« Complice ? Non ! Juste…captive, je crois…Je ne sais même pas… »
« Captive ? J’ai été captif, moi aussi… »
Ses yeux se perdent. Deux secondes. Puis se posent à nouveau sur moi. « Vous avez parlé à l’iA récemment ? »
« Oui…Mais…enfin, trois fois rien…J’ai été libérée ce matin. J’ai juste eu droit à…comment dire… à la transmission en règle… »
Il est circonspect. « L’iA vous a débarqué ici ? J’étais tranquille, moi…Pourquoi là ? Il n’y a rien ici… »
« La maison que vous occupez est celle de mon arrière-grand-mère. » Je décide de reprendre les choses en main. Je le regarde avec détermination et ça a l’air de le bousculer un peu. Il ne sait pas quoi en penser.
Il bredouille : « Vous avez été rajeunie, alors…vous aussi…C’était quand…Il y a… »
Un siècle, je me suis écriée ! Et ce n’est pas une hyperbole. Il sursaute, il est complétement déstabilisé. « Quel âge avez-vous ? »
« Techniquement, j’ai 90 ans. Mais je me sens comme une jeunette de 20 ans. Et vous ? »
« 30 ans, à peu près, vous voyez…Mais comme vous, j’ai bénéficié des bienfaits de l’iA…ça me rend dingue…J’ai plus de 100 ans, en vrai… »
Il a laissé tomber à nouveau sa hache…
« Allez, venez vous réchauffer à la maison. On a des choses à se raconter. »
Il veut que je le précède, je veux qu’il passe devant. Nous entamons un drôle de ballet de salamalecs. Nous finissons par marcher côte à côte, pas rassurés. Il a repris sa hache, qu’il laisse pendre au bout de son bras gauche alors que je me tiens sur son flanc droit.
Devant la porte, ne cédant pas à ma méfiance, je lui demande de poser la hache et de me montrer le chemin. De mauvaise grâce, il finit par s’exécuter. Il ne sera pas mon bourreau, cette fois-ci.
Dans mon souvenir, la maison de mon arrière-grand-mère était sombre, le plafond était bas et les fenêtres étroites. Mais le temps a dû fait son œuvre et 4 ou 5 propriétaires ont dû se succéder là, depuis plus d’un siècle. Alors à quoi m’attendre ? Eh bien…Aucune surprise : la pièce dans laquelle nous entrons est la cuisine, comme du temps de mon aïeule. Presque le même poêle à bois pour cuisiner et pour chauffer. Presque la même odeur de soupe aux choux, réconfortante et un peu écœurante, presque la même toile cirée sur une table encombrée de vaisselle.
Je m’assois sur une chaise en paille et la chaleur entre par tous les pores de ma peau. Je me détends soudain. Il faut raconter. Qui suis-je ? Je temporise encore et je demande au bonhomme centenaire – mais trentenaire – de commencer.
Il ferme les yeux un instant, un demi sourire semble illuminer sa longue barbe noire. Et puis il se lève et verse l’eau bouillante d’une bouilloire posée sur le coin de la cuisinière, dans deux tasses au fond desquelles flottent des feuilles de verveine.
Il m’explique qu’il récupère autant d’eau que possible sur les toits du village, grâce à des systèmes compliqués de chêneaux et de cuves, qu’il stocke tout ça dans de grands réservoirs et qu’il fait systématiquement bouillir tout ça, pour éviter autant que possible les infections qui sont légions dans ce monde…
Il m’explique qu’il cultive tout ce qu’il peut cultiver, à la bonne saison et qu’il fait des conserves, qu’il sèche, qu’il sale, qu’il fume, tout ce qu’il peut pour tenir durant l’hiver froid et sec. Il me dit qu’il a choisi cette maison parce qu’elle avait de bons gros murs en pierres, que la cave est enterrée et que ça permet de conserver les patates et les pommes pendant une bonne partie de la mauvaise période.
Il me débite tout ça et moi, je bois ses paroles autant que cette verveine qui me semble un délice de saveurs tel que je n’en ai pas connu depuis…depuis si longtemps. Depuis bien avant ma conservation, puisque nous ne mangions déjà plus que de la cellulose protéinée depuis longtemps et que même ce que j’avais réussi à trouver au marché noir pour fêter mon départ en retraite devait considérablement manquer de goût : je ne m’en souviens même pas. Et là, une verveine, une simple tisane, me transporte aux confins de l’orgasme gustatif. C’est doux et sucré, c’est légèrement citronné. Je hume ce parfum végétal et fruité et mon enfance me revient. C’est ma madeleine. Cette douce chaleur coule dans ma gorge et dans mon cœur et je pleure. J’ai soudain envie de me confier. J’ai envie de me livrer un peu plus…Mais de l’écouter aussi. Il a beaucoup parlé, mais il n’a pas dit l’essentiel : pourquoi les gens sont partis, pourquoi ont-ils disparu ?

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