Comme je le redoutais, le premier pont sur le Rhône est effondré. Comme si on avait voulu stopper tout, comme dans une débâcle à la fin d’une guerre. Heureusement, le fleuve, dans son ancien lit, est presque à sec. Je passe sans même mouiller le bas de mon pantalon. Une passe, une pierre, un chemin que je trace en sautant entre des flaques. Où sont-elles, les eaux de mars ? Pour un mois de mai, au cœur du printemps, c’est inquiétant, mais nous nous sommes habitués, depuis tellement longtemps. La raréfaction de l’eau a continué malgré la chute drastique de la population, malgré…je le suppose, depuis que j’ai vu les squelettes dans les voitures abandonnées…malgré les millions de morts. Mais nous le savons depuis le début : l’iA a encore plus soif que nous…
C’est justement au moment où je fustige la grande machine, le Grand Manitou, qu’il fait sa réapparition sous forme d’un drone harceleur. « Rebrousse chemin ! Si tu repars en arrière maintenant, tu retrouveras le village et Nicolas avant la nuit ! Ton destin n’est pas ici ! Tu seras heureuse, tu auras une vie paisible. C’est là-bas que tu es utile, pour toi, pour nous, pour l’humanité toute entière. Ce n’est pas ailleurs…Écoute moi ! » Je me bouche les oreilles. Cette Sirène ne m’apporte rien. Elle ne répond pas à mes questions. Je m’obstine, j’avance. Je presse le pas.
Mais c’est un diable sur mon épaule. Et le ton se fait menaçant. L’appareil fait mine de se jeter sur moi. Il s’accroche même à mon sac à dos. Cette fois, je sors mon pistolet. Je monte le ton. Je demande au drone de disparaître immédiatement. Et le drone m’obéit. Je n’y crois qu’à moitié…Je dois quand même avoir une certaine valeur. Je ne comprends pas vraiment pourquoi je ne me retrouve pas moi aussi, sous forme de macchabée comme les pauvres gens dans les voitures.
Le cœur battant, après cette mésaventure, je continue mon chemin. Le deuxième pont, sur le canal de dérivation du Rhône, est détruit aussi. Il y a un peu plus d’eau, mais le courant est faible et je peux traverser en ne me mouillant que jusqu’aux genoux. C’est rafraîchissant. Je veux rejoindre Belley. C’est un bourg dont je me souviens. Les magasins, les bâtiments importants, j’ai cela en mémoire et je pourrai trouver du ravitaillement. Je saurais me repérer et trouver un endroit pour la nuit. Les étapes suivantes seront beaucoup plus aventureuses. Je sortirai de ma zone de confort.
Première étape dans l’ancienne zone industrielle, avant même de rentrer dans le cœur de la cité. Il faut que je me ravitaille. En 2076, les magasins d’alimentation étaient déjà réduits à un vaste choix d’arômes artificiels pour agrémenter la cellulose protéinée. Nous mangions déjà du carton depuis de nombreuses années. Mais je me souviens qu’il y avait là un ou deux commerces de « résistance paysanne ». Pour le commun des mortels, les prix y étaient inaccessibles, mais qui sait ? Il n’y a peut-être pas eu de pillage. Je tente ma chance…Mais tout est ravagé. Au milieu des rayons vides, de la poussière, de la saleté, un rat s’enfuit au moment où je force la porte vitrée. Sur une étagère, seul au milieu de rien, je trouve un bocal de cardons. Je ne sais pas ce que je pourrai en faire sur la route. Mais cela me semble le plus précieux des trésors. Je l’enfonce dans mon sac à dos que j’arrive à peine à refermer.
Deuxième étape : un magasin de sport…Il faut que je trouve des vêtements efficaces pour le jour et la nuit, pour marcher et pour être confortable. J’en profiterai pour trouver un plus grand sac. Et puis des chaussures…J’ai déjà trop tiré sur la corde de celles que j’ai trouvées dans une maison du village.
Pour terminer ma journée shopping, je rentre dans un supermarché pour tenter de trouver quand même un peu de cellulose. Ça dépannera toujours…Tout comme des petites choses comme des briquets, une lampe de poche, des piles et un petit réchaud à gaz…En espérant que ce matériel soit encore en état de marche.
Je pèse une tonne. J’avancerai moins vite, mais je me sens rassurée.
En arrivant en ville, pourtant, mon moral et ma mémoire prennent un sale coup de vieux : les rues sont rendues à la verdure, aux ronces, aux arbres, les bâtiments se sont effondrés lentement sur eux-mêmes, les façades sont mangées par le lierre, les jeunes pousses d’acacias transpercent les toitures…C’est une leçon d’humilité à chaque pas. La cité avait été florissante, riche, commerçante, animée par des centaines de passants, par des chanteurs et des musiciens, les samedis de marché, cette jolie cité, sa rue piétonne, tout est désormais en ruine. Mais tout est aussi repeint en vert. Le mois de mai triomphe. J’ai remonté lentement le boulevard du Mail. Devant la mairie, j’ai eu une pensée pour les vanités humaines. Et puis j’ai bifurqué vers la cathédrale où j’ai prévu de passer la nuit. Je me souviens que l’iA protège les bâtiments historiques…pour je ne sais quelle raison obscure.
Le grand fronton blanc est là, devant moi. La belle tour carrée se dresse toujours, intacte, resplendissante, presque dorée sous le dernier rayon de soleil de la journée. J’ai un moment de doute en voyant la porte entrouverte. J’ai un moment de peur. S’il y avait des humains ?

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