dimanche 30 novembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 11


 Je suis chez moi devant la télé. Sidérée. Un gars en costard cintré est là, sur une scène de paillettes et de lumière et il chantait. Douce France, je crois. Un sourire faux et un ton enjôleur. C’était le nouveau président de la République. Les gens l’applaudissaient. C’était le jour de la Victoire. 


 C’était arrivé doucement. On s’était habitué à voir les scores monter et on avait minimisé les choses. Mais non, cela n’avait rien à voir avec l’Allemagne d’Hitler. Mais oui, les fachos d’aujourd’hui étaient bien plus respectables que ceux d’hier. 

 Changement de décor. Le rêve ne me laisse pas de répit et me transporte devant ma fenêtre. Le ciel orange, chargé de pluie, prenait des allures exotiques pour faire oublier que le mois de novembre avançait, avec son lot de froidures, de grisaille et de jours raccourcis. De bouleversements politiques. 

 J’avais envie, cependant, en regardant le soleil se couchant dans une lueur étrange, de ne retenir que le fin liseré bleu qui soulignait l’horizon. Je repensais à cette phrase de Camus, sur l’invincible été. Je ne savais pas trop si je l’avais, moi, cet invincible été, au milieu du mois de novembre. Au milieu de ce marasme électoral. Mais ce bleu faisait tout de même briller mes yeux et c’était déjà ça. 

 J’avais 50 ans à l’époque. 

 Le monde était à nouveau en train de tourner vinaigre, sur fond de dérèglement climatique et de gouvernements autoritaires. 

 Sous ma fenêtre de cuisine, un évier inutile : le robinet ne délivrait plus d’eau qu’une heure par jour, les bons jours. Malgré cela, le gouvernement continuait de prôner l’agriculture intensive, les moteurs thermiques, les vols low-costs pour des week-ends à Barcelone. Les chaînes télés privatisées n’apportaient aucune nuance. Fermons les yeux, fermons les portes et les frontières. 

 C’est à travers le mur que passa Trump, la mèche orange volant au vent, l’air furieux. Et puis je me retrouvais au milieu d’un désert, devant un panneau indiquant qu’ici, autrefois, coulait une rivière. Et dans ce désert, soudain, un camp de migrants se dressa. C’était cauchemardesque, encore une fois. Des dizaines d’enfants maigres levaient leurs yeux désespérés sur moi, leurs grands yeux dignes d’un dépliant de l’UNICEF, leurs grands regards de faim et de souffrance. Cela semblait loin, quand on parlait du Soudan, du Pakistan, de Gaza. Mais l’enfant prit la parole et me dit dans un français impeccable : « Vois ce que la Corrèze est devenue. » 

 Et Trump ricana comme un diable de comédie en criant : « Water ! » 

 Je me retrouvais alors en sueur, assise au milieu de la pièce blanche où clignotais une loupiotte verte dans un coin. Je répétais le mot de Trump ; « Water ! » Une deuxième lampe s’alluma. Orange comme le visage de l’ancien président des USA. Faisons le point. « Vole ! » C’est vert. « Water ! », c’est orange. Je ne comprends rien. 

 Je me suis assise, il y a du progrès. 

 J’étais en sueur à mon réveil, mais soudainement, je suis sèche, complètement, comme si ma transpiration avait été aspirée de ma peau. 

 J’ai pris conscience de ma nudité, à ce moment précis.

samedi 29 novembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 10




 En rouvrant les yeux sur le vide, il me semble que quelque chose bouge. C’est presque imperceptible. Un frémissement, le glissement d’une robe sur le sol. Je n’ai pas peur, étonnamment. Au contraire : si on pouvait en finir…Mais rien ne vient. 

 La situation s’éternise. 

 Il faut que j’essaie de décrypter mon dernier rêve. Toutes ces femmes qui me crient de voler. Il faut que je rattrape ma raison, que je réfléchisse vraiment. 

  • J’ai été kidnappée, on attend une rançon. 
  • Je suis en quarantaine, j’ai une maladie extrêmement contagieuse, je suis dans un isolement total. 
  • Je suis emprisonnée. J’ai commis un crime épouvantable. Je suis dans une geôle d’un nouveau type, complètement inviolable. 
 Que peut-il bien se passer ? J’ai beau faire tous les efforts possibles, je ne parviens pas à me souvenir du moment d’avant ou de mon arrivée ici. 

 Et si c’était une sorte de jeu ? Un Truman show aux caméras invisibles ? Un escape game dont je ne connaîtrais pas les règles ? Et si les rêves étaient comme des indices ? Un thriller psychologique. Toutes les hypothèses sont bonnes à prendre. 

 Je crois bien que j’ai fait ces réflexions à voix haute. 

 Dans un coin de la pièce, une lumière verte s’est allumée. Une lumière d’espoir. Mon cœur s’est emballé et soudain, j’ai pris conscience que je n’étais pas entravée. Je n’ai pas d’attache, pas de camisole de force, pas de lien. Il faut que j’essaie de bouger, de me lever. Je ne suis retenue que par moi, finalement. Mais mes mouvements sont encore lourds, je me sens encore engourdie. Je suis loin de prendre mon envol. 

 Je referme les yeux, épuisée par ce moment intense. Comment en tirer parti ? Mon cerveau m’envoie des images : derrière mes yeux, s’animent des arbres, une rivière, des champs à l’infini. 

 Je suis au sommet d’une montagne. L’air est doux, le vent fait chanter les branches des grands chênes derrière moi. Au loin, les brumes sont lentement dissipées par le soleil sur les collines, sur les villages et sur le Rhône qui sillonne la plaine. Je sais parfaitement où je suis, je ne dors pas, je ne rêve pas. Je fais juste marcher ma mémoire. 

 C’est un lieu refuge, un lieu qui me rassure et qui m’apaise. Je reprends le contrôle. Je suis sur le banc, au sommet de cette montagne. C’était avant que le monde s’effondre, avant que la biodiversité soit complétement anéantie, avant qu’il n’y ait plus que des cailloux au fond du lit des rivières. Nous avions de la chance, nous pouvions admirer ces paysages superbes. Nous avions aussi les clés pour comprendre : les scientifiques nous avaient prévenus. Ils nous avaient dit quoi faire. 

 Mais l’Humanité est une adolescente qui n’écoute pas les conseils de sa mère. 

 On s’en est remis progressivement à l’iA et on a arrêté de réfléchir. L’intelligence humaine a disparu. Et moi qui ai 70 ans, je fais partie des vieux qui ont eu un peu d’éducation, un peu de culture scientifique, un peu de littérature. J’ai vu s’amenuiser les pensées. Nous avons pas lutté. Je n’ai pas lutté. 

 Je n’ai pas lutté contre le sommeil…encore une fois.

vendredi 28 novembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 9


 J’avais pensé à de jolies choses. J’espérais tomber dans un joli rêve. Mais ce n’était pas aussi simple. Cette fois-ci, c’était étrange. Des personnes de toutes les périodes de ma vie m’entouraient. Me submergeaient. Ce n’était pas un souvenir. C’était mille souvenirs. Comme si quelque chose s’était déréglé. Il n’y avait que des femmes : ma mère, mes grands-mères, des amies d’enfance, Laure, Laetitia, Léna. Il y avait les tantes, les grands-tantes, des voisines, des collègues. 

 Elles avaient toutes un air furieux. Elles me pointaient du doigt. Elles disaient quelque chose, mais je ne voyais que leurs lèvres bouger. Je n’entendais pas. Je ne comprenais pas. 

 Soudain, un flash m’a ramenée au jour où mon arrière-grand-mère s’est envolée. J’avais sept ans, peut-être huit. J’étais chez ma grand-mère et j’avais le nez collé aux carreaux de la cuisine. Je regardais dehors, je ne sais quoi, le temps qu’il faisait, le temps qui passe, le ciel clair, les nuages noyés de soleil, le pommier de l’autre côté de la route ou la grange. Je ne sais plus. J’étais rêveuse à cette époque-là. C’était un trait de caractère qui devait rester, puisqu’aujourd’hui encore, je rêve. 

 Mais le ciel d’alors s’obscurcit et mon arrière-grand-mère sortit de la grange. Elle avait sa canne, elle était courbée en deux. Elle marchait lentement. Et puis elle s’envola. 

 Mon arrière-grand-mère, Charlotte avait toujours exercé sur moi un pouvoir de fascination. Elle était maigre. Son visage émacié, ridé, son nez aquilin, ses yeux bleus, perçants, son chignon savant qu’elle refaisait chaque jour, en plantant des épingles avec soin dans sa longue chevelure blanche, tout pour moi était mystère. 

 Elle était la sorcière des contes d’enfant. Elle ne parlait presque pas. Elle échangeait parfois quelques mots de patois avec mon grand-père. Elle faisait danser ses longs doigts sur l’accoudoir de son fauteuil. Elle n’avait pas l’air commode mais il lui arrivait de sourire quand elle nous prenait sur ses genoux. 

 Elle s’envola…Oui, je vous le jure, elle s’est vraiment élevée dans le ciel, sans effort, sans mouvement. Ce n’était pas une vision de l’esprit, ce n’était pas non plus une métaphore. Elle n’est pas morte, elle n’est pas allée au ciel. Elle a bel et bien fait de la lévitation. 

 Je me suis frotté les paupières, j’ai tendu un doigt étonné, j’ai voulu appeler, mais les sons ne sont pas sortis de ma gorge. J’ai juste écarquillé les yeux, j’ai juste ouvert la bouche comme un four. Elle est restée en l’air, avec sa canne, suspendue, heureuse, souriante, tranquille. Elle est montée de quatre ou cinq mètres, au moins. Un spectacle, une curiosité. Et puis elle s’est reposée sur le sol, légère, délicate comme une plume et elle a repris sa marche courbée et laborieuse. Elle m’a vue derrière la fenêtre et j’ai dû me pincer quand elle m’a fait un clin d’œil. 

 J’avais sept ou huit ans. Je n’avais pas bu et je n’avais pas fumé. J’ai vu ce que j’ai vu, j’en ai gardé la conviction toute ma vie. Je crois évidemment à la lévitation. Mr Vertigo est un témoignage. 

 D’ailleurs, on s’élève. Comment ne pas y croire ? Qu’on soit professeur ou parent, on élève, on a des élèves, on s’élève…Et on retombe. Parfois sur ses pieds, parfois à côté. Mais la vie est effectivement faite de hauts et de bas. 

 Charlotte vola pour moi, ce jour-là. Comme pour me dire que tout était possible. Elle m’avait appris la liberté. 

 Je n’avais rien compris, j’avais douté de moi. J’avais eu peur, j’avais voulu garder les pieds sur terre. On était très terre à terre à la maison. Très peu porté sur le surnaturel. Alors j’avais rêvé, voilà tout. Et surtout, je n’en ai jamais parlé à personne. 

 Le disque de mon rêve sauta brusquement et je me retrouvais entourée de toutes les femmes de ma vie qui me hurlaient des choses en silence. Mais sur leurs lèvres, j’ai lu… « Vole ! »

jeudi 27 novembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 8




 C’est à ce moment précis que je rouvre les yeux, toujours étalée sur le sol blanc, dans la chambre blanche, dans la lumière blanche. Rien ne semble avoir bougé lors de mon absence. Le sang baigne ma mémoire. Mais je suis tranquillement allongée. La femme au voile ensanglanté a continué sa vie en cherchant de minuscules perles d’espoir pour ses enfants, au milieu d’un monde gris. J’ai perdu sa trace. C’était il y a plus de 25 ans. Il s’est passé tellement de choses, depuis. 

 Et moi, je suis là, dans ce paradis blanc. Comment faisait-elle, déjà, cette vieille chanson ? « J’irai dormir dans le paradis blanc où les nuits sont si longues qu’on oublie le temps… » Je fais un immense effort de mémoire, mais je ne me souviens de rien…Juste ce vers et quelques notes de la mélodie. Je fredonne…Mais le reste m’échappe. Je me souviens qu’il s’agissait peut-être de l’évocation de la cocaïne. Peut-être. Mais cela me semblait tellement correspondre à ma situation actuelle. 

 La drogue. Elle avait envahi nos vies, aussi, à cette époque. Palliatif au manque de soleil, de joie, d’espoir. Le besoin d’évasion, de raison de vivre. 

 La grande époque du narcotrafic roi, avec son lot de règlements de comptes, d’overdoses, de forces de l’ordre débordées. 

 Stop ! Il ne faut plus penser. Il faut que je me pose des limites. Si je pense, là étendue sur le sol, seule, alors je vais attirer les idées noires, les cauchemars. La folie, peut-être. C’était bien, au début, les souvenirs de maillot de bain et de boom du lycée. Comment revenir à plus de légèreté ? Ma vie n'a pas toujours été influencée par le monde. 

 Mais les idées noires sont souvent les plus fortes. Elles envahissent le cerveau comme le goudron sur les tableaux des musée. Et là, après la prière, après la réflexion, après les questionnements, je me suis souvenue de ma dépression. J’ai eu une période sombre. Un marasme qui me sembla insurmontable. Vieux traumas, incapacité à me faire comprendre, remise en cause de tous mes choix, professionnels, personnels…Bref, une bête crise de la quarantaine, banale. 

 Quand on est dans cet état, beaucoup de gens vous tournent le dos, parce que vous n’êtes plus rigolote. Mais il y a aussi des amis psychologisants qui vous conseillent tout et n'importe quoi : des tisanes, des bains de pieds, la méditation ou la pensée positive. Ce sont un peu des pansements sur une jambe de bois, car il faut que la crise se fasse, dans le fond, il faut qu’on y survive ou qu’on en meurt, il n’y a rien à faire, c’est comme une bonne grippe, il faut y passer et prendre son mal en patience. 

 Malgré tout, la pensée positive, là tout de suite, ça ne me semble pas une mauvaise idée, pour effacer les souvenirs de violence, de tristesse et de désespoir, pour tenter de croire que la femme au voile ensanglanté a trouvé le bonheur. 

 Allez…on inspire par le nez, profondément, on se détend. On souffle par la bouche et on relâche toutes les tensions. 

 Et on se le dit et on y croit : peut-être qu’une vie réussie, ce n’est que la succession de choses minuscules.  

Le sourire d’un enfant,

Les cerises de la fin du printemps, 

Le rayon de soleil sur le carrelage,

Le bruit des saletés qu’on aspire dans le tuyau de l’aspirateur,

Les premières notes d’une chanson qu’on adore, 

 Sing, sing a song, 

 Sing it loud, sing it strong 

Sing a good thing, not bad, 

 Sing of happy, not sad, 

Sing, sing a song, 

 Make it simple to last your whole life long 

Don’t worry that’s not good enough 

For anyone else to hear, 

 Just sing, sing a song.*

 Les variations de couleur des feuilles en automne, 

 Le fou rire inexpliqué qui éclate et fait battre le cœur, 

 L’amour, le plaisir, la chaleur d’une main sur la peau, 

 L’ivresse légère, la danse, les soirs d’été, 

 La douceur de l’eau quand on se baigne dans un lac, la première fois de l'année, 

 Les poèmes : les vers de Victor Hugo, un peu pompeux parfois, ceux de Verlaine, simples et doux, 

 Les romans qu’on aimerait ne jamais voir se finir et qu’on referme sans les quitter vraiment. Ceux qu’on aurait aimé écrire… 

 La verve des bons orateurs, 

 Les pâtisseries du dimanche midi, 

 Le moment où l’on bascule dans le sommeil… 

_______________________________

Chante, chante une chanson, 

Chante à tue-tête, hurle-la, 

Chante positif, pas la haine,

Chante le bonheur, pas la tristesse,

Chante, chante une chanson, 

Trouve en une facile, 

Pour la chanter toute ta vie, 

Ne t’occupe pas de savoir 

Si elle ne plait pas aux autres, 

Chante, chante une chanson.


mercredi 26 novembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 7


 La femme au voile ensanglanté…Les pompiers sont venus. Ils ont désinfecté, pansé la plaie. Ils ont examiné le bébé qui n’avait rien d’autre que la peur et des sanglots déchirants. Et ils ont déclaré la mère apte à se remettre debout. Ils sont repartis. Pas la peine qu’elle aille moisir pendant des heures dans la salle d’attente puante des urgences bondées. Alors comme j’étais là, je l’ai prise sous mon aile. Elle ne voulait pas rentrer chez elle comme ça. La peur et la honte se mêlaient. Elle m’a raconté son histoire qui était l’histoire de toute l’humanité : la faim, le fusil, la famille qu’il faut protéger et la fuite, inévitable, pour la survie, pour l’espoir d’une vie meilleure. Laissez derrière soi les repères, les racines, tout ce qui faisait l’identité, pour repartir à zéro dans un pays où, quoi que l’on fasse, qui que l’on soit, on sera toujours vue comme une étrangère, une moins que rien. 

 Elle avait trois enfants, qu’elle bataillait à élever, avec un père qui s’engageait à la journée, tôt le matin, sur les parkings des zones commerciales, à l’arrière des camionnettes pourries des artisans qui faisaient du black. Il fallait qu’il sache tout faire : électricité, c’est OK, maçonnerie, oui, bien sûr, peinture, plâtre, marteau piqueur…Les mains aux engelures, le dos cassé…Et payé, souvent d’un pauvre billet de 20, sans avoir rien d’autre à dire que merci et à demain, peut-être. 

 Les gamins étaient nés dans la guerre, ils avaient été trimbalés, tout bébés, à travers un monde hostile, ils avaient grandi là, avec les traumatismes tus, avec le racisme ordinaire, avec l’éducation nationale impuissante. Leur mère me le dit simplement : « Les deux grands, ils n’ont pas 15 ans, mais ils ont déjà la haine. Et lui, le trésor de ma vie…Quel monde aura-t-il ? » Rien n’était fait pour eux ici. Tout concordait à leur frustration : la xénophobie, le rejet, la pauvreté, la société de consommation, la société de l’insatisfaction permanente, ce qu’on voudrait être, ce qu’on ne peut pas être… 

 Moi, je savais tout ça. J’avais été bénévole dans une association d’aide aux devoirs, avant que les subventions s’arrêtent et que la mairie ne vende nos locaux à un fast-food. C’était le parcours du migrant classique. Et aujourd’hui, la violence explosait, légitimée par les politiques et les médias. 

 Elle m’avait raconté son histoire lentement. 

 Pendant ce temps, le pansement sur son front avait rougi à nouveau et le sang coulait dans ses yeux. Elle avait besoin de points de suture. J’ai appelé une voisine de palier, infirmière. J’ai eu de la chance. Nous avons eu de la chance. Nous n’avons compté que sur nous-même.

mardi 25 novembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 6


 Pour effacer la vision, pour juguler la peur, cette fois-là, j’ai commencé à prier, machinalement. Je ne crois pas en Dieu. Du moins, je doute. Agnostique, c’est ce qu’on dit généralement en société, pour paraître plus malin que les autres. 

 Prier, quand on est nu comme un vers dans un paradis blanc, ou dans un purgatoire vide…pourquoi pas ? 

 J’ai commencé le Notre Père. Parce que j’ai eu une enfance catholique. Traditionnelle. Pas du tout extrémiste : baptisée au cas où, la messe de temps en temps, pour faire plaisir aux grands-mères. A l’église, on récitait comme on récite un poème de Maurice Carême devant le tableau noir de l’école primaire, un Notre Père ânonné auquel on ne comprenait rien. 

 Notre Père qui es aux cieux… 

 On le tutoie et moi, déjà, je ne m’y suis jamais fait. Je souffre d’une trop bonne éducation : on ne tutoie pas quelqu’un qu’on ne connait pas. On ne tutoie pas quelqu’un de plus âgé que soi. Et Dieu, pour le coup, il est vachement vieux. Mais bon, il faut se noyer dans la masse, à la messe. Il faut bredouiller sa prière comme les autres. 

 Que ton nom soit sanctifié… 

 Pour tout le saint-frusquin, c’est par essence Dieu qui s’en occupe ! Alors évidemment que Dieu se sanctifie lui-même…Il y a des principes de base : on n’est jamais mieux servi que par soi-même et il vaut mieux s’adresser au bon dieu qu’à ses saints… 

 Que ton règne vienne… 

 On n’y est pas déjà ? Il faudrait savoir : soit on y croit, et nous sommes bel est bien dans le règne de Dieu…soit…ce n’est pas pour demain ! 

 Que ta volonté soit faite, sur la terre comme au ciel. 

 C’est là que ça se gâte. Quelle est sa volonté, à Dieu ? Qu’est-ce que j’en sais et comment puis-je le savoir ? Si ça se trouve, il ne veut pas ce que je veux. Je rentrais toujours dans des considérations complexes à ce moment-là de la prière. Si la prière marche, comme nous sommes des millions à la faire en même temps, alors, ce qui se passe en ce moment est réellement la volonté divine. Sur la terre, les guerres, les enfants qui meurent, les tornades, les volcans, les inondations et les feux de forêt, c’est la volonté de Dieu. A ce moment de la prière, je me souvenais des histoires du très Ancien Testament, dont on nous lisait les histoires comme si c’était des contes de fées, au catéchisme. De Noé, dont même les fils se noient, de Jonas, dévoré par une baleine, de Job, ruiné en un instant. De toutes ces colères noires de ce Yahvé au bras vengeur. Dès que quelque chose ne lui plaisait pas, il frappait. Adam et Ève jetés dehors du paradis, tout nus et tout piteux, la Tour de Babel, les hommes dispersés, désunis… 

 Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour… 

 Je suis sûre que nous étions nombreux, à ce point à avoir un gargouillis d’estomac monstrueux. Il était midi moins le quart et l’idée d’un morceau de baguette du dimanche, bien croustillant, nous mettait en émoi. 

 Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés. 

Au début de ma vie de chrétienne approximative, j’avoue que je ne comprenais pas du tout le verbe offenser. Mais plus tard, ce sont ces deux vers qui m’ont paru les plus importants. Les plus exigeants. Pas simple de pardonner à ceux qui nous ont offensé, mais c’est à ce prix que Dieu nous pardonnera…Les jours où je vivais vraiment ces paroles, celles-ci, je les murmurais, piteuse. 

 Mais le meilleur était pour la fin. Je me souviens qu’à cette époque bénie de la fin de l’enfance, j’oscillais entre une vocation totale pour Dieu et l'amour charnel qui n’était pas sans m’attirer. Me tenter... Alors le fameux « Ne nous soumet pas à la tentation mais délivre-nous du mal », c’était un peu difficile à assumer. Malgré mes prières, Dieu mettait sur mon chemin des Rémy aux beaux biceps ou des Julie aux belles dents. Comme une preuve irréfutable de l’absence totale de ce fameux Dieu dans les cieux. Et je ne voyais pas où était le mal. Quelques années plus tard, un pape a dû se rendre compte de la faille et a fait changer cette phrase pour « Ne nous laisse pas entrer en tentation ». La nuance est de taille : ce n’est plus Dieu qui tente mais nous qui nous laissons tenter…Le libre arbitre vient tout changer. 

 Couchée sur le sol, dans ce vide sidéral, il faut que je m’ennuie ferme, pour faire l’exégèse du Notre Père. C’est un réflexe humain, paraît-il, que de se réciter des choses, quand on est en prison, en camp de concentration…ou là, dans cette salle d’attente sans journaux périmés. 

 En fermant les yeux, me sentant glisser dans le sommeil, j'ai peur, désormais des souvenirs qui surgiront. J’espère que cette prière va m’aider. Mais elle est encore là, dans mon crâne, dans mes yeux brûlants, la femme au voile ensanglanté, comme un flash violent, comme le rouge d’une toile de Nicolas de Staël, comme une persistance rétinienne douloureuse. 

 À nouveau, pourtant, je papillonne et me détends. Le sommeil me tombe dessus comme le fascisme sur nos vies, à cette époque-là.

lundi 24 novembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 5


 C’était juste le moment de la bascule. Il y avait déjà dans l’air le ferment de la catastrophe. Il y avait déjà ce qui ressemblait à une menace, un subtil mélange d’effroi et de tragique. Une odeur de peur, une vibration comme celle des tremblements de terre, que seuls les animaux savent percevoir, parait-il. Je crois que les hommes savent aussi la percevoir. Mais ils ont oublié. Ils ressentent des signaux qu’ils ne savent plus décrypter. Et cela les perturbe. Les plus forts en pleurent. Les plus sensibles en meurent. 

 Un frisson dans l’air, des guerres qui se rapprochent, des idées qui montent, comme montent les brumes de novembre dans les plaines, le soir. 

 Les hommes avaient perdu le goût des autres. On s’insultait pour un rien, pour une blague. Le second degré était porté disparu. En quelques années, nous étions passé de grand Guignol à Peur sur la ville. On se regardait en chien de faïence, on avait peur de son ombre. 

 Dans mon rêve, une télé, une chaîne d’info en continu et un planisphère où la lumière déclinait lentement : les élections, à tour de rôle, faisaient tomber chaque pays dans le crépuscule où naissent les monstres. La haine était décomplexée. On ne dénombrait plus les polémiques au sujet d’un pull rose jugé dévirilisant, de la petite phrase d’un chanteur, du dernier dérapage d’un ministre. On avait pris l’habitude de se dire qu’il faudrait que nos enfants soient de la chair à canon. Et vint le tour de notre pays, pourtant gardien de la démocratie. Dernière élection avant l’inconnu. Terminus du peuple. Terminus de la démocratie. Et la situation s’enflamma. Ceux qui n’avaient pas voté, ceux qui avaient mal voté, ceux qui n’avait pas voté la même chose : trois camps en bataillons rangés qui se tapaient sur le crâne et qui ne voteraient plus avant qu’il soit longtemps. 

 Cette période était cauchemardesque, vendue en 3D par des technologies aux écrans toujours plus présent. On pouvait vivre sans retirer son casque de réalité virtuelle, pendant des jours entiers. Il faut dire que les voitures conduisaient à notre place, les drones nous livraient la nourriture du quotidien. On pouvait tout faire, pour ainsi dire, en un clin d’œil. 

 Enfin… si on était né du bon côté, évidemment. Parce qu’il restait ceux qui ne pouvaient pas se payer tout ça. Il y avait les parias, les asociaux, les pauvres. 

 On disait « Bah oui, il y a toujours eu des pauvres. Aide-toi et le ciel t’aidera. » Et on restait dans sa bulle, sans voir le monde autrement que dans son casque. La sécurité était à ce prix. Seul sur son canapé.

 Et étendue sur le sol dur et blanc, c’est mon propre cri qui me réveilla, quand je revis encore une fois le sang couler. Je pouvais cauchemarder les yeux ouverts : au début de la Nouvelle Ère, les exactions faisaient rage, au nom du Déremplacement. On fracassait des crânes au coin de la rue. Je revoyais la scène, encore et encore : une femme, le voile arraché, le sang coulant sur son visage, sur l’enfant qu’elle serrait contre elle, désespérée. J’avais crié. Les miliciens, lâches, avaient disparu comme une volée de moineaux. J’avais tenté de garder éveillée cette pauvre femme pendant plusieurs minutes. Les pompiers avaient tardé à arriver. Encore une victime de la brigade du Déremplacement ? Ils hésitaient à venir. La peur régnait…

dimanche 23 novembre 2025

Il n'y a rien - Episode 4

 


Pourtant, mes yeux s’ouvrent. Je réalise soudain que la lumière blanche et vive ne doit pas toujours être allumée. Je me dis alors que ne suis pas seule, assurément, puisque quelqu’un éteint la lumière quand je dors. « Je n’ai jamais pu dormir avec la lumière allumée ». Oui. Mais aussitôt « Je n’ai jamais pu dormir ailleurs que dans un lit » Et là, sur cette surface dure, je dors comme un bébé. Je rêve, même. Alors qu’est-ce que cela signifie encore, ce que je faisais avant ? 


 Rien. Le vide. Je pense un instant à pleurer, à appeler, à crier. A me débattre. J’essaie. Ma voix se perd, timide, il me semble que c’est un effort insensé d’ouvrir la bouche et d’actionner tous ces muscles, le cou, les cordes vocales, l’air qu’il faut expirer. Le son se casse et semble ridicule au milieu du vide. Pas d’écho. J’ai l’intuition, immédiatement, que c’est inutile. Comme dans un film, comme dans une série et que l’otage essaye de crier : ici, même pas besoin qu’un méchant réponde « Tu peux crier autant que tu veux, personne ne peut t’entendre ». Il y a comme des liens invisibles, des malfrats fantômes qui m’auraient bâillonnée et ligotée là. 

 L’angoisse ne doit pas gagner. Je tente de me rassurer. J’ai connu pire. On a tous connu pire. Ici, je n’ai ni trop chaud, ni trop froid. Je n’ai pas faim. Je suis bien. Je me repose. A quoi bon angoisser ? Si j’ai du temps pour paniquer, autant utiliser ce temps à bon escient : pour dormir, pour rêver encore, pour réfléchir, pour faire le point. Pour trouver une solution… 

 Et je sombre à nouveau. L’ambiance a changé. Plus de boom ou de lycée.

samedi 22 novembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 3

 

Je suis une fois de plus repartie dans un sommeil profond. Je me suis retrouvée au lycée, cette fois. La puissance du souvenir. Les lectures de la pièce, en classe, ce personnage de lesbienne austère qui avait fait marrer les garçons. Dans mon sommeil, le titre m’est revenu. Huis Clos. C’était cela. Je me sens enfermée dans mon corps. Lockdown syndrome, dans une sorte de paradis blanc. Et puis non, cela revient à penser que je suis dans le coma et ce n’est pas cela. Cette fois-ci, délibérément, je n’ai pas rouvert les yeux. Je me suis complu dans mes souvenirs. Le lycée si lointain. Tout semblait possible, à 18 ans. Le corps ne me lâchait jamais, je me sentais infaillible et je pensais que cela durerait toujours. J’avais appris que j’étais belle dans le regard de certains garçons et j’en faisais une fierté, un étendard, un droit de passage. Même si j’avais aussi appris le mépris dans le regard de beaucoup d’autres. 


 Que j’étais bête, quand j’y pense, mais comme j’avais eu raison d’en profiter. C’était un autre temps. On pouvait séduire, on pouvait profiter. 

 C’était avant. 

 J’ai glissé à nouveau. 

 Le rêve m’a conduit soudain sur les rives d’un bonheur perdu. Soirée disco, milieu des années 80. That’s the river of Babylon. La mélopée des voix puis le rythme qui m’emporte. J’ai 15 ans, soudain. Fin de 3e. J’ai les mains moites et j’ai mis mon plus beau jean. Celui qui me fait un cul d’enfer et une taille de guêpe. Celui qui faisaient du corps des filles comme un triangle posé sur le sol, la taille haute et fine, les pattes d’eph’ en bas, et puis un petit débardeur et des couettes, je ne sais plus, mais ce qui est sûr, c’est que j’ai des seins et que ça fait rougir les gars. La scène se passe dans le garage de la maison des parents d’un copain. On a caché l’établi avec des grands draps, on a décoré avec des ballons, on a trouvé deux ou trois spots colorés et on a emprunté la chaîne hifi du tonton pour passer des cassettes et des disques. Sur l’invitation, on était convié à amener tout ce qu’on avait en musique cool. Les filles avaient fait un cercle avec des chaises de jardin et discutaient entre elles, riaient fort, se moquaient sans doute un peu des garçons, en les regardant en coin. Les garçons tâchaient d’occuper l’espace, se donnant une constance, un verre de Coca à la main, en parlant foot ou formule 1, mais en reluquant surtout les nanas. Deux petits mondes distincts qui attendaient patiemment que la musique se fasse plus douce pour s’apprivoiser. L’intro de la chanson de Boney M est parfaite pour ça. Premier contact. On se regarde dans les yeux et on éclate de rire, un peu gêné, puis la musique dissipe la gêne, on bouge en rythme, on se laisse emporter. C’est ce jour-là que Rémi, le musclé, le beau gars, celui qui était déjà passé au lycée, le frère de Caro, la best friend de toujours, Rémi, celui qui faisait tourner les têtes de toutes les filles, qui avait son prénom entouré de petits cœurs roses dans tous les agendas et qui aurait défendu sa petite sœur à coups de poings s’il avait fallu, Rémi…Le souvenir s’effiloche puis les images se rassemblent, la lumière, l’ambiance, le goût du Coca et du gâteau au yaourt, nappage au chocolat avec des Smarties pour faire la déco, Rémi, comment était-il habillé, un jean, sûrement, mais contrairement aux autres qui avaient mis une chemisette pour l’occasion, lui, mettait en valeur ses bras de boxeur avec un tee-shirt aux manches roulées. Un peu bad boy. Aux premières notes de la chanson, il est venu vers moi, sans sourire, très sûr de lui, le regard ténébreux. Il m’a pris par la main et je l’ai collé un peu en me trémoussant. Il m’a murmuré « Toi, t’es ma préférée de toutes les copines de ma sœur ! Tu vas faire des ravages au lycée, t’es carrément belle ! » Ils avaient eu le temps d’esquisser quelques pas d’une sorte de slow et puis la musique avait démarré et l’étreinte s’étaient desserrée. 

 C’est furtif, c’est léger un souvenir d’avant et ça vous revient sans prévenir. C’est doux comme un premier baiser. On ne voudrait plus se réveiller, ensuite.

vendredi 21 novembre 2025

Il n'y a rien - Épisode 2


 C’est comme cela à chaque fois. Je tente de lutter, de garder les yeux ouverts et malgré la lumière crue, impossible. Je suis bien, malgré le sol dur, malgré la nudité. Je ne ressens ni la faim, ni la soif, ni les besoins les plus élémentaires. Je me rendors, portée par un doux souvenir. Je suis embarquée et il faut attendre que je me réveille à nouveau. Je n’ai aucune idée du temps durant lequel je me rendors. Quelques minutes, quelques heures ? Je ne sais pas depuis combien de temps je suis là, ni même à quoi ce « là » peut bien faire référence. 

 Cette fois-ci, je n’ai pas essayé de répondre à quelques questions basiques pour me prouver que je suis bien en vie. Je ne me suis pas dit « Comment je m’appelle, quel âge j’ai ? Où je vis, quelle année, qui est le président, qui je suis ? » Ces questions que les ivrognes se posent pour se prouver qu’ils ne sont pas saouls. Ou les questions que l’on pose à quelqu’un qui vient de faire un AVC. 

 Les premières fois, je me suis dit, « faisons le point. J’ai 70 ans. J’ai pu prendre ma retraite. On a fêté ça. Je ne pensais pas y arriver. 70 ans. Âge légal de départ en retraite. A moi la tranquillité. Et patatras, je me retrouve étendue là, je ne sais pas ce qui m’arrive. » 

 Et puis j’ai cherché à comprendre. J’ai regardé de tous mes yeux, j’ai cherché à activer mes sens au-delà du normal. 

 Quand j’ai rouvert les yeux à nouveau, rien n’avait changé. Je ne me suis pas posée de questions. Il fallait que je passe à l’action, que j’essaye d’écouter, de sentir. Même si je l’avais déjà fait, en vain. A chaque fois, j’ai beau écouter de toutes mes oreilles, je n’entends rien. Ni la pluie, ni des pas, ni le craquement d’un plancher ou d’une charpente. Il n’y a rien que le sifflement du sang qui bat dans mon corps. Il n’y a rien que moi. J’ai beau activer mon odorat, j’ai beau ouvrir mes narines, rien ne me parvient. Ce n’est pas un lieu où l’on cuisine, où l’on vit, où l’on se lave et où l’on défèque. Par réflexe, parfois, j’ai mis ma main devant ma bouche, pour vérifier que ce n’était pas moi qui ne sentais plus rien : mais mon haleine était légèrement sucrée, même pas désagréable, malgré les heures de sommeil que je subodorais. J’ai vérifié souvent mes aisselles, dans un mouvement de tête qui me semblait un effort musculaire extraordinaire. J’ai reconnu à chaque fois le musc habituel de mon déodorant mêlé à ma sueur légèrement acide. 

 Lors de mes premiers moments d’éveil ou de conscience, j’ai éliminé une hypothèse : si j’avais été dans le coma, j’aurais reconnu l’entêtante odeur d’hôpital, j’aurais perçu les bruits des machines, les bips réguliers de l’oxygène et du moniteur. Je n’avais pas l’impression qu’on venait à mon chevet. J’étais seule. Mais était-ce surprenant ? Qui serait venu me voir ? Une équipe médicale, au moins, peut-être… 

 Cette idée d’hôpital, pourtant, revient, lancinante. Les histoires d’expériences de mort imminente sont forcément une petite obsession quand on se retrouve allongée, seule, dans un espace lumineux et indéfini. Pourtant, je rejette cette idée-là avec un raisonnement tout aussi obsessionnel : je ne peux pas être sur le point de mourir, puisque je me réveille, puisque je pense, puisque je cherche à comprendre. Puisque je me sens vivante. Puisque qu’il y a sous mes doigts ce sol en plastique, doux, tiède et trop lisse pour être faux.  

Je me dis vaguement qu’il y a de quoi devenir folle. Puis je me dis que je suis folle. Je me dis que je suis morte. Que c’est cela, la mort. L’éternité dans du plastique. L’éternité à passer avec soi-même. Je me souviens soudain de cette pièce que j’ai dû lire au lycée, peut-être pour le Bac, cette pièce de Sartre. La pièce disait que l’enfer, c’est les autres. Ai-je retenu autre chose ? Même pas le titre, mais je me souviens des débats en classe : l’enfer, c’est les autres, mais c’est aussi le bonheur, les autres, l’amour, l’amitié, tout ça. Les débats immatures de gamins de 18 ans qui ne connaissent pas la vie et qui sont obligés de faire de la philosophie.

jeudi 20 novembre 2025

Il n'y a rien - épisode 1


 Il n’y a rien. J’ouvre les yeux et il n’y a rien. Pas de meubles, pas de fenêtres, pas de murs. Pas de poussière. Personne, évidemment. Pas de couleur. Il n’y a que mon corps qui pèse sur le sol dur. Ce sont les deux seules choses concrètes. Ça, et la lumière. Une lumière blanche, éclatante, qui émane de nulle part. Pas de source lumineuse, d’applique, d’ampoule. Pas de plafond, de murs, d’ailleurs, qui pourrait accueillir ces objets. Rien. 


 Je suis allongée sur le dos. Je ne sais même pas encore que je suis nue. Je tente juste de comprendre où je suis. Comme quand on se réveille, un matin, dans une chambre inconnue et qu’on a ce moment de trouble, qu’on ne sait plus si l’on est chez soi, chez ses parents, dans un hôtel ou chez des amis. C’est la même chose, mais c’est beaucoup plus vertigineux. Il n’y a rien. 

 Je tente d’être rationnelle, comme on est tenté de l’être quand tout nous échappe. Je me dis « pince-toi, tu rêves ». Mais je n’ai même pas la force de soulever ma main, pour l’instant. Je suis sur le dos, mes bras le long du corps. Je parviens à crisper un peu mes doigts sur le sol. C’est la seule chose tangible. Je caresse, je palpe et je fais appel à ma mémoire. Quel type de sol, quelle matière ? Du carrelage ? Non, c’est plus chaud et un peu plus…souple, me semble-t-il. Souple, ce n’est pas le mot. Plus…résilient, peut-être. Je me dis que ce doit être un sol plastique. Mais un plastique rigide, pas un balatum ou un de ces faux plancher en vinyle. Je n’ai pas froid et le sol est tiède. Je ferme les yeux. 

 Je sais maintenant à quoi cela me fait penser : aux transats, le long de la piscine, quand j’étais petite, chez mon oncle. Aux transats blancs, brûlants de soleil, quand je sortais de la piscine, trempée et que je m’affalais dessus, pour me sécher, pour prendre une pause, pour rire en voyant mon cousin faire une bombe en éclaboussant mes tantes et mes cousines, pour prélasser mon jeune corps de gamine, souple et caramélisé par l’été à courir dehors. Les jours heureux. Les jours d’avant. 

 J’ai fermé les yeux, je sais que je n’aurais pas dû, j’ai sombré à nouveau dans ce sommeil contre lequel je ne peux pas lutter. Comme dans un rêve, mais si réaliste, soudainement, j’ai à nouveau 10 ans, fière, dans mon premier maillot de bain une pièce, violet et rose, avec plein de cœurs et le B de Barbie sur la poitrine, celui que j’ai eu le droit de choisir, parce qu’en vrai, j’aurais préféré un deux pièces, noir, avec le soutien-gorge triangle, plus sexy, mais que ma mère a dit « non, à l’école tu vas aller à la piscine et tu ne pourras pas mettre ça…D’ailleurs, je ne voudrais pas ! Je serai quitte de te racheter un maillot une pièce ! Prends celui que tu préfères. » Et Barbie, c’est pas mal, quand on a 8 ans, durant ces années-là.