samedi 10 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Episode 10


 La vraie nouvelle, en dehors de la gourmandise, c’est l’existence des abeilles. Leur non disparition, surtout. Ce n’était pas gagné : les pesticides, les maladies, les frelons asiatiques…Les raisons de la disparition des insectes pollinisateurs étaient tellement nombreuses que ce miel ressemblait à un miracle.

 Il m’a quand même fait remarquer que sans les abeilles, il n’y aurait pas non plus de poires…Et il s’est gentiment moqué de moi devant mon air ahuri. Eh oui ! Pour qu’un fruit arrive à maturité, il faut bien qu’un insecte pollinise la fleur… 

 Je réalise soudain combien je suis éloignée de la nature. Combien il me serait difficile de vivre à la campagne, en autarcie, comme ça. Il me dit que lui aussi était un intellectuel déconnecté du monde, bien loin d’avoir les connaissances d’un survivaliste. Mais la nécessité fait l’homme. 

 Il m’explique qu’après l’exode de tout le monde vers les grandes villes, les arbres, les renards, les grenouilles et…les insectes ont lentement repris leurs droits. D’ailleurs, il doit faire attention à ses poules : les bêtes sauvages sont là, tout autour. Et l’été, les moustiques sont un vrai fléau ! Il ne faut pas croire que la vie à la campagne, c’est le paradis. 

 Il n’empêche que le plus beau cadeau fait à la nature, par l’homme, c’est sa disparition. 

 Pendant que nous parlons, le temps change, le soleil s’est éteint doucement, et une petite neige sèche s’est mise à tomber. 

 Le froid ne nous atteint pas, à l’abri des gros murs de pierres, dans la petite cuisine de mon arrière-grand-mère. Nicolas remet une bûche dans le poêle. Il a fini par me dire son nom. Nicolas Reverdie. Comme une promesse pour que la nature retrouve ses couleurs. Grâce à lui, je retrouve le goût de la poire et le goût du miel. La sensation de chaleur, le confort. C’est un peu comme si je retrouvais le goût de la vie. Parler, rire, manger, boire. Oui, boire : le moindre verre d’eau, cette verveine, le lait qu’il a mis dans l’omelette et que j’ai voulu sentir, d’abord, puis que je n’ai pas résisté à goûter, tout cela m’a paru extraordinaire. Les choses si simples, si minuscules, ces choses auxquelles nous n’attachons aucune importance quand nous les avons en abondance, soudain, me sautent à la gorge et m’emplissent d’émotion. La fatigue d’une si longue journée, de l’angoisse de me retrouver dans le grand tout me saisit. Nicolas me donne une couverture et je m’endors dans le grand canapé qui occupe presque toute la place dans la minuscule cuisine. Je suis bercée par les craquements du bois qui se consume lentement dans la cheminée. Ce sommeil n’a rien à voir avec celui sur le sol dur et blanc sur lequel j’ai passé les vingt dernières années. Ce sommeil est moelleux et doux. Il est sans questions. 

 A mon réveil, pourtant quelque chose a changé dans l’attitude de mon hôte. Je n’ai aucune idée de l’heure mais je sens bien qu’il s’agite déjà depuis longtemps quand j’émerge enfin et j’ai immédiatement l’impression d’être un meuble gênant, là, au milieu de sa vie.

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