la mosquée. C’est l’identité tout entière de ce quartier. Qu’on ne s’étonne pas de ne pas peser lourd. La République, le sentiment d'appartenance à un peuple n’existent pas, mis à part à l’école. Et l’école ne représente pas grand chose. Encore moins depuis le confinement. L’école a disparu de ce quartier pendant 6 mois. Et entre temps, à chaque fois qu’on parle d’eux, de leur religion, c’est pour évoquer les crimes commis en son nom. 

J’ai été une ado, pas plus rebelle qu’une autre, mais je comprends qu’on ressente de la colère quand ce qui nous tient le plus à coeur, ce qui fait partie intégrante de notre identité profonde est attaqué sans nuance, et s'il se trouve quelques adultes malveillants qui attisent ces colères, le pire peut arriver. Quand on met tous les musulmans dans le même sac sans distinguer religion, islamisme politique et terrorisme, c’est insupportable. Ce n’est pourtant pas ce que font les profs. Mais nous représentons de manière un peu floue pour ces ados, à la fois l’autorité, la classe dominante, les médias, les politiques. Et nous sommes à peu près les seuls à le faire dans ces quartiers, avec les pompiers et les policiers. 

Ces constats sont assez confus, mais je crois que la situation est plus dangereuse, plus explosive que ce qu’on veut bien croire. Et ce n'est pas la première fois que l'on tire la sonnette d'alarme. Mais vous savez quoi ? S'occuper de ces quartiers, ça coûte un pognon de dingue...

 

samedi 31 octobre 2020

Tout ça finira par mal tourner


J’ai passé la journée la tête entre deux dossiers ouverts. Je me suis débattue entre deux sujets qui m’ont empoisonnée. Et comme je suis généreuse, je vous en fais bénéficier... 

Le collège, d’abord. 

L’inquiétude de mes collègues pour cette reprise anxiogène, les questions nombreuses tant sur la pandémie que sur le contexte sécuritaire. Minute de silence, texte de Jaurès à lire à des collégiens. Je n’y serai pas puisque je ne travaille pas le matin. Et peut-être bien que je ferai grève l’après-midi. Cette impréparation, ce mépris pour mon métier qui transpire de chaque décision, de chaque non-décision prise (ou pas) par mon ministre, c’est inadmissible. Un professeur a été tué le vendredi avant les vacances. On ne nous accorde même pas une heure pour nous retrouver entre professeurs pour préparer une rentrée commune, une attitude commune à tenir face aux classes. On voudrait attiser les feux des désaccords - pour le moindre mal - et des haines qui sont pourtant à l’origine de ce tragique attentat, on ne ferait pas mieux. L’unité de la République est une vraie question dont l’Etat a décidé de se dessaisir en n’étant pas clair sur la façon de parler de ce drame aux élèves. Car nous ne sommes pas tous d’accord et pas tous très au clair avec les notions de liberté d’expression, de laïcité, de terrorisme, même, au sein des milliers de salles des profs de notre pays. Il y règne en fait la même cacophonie que sur n’importe quel réseau social. Il y a des complotistes, des gens qui trouvent que les caricatures de Mahomet devraient être interdites. Il y a des racistes, des cons, presqu’autant qu’ailleurs. Il y a aussi des gens éclairés, intelligents, raisonnables, mais qui ne se sentent pas capables de trouver les mots pour parler de ces sujets-là à des collégiens. Et on les comprend. Entre gens éclairés, éduqués, cultivés, il n’y a pas de débat sur cette caricature du prophète de la religion musulmane représenté nu, à quatre pattes avec une étoile plantée sur son séant. On peut la trouver graveleuse, on peut en débattre ouvertement, on peut parler d'agnosticisme, on peut, philosophe, sortir la phrase qui fait mouche dans les dîners en ville “Être athée, mon vieux, c’est être croyant, mais oui, mon bon ! Et comment ! C’est CROIRE que Dieu n’existe pas !”, on peut évoquer les débats sanglants entre les catho et les laïcards en 1905, on peut glousser entre sachants, évoquer le caractère, tout de même un peu homophobe du dessin, c’est un comble, on peut faire tout cela, en restant poli, parce qu’on la culture et les mots, qu’on est adultes. Mais nous devrons en parler à des enfants. On peut choisir d’éviter le sujet. On peut montrer la couverture de Charlie “C’est dur d’être aimé par des cons”. Parce qu’elle est compréhensible par tous, parce qu’elle n’est pas aussi vulgaire, parce qu’elle sous-entend qu’un dieu existe et qu’il est doux. Mais on évite le sujet : les enfants ne sont pas dupes. Ils comprennent que ce n’est pas pour cette caricature que quelqu’un peut décapiter un homme. Les enfants ne sont pas idiots. Si l’on veut vraiment aborder le sujet, on ne peut guère s’éviter les caricatures vraiment trashes de Charlie Hebdo. Mais là, forcément, il faut assumer d’être Charlie, et il faut être drôlement aguerri pédagogiquement. Et franchement, je ne suis pas sûre de l’être. Ni même d’être suffisamment considérée et payée pour risquer ma tête. Déjà que je prends des pincettes incroyables pour éviter les nus dans les tableaux classiques que j’étudie en classe, qu’il me faut beaucoup de tact et de circonvolutions pour évoquer les amours d’Achille et Patrocle, comme il me faut, de manière générale être très prudente et précise dans les termes utilisés pour présenter les textes fondateurs : la Torah, la Bible et le Coran, notamment, dans l’ordre chronologique, avec un scrupuleux respect de l’égalité de traitement. 

La crise sanitaire, ensuite. 

Le confinement va mal se passer, cette fois-ci. La première fois, la relative docilité des gens était une sorte de miracle. Mais si l’on peut confiner une fois mille personnes, on ne peut pas confiner deux fois mille personnes. Enfin, vous m’avez comprise. L’inquiétude, la peur n’est pas la même pour tous : certains sont réellement pris par la terreur du virus. Ceux qui ont eu des deuils, ceux qui sont fragiles ou qui ont autour d’eux des gens qui le sont, ceux qui ont réellement conscience des limites de notre système de santé, ceux qui savent qu’entre eux et un plus jeune, on fera un choix, dans la salle des urgences, quand les salles de réa arriveront à saturation. Ceux qui aiment la vie et qui veulent vivre encore. D’autres en ont tout simplement marre. Le masque, les restrictions, les absurdités des mesures prises, les petits commerces qui ont fait tant d’efforts pour des mesures sanitaires dignes d’un bloc opératoire, les plexiglass achetés au prix de l’or massif au moment de la pénurie mondiale de plexiglass, pour les restaurants, les masques qui avaient vu leur prix multiplié par dix au sortir du confinement, pour les coiffeurs, les fleuristes, les libraires, les jauges réduites, les vêtements mis en quarantaine, le gel poisseux qu’on se passe sur les mains à longueur de temps depuis des mois, tous ces efforts réduits à néant, puisqu’il faut à nouveau fermer, alors que tous les autres travaillent, puisque les écoles sont ouvertes, puisque les hypermarchés sont ouverts, puisqu’on peut se rassembler pour faire tourner l’économie qui a des actions dans les bourses internationales alors qu’on ne peut pas faire tourner les petites boutiques de quartier. On ne peut pas comprendre qu’on fait prendre des risques à des ouvriers pour produire dans des usines, si c’est pour fermer la boutique qui aurait pu vendre le produit en bout de chaîne. On ne peut pas comprendre qu’on mette trente élèves dans des salles de classes aux fenêtres oscillo-battantes, des salles mal aérées, avec des enfants qui ne supportent pas le masque, qui glisse sous le menton, et qui se font des câlins aux récrés parce que ce sont des ados et que les ados se font des câlins entre eux, puis ensuite rentrent en faire à leurs papys mamys en prenant le goûter. On ne peut pas comprendre ce deux poids deux mesures. Et on ne peut pas accepter ce qu’on ne comprend pas. Ce confinement va mal se passer et tout ça finira par tourner vinaigre. 

Mais on garde le moral, hein ! Et...je n'ai pas de fièvre.

lundi 1 juin 2020

Demain...

J’ai arrêté d’écrire sans prévenir, sans donner d’explication. Sans doute parce qu’il me semblait que nous étions au bout d’un processus et que je n’avais plus grand chose à ajouter, que je ne risquais que la répétition et l’enlisement.

Le déconfinement progressif suit son cours, et demain, je reprends le chemin du collège, en mode “dégradé”, comme on dit en informatique, c’est à dire avec très peu d’élèves, des élèves que je ne connais pas forcément et en plus, dans des matières improbables comme les mathématiques.

Les mathématiques, j’ai moi-même arrêté en 4e. Les quatre opérations et la règle de trois me semblaient bien suffisantes pour gérer les affaires courantes, ne pas me faire arnaquer trop dans les magasins et gérer mes rentes. En quatrième, mes rentes n’étaient pas bien grosses, d’ailleurs. Je vais sans doute leur dire, à mes sixièmes : les maths, c’est très important pour compter vos sous.

Non, je ne leur dirais rien de tel. Je tenterai juste de les accompagner dans leurs devoirs. A vrai dire, l’objectif de cette reprise est moins pédagogique qu’organisationnel : il s’agit de mettre en place les conditions sanitaires, de repérer les problèmes d’organisation et de rectifier le tir avant septembre. Nous aurons sans doute à reprendre dans ces conditions étranges en septembre, un mixte de distanciel, de présentiel, de distance physique, de masques, de gel hydroalcoolique, de classes de 15 élèves, avec des tables attribuées, avec des étiquettes, avec les portes ouvertes, avec des lavages de main à n’en plus finir, avant les toilettes, après, à chaque fois qu’on se déplace…

Mes élèves sont indisciplinés, ils sont sales et bruyants, ils crachent, ils jettent leur mouchoir, leur bâton de sucette, partout, dans la cour, dans les couloirs, dans les salles de classe, ils collent leur chewing gum sous les tables. Ils n’ont pas leurs affaires, ils se servent dans la trousse de leur voisin, ils perdent leurs stylos et se les mettent dans le nez, ils oublient leurs feuilles. Dans la cour, quand ils se retrouvent après deux mois de vacances, ils se font des câlins, des bisous, ils s’attrappent, se courent après et se cherchent comme de jeunes chiots. Ils sont fougueux et joueurs, physiques.

Ce sont des enfants, ils sont ce que nous fûmes sans doute un peu tous, insouciants, malpolis, mal éduqués, ou du moins, en cours d’éducation. C’est normal. Demain, ils devront respecter les distanciations physiques, les gestes barrières, ils auront une table assignée, leurs affaires et tant pis s’ils les ont oubliées.

Comment vivront-ils cela ? Comment vivront-ils un retour après plus de deux mois enfermés devant des écrans, dans des familles plus ou moins nombreuses, dans des appartements plus ou moins grands, avec des jardins ou pas, des balcons ou pas ? Comment vivront-ils le retour à la vie, le retour au collège ? Comme des papillons de nuit soudain effrayés par la lumière du jour ?

Les reconnaîtrai-je ? Auront-ils pris du poids ? Ils auront grandi, on grandit vite à cet âge. Auront-ils mûris ? Auront-ils perdu leur insouciance ? Auront-ils désappris ? Auront-ils perdu l’usage de la langue de l’école ? Auront-ils perdu l’usage du stylo et de la graphie ?

Il est temps que j’arrête de me poser des questions. Il est temps que je dorme pour être en forme demain matin, pour les accueillir avec bienveillance. Si j’ai un rôle à tenir, c’est celui de l’adulte rassurant. La vie est belle et je suis heureuse de les revoir. Même s’ils ne seront que 4.


jeudi 14 mai 2020

Reprise

Sans conteste, il est une chose qui a repris, c’est le rythme effréné, les bouchons dans la rue aux heures de pointe, les klaxons. Les ambulances hurlantes. Le bruit, la vie.

Nous sommes déjà jeudi, je n’ai pas vu le temps passer, j’ai eu une semaine comme avant. Cours, mairie, famille, soucis...Tout s’est enchaîné avec un sommeil chaotique et des milliers de choses à faire en même temps. Trois heures par jour sur l’iPhone et près de huit heures par jour sur l’ordinateur. Mon Dieu ! Mes yeux !

J’ai passé du temps avec mes élèves : sur tous les réseaux, pour essayer de leur parler, juste pour avoir un contact. Certains sont complètement perdus. En début de semaine dernière, nous reprenions après deux semaines de vacances. Une petite que je capte essentiellement sur WhatsApp m’interpelle pour me demander s’il faut revenir au collège. Ses parents étaient inquiets et ne savaient pas quoi faire. Ils n’avaient donc même pas regardé un peu les infos pour savoir ce qui se passaient et ne se doutaient pas que s’il avait fallu reprendre, le collège les en aurait avertis.

Depuis je suis rassurée : elle est chez sa grand-mère, qui l’aide à travailler, qui la prépare pour la 5e. 

Aujourd’hui, un autre sur WhatsApp aussi m’explique que c’est le portable de son père et qu’il vaudrait mieux pour lui que je lui envoie les devoirs sur SnapChat. Je vais sur cette appli pourrie (il faut dire ce qui est, c’est pourri, SnapChat). Et là, l’élève me dit je vous envoie mon travail par SnapChat. J’ai à peine le temps de voir la photo d’un cahier ouvert prise de loin, que le truc s’efface (c’est le principe de SnapChat) En fait, le gamin a essayé de m’entuber, c’est clair ! Mais il ne s’en tirera pas comme ça.

Ensuite, il y a Discord. C’est le logiciel de gamers qui s’adapte le mieux à ce que nous pouvons faire : classe audio, serveurs qu'on peut organiser en différents salons, messagerie privée, ouverte ou pas à tous... C’est performant. Est-ce fiable ? On ne sait pas, mais c’est mieux que tout ce qu’on peut avoir ailleurs. Et surtout c’est là qu’on capte le mieux les classes entières, où l’on a instauré un mode de fonctionnement depuis 7 semaines.

Et puis on a eu un mail de l’éducation nationale, 6 semaines (sans compter les vacances) après le début du confinement, qui nous a gentiment proposé une application joliment nommée BlaBlaClasse (l'uberisation de notre société passe aussi par l’éducation nationale). C’est un service de chat (so 1998) peu convivial (moche, pour tout dire) et complexe, avec un règlement à approuver qui te passe l’envie immédiatement de chercher à t’en servir.

Dans la lettre de présentation de ce service de chat, on nous écrit qu’il est interdit de se servir de Discord. Noir sur blanc. Nous sommes des bons élèves, en général, dans l’éducation nationale. Cependant, quand une administration met 6 semaines (sans compter les vacances) pour trouver un substitut pas performant à une appli qui a été prise en main par le plus grand nombre, on ne peut pas suivre.

En fait, depuis le début de la crise, la #NationApprenante et ses enseignants ont dû tout inventer dans l’urgence. En une semaine, on a créé des solutions, avec ce qu’on pouvait. Avec nos ordinateurs personnels, avec nos connexions, avec nos abonnements 4G ou wifi, avec nos imprimantes...On a l’habitude, puisqu’on fait partie de cette grande maison où l’on pique du matériel chez nous pour l’apporter au boulot, à longueur de temps : même des stylos, notre employeur est infoutu de nous en fournir, même du papier, même des ordinateurs. Ah ! Si, dans la salle des profs, il y a 6 ordinateurs pour 70 profs ! Ouf !

Ce que je veux dire par là, c’est qu’il nous faudrait nous aussi une prime, une médaille, du matériel, des embauches, des locaux assez grands. Mais déjà que ce n’est pas gagné pour les soignants qui le méritent évidemment encore plus, alors pour nous, petits fonctionnaires (les moins bien payés d’Europe), toujours en vacances et aux fraises pendant le confinement, nous pouvons toujours rêver.


mercredi 4 mai 2016

Bonne réunion, efficace et tout...

Un silence gênant s'est installé dans la petite salle de réunion.

Le rendez-vous était fixé à 14h00. Je suis arrivée la première à 13h59, un peu essoufflée. J'ai toujours peur d'être en retard. J'ai poussé la porte doucement. Je m'attendais à déranger. Je me fais toujours beaucoup d'illusions. Je me suis assise et j'ai sorti mon carnet et un stylo ; j'ai commencé à le faire tourner sur mes doigts.

Perdue dans mes pensée vengeresses "la prochaine fois, je serais vraiment en retard, puisque c'est ça, j'en ai marre, on n'avance pas, déjà que cette réunion..." quand, cinq bonnes minutes plus tard, une deuxième personne est arrivée.

"Salut, ça va ? Je croyais être en retard..." Tu parles !

Cinq minutes passent encore, péniblement. Le frôlement de ma jambe qui s'agite contre mon gré, nerveusement, contre la table, est le seul trouble dans ce silence pesant qui s'est installé.

Soudain, j'attrape mon téléphone et je consulte mon agenda : je me suis trompée de date ? Je me suis trompée de salle ? Je me suis trompée d'heure ? Non.

Il est 14h10. Passez dix minutes avec quelqu'un que vous aimez, cela vous semble si court. Posez dix minutes votre main sur un poêle brûlant, cela vous semble une éternité. Et attendre une réunion dans une salle avec un inconnu...

A 14h15, la dame qui apporte le café fait grincer le chariot dans le couloir. On dirait qu'elle vient de loin et qu'elle avance très lentement, comme prise dans l'épaisseur de la moquette. Le grincement remplit l'espace. Je tapote frénétiquement mon carnet avec mon stylo. Je me promets de ne pas prendre de café.

14h20. Les principaux acteurs de la réunion arrivent enfin, riant fort, avec, déjà, un café à la main. "Tiens, vous êtes déjà là ?".

Pas un mot d'excuse.

"On a pas beaucoup de temps, on doit repartir à 14h45, sans faute. On a une autre réunion à la préfecture. Le préfet n'attend pas. Alors, déjà, un petit tour de table : pas sûr que tout le monde se connaisse."

Raclements de gorge. Finalement, un café, oui, en intraveineuse. Tour de table. Ordre du jour.

"Je vous propose qu'on fasse le planning pour les prochaines réunions...Ah ! Mme Machin, bonjour, non, ne vous inquiétez pas, vous n'êtes pas en retard, on vient juste de commencer, installez-vous !"

Et puis planning. Pendant 20 minutes, on se prend la tête : "Soit on n'aura pas les éléments nécessaires si tôt, soit ce sera trop tard. Et le vendredi, je ne suis pas là. Il nous reste un créneau, de 10 à 12, un jeudi, ça nous va ? Non ? Ah ! Oui ! Ah ! Non ! C'est férié."

On repart, en se serrant la main. Bonne réunion, efficace et tout, comme on en a tant dans l'éducation nationale.

dimanche 22 novembre 2015

"Grammar Nazis*", mes amis...

Certes, j'ai déjà parlé de mon rapport troublé à l'orthographe...C'était ici-même, sur ce blog, le jour où je décidai d'y écrire pour la première fois. C'est dire si le sujet me tient à coeur.

Evidemment, je suis professeur de lettres modernes et je suis donc forcée de ne pas faire de fautes. Jamais - mais je ne suis pas un robot.

La faute, c'est la honte. C'est pire que la honte, même : c'est un marqueur social. La faute est le fer rouge de notre condition, de la force ou de la faiblesse de notre intégration. 

C'est ce que je tente d'expliquer à mes élèves : les fautes d'orthographe ou l'utilisation fautive du subjonctif, voilà ce qui vous classe tout de suite dans la catégorie des ploucs, des sans éducation, des pauvres. Je ne le dis pas avec ces mots...Mais c'est pourtant cela.

Cependant, mon point de vue c'est qu'en toute chose, l'excès est mauvais. La stigmatisation par l'orthographe n'a rien d'innocent et vient souvent de gens qui ont un petit complexe avec le sujet. Je le sais bien et si vous lisez le texte que j'ai mis en lien, vous comprendrez peut-être pourquoi.

Et puis je ne sais plus qui - Napoléon, peut-être - a dit que l'orthographe est la science des ânes. Il est vrai que tout le monde avec un peu de temps et d'application peut facilement corriger son orthographe.

Il est vrai aussi que c'est le début de la structuration de l'esprit et que c'est la marque d'une compréhension fine du sens, de l'origine de la langue et de la pensée. C'est aussi une politesse et  une attention particulière portée à celui qui lit.

Malgré cela, n'en faisons pas une maladie.

* Grammar Nazi est une expression née sur le net dans les années 2000. Elle désigne les internautes parcourant les sites de presse, notamment, pour corriger les fautes d'orthographe, via des commentaires souvent mouillés d'acide.  Si l'expression, à ses débuts étaient celles des victimes de ces correcteurs anonymes, très vite, eux-mêmes ont repris ces mots à leur compte, de manière ironique.

lundi 23 juin 2014

Fatigue de fin d'année

J'ai mes deux neurones qui se touchent. C'est peut-être la chaleur, mais j'ai l'impression que les fusibles fondent dans mon crâne et que ça fait des courts-circuits.

J'ai les agendas qui se croisent, les objectifs pédagogiques qui font des larsens avec les objectifs mairie.

Je n'ai toujours pas la réponse du rectorat pour savoir si j'ai une heure ou deux de moins sur mon emploi du temps l'année prochaine. Mes collègues élus l'ont eue. J'ai l'impression que l'Education Nationale va me faire faux-bond : il faut dire que la case "conseiller délégué" n'existe pas, au rectorat. J'ai dû faire faire une attestation par mon maire en plus d'une lettre de motivation...

Il n'empêche que j'attends les vacances avec beaucoup d'impatience. J'ai eu le dernier CA, ce soir. J'ai encore deux heures de préparation au brevet avec les 3èmes "2 de tension", demain matin, et puis on commencera les heures de garderie avec les autres, on surveillera le brevet et on tâchera de préparer la rentrée 2014 dans la joie, la bonne humeur et l'odeur de sueur, parce qu'un prof transpire aussi...

Le 4 juillet me semble si loin et les heures qui m'en séparent me semblent si longues...

Je hais les fins d'année...

mardi 23 juillet 2013

On ne va pas en faire tout un pastis

L'été, les vacances, c'est la période où l'on se dit qu'on aura plus de temps pour bloguer. Et puis non. C'est un syndrome que connaissent aussi les retraités, paraît-il.

Alors voilà, je n'ai pas grand chose à écrire. Ce matin, je suis allée à la piscine et cet après-midi, au cinéma. Les cinémas sont climatisés, ce qui est formidable en période de canicule.

Et puis nous avons vu deux films rafraîchissants, Marius et Fanny, et même si nous connaissions déjà l'histoire, ce drame provençal, dans ses décors d'un Marseille d'autrefois, un décor tout cinématographique, tout plein de ses clichés, de ses cendriers Amer Picon, de ses chaises en rotin et de ses robes à fleurs dans un port bleu méditerranée et blanc cassé comme les vieux murs passés à la chaux et les voiles battues par les vents, ce film qui n'efface pas tout à fait Raimu nous a ému, presque comme une madeleine trempée dans du pastis. Ou comme l'odeur des navettes à la fleur d'oranger.

Cela m'a presque donné envie d'étudier ça avec mes élèves d'aujourd'hui, moi qui, autrefois, avais découvert ces pièces au collège. La partie de carte, cela pourra toujours les faire rire et puis l'histoire d'amour est belle : il y a un peu de Molière et un peu de Racine...Il y a l'esprit français, dans tout ça et puis des sentiments universels.

C'est une idée à creuser...

CC

dimanche 5 mai 2013

Les Invisibles bien visibles et Thérèse Clerc

Je vous avais parlé de ce film avant même sa sortie, mais le film a eu le temps de sortir, de faire une belle carrière, d'obtenir le César du meilleur documentaire avant de passer dans une salle près de chez moi.

Les Invisibles. 

Hier soir, donc, dans le cadre du Festival Libres Regards, j'ai enfin pu voir ce beau film, avec, en prime, la présence de Thérèse Clerc.

Si le film est beau, c'est parce qu'il présente de belles personnes. Des personnalités fortes, optimistes, tournées vers la vie. Ces personnes sont homosexuelles, elles ont toutes environ 80 ans. Elles ont choisi d'assumer, de vivre leur sexualité différente, à une époque où l'on enfermait les homo dans des asiles psychiatriques. Elles ont parfois lutté pour plus de droits, elles se sont engagées, chacune à sa manière pour avoir le droit de vivre comme elles l'entendaient.

Leurs combats font notre monde d'aujourd'hui. Grâce à elles, les lois ont été changées et les homos ne sont plus considérés comme des malades. Grâce à elles, l'idée a fait son chemin : les homos sont des gens normaux. C'est d'ailleurs ce que montre le film : une vie normale, un quotidien ordinaire, un couple de petits vieux qui fait les courses et qui lave la salade...

C'est un film sensible qui évoque la sexualité, les émois, la découverte de soi, la confrontation de soi avec sa famille, son éducation, la société. Tous ces sujets qui me taraudent...

Et puis la rencontre avec Thérèse Clerc. 

C'est une femme de 86 ans, qui en paraît 10 ou 20 de moins. Elle est née après la première guerre. Sa mère lui avait raconté qu'elle avait eu de la chance de trouver un homme, après la Grande Guerre. Thérèse, jusqu'à 40 ans a fait ce qu'on attendait d'elle : elle s'est mariée, a eu 4 enfants. Et puis mai 68 fut une renaissance pour elle. Elle s'engage pour la cause des femmes, justement parce qu'elle connait trop bien le destin qu'on leur réserve : mariage, enfants, avortements à répétition et puis l'ennui jusqu'à la mort, en tenant la maison et en s'oubliant, en oubliant qu'on a un corps, qu'on peut être indépendante et libre. Elle divorce.

Elle organise une cellule d'avortements clandestins, elle milite, elle manifeste. Elle découvre son corps, la sensualité, le plaisir. Avec une femme. Et les droits changent, grâce à elle, grâce à elles. Les lois sur la contraception, sur l'IVG, puis la dépénalisation de l'homosexualité. Elle fait partie de la génération à qui l'on doit cela.

Aujourd'hui, elle est toujours dans l'engagement et dans l'action : elle a créé la maison des Babayagas. Elle croit que la vieillesse n'est pas une pathologie, que les vieux peuvent et doivent se prendre en main le plus tard possible. L'utopie, c'est bien. Surtout quand on essaye de la rendre concrète. 

Et puis, sans cesse, il faut parler du corps, du plaisir, du corps à tout âge, des désirs... Cela est tabou dans notre société où le carcan des hommes et de la religion veulent le contrôler à tout prix. Prendre son pied, c'est déjà être libre.

Les quelques questions qui ont suivi le film, dans une salle très jeune et un peu abasourdie par cette leçon d'histoire, laissaient apparaître un fossé entre la nouvelle génération et l'ancienne. Au regard du film, nos combats semblent futiles. Oui, je suis heureuse que le mariage pour tous soit accepté. Je suis heureuse que l'on parle de PMA, qu'on s'interroge sur l'adoption et que cela avance. Mais j'ai parfois l'impression que le bateau prend l'eau pendant qu'on décore la cabine du capitaine.

La situation économique du pays, le chômage grandissant, le retour en force des religions, le retour de flamme de l'homophobie, voilà ce qui m'inquiète : les élèves qui passent dans mes classes n'ont aucune conscience politique, les filles ont parfois la seule ambition de se marier, les préjugés sexistes sont ancrés comme jamais dans ces têtes-là.

Bref, ce qui ressort d'une soirée comme celle-là, c'est qu'il faut continuer le combat et qu'il n'est pas d'arrière-garde : il faut affirmer qu'on est féministe, même si aujourd'hui, on a l'impression que c'est un gros mot. Il faut continuer de défendre l'avortement, la contraception, la liberté des femmes à disposer de leur corps. On a complétement oublié qu'avant les années 70, les femmes étaient condamnées à pondre un enfant par an durant leur période de fertilité ou bien à avorter, encore et encore, de manière clandestine en mettant leur vie en danger.

Alors oui, il faut parler du genre, des codes sociaux que cela sous-entend, il faut expliquer encore et encore, génération après génération, qu'une fille doit avant tout être indépendante financièrement avant de rechercher un potentiel prince charmant...

Le film sera à l'affiche à Belfort, aux cinémas des Quais, à partir de mercredi. J'irais bien le revoir !

CC

mercredi 10 avril 2013

Staïve

Mode chacal fatigué...
J'ai besoin de vacances, de soleil, de terrasses de café au soleil, même. J'ai besoin de pâquerettes et d'herbe verte. Cette année, l'hiver a commencé en septembre, quand mon père est mort et j'ai l’impression qu'on n'en sortira plus jamais.

L'hiver, c'est aussi quand on doit dépenser une énergie folle pour faire cours à des gremlins. C'est quand on se trompe de jour et d'heure et qu'on a tous ces petits symptômes de la fatigue : les boutons, la peau qui tire, les courbatures, le léger mais persistant mal de tête, qui est là en sous main, qui vous prend d'abord derrière la nuque puis qui se glisse à vos tempes.

C'est aussi cette envie de dormir aussitôt que l'effort de faire cours est terminé alors qu'il faut passer encore plus de temps à préparer des cours solides, encore plus solides que d'habitude, pour tenir.

Trois heures ce matin, dont deux ont été un effort terrible pour maintenir le calme, entre manque d'attention et tracasserie permanente entre élèves qui s'insultent, qui s'invectivent, qui s'envoient des "Staïve" dans la tête à longueur de temps.

Au début, j'étais comme toi, je ne savais pas ce que voulait dire "Staïve". Et puis j'ai compris, grâce à mes notions avancées de linguistique de rue, que cela signifiait "C'est ta ïve (verlan mixé à l'anglais life)"...C'est ta vie, en français. On l'envoie donc à chaque fois qu'un copain ouvre la bouche pour répondre à une question. Comme ça, en douce, parfois, nous, les professeurs, un peu sourds à cause de l'âge, on ne l'entend même pas. Mais c'est blessant, énervant. "On n'a rien à foutre de ce que tu racontes, c'est ta vie !".

Et les choses dérapent, forcément.

Bref. Quand on ne veut rien lâcher, on passe sa vie à faire des pauses, à punir, à prendre les carnets. Et cela n'a pas tellement d'effet. Mais on perd le fil du cours, on est moins performant, on se voit entrain de s'embourber, on sent son agacement monter, doucement...Un jour, sans doute, je perdrais vraiment mon sang froid. C'est le lot de tous les profs...Un accident est si vite arrivé !

CC


vendredi 5 avril 2013

Sans queue ni tête...

Week-end ! Ce matin, en partant du collège après mon dernier cours de la semaine et quelques discussions productives en salle des profs, je me suis sentie coupable de n'avoir plus rien à faire.

En fait, j'ai encore des copies à corriger, des tas de cours à préparer, des projets élaborer. Mais j'ai passé beaucoup d'heures au collège cette semaine et j'avais soudain l'impression de déserter.

En plus, mon collègue de SVT nous avait dit, à la récré qu'il allait entamer un chapitre délicat avec les 4ème d'Enfer : celui sur la reproduction. Il avait notamment prévu d'observer des spermatozoïdes au microscope, ce qui est au programme, mais qui peut être bien compliqué avec des adolescents mal dégrossis.

J'étais donc solidaire !

Cela tombe bien, tout de même, en cette journée spéciale "sidaction"... C'est justement le thème qu'aborde Elooooody aujourd'hui.

Elle a raison : oui, les ados ont une sexualité, même si leurs parents ne veulent ou ne peuvent pas le voir. Les ados ne sont pas tellement sensibilisés sur le sujet. En quatrième, les cours de SVT ne sont sans doute pas suffisants. Il se peut aussi que le public soit réticent ou que les parents protestent. Tout cela renforce les tabous et empêche d'aborder le sujet de manière apaisée et constructive...

Mettre des préservatifs en accès libre, c'est à réfléchir : les 6èmes sont encore des enfants, les 5èmes et les 4èmes sont complétement immatures et les 3èmes sont tout embarrassés de complexes. Il faut aussi compter sur le travail des infirmières scolaires qui sont souvent les confidentes et les conseillères des élèves, dans un cadre neutre, sans les parents, sans les profs et sans les copains...

Bref, le constat que je fais souvent, c'est que la sexualité est partout, pour ces ados : sur internet, à la télé, sur les affiches...mais qu'elle reste un tabou monstrueux. Je suis toujours étonnée par la réaction effarouchée des ados devant une reproduction de la Vénus de Botticelli ou celle de Cabanel...et pourtant, ils voient cent fois pire à la télé et sur le net...

Voilà un billet sans queue ni tête, hein !
Hi ! Hi !

CC

samedi 30 mars 2013

"...des idées lentes à naître..."

Parenthèse gâteau de foie...
Lors d'une parenthèse lyonnaise pleine de discussions passionnantes sur la manière d'apprendre à apprendre à apprendre, j'ai éprouvé une fois encore mes limites. Je suis nulle à l'oral. Ce n'est pas nouveau. Cela se travaille, sans doute, mais par fainéantise, j'ai pris l'habitude de ne pas travailler ce qui n'est pas un don naturel ou une facilité.

Je me sens parfois un peu comme ce Rousseau, vous savez :

"Deux choses presque inalliables s'unissent en moi sans que j'en puisse concevoir la manière : un tempérament très ardent, des passions vives, impétueuses, et des idées lentes à naître, embarrassées, et qui ne se présentent jamais qu'après coup. On dirait que mon cœur et mon esprit n'appartiennent pas au même individu. Le sentiment plus prompt que l'éclair vient remplir mon âme, mais au lieu de m'éclairer il me brûle et m'éblouit. Je sens tout et je ne vois rien. Je suis emporté mais stupide ; il faut que je sois de sang-froid pour penser. Ce qu'il y a d'étonnant est que j'ai cependant le tact assez sûr, de la pénétration, de la finesse même pourvu qu'on m'attende : Je fais d'excellents impromptus à loisir ; mais sur le temps je n'ai jamais rien fait ni dit qui vaille. Je ferais une fort jolie conversation par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux échecs. Quand je lus le trait d'un duc de Savoie qui se retourna faisant route pour crier : à votre gorge, marchand de Paris, je dis : "me voilà."" (Les Confessions)
Malgré cela, j'ai adoré ce temps de réflexion et d'échanges autour du site Néopass@ction.

Pour mes collègues et moi, cet outil est un point de départ pour notre réflexion. Un élément déclencheur pour la discussion. Non que les vidéos que l'on y trouve soient des exemples ou des modèles à reproduire. Ce sont même souvent des vidéos qui peuvent être des contrexemples, par rapport à notre pratique et à notre contexte particulier. Au sein du collège, il y a autant de matières, autant de professeurs que de pratiques, même si les différences de métier peuvent paraître plus minces entre nous qu’entre un professeur de philo de centre ville et un enseignant de SEGPA. Cependant, je crois que le site compte sur l’intelligence de chacun pour rendre transversales et transférables les discussions et les vidéos du site.

Par exemple, pour l’entrée en classe, chacun va définir pour soi les objectifs, les besoins qu’il a sur ce problème de métier, qui par ailleurs nous est commun et qui est un geste que l’on fait déjà, quotidiennement, plus ou moins bien. La première vidéo de Romain est un parfait contrexemple, la seconde n’est pas forcément un exemple, mais c’est une idée, qu’on peut tester, ou pas. Après notre première réunion, certains avaient testé avec succès cette idée, quand d’autres ont trouvé que cela était un accueil trop froid...


L'important est de s'emparer des problèmes de métier et d'y mettre ses propres mots, son langage et ses références.

...

CC


mardi 22 janvier 2013

Sentiment d'échec

Sentiment d'échec inhérent au métier de prof : avoir les élèves, quelques heures par semaine et penser qu'on va les faire évoluer, les faire changer, leur transmettre nos valeurs. Et puis on les retrouve en perdition, en échec, en trafic et en coup bas.

Je ne sers à rien. 

CC

jeudi 10 janvier 2013

Achille et Patrocle

Aujourd'hui, j'aurais préféré ne pas avoir à expliquer à mes élèves de 6èmes que Patrocle et Achille étaient probablement un peu plus que des amis. 

C'est idiot, mais pour agrémenter mon cours sur L'Iliade, nous étudions quelques extraits du film Troie, avec Brad Pitt. Dans cette daube hollywoodienne, qui a cependant l'avantage de nous donner un aperçu des armes, des vêtements, des bateaux tels qu'on les faisait au VIIIe siècle avant JC, Patrocle est désigné comme le cousin d'Achille. Ils sont prudes, ces amerloques, c'est lamentable...A côté de cela, ils te collent des scènes d'une violence sanguinolente pire que chez le boucher un jour d'Aïd. Mais revenons à notre Patrocle.

Dans le livre, il est désigné comme "l'ami" d'Achille. Ce qui pour un lecteur inattentif est tout aussi prude que le "cousin" des Américains. Mais les 6èmes, fins lecteurs, contre toute attente, ont relevé cette différence.

Après que j'ai dû leur rappeler que le texte était "la vraie histoire", puisqu'elle avait presque 30 siècles de plus que le film, il a donc fallu que je leur explique pourquoi les Américains avaient décidé de changer "ami" en "cousin".

Et toutes les filles de la classe, désormais, voient Brad d'un autre oeil...

CC

mercredi 9 janvier 2013

Super prof (quelques minutes, seulement)

Aujourd'hui, j'ai eu trois heures de cours agréables. J'aime bien mes élèves. Ils sont intéressés et quelque peu brouillons.

Aujourd'hui, je leur ai appris des choses et rien n'est plus gratifiant que des heures de cours qui se passent bien. C'est une sensation qui me prend dès le début de l'heure, en général. Je sens que ça va aller. Je sens que les choses s'énoncent clairement, sans doute parce que je les conçois bien comme l'autre disait, et je sens que les élèves ont une qualité d'écoute optimale...C'est quelque chose d'assez rare, quelque chose de magique. Je ne sais pas à quoi cela tient. Ce n'est pas parce que j'ai mieux préparé mon cours, non, même pas. D'ailleurs, c'est assez rageant, parfois : on passe des heures à peaufiner un truc aux oignons, chiadé à mort et ça foire lamentablement. Et puis parfois, on ne sait pas pourquoi, on sort un cours d'un tiroir, on improvise un peu, on a juste les grandes lignes et là, le miracle s'accomplit...

C'est comme ça...

CC

mardi 18 décembre 2012

Deux journées sous la pluie

Une journée sous la pluie, une journée à motiver les élèves, à les avoir autour de soi, leur apprendre des choses sur la ville où ils vivent, les accompagner, un peu comme si on était leurs parents, parce que leurs parents, pas tous, en tout cas, n'ont pas tellement le temps ou l'habitude de faire des sorties avec eux. C'était une journée pluvieuse, mais utile.

Une autre journée sous la pluie, avec des journalistes et des collègues, pour expliquer que malgré la journée précédente, il y a une recrudescence de la violence dans notre établissement. Qu'avec des élèves comme les nôtres, il faut un cadre, des règles et des gens qui les incarnent. Il faut une autorité claire et lisible, pour ces enfants.

Le problème, c'est qu'à la maison, on leur met des claques quand ils ne rangent pas leur chambre. A l'école, on leur dit "C'est pas bien", avec un sourire, quand ils manquent de respect à un adulte. Ils ne comprennent pas. Évidemment, il n'est pas question de frapper les élèves. Mais il faut bien, pourtant que l'autorité soit incarnée, que les règles soient claires et que quelqu'un les fasse respecter. Cela paraît simple, pourtant, non ?

Et la première journée sous la pluie prouve que c'est possible de faire quelque chose de bien avec ces élèves-là...

CC

dimanche 9 décembre 2012

Parler de politique ?

C'est bête. J'ai dit que j'arrêtais de publier des billets politique sur mon autre blog quelques minutes avant une bonne nouvelle, une belle annonce de mon ministre de l'éducation : demain, une campagne de recrutement de 43 000 postes va commencer dans l'éducation nationale.

En soi, c'est déjà pas mal. J'espère que cela va régler, au moins partiellement le problème des TZR, des postes partagés et des classes surchargées.

Ensuite, il a annoncé plusieurs petites choses qui me plaisent particulièrement : par exemple, mettre le numérique au coeur des établissement. Voilà une idée intéressante. Au collège, cette année, quelques ordinateurs ont été changés car les anciens ordinateurs tournaient encore avec Windows XP, un système sorti il y a plus de dix ans. Ces vieux coucous mettaient des minutes entières à démarrer, plantaient souvent et parfois ne marchaient plus du tout. On va me dire qu'avant que les élèves puissent se servir de ces engins, il serait bon qu'ils sachent se servir d'un stylo. Mais il faut aussi vivre avec son temps...

Le ministre a évoqué aussi un travail particulier sur la liaison entre la primaire et le collège. Là aussi, je ne puis qu’acquiescer : les élèves subissent un tel changement quand ils arrivent au collège que beaucoup sont complétement désorientés, ils ne comprennent pas du tout ce qu'on leur demande. Ils ne comprennent pas pourquoi soudain ils doivent avoir leurs affaires, pourquoi ils doivent devenir autonomes, se déplacer entre les classes, changer de professeurs. Pour des petits de 10 ans, c'est violent. Cette année, d'ailleurs, je travaille avec des collègues sur ce sujet et c'est très intéressant.

Enfin, il a parlé des enfants décrocheurs. Là aussi, c'est un problème qui est au coeur de nos préoccupations, à nous, les profs.

Ceux qui nous pourrissent une classe parce qu'ils ne comprennent rien, les absentéistes pour qui on s'inquiète, les élèves qu'ils faudrait orienter autrement dès le collège...Ah ! Ce collège unique qui est une telle aberration pour ces enfants-là, qui ne sont pas faits pour les études...

Personnellement, dans mon collège, j'ai un statut un peu particulier : je suis professeur "référent". Cela signifie que quelques heures de mon emploi du temps ne sont pas consacrées à une classe entière, mais que j'aide des collègues dans leur classe, en suivant particulièrement ces élèves qui décrochent. Je suis à côté d'eux pour leur dire "Prends le livre à la page 14, souligne ce mot, il est important, tu es sûr de l'avoir bien compris ?..." Juste le rôle que les parents devraient avoir à la maison quand les gamins font leurs devoirs, juste un rôle bienveillant, qui permet à l'élève de se rassurer et de comprendre l'importance de ce qu'il est entrain d'apprendre. Et puis j'interviens aussi, parfois, en tutorat : des sortes de cours particuliers. Soit pour les élèves très bons qui veulent aller plus loin, soit pour ceux qui ont besoin d'aide et qui n'en trouvent pas à la maison...

Dans ces situations, j'ai l'impression de faire du bon boulot. Quand j'étais petite, j'avais ma mère, à la maison qui me faisait réciter les tables de multiplication et qui m'écoutait quand j'apprenais mes poèmes. C'était important. Tout le monde n'a pas la chance d'avoir cela à la maison...L'école doit donc prendre le relai.

Merci M. Peillon.

CC