vendredi 6 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 7


 J’avance avec prudence. Je suis bien en vue, au milieu du parvis et comme je ne sais pas quoi faire pour m’annoncer, je chante. 

Je hurle la première chanson qui me passe par la tête. Je ne sais pas pourquoi, c’est une vieille chanson… 

 « Il met de la magie, mine de rien, dans tout ce qu'il fait 
Il a le sourire facile, même pour les imbéciles 
Il s'amuse bien, il n'tombe jamais dans les pièges 
Il s'laisse pas étourdir par les néons des manèges 
Il vit sa vie sans s'occuper des grimaces 
Que font autour de lui les poissons dans la nasse 
Il est libre Max, il est libre Max 
Y'en a même qui disent qu'ils l'ont vu voler » 

C’est bizarre, les réminiscences de la mémoire. C’est étrange. Tout ce couplet m’est revenu d’un coup, alors que je n’avais pas entendu cette chanson depuis…un siècle ! 

Je ne sais pas si c’était une bonne idée, de hurler, ceci dit. 

Une femme est sortie sur les marches de la cathédrale. Elle se dresse devant moi, un fusil à la main, majestueuse. Une brune aux cheveux courts, en bataille, un regard perçant et hautain. Les pommettes hautes, comme un dessin d’Enki Bilal. Une sportive, ciselée comme une coureuse de fond. Maigre, musclée. Elle est habillée d’une combinaison militaire qui souligne justement ces atouts. Elle ne dit rien. Elle observe. Elle me surplombe, elle est évidemment en position de force. Je ne sais pas quoi faire. Comme d’habitude, dans ce cas-là, j’ai ce réflexe de survie : je lève les mains. Je viens en paix. 

Je tente de faire un pas. Elle crie « Stop ! » Sa voix est rauque, sans appel. J’ai la trouille. Je tente la conciliation : « J’ai un peu de nourriture. Je peux partager. » 

 Elle baisse son fusil. Mais elle se méfie toujours « Garde les mains en l’air, approche. Doucement ! » 

Je m’exécute. Bizarrement, je me déplace en crabe, je ne sais pas pourquoi, je marche de travers. Lentement. 

Elle éclate de rire et ça me surprend tellement que je recule à nouveau. Toujours en crabe. 

Quand j’y pense, oui, la scène est comique. 

Finalement, elle descend des escaliers et s’approche de moi. Pas en crabe. Je retiens ma respiration, je suis figée comme une statue. Elle me tourne autour. J’ai toujours les mains en l’air. Je me suis musclée, de ce côté-là, à force. Je n’ai même pas de crampe. 

Elle passe derrière moi. Instinct de survie, je me retourne d’un geste brusque. Elle recule d’un pas et s’exclame « Oh ! Oh ! Oh ! Doucement, doucement… » On dirait un dresseur avec un cheval récalcitrant. On est tendues comme des arcs bandés. Toutes les deux. Je sens qu’elle n’a pas vu d’être humain depuis encore plus longtemps que moi. Alors qui est le cheval et qui est le dresseur, je ne sais plus vraiment…Il faut que je l’amadoue. Et quoi de mieux que les mots. 

« Bonjour, madame. Je suis heureuse de vous trouver, de vous rencontrer. Je ne fais que passer. Est-ce que je peux vous demander l’hospitalité, en échange d’un repas, pour la nuit ? » 

Elle ne répond pas immédiatement, elle fait durer le suspense, un peu comme une mauvaise actrice qui voudrait faire un effet, qui voudrait instaurer une tension. Mais rendons-nous à l’évidence : je suis là, avec mon gros sac à dos, les mains en l’air…et elle est là, un fusil à la main, à me tourner autour…La situation est sous contrôle et il ne peut rien arriver. 

Elle finit par parler : « Quelle idée, de chanter, comme ça, à tue-tête…Quel manque de savoir-vivre…J’aurais bien pu vous transformer en chair à pâté, moi ! C’est que j’ai le coup de fusil facile, vous savez ! » 

A bien y regarder, elle a l’air d’une sorcière. Mais je ne la crois pas tellement sensible de la gâchette. 

D’un coup de crosse dans le dos, elle me pousse vers la cathédrale. En entrant sous les hautes voûtes peintes d’un ciel étoilé, je ne sais pas si j’entre en prison ou si je trouve un havre de paix. 

Nous remontons jusqu’à l’autel. Elle me dit de prendre une chaise. Elle disparaît dans la sacristie, puis revient avec une théière et des tasses. Elle me tend un breuvage. 

 « Merci…Qu’est-ce que c’est ? » 

« Buvez ! » 

Je me méfie. C’est légitime. Elle parlait quand même de me transformer en chair à pâté il y a cinq minutes. 

 Devant mon hésitation, elle prend sa tasse et elle commence à boire. « C’est de la tisane. De la menthe, qui pousse dans le jardin de la cure. La menthe, c’est de la mauvaise herbe, du chiendent, ça repousse toujours… » 

Je suis rassurée et je trempe les lèvres…

Aucun commentaire: