Tout ce gâchis, tous ces morts. Je suis effondrée en entendant tout ça. Mais l’homme me raconte cela sans ciller. Je ne sais toujours pas le sens de tout ça dans le fond : pourquoi ? Quel est le but de l’iA ?
Si on récapitule, le plan a consisté à capturer les êtres humains qui savent lire, tuer les inaptes et laisser le pouvoir aux gens moyens. Comment pourrai-je comprendre ?
L’homme a le regard vide. Il déclare, surréaliste, « Oh, vous savez, au royaume des borgnes, les aveugles sont rois. »
Ou le contraire, pensai-je sans le dire, mais je vois bien ce qu’il voulait dire : il était en position favorable, alors aucune raison de se plaindre…
Mais que comprendre de cette situation ? Je me fais insistante. Il hausse les épaules : « Qu’est-ce que j’en sais, moi ? ça a l’air de marcher, non ? »
Non…ça n’a pas l’air de marcher : il y a des crèves-la-faim partout, on mange de la bouillie de cellulose aux protéines humaines, toute la civilisation qui reposait sur une intelligence collective, sur des connaissances accumulées depuis des millénaires, sur des techniques d’agriculture, sur les technologies, sur l’industrie, sur l’ingénierie…tout semble avoir disparu, au profit d’une intelligence artificielle qui adapte le monde à ses propres besoins.
Il me regarde avec des yeux comme des soucoupes. Il ne comprend rien de ce que je raconte.
« Mais non, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Moi, je vais bien. J’ai tout ce qu’il me faut ! »
Le meilleur des mondes possible, comme disait Pangloss dans Candide. Voltaire…Viens à ma rescousse, que je retourne cultiver mon jardin !
Comment va-t-il réellement, le monde ? En vérité, nous n’en savons rien ! Je lui demande s’il a des nouvelles du monde, justement ? Que se passe-t-il ailleurs qu’en France ? Est-ce que quelque part, dans d’autres pays, il y a une alternative à l’iA ? Est-ce que quelque part, l’humain a gardé la main ?
Il me regarde à nouveau comme si je parlais une autre langue.
« Oh…ben, ça doit être partout pareil. L’iA, les frontières, je pense qu’elle s’en fout. Mais laissez-moi vous dire : l’iA, elle comprend bien mieux le monde que nous. Elle comprend tout. Regardez ce qu’elle a fait pour vous : elle vous a rajeunie, elle vous a redonné vos 20 ans. Jamais les hommes tout seuls seraient arrivés à faire ça. Vous devez le reconnaître : l’iA, c’est ce qu’il nous faut. Les restes du monde, on s’en fout ! »
Mais…Les conflits du Moyen-Orient ? Ils sont réglés ? La destruction de l’Amazonie, c’est fini ? La Russie s’est réconciliée avec le reste de ses voisins ? Les Émirats Arabes Unis, ils s’en sont remis, de la fin du pétrole ? Et l’iA est partout, même au fin fond de l’Australie ? Même au milieu de l’océan Pacifique ?
L’homme s’est endormi, je crois bien. Il ne sait pas du tout de quoi je parle. Il n'a déjà pas beaucoup de vocabulaire, alors la géographie, ça lui échappe totalement !
À ce moment-là, je sais que je peux m’enfuir : je retrouverai facilement mon chemin, dans la forêt. Je redescendrai dans le petit village de mon arrière-grand-mère, je retrouverai Nicolas, je répondrai parfaitement au destin tracé par l’iA pour moi.
Mais il me manque toujours bien trop de pièces pour reconstituer le puzzle.
Alors je rejoins ma chambre. La nuit est claire. La nature chante par la fenêtre ouverte et envoie son souffle de vie tiède et parfumé.
Je ne sais pas ce qui a mal tourné pour l’humanité, je ne sais pas à quel point cela a mal tourné.
Un tableau se dessine, pourtant : celui d’un monde morcelé, divisé, organisé par une force supérieure. Reste à découvrir quelle est cette force supérieure. L’iA, ce n’est pas la réponse : comment une machine pourrait tout diriger ? Quelle serait sa raison supérieure ?
J’ai navigué parmi les campagnes désertées, habitées par des fous, des cannibales et des ermites. J’ai découvert un monde où l’on avait perdu le mode d’emploi basique pour cultiver, pour cuisiner, pour vivre avec les saisons. J’ai des poules dans des jardins, picorant les salades avant qu’elles poussent, j’ai vu des bibliothèques brûler pour réchauffer le cœur de l’hiver, tandis qu’il fallait s’en remettre à l’iA pour tenter de tout comprendre.
J’ai découvert les villes abandonnées aux écrans, aux zombies captivés par les Surfaces, absorbés, les yeux dans le vide, le pouce cliquant sans fin, scrollant sans but. J’ai reconnu les enfants qu’on laissait devant les tablettes, dans les restaurants, pendant les soirées, quand nous étions jeunes parents, parce que c’était pratique. On savait que c’était néfaste, mais c’était tellement pratique. Les cerveaux se sont rabougris, les synapses ont capitulé et les pouces se sont musclés.
J’ai constaté que l’histoire était toujours un peu la même et qu’il y avait encore des privilégiés, des protégés : ceux qui ne craignaient ni la faim, ni le froid, ni le fusil, ceux qui avaient le droit de rire, de vivre et de manger des asperges et des fraises. Comme à toutes les époques, comme dans tous les régimes autoritaires, derrière de grands murs, derrières des gardes en arme, derrière des remparts d’or et d’argent, des hommes faisant mine d’ignorer que tous les autres vivaient l’enfer pendant qu’ils accaparaient tout.

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