Le printemps offre des surprises. Surtout en ces temps de dérèglements majeurs du climat. Rien n’est plus surprenant que des arbres qui fleurissent en plein hiver. Rien n’est plus déroutant qu’une tempête de neige au mois d’avril. Pourtant, on s’habitue. Voilà bien 50 ans que ça dure. Et la nature n’a pas encore eu le temps de s’adapter. Les plantations de Nicolas souffrent. Même sous une serre, c’est compliqué de faire pousser des scaroles, quand il fait -3°.
Il faut donc que j’attende encore avant de partir à l’aventure. Je ne peux pas laisser Nicolas dans cette insécurité après avoir mangé ses réserve cet hiver. Nous rejouons la Cigale et la Fourmi. Il est le laborieux, je suis la fille de l’air.
Je ne pense qu’au départ. Je l’aide un peu au jardin, mais je m’échappe dès que je peux — et dès que le temps le permet — pour préparer mon départ. Je m’impose 15 km par jour, avec pas grand-chose dans le ventre. La cellulose livrée par le drone s’amenuise. Il reste des pommes de terre, toutes germées, toutes ridées. On fait de la purée, on les saute à la poêle, on cuisine une sorte de roesti en les rappant, les jours de fête. La viande séchée du chevreuil est réservée pour un repas par semaine. Nous n’en pouvons plus du chou. Heureusement, à chaque radoucissement des températures, les poules nous font quelques œufs. Il ne serait vraiment pas raisonnable de partir sans plus de vivres, mais je continue mes explorations.
Je suis retournée à la ferme cachée dans les bois, à Ontex. La cheminée ne fumait plus et tout semblait désert. Alors je me suis approchée, la peur au ventre. J’ai tenté d’ouvrir la porte d’entrée. C’était fermé. J’ai tourné autour de la maison. J’ai regardé par les fenêtres. Personne. Pas de chiens, pas d’alarme. Le souffle court, j’ai essayé d’autres portes. Le garage, la cave. Une remise : pas de serrure, là. Du fatras pour jardiner, des pelles, des pioches, une brouette. Un grand bac avec des pommes de terre, mieux conservées que les nôtres. J’en ai fourré deux ou trois kilos dans mon sac à dos, sans vergogne. Comme tout était tranquille et que j’étais certaine d’être seule, j’ai cherché dans mes affaires une aiguille, un trombone, un fil de fer, n’importe quoi qui pourrait me permettre de forcer une serrure. Je bataille. Je n’aurais pas fait une bonne cambrioleuse, à l’époque où l’on cambriolait encore. Mais j’y arrive. Si je trouve de la nourriture, tant mieux, mais je veux surtout savoir qui vit là, pourquoi ils sont partis, comment ils vivent. Je veux comprendre.
L’intérieur ressemble à une maison familiale. Le contraste avec l’aspect rustique de la ferme me saute au visage. La cuisine est ultra moderne, immense, avec un piano au feu de bois magnifique, des plans de travail en marbre et des robinets sophistiqués. Je ne peux pas m’empêcher de soulever le levier d’un de ces bijoux de technologie. Et à ma grande surprise, l’eau coule. Le luxe total : l’eau sur l’évier, là, dans cette bâtisse au fond des bois. La cuisine s’ouvre sur une large pièce à vivre, baignée de la lumière crue d’un bel après-midi d’avril. Le canapé en cuir cannelle, accompagné de ses fauteuils clubs, donne au lieu un aspect suranné de cercle très privé dans lequel on boit du whisky et où l’on fume le cigare. La cheminée, majestueuse, est comme le clou du spectacle, dans ce décor de film.
Sur la tablette, au-dessus de l’âtre, des cadres dorés viennent magnifier les portraits d’une famille de blondinets souriants aux joues rebondies. Si sur l’un de ces clichés, je n’avais pas distingué très nettement un drone voletant dans le ciel en arrière-plan, j’aurais pu jurer que c’était des photos anciennes. Celles d’une époque révolue, celles des jours heureux, au temps de l’abondance, avant la raréfaction de l’eau et l’avènement de l’iA toute-puissante.
Mais c’était bel et bien les images actuelles d’un bonheur qui ne ressemblait pas à l’ambiance de fin du monde qu’on connaissait partout.
Une première conclusion m’apparait : aucun scrupule pour les patates volées. Et s’il y a quelque chose à manger dans la cuisine, je n’aurais pas mauvaise conscience en les prenant. Naturellement, la deuxième conclusion, c’est que ces gens sont très riches.
Tout à coup, une ombre mouvante et un vrombissement que je connais bien viennent interrompre mes réflexions tellement pertinentes. Un drone, derrière la grande porte fenêtre du salon. Il faut que je file. Je repasse dans la grande cuisine, j’ouvre au hasard quelques placards. Des paquets de pâtes, de riz, du sel fin, des lentilles, de la farine…Je prends tout ce que je peux. Et, cerise sur le gâteau, j’ouvre une grande porte qui me résiste un peu plus que les autres : c’est un frigo ! Du jambon, du beurre, des pommes et des tomates. C’est ce que j’ai attrapé, presque à la volée. Mon sac est plein. Il pèse une tonne. Il est temps de repartir. Je me plaque dans l’encadrement de la porte, je cherche du regard le drone, dans le ciel. Je ne vois rien. Il faut que je traverse la prairie, complétement à découvert, avant de rejoindre l’orée du bois. Je cours aussi vite que je peux. Le drone revient, comme s’il sortait de nulle part, quand je suis au milieu de la prairie. Un haut-parleur me hurle l’ordre de m’arrêter. Je fais tomber mon sac par terre, dans les herbes hautes. Je prie pour le plus précieux de mes butins. Et je lève les bras au ciel, comme prise en faute, je me fige comme une statue. Le drone s’approche. Le drone virevolte quelques instants à 10 centimètres de mes cheveux. Rien à signaler. Le drone s’élève alors dans les airs, à plusieurs mètres et disparaît pour de bon.
Il me faut quelques minutes pour reprendre mes esprits, le cœur battant à tout rompre.
En rentrant dans ma petite maison, ce soir-là, je suis persuadée d’avoir vécu la plus grande aventure de ma vie. J’invite Nicolas et nous festoyons : des pâtes à la tomates…rendez-vous compte !

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