mardi 28 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 9


 Non ? 

 Il me regarde, pétrifié. « Vous raconter quoi ? Je n’ai…rien à raconter ! Ma vie est simple : vous voyez bien. J’allume l’iA, elle fait son boulot, elle nous dit quoi faire, nous, on obéit et puis c’est tout ! Mais vous allez me faire avoir des ennuis, si ça continue… » 

Je prends un ton rassurant, un ton de mamie de 90 ans : « Vous n’avez rien à craindre de moi. Je suis une petite grand-mère de 90 ans, maintenant, vous le savez ! Allez donc, commencez par me raconter votre enfance ! Comment êtes-vous devenu ce que vous êtes : un grand ajusteur…comment vous dites déjà ? Ajusteur cliqueur ? » 

« Ah non ! Hein ! Moi, un cliqueur ? Jamais de la vie ! Parce que moi, vous voyez, grâce à mon grand-père et à ses livres, là, tout autour de nous, je sais lire, madame ! Je suis ajusteur-surveillant de l’iA ! »

 « Ah bravo ! Il n’y a plus grand monde qui sait lire, en effet, de nos jours ! » 

Il s’enorgueillit bêtement en se redressant, comme un coq sur ses ergots, en bombant le torse. 

« Oui, comme on s’ennuyait, ici, l’été, on a lu un peu. On n’avait que ça à faire…Alors bon, les BD surtout. Mais c’est cool, les BD. » 

« Quel âge avez-vous ? » 

Je le jauge en lui posant la question : il me semble à peine dépasser les 45 ans. Il devait avoir une vingtaine d’année quand j’ai été endormie. Et à l’époque, déjà, la situation n’était pas terrible : les enfants avaient perdu en facultés cognitives : la plupart manquait de vocabulaire. Les ados ne savaient déjà plus écrire sans l’iA et ça depuis bien longtemps : l’iA a fait irruption en 2025… 

 « J’ai 50 ans… » 

Je fais rapidement un calcul : « Vous êtes né en 2040 ? » 

« 39 ». 

Je hoche la tête, gravement. Quelqu’un né de 2039 a baigné dans la culture de l’iA toute sa vie. Savoir lire est une chose : comprendre ce qu’on lit en est une autre. J’aimerais bien savoir ce que notre homme comprend vraiment du monde. 

« Oui, donc, j’ai beaucoup lu Boule et Bill, quoi. C’est pour ça que j’adore les chiens. Ce qui fait que j’ai beaucoup mieux réussi à l’école que mes copains. Et que j’ai pu décrocher le poste d’ajusteur…Je sais lire les mots « Allumer et éteindre » J’arrive bien aussi à cliquer sur « Redémarrer » quand il y a un problème. Et ça paie bien : j’ai un bip, je peux être appelé jour et nuit et hop je clique et c’est parti ! » 

Je ne lui dis pas « Comme un cliqueur », même si ça me monte aux lèvres et que l’éclat de rire me brûle dans la poitrine. 

« Et ça fait des privilèges : celui de garder cette maison, par exemple…Et d’avoir eu le test de fertilité : je peux faire des enfants, comme ça, j’ai des femmes…» 

Voilà donc à quoi sont réduits ces esclaves-là, ceux qui sont mieux payés que les autres… 

« Et alors, ces vingt dernières années, que s’est-il passé ? C’est cela qui m’intéresse ! » 

« Oh…c’est long 20 ans…Et puis je n’ai pas beaucoup de mémoire…Mais je vais essayer de vous raconter…Alors…Voyons voir…Il y a 20 ans…j’avais…J’avais… » 

Je l’interromps : « 25 ans ! Pile poil ! » 

« Quoi, pile poil ? 25 ans, vous êtes sûre ? Vous êtes drôlement forte, vous…Bon, si vous le dites…Alors à 25 ans, voyons voir…Mon grand-père… » 

« Votre grand-père devait être mort, non ? A moins qu’il ait été presque centenaire… ? » 

« Oui, il est mort quand j’avais 25 ans. Alors j’ai hérité de cette ferme au milieu de la cambrousse. Parce qu’entre temps, mon père et ma mère étaient morts aussi. Voilà, ça c’est mon histoire : tout le monde est mort et je me suis retrouvé tout seul. Mon grand-père, durant sa retraite, sa longue retraite, qui a fini par ne plus être payée, il a mis en place ici tout ce qu’il faut pour survivre. Jardin, poules, petits animaux pour faire du lait…Panneaux solaires…Enfin, vous voyez, il avait commencé quand il avait une trentaine d’années et ce projet l’a tenu en vie très longtemps. Il sentait bien que le monde tournait mal. Enfin, vous pourrez regarder les livres qui sont ici : lui il les a vraiment lus ! Mais il est mort quand même, un jour. Mes parents, pour eux, c’était plus compliqué. Ils devraient avoir environ 90 ans, aujourd’hui, comme vous. Mais ils ont eu la vie moins facile que le papi. Parce que tout le système s’est cassé la gueule : la sécu, les retraites, le monde du travail, la politique. Vous le savez, normalement : il fallait travailler presque éternellement pour espérer avoir deux trois trucs, pour avoir de l’eau une heure par jour, pour aller chez le dentiste une fois de temps en temps…Et les maladies qui semblaient du pipi de chat à mon papi étaient des drames pour mes parents : quand le vieux a compris que mes parents étaient morts d’une grippe mal soignée, il n’a pas compris. C’était inconcevable pour un type né au XXe siècle que des jeunes meurent de ça. Mais voilà, c’est ce qui s’est passé. Le grand-père, il a vu mourir son fils et sa belle-fille alors qu’ils avaient pas 40 ans. » 

Il a fait une pause, réellement attristé. 

On peut ne pas savoir lire, ne pas comprendre le monde et la politique. On n’en est pas moins humain. On souffre pareillement quand on perd ses parents. Et c’est une blessure qui ne guérit pas.

dimanche 26 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 8

 


Nous sommes arrivées à la nuit. Où ? Impossible de le savoir. Le véhicule que nous avons emprunté n’avait pas de vitres. J’ai demandé à mes congénères où nous allions. Elles m’ont encore regardée bizarrement. L’homme a dit que c’était un secret. Et le silence est retombé pour le reste du voyage. 

Je ne suis pas sûre que les véhicules d’aujourd’hui roulent plus vite que ceux d’autrefois. Tout est affaire d’énergie…et toute l’énergie disponible a l’air d’être consacrée à l’iA…Si ça se trouve, on a fait 80 kilomètres, en trois heures… 

Impossible de savoir où nous sommes arrivés, mais le chien qui était à nos pieds, sagement couché, et qui avait somnolé, comme nous, durant tout le trajet, a sauté du véhicule et s’est mis à sauter, à japper, à tourner en rond, comme un fou. 

Tout le monde était joyeux. Alors je me suis mise au diapason. La soirée de mai était chaude, les grillons chantaient doucement dans la nuit, la prairie qui s’étendait devant la maison, dansait doucement, comme les vagues tranquilles d’un lac paisible, sous les rayons de la lune. L’air du soir me sembla familier. Comme si j’avais déjà respiré cette odeur-là de foin coupé, de terre humide, de fleurs d’été. 

 Il a fallu décharger nos quelques bagages et rentrer dans la maison. C’est alors que j’ai su où nous étions : dans la ferme de la forêt ! J’ai reconnu les meubles et les photos. 

L’homme m’a prise à part et il m’a conduite dans la bibliothèque, comme il me l’avait promis. 

J’étais prête à me défendre. Je n’avais pas du tout envie de passer à la casserole. Il pouvait toujours se rabattre sur une de mes copines. 

Mais ce n’était pas du tout son attente. Il a allumé un écran qui s’est mis à flotter au-dessus d’un bureau et il m’a montré les vidéos de mon intrusion dans la maison : « C’est bien vous, n’est-ce pas ? » 

J’étais coincée. Bien forcée de reconnaître ma violation de domicile. J’ai bredouillé « Je suis désolée…J’avais besoin de ce que j’ai volé, j’avais faim et tout ça semblait si incroyable…Vous savez… » 

Il m’a interrompue : « C’est rien. Vous savez qu’on manque de rien et qu’on a la chance. Nous sommes privilégiés et c’est pas quatre patates qui nous ont manquées ! Mais je veux en savoir plus sur vous. Je ne comprends pas le lien entre ces deux images, vous voyez ? Vous êtes là, captive, réduite en esclavage, alors que sur cette vidéo, vous êtes libre, heureuse de vivre ? Que s’est-il passé ? » 

Une fois la surprise passée, je lui raconte tout. Il n’a pas l’air si méchant que ça, même si c’est bien lui qui me tient captive, en esclavage. 

Il s’est assombri, au fil de mon récit. Je l’ai vu réagir notamment à chaque fois que j’ai parlé de l’iA. 

 Il a repris la parole, un peu sonné, quand j’ai terminé mon récit. 

 « 90 ans ? Bon sang…L’iA s’est upgradée. On ne comprend plus du tout ce qu’elle fabrique. Elle est donc capable de rajeunir…Et pourtant, je suis ajusteur surveillant…Mais on est clairement en train de perdre complétement le contrôle de la bête…Mais vous par contre…Vous… » 

Il me regardait avec crainte. Il n’a pas fini sa phrase. 

J’ai continué pour lui : « Je suis une expérience, pour l’iA, je suis clairement protégée par elle. Vous avez peur d’avoir fait quelque chose qui va vous poser des problèmes, en me gardant, c’est ça ? » 

Oui, c’est bien ça. Il s’est rapproché de moi et il s’est mis à parler plus bas : « C’est pour ça qu’on est dans la bibliothèque : pas de fenêtre dans cette pièce. Moi, vous savez, tous ces livres, ça me dépasse. J’ai les capacités de concentration d’un homme de ma génération. Une notif toutes les 50 secondes, sinon, je meurs. Ces bouquins, c’est mon grand-père qui les a achetés. Ils font une bonne isolation contre les écoutes ou les visites des drones. Alors on peut parler. Mon grand-père a construit cette ferme, aussi. À la fin des années 90, c’était révolutionnaire, une ferme autonome en eau et en électricité. Moi, quand je venais là en vacances, je m’ennuyais comme un rat mort. J’aurais préféré avoir un accès internet. Mais aujourd’hui, vous voyez, c’est une sorte de paradis…» 

Il s’interrompt, conscient de parler beaucoup trop. Il faut dire que je suis un peu circonspecte : si cette pièce nous écarte des drones alors que les drones me protègent, je ne suis pas en sécurité. 

Encore une fois, je me retrouve face à l’intelligence humaine de 2089 : face à un regard vide. Je répète plus lentement : « Si dans la bibliothèque, les drones n’ont pas accès, alors moi qui suis protégée par les drones, c’est ici que je suis le moins en sécurité…Surtout que vous devez trouver le moyen de me mettre enceinte, normalement…Permettez-moi d’être sur mes gardes. » 

Il rigole. « Non, rassurez-vous, depuis que je sais que vous avez 90 ans, j’ai plus tellement envie de…Bref…Enfin…Vous comprenez, vous avez justement presque l’âge qu’aurait mon grand-père aurait s’il était encore en vie…Désolé, quoi… » 

J’hésite entre la vexation et le soulagement…et je constate qu’il n’est pas meilleur en maths qu’en français : « Si votre grand-père a construit cette ferme dans les années 90, alors il était bien plus âgé que moi, tout de même ! » 

Je l’embarrasse. 

Consciente soudain de ma supériorité, je décide de tenter la négociation : il faut qu’il m’explique le maximum de choses et qu’il me relâche. Maintenant que je suis ici, en zone libre, en quelque sorte, et à deux pas de la maison de Nicolas, il suffit que je rentre au bercail.

dimanche 19 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 7


 Nous sommes parties en début d’après-midi. Nous avons pris un bus volant, comme les navettes que j’avais utilisée dans Lyon. Les autres filles m’ont fait comprendre que c’était un privilège, là encore, un truc de riches : elles étaient toutes excitées. Comme si elles partaient en vacances, comme des enfants qu’on emmène voir le Père Noël. 

Partir, prendre le train, le bus, prendre le volant d’une voiture, c’est tout naturel, pour quelqu’un qui est né au XXe siècle. Mais les temps ont changé progressivement. Évidemment, l’avion a fini par être réservé à une toute petite élite, on a culpabilisé ceux qui voyageaient encore, à cause de l’écologie et finalement, on a fini par rester chez soi. Il restait la voiture. Mais les guerres, la fin du pétrole, l’électricité, denrée rare et chère, tout a fini par décourager le peuple. On n’a plus bougé. On a réservé les mouvements au strict nécessaire. 

Moi, je vivais dans une ville moyenne, j’avais tout à portée de main. Je m’étais habituée, comme tout le monde, tout doucement, comme la grenouille dans la casserole, qui chauffe, tout doucement, sans se rendre compte qu’elle finira par cuire. On ne bougeait plus. Les politiques publiques ont poussé les choses dans ce sens : les transports en commun, la promotion des déplacements doux…Tout était fait pour centraliser les services, pour rapprocher les gens des centres-villes. On était déjà mûrs pour l’iA… 

Mais personne ne comprend vraiment ce que je raconte, j’ai l’impression : la gouvernante a 40 ans, elle est née en 2050, à peu près et mes copines sont encore plus jeunes, puisqu’elles sont dans la force de l’âge pour procréer. Elles n’ont connu que ce monde… 

Pendant le voyage, tous assis à l'arrière de cette sorte de van-limousine tout confort, je me rapproche de l’homme. J’essaye de faire connaissance : je n’aurais peut-être pas le choix que de le côtoyer de très près… 

C’est un homme d’une cinquantaine d’années, en apparence. De nos jours, on n’est plus sûr de rien. Il est agréable à regarder, c’est déjà ça. Il est blond, il s’entretient, il a une sorte de barbe de trois jours qui lui donne l’air expérimenté et mature. Il a un petit air moqueur, mais pas hautain, juste un peu plaisantin. 

Pour briser la glace, je lui fais un compliment sur ses muscles : « Vous faites du sport, n’est-ce pas ? » Il me regarde attentivement pour la première fois. J’éveille soudain sa curiosité. 

« D’où venez-vous ? » me demande-t-il. Je ne ressemble à personne qu’il connaisse, affirme-t-il. Je suis différente, plus…joyeuse. Il m’a entendu chanter. Il m’a regardé danser. Je ne suis pas comme ces autres filles un peu…Il n’en dit pas plus quand il pointe du menton mes copines qui se sont endormies sur leur siège. 

« Elles sont mignonnes, regardez, elles dorment, elles sont sages comme des images ! Et puis elles vous vénèrent, elles sont tellement heureuses de pouvoir vous donner des enfants ! » 

Il reprend, étonné : « « Sages comme des images » ? « Vénèrent »…Mais comment vous parlez ? Personne ne parle comme ça. » 

 Je reste mystérieuse. J’ai la flemme de redire mon histoire : on ne me croit pas quand je raconte que j’ai 90 ans. Mais l’homme semble avoir plus de vocabulaire que la moyenne. A mon tour de le questionner : « Que faites-vous dans la vie, pour être riche comme vous l’êtes ? Comment pouvez-vous avoir tout ça ? »

 Je suis une bête curieuse. Il me dit tout comme si c’était une évidence absolue : « Vous plaisantez ? Vous savez bien ! Je suis ajusteur surveillant de l’iA. C’est moi qui fais en sorte que tout ce bazar fonctionne… C’est pas un mystère, c’est le seul métier qui paye ! Vous pensiez quoi ? Que j’étais cliqueur ? » 

Je ne sais plus quoi dire…Je n’en pense pas moins, mais je sais que je passerais pour une idiote, si j’allais plus loin. Et pour l’instant, j’ai plutôt intérêt à faire profil bas. Je ne suis pas vraiment en position de force : je suis une captive, finalement. 

 Alors je me tais à nouveau. J’arriverais peut-être à m’endormir un peu, moi aussi. Je fais mine de fermer les yeux, mais c’est lui qui m’interpelle, maintenant : « Vous n’avez pas répondu à mes questions ! D’où venez-vous ? Vous avez été amenée par le gars du marché noir, mais je ne sais rien de vous. Je vous ai trouvée à mon goût quand la gouvernante vous a présentée, mais je n’aurais peut-être pas dû…Vous êtes peut-être…de la résistance ? » 

Je me défends immédiatement : « Non, non, pas du tout…Mon histoire est compliquée, mais… » Je soupire. « Pas la peine que je vous raconte, je sais que vous ne comprendrez rien ! Contentez-vous de ce que vous voyez ! C’est ce que tout le monde fait, n’est-ce pas : se contenter de ce qu’il voit ! » 

J’ai monté un peu le ton. Tout le monde est maintenant réveillé ! L’homme me regarde avec encore plus d’attention. Je ne sais plus où me mettre, dans cette combinaison beige ridicule, dans ce van qui nous emmène vers je ne sais où. J’ai perdu le contrôle et j’ai peur. 

C’est la gouvernante qui prend la parole : « Comment pouvez-vous parler ainsi à l’homme qui vous héberge, qui vous nourrit et qui vous permettra de porter la vie ? C’est inadmissible. Vous serez punie, à notre arrivée. » 

Mais l’homme s’interpose : « Certainement pas, chère gouvernante. Elle sera avec moi. Rien qu’avec moi. Et nous aurons une discussion dans la bibliothèque. » 

 Et en me regardant dans les yeux : « Là où nous allons, il y a une bibliothèque. Vous savez lire, mademoiselle Perrette ? »

mercredi 15 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 6


 Ce qui me manque le plus, dans cet univers gris beige, c’est la musique. La musique me revient parfois comme une vague revient sur la rive. Comme une rengaine à laquelle je ne peux échapper. Mes oreilles me font des tours, elles me sifflent, elles me jouent du violon et de la batterie, elles vibrent comme des chœurs et tambourinent comme des cœurs. Je ne peux pas m’empêcher de chantonner, de bouger en rythme et de chercher à décrypter ce que cela veut dire. 

Rien de commun entre une symphonie de Beethoven et un tube de Queen. Rien de commun entre la lancinante mélodie d’une lambada d’autrefois et l'apaisante harmonie d'un chant grégorien. Mais la musique n’a pas pu abandonner le monde. La musique est là, toujours, depuis toujours, non ? 

En faisant les exercices, ce matin, je n’ai pas pu m’empêcher de fredonner. Ce qui m’est venu, c’est Pata Pata de Miriam Makeba. Vous vous souvenez de cette chanson ? C’était entraînant…« Natsi Pata Pata… » Je ne sais même pas ce que racontent les paroles. Juste le rythme, juste la joie. La joie de vivre, une rengaine, trois minutes de sourire. 

Les filles, à côté de moi, se sont arrêtées de bouger. J’avais commencé mezzo voce, presque juste pour moi…Et puis, devant mon petit public, j’ai pris confiance, j’ai monté le son et j’ai chanté vraiment. J’ai bougé, j’ai marqué le rythme en faisant claquer mes doigts. Mon sourire était communicatif. « Sagukha… » Ma mémoire n’était pas tout à fait au point, c’est sûr, mais j’ai improvisé. Du sud-africain approximatif, du xhosa en yaourt. 

Au début, elles ont mis leur main sur leur bouche : choquées ! Elles ne savaient pas vraiment ce qui me prenait. Mais devant mon enthousiasme, elles ont ri. Et puis elles se sont mises à me suivre, en bougeant comme moi. 

Finalement, on s’est mis toutes les quatre à brayer ensemble… 

 La gouvernante a fini par sortir de la maison, inquiète de tout ce bruit. Nous avons continué, prise d’une sorte d’euphorie incontrôlable. La vieille n’était pas dans notre délire, évidemment. Elle a crié, mais nous ne l’avons pas entendu, bien sûr, trop emportées par notre propre voix. Notre chorégraphie commençait à prendre forme…La gouvernante s’est avancée, elle s’est interposée physiquement, elle s’est mise entre nous. Et c’est seulement à ce moment-là que nous l’avons vue. Nous avons stoppé net notre danse. 

« C’est le diable, c’est bien ça, c’est le diable qui vous possède ! Si monsieur voit cela, il sera en colère ! Rentrez, rentrez immédiatement et recueillez-vous dans votre chambre ! Retrouvez votre calme ! Vous ne pourrez plus faire votre sport dans le jardin le matin. Ce sera désormais chacune pour vous, dans votre chambre. Et c’est tout ! » 

Piteuses, comme des enfants prises en faute, nous sommes rentrées. Mais je sais que j’avais mis dans la tête de ces trois-là, un petit ferment de liberté et de bonheur. Et cela n’a pas de prix !

mardi 14 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 5


 Mon répit est de courte durée. 

Au déjeuner, alors que tout le monde est en train d’exprimer une gratitude silencieuse pour le gratin de poireaux au jambon et à la béchamel de cellulose protéinée – ce n’est pas mauvais, il faut le dire, l’arôme de synthèse noix de muscade est plutôt réussi – l’homme s’éclaircit soudain la voix. Il avale lentement une dernière bouchée avant de se lever avec solennité. 

Nous le regardons tous, bouche bée. Nous n’avons pas l’habitude qu’il se passe quelque chose. Il faut dire que je ne suis là que depuis 19 jours, mais jusque-là, tout s’est toujours passé dans un silence pesant, ponctué par le cliquetis des couverts et les mastications qui se voulaient pourtant des plus discrètes. 

Il prend la parole et c’est la première fois que je l’entends prononcer plus de trois phrases. 

« Chères femmes de la maison. Nous avons besoin de prendre l’air, de faire connaissance et de nous détendre. Perrette, notre nouvelle hôte, n’a pas la santé nécessaire pour devenir l’hôtesse de la vie. » 

J’ai un moment d’admiration pour ce petit jeu de mot…Hôte, hôtesse. Cet homme a des lettres et cela me plait. Mais je me reprends en réalisant qu’il parle de moi. 

Il continue : « Nous allons préparer nos affaires pour un séjour de 7 jours dans notre résidence secondaire à la montagne. Espérons que le bon air nous permettra de recouvrer nos forces. » 

Le repas s’achève avec des poires au sirop. Je me souviens de celles de Nicolas. J’ai failli pleurer. Mais il ne faut pas que je cède, il ne faut pas que je craque, il faut que je continue de faire bonne figure, d’être combattive. 

L’information essentielle, c’est que nous allons voyager. Ceci sera peut-être une opportunité pour m’enfuir. 

Je n’ai pas beaucoup d’affaires à préparer. J’ai dans mon armoire, dans ma petite chambre, seulement quelques tenues, toutes identiques : cette même combinaison beige et moulante. Des sous-vêtements en coton blanc : chaussettes, culotte et soutien-gorge. Des baskets blanches. Deux paires. 

Habillée comme ça, j’ai l’impression d’être une héroïne de dessin animée de mon enfance : une Totally Spies… 

Pour la toilette, j’ai une brosse à dent et un savon. J’ai demandé à avoir de la crème et du déodorant, mais on m’a dit que c’étaient des denrées rares et que ce n’était pas la peine, à mon âge : « Vous avez la peau souple et vous sentez bon ! » 

A 90 ans, pourtant, je ne cracherais pas sur un peu de confort ! Peut-être que la maison secondaire nous offrira des surprises. J’ai tenté de demander des informations à la gouvernante, mais elle m’a fait comprendre qu’encore une fois, j’étais beaucoup trop curieuse. 

Le chien est venu me rejoindre en fin de journée. Je l’ai fait monter sur mon lit et je lui ai prodigué quelques caresses. C’est le seul être de cette maison qui m’inspire une confiance totale. Il porte un collier rouge avec son nom gravé sur une médaille. Soské. Je ne sais pas d’où vient ce nom étrange : dans mon autre vie, j’aurais fait une recherche sur internet, pour trouver l’origine, la langue, la signification. Ici, je dois me contenter de mon imagination. 

Pourquoi ce chien ? C’est presque le seul élément de loisir et d’agrément dans ce lieu. Pas de télévision, pas de livre, pas de tableau aux murs. Pas de jeu, pas d’écran, quels qu’ils soient. On s’ennuie. 

La culture a-t-elle complétement disparu de ce monde ? 

Le départ est fixé pour le lendemain après-midi. J’ai encore une matinée à tuer avec mes copines, les potentielles parturientes. Pendant la séance de sport quotidienne, je leur demande si elles regardent parfois la télé, si elles jouent. Je sais qu’elles ne lisent pas : elles n’ont jamais appris. Mais à toutes mes questions, je n’obtiens pour réponse qu’un petit rire surpris et marquant leur incompréhension. Elles n’ont même pas l’air de savoir de quoi je parle. Loisir, détente, culture, voilà des mots qui ne leur évoquent rien. 

Une grande tristesse me prend…Il reste le sport, alors redoublons d’effort sur les squats, en attendant de partir pour la montagne.

lundi 13 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 4

 


Le matin du 19e jour, je me suis réveillée. Ce qui signifie que je n’ai pas réussi à lutter contre le sommeil. La peur m’a envahie. J’ai aussitôt repensé à mon adolescence, à mes premières fois avec un garçon, avec la peur de tomber enceinte. Je me souviens qu’une fois, même, j’avais acheté un test de grossesse. C’était idiot. On avait utilisé un préservatif. Mais j’avais peur…d’un accident. 

Alors ce matin, évidemment, j’étais effrayée. Entre deux étirements, pendant la séance de sport avec mes nouvelles copines, j’ai demandé comment ça se passait : il fallait que j’en ai le cœur net. Elles étaient tellement excitées, elles, tellement heureuses à l’idée de porter la vie ! J’ai joué le jeu : j’ai moi aussi surjoué la joie d’enfanter. 

Marie a commencé par un laïus très pieux, évidemment : « Si Dieu le veut, je porterai la vie ! Quel honneur, quel bonheur ce serait de porter un bébé! » 

J’ai pensé à l’Esprit Saint, à l’ange Gabriel et à l’annonciation : Marie allait vivre une histoire biblique, inséminée en restant vierge, un véritable miracle. Mais j’ai gardé mes sarcasmes pour moi et je me suis reprise en posant des questions techniques. 

« Avez-vous déjà eu des tentatives ? » 

Elles n’ont pas l’air de comprendre. Je recommence : « Est-ce que vous avez déjà été inséminées ? » Je ne sais pas comment le dire autrement. 

 Elles me regardent toujours comme une bête curieuse. Je simplifie : « Vous avez déjà eu l’honneur de… »

 Je ne sais plus quoi dire. Ce qui me vient est ridicule, mais je tente le coup quand même : « Vous avez déjà vu le loup ? La petite graine ?... » Le ridicule ne tue pas. Et j’ai l’impression de voir une étincelle dans l’œil de mes congénères : « Un loup ? Ici ? Mais non ! » 

Mince. Elles ne sont vraiment pas malines. Il faut dire que mes expressions imagées sonnent très début de siècle ! Alors je tente encore autre chose : « Vous avez déjà eu des bébés ? » 

« Aaaaaaah ! » 

Mona me fait son plus beau sourire : « Oui ! J’ai déjà eu un petit garçon ! Il est dans la maison d’à côté ! Je le vois tous les jours faire du vélo dans la rue. Il est beau… » 

Son sourire se voile un peu. Il est là, juste à côté, mais elle doit continuer de vivre sa vie routinière en ne voyant son fils que par la fenêtre. Mais elle se reprend vite et elle me dit qu’elle espère vite retomber enceinte. J’embraye donc : « Oui ! Et comment ça se passe, alors ? » 

 Elles éclatent de rire. Je n’ai pas trop envie de rire, de mon côté…Je leur explique que la gouvernante m’a raconté que ça se passait la nuit, pendant le sommeil et qu’on était inséminées comme par magie… 

Elles ont encore ri. Elles m’ont dit : « Tu es bête ou quoi ? C’est l’homme qui vient, enfin ! Tu sais bien comment on fait les bébés, quand même ! » 

Et mon inquiétude s’en va : s’il était venu cette nuit, je l’aurais senti…Mais mon inquiétude revient : il faut donc vraiment avoir une relation sexuelle avec ce bonhomme ? Et là, les trois grâces s’extasient : c’est un honneur, un grand honneur, c’est une chance, on ne peut pas refuser, c’est un homme fertile, c’est rare, c’est un privilège, nous devons accepter et nous donner…à cette sorte de dieu ! 

Je suis dans une secte. Je n’ai plus l’âge pour ce genre de conneries…Il faut que je trouve une solution…Mais pourquoi la gouvernante m’a raconté que c’était pendant le sommeil que tout se passait. 

« Elle n’a pas voulu te faire peur, je pense. Tu es si jeune. Mais rassure-toi, l’homme de la maison est très doux, très gentil…ça se passera bien. » 

J’ai envie de vomir. Mais il faut continuer de faire bonne figure. Je ne peux pas me permettre de révéler mes véritables pensées. Que se passerait-il, si… ? 

Je pose la question : « Et si ça ne marche pas ? » 

Nono développe un peu une réponse : « C’est normal, ça ne marche pas à tous les coups. Déjà, notre température est prise chaque jour et nous ne sommes visitées que les jours où nous sommes fertiles nous aussi. Au début, j’étais réticente, je n’étais pas prête. Il m’a fallu 12 mois. L’homme est très patient… » Mona embraye : « Il m’a fallu 6 fois. » et Marie, avec sa tête de ravie de la crèche « J’ai été plus rapide la première fois. Du premier coup ! Mais depuis mon retour de couches, plus rien…J’attends et je sais que Dieu sera généreux. » 

Amen… 

J’ai donc le sentiment de ne pas avoir été visitée. Il faut dire que je ne suis pas en forme, que je n’ai plus mes règles depuis longtemps et que mes relevés de température ne doivent pas montrer des signes positifs. Je respire un peu.

dimanche 12 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 3


 Après le repas du midi, nous sommes sollicitées pour des travaux de ménage. Passer le balai, ranger la cuisine, récurer. Nous ne sommes pas pressées, pas exploitées : ce sont de menues tâches, des broutilles. On nous dit que cela nous maintient en forme. Pendant ce temps, les autres femmes ont droit à une pause, à une sieste. 

Nous sommes souvent accompagnées par le chien de la maison. Soské. C’est un petit bouledogue français caille, extrêmement attachant. Souvent, au lieu de vraiment passer le balai, nous jouons avec lui, nous le gratifions de mille caresses et nous lui lançons une balle qu’il ne ramène jamais. 

Ensuite, la petite bête va dormir et nous avons le droit, nous aussi de regagner nos chambres. 

S’en suit alors un long moment d’ennui avant le repas du soir. Il faut dire que nous n’avons pas de livre. Nous n’avons qu’un tout petit cahier, un carnet à spirales, plus exactement, à petits carreaux, avec un crayon de papier. C’est le seul divertissement qui nous est offert. Je sais encore écrire, mais j’imagine que mes jeunes congénères dessinent. 

Plus encore que pendant la nuit, c’est en fin de journée, avant le repas du soir que la tentation du sommeil m’envahit. Je ne sais pas comment résister. Je ne sais toujours pas ce qui se passe si je m’endors. Il faut que je le demande à mes nouvelles copines. Elles ont sans doute déjà expérimenté l’insémination, puisque c’est de cela qu’il s’agit. Il faut que je leur demande comment elles sont arrivées là, elles, quelle est leur histoire. 

 Marité m’a raconté que sa sœur, Ambroisine, avait été capturée. Est-ce que cela se passe toujours comme ça ? Est-ce que parfois des femmes se déclarent volontaires ? 

J’écris un peu, mais surtout, je me lève et je marche. Il ne faut pas que je m’arrête. Je suis au bord de l’épuisement total, mais il faut que je résiste encore un peu. 

Mes observations sont la seule chose qui me tient encore en éveil : j’arrive vite à deux conclusions. La seule porte ouverte vers l’extérieur, ce sont les livraisons du marché noir chaque matin. Je connais le fameux Patron qui m’a amené ici, mais il n’est pas digne de confiance. Il m’a déjà trahie une fois, il recommencerait s’il en avait l’occasion. Je ne suis qu’une monnaie d’échange, pour lui. 

Deuxième conclusion, j’ai maintenant trois « amies » : Mona, Marie, Nono. Je ne sais pas si je peux vraiment m’y fier, mais c’est un début. Il faut que nous continuions à faire connaissance. Et nous arriverons peut-être à être plus que des amies : des complices. 

Il y a Soské, le chien, aussi, mais je ne sais pas s’il pourrait être un allié…Je ne sais pas comment. Mais je sens que quelque chose est possible de ce côté-là. 

Et finalement, il faut que je me réjouisse d’être ici : je n’ai pas mangé à ma faim ainsi depuis bien longtemps maintenant. Dans ce quartier, dans cette maison, on sent que l’argent coule à flot. L’or, sans doute : il y a le marché noir, l’illusion de l’abondance, les pelouses bien taillées, les petits chiens, complétement inutiles, donc parfaitement luxueux, il y a foison de personnel nourri, logé, blanchi, quelque chose de fou. Il faut aussi que je comprenne qui sont ceux qui ont ces moyens démesurés : le vrai pouvoir est là. 

La vraie liberté est là.

samedi 11 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 2


 La nuit est toujours une torture : garder les yeux ouverts coûte que coûte, ne pas juste me lamenter sur mon sort, mais essayer d’établir un plan, trouver des idées pour m’évader. J’active ma mémoire : tous les films, toutes les séries, tous les livres que j’ai lu, toutes les histoires d’évasion, de fuite…Prison Break, La Grande évasion, Les Évadés, Monte Cristo, Papillon…Je fais des listes, je m’occupe l’esprit. Je n’ai plus les détails de toutes ces escapades, je ne sais plus lesquelles furent de vraies réussites, lesquelles ne sont que des fictions. Il me semble que la plupart du temps il faut creuser les planchers, faire des tunnels et avoir des complices. Sans cela, point de salut. 

 Ici, les fenêtres n’ont pas de barreaux, mais les murs ont des oreilles. Il y a des femmes partout et personne n’est digne de ma confiance. Il n’y a qu’un seul homme dans la maison. Je l’ai rencontré une fois. Il s’est incliné devant moi. Il n’a rien dit. Il m’a jaugée, il m’a scrutée…un peu de plus et il me tâtait, me soupesait comme on faisait autrefois sur les foires avec les vaches ou les chevaux. Je me suis sentie réduite à mon corps. 

Il a détourné les yeux après une longue minute qui m’est apparue comme une éternité. 

Il est sorti de la pièce en demandant à la gouvernante comment je m’appelais. La vieille a répondu « On lui a attribué le nom de Perrette. Elle est arrivée ici avec un pot de lait. » Ils ont ri délicatement, un rire convenu, entre deux complices, comme si c’était une excellente blague. 

 L’absurdité de la situation me saute au visage. Ce monde fonctionne en vase clos, les gens sont cantonnés à des fonctions et les règles de vie sont figées, pleines d’interdits et de non-dits. Une hiérarchie bien précise. L’homme est tout en haut. La gouvernante est la véritable maîtresse des lieux et les autres sont des êtres insignifiants. 

Sauf les jeunes femmes qui sont intouchables : des meubles précieux. 

Nous n’avions rien à faire, sauf nous maintenir en forme : bien manger, rester actives, faire un peu de sport. J’avais l’habitude d’une vie plus mouvementée, surtout ces derniers temps ! Alors, pendant les 18 premiers jours, j’ai essayé de comprendre comment fonctionnaient les choses. 

Dans les histoires d’évasion, il y a toujours des routines qui peuvent être des failles. 

Dans la maison, tout le monde joue un rôle particulier : les femmes les plus âgées cuisinent, font le ménage, s’occupent des enfants. Les plus jeunes sont juste condamnées à attendre de tomber enceintes. C’est mon lot. Mais je fais tout pour l’éviter. 

Les tâches sont mécaniques : le matin, après le petit déjeuner, très rituel, autour d’un lait chaud et d’une tartine recouverte d’une pâte d’amande pilée vaguement sucrée, sensée booster notre fertilité, les servantes s'agitent dans tous les sens : réceptionner les provisions, préparer les légumes, accommoder la cellulose protéinée pour le repas du midi... Ensuite, on m’invitait systématiquement à aller dans le jardin pour m’aérer. Nous étions quatre jeunes filles. J’ai appris à les reconnaître, malgré leur ressemblance : elles avaient toutes les cheveux plus longs que moi, de jolies brunes, toutes moulées dans la même combinaison. Elles étaient athlétiques et faisaient à peu près la même taille. 

Au début, on ne se regardaient pas : on s'évitait. J’ai compris que nous étions des concurrentes. Il a fallu que je leur fasse comprendre que je n’étais pas une ennemie. J’ai souris timidement, pour commencer. Mais cela n’a pas suffi. Et puis j’ai proposé que l’on fasse ensemble un peu de sport. Je leur ai dit ce qu’elles voulaient entendre : il faut que nous bougions, que nous restions en forme. Et je me suis mise à faire quelques mouvements de yoga, d’abord : le souvenir d’une autre vie. Et puis après les échauffements, des squats, des abdos et un peu de course. Elles m’ont suivie. Et au bout d’une bonne demi-heure d’agitation, on s’est assises sous un arbre, sur l’herbe, transpirantes et souriantes. L’endorphine a produit son petit miracle : sous son emprise, on se découvre des amies ! 

Elles ont consenti, dans un premier temps, à me dire les noms qu’on leur avait attribués ici : on avait trouvé que la première avait un sourire mystérieux et on l’avait appelée Mona. La seconde était très pieuse et priait Dieu tout le temps : ce fut naturellement Marie. La dernière n’avait pas été très commode, à son arrivée. On l’avait appelé Nono, parce qu’elle avait coutume de refuser tout d’un signe de la tête. Une poupée qui dit non. 

Nous nous sommes données rendez-vous chaque matin.

vendredi 10 avril 2026

Il n'y a rien - Saison 5 - La Liberté - Épisode 1


« Il y a plus d’une forme de liberté. On est libres ou on est libérées. Au temps de l’anarchie, vous étiez libres. Aujourd’hui vous êtes libérées. » 
 
Tante Lydia in La Servante écarlate, Margaret Atwood, 
Nouvelle traduction 2020 (Michèle Albaret-Maatsch.)

 

 Je suis devant un lave-vaisselle, une assiette à la main. Je me demande ce que je fais là. J’ai noté dans un petit cahier, le seul petit cahier qu’on a le droit de posséder ici, j’ai compté les jours. Voilà seulement 18 jours que je suis dans cette maison, dans ce quartier chic, dans cette nouvelle vie. Cela m’a semblé une éternité. 

J’ai mon assiette sale à la main, devant ce lave-vaisselle ouvert et je ne sais plus ce que je dois faire. Je crois que je suis toujours sous le choc, toujours engluée, toujours sous emprise : comme si la gouvernante n’avait jamais enlevé sa main de mon bras. 

 Je ne comprends pas ce qui m’arrive et si je voulais me débattre, m’enfuir ou même crier, je sais que je n’y arriverais pas. 

On m’a mise dans une petite chambre sans fioriture. Un lit, un petit bureau, un tapis rond et beige au sol. Pas de miroir, pas de tableau aux murs. Une tapisserie grisâtre. 

On m’a habillée d’une combinaison très moulante, beige clair, presque comme une deuxième peau, comme si j’étais nue, bien que vêtue : cela ne laisse aucun doute sur mon genre. Je suis bien une jeune fille. 

Pourtant, je ne suis pas à ma place et je le sais. Mais ici, nous sommes coupées de tout. Les femmes sont coupées du monde. Le test a été fait : je suis fertile et je suis jeune, même s’il y a quelques bizarreries dans mon ADN. Personne ne veut croire que j’ai 90 ans, en vérité. 

J’ai tenté de le dire à la gouvernante. C’est la première personne que j’ai revue, en me réveillant. J’ai senti son regard sur moi, avant même d’ouvrir les yeux. J’étais déjà dans la petite chambre. J’ai sursauté, j’ai même crié, je crois, en croisant son regard froid, fatigué et ombré de mépris. J’aurais préféré me réveiller dans le blanc glacial de l’hibernation imposée par l’iA. J’aurais préféré qu’il n’y ait rien. 

Le printemps si beau de ces derniers jours de cavale, ces derniers jours un peu fous, s’est assombri. Elle m’a expliqué mon rôle : celui de porter la vie, celui de servir la vie. D’être une femme, une vraie : une mère. Je ne suis pas une mère. 

J’ai déjà vécu ma vie, je le sais : je suis incapable de porter un enfant, encore moins d’en élever un. J’ai vécu dans un siècle où l’on ne faisait plus d’enfant, d’ailleurs : les catastrophes climatiques incitaient à y réfléchir à deux fois. Un monde dans lequel on ne peut plus voyager, respirer, boire de l’eau…où le cancer menace, où les guerres font rage, ce n’est pas un monde pour faire naître des enfants. Aujourd’hui, le monde n’est pas plus beau. Il n’est pas plus sûr. L’iA impose une dictature absurde et je ne veux toujours pas mettre au monde un enfant dans ces conditions. 

Je l’explique à la gouvernante. Elle me dit que je n’ai pas le choix. Toutes les femmes jeunes et fertiles sont réquisitionnées. C’est la règle. 

 Je ne me soumettrai pas, lui dis-je, à des relations sexuelles, avec quiconque ! 

 Elle explose de rire : plus personne ne procède ainsi. Tout se passera pendant mon sommeil, je ne me rendrai compte de rien. Je serai inséminée, de la manière la plus civilisée qui soit. 

 Tu parles d’une civilisation ! 

Voilà donc 18 nuits que je ne dors plus. Impossible de fermer l’œil. Je rumine. Je veux éviter le pire, j’ai peur. J’imagine qu’une sorte de robot va entrer dans ma chambre, à moins que ce ne soit encore un drone. Le drone inséminateur, une main gantée qui s’enfoncera en moi. J’en frémis d’horreur. Pour mettre à profit ces nuits sans sommeil, j’essaie d’imaginer un plan pour m’enfuir. Il faut que je trouve une solution. 

Mais le jour, nous sommes occupées et surveillées en permanence : nous devons faire des courses, des tâches ménagères, préparer les repas, dont la base est toujours la cellulose protéinée, mais agrémentée de légumes, de produits laitiers ou d’œuf que le chef de maison se paie au marché noir. Nous avons de la chance, on nous le fait bien sentir. On mange à notre faim et contre cela, nous devons allégeance. Sauf que si l’on nous nourrit bien, c’est surtout pour augmenter nos chances de fertilité. 

Je ne suis pas dupe. Alors je mange peu. Je picore, je m’étiole, je m’affaiblis. Le manque de sommeil creuse mes joues de cernes épouvantables. D’ailleurs voilà longtemps, maintenant, que je n’ai pas eu mes règles. La dernière fois, j’étais encore dans le petit village avec Nicolas. Le stress, l’angoisse, l’aventure, le manque de nourriture, tout cela m’a dévitalisée, je le sens bien. Ou plutôt, a donné un autre sens à ma vie : je ne me suis jamais sentie aussi vivante que lorsque j’étais sur la route, en train de courir tous les dangers, face aux zombies, dans les ruelles du vieux Lyon ou dans les caves du marché noir. 

Là, je me sens morte. Réduite à la potentialité d’une grossesse, réduite à mon ventre. Tout se révolte en moi, à cette idée. 

J’ai laissé tomber l’assiette que je tenais. Le fracas sur le carrelage a précipité d’autres femmes dans la cuisine. On me demande si je vais bien. Je me dégage de ces bonnes intentions, de ces bras qui se veulent amis. Je n’ai pas d’amie, ici. J’ai seulement des concurrentes, des traîtresses peut-être, qui profiteront de la moindre occasion pour me dénoncer. Je me méfie de tout le monde. 

Je regagne ma chambre, prétextant un malaise. On me laisse faire. Les femmes jeunes possèdent tout de même un pouvoir : celui d’être un bien précieux. Un bien auquel on ne peut pas toucher. 

A présent, je comprends mieux pourquoi les drones m’ont protégée, pourquoi le Président a demandé à me voir : je suis une bête curieuse. Il n’y a plus d’enfant, il n’y a plus de jeune. Ou presque plus. Dans le quartier de sécurité où je me retrouve emprisonnée, nous sommes les derniers spécimens. 

Mais j’ai un avantage sur les autres : mon expérience. J’ai 90 ans. Il faut que ce soit ma force ! J’arriverai à m’échapper !

mardi 7 avril 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Episode 18

 

Ce qui devait arriver arriva : la gouvernante, dans un geste d’agacement finit par m’arracher ma casquette ! Et les quelques mèches folles que je cachais dessous se sont éparpillées sur mon visage. 

 « Qui êtes-vous, bon sang ? Vous êtes une fille, n’est-ce pas ? », s’écrit la vieille femme, indignée « Vous êtes très jeune, en plus. » 

J’essaie de protester en prenant une voix plus grave, en remettant ma casquette, en plaisantant vaguement… « Une fille ? Quelle idée ! Non, je suis un garçon…Oui, par contre, je suis jeune ! Je n’ai pas tout à fait mué, vous comprenez…» 

 Mais cela ne marche pas vraiment. Elle me regarde, suspicieuse. Inquiète. Elle interroge du regard le Patron. Et puis…les choses prennent une tournure bien plus sombre. 

« Qu’est-ce que vous voulez ? C’est un échange, c’est ça ? Vous voulez récupérer Ambroisine en échange de la gamine ? » 

Ce qui m’inquiète, c’est que le Patron ne me regarde pas un seul instant. Et qu’il ne dit pas non. Il ne dit pas oui non plus. Je ne sais pas si c’est prémédité ou si c’est une idée qui lui plaît, subitement. Je ne sais pas s’il réfléchit à toute allure en se disant que de toute façon, je n’y couperai pas, maintenant que je suis démasquée. Je le lis dans ses yeux : il est en train de peser le pour et le contre. S’il me laisse là, qu’a-t-il à y perdre ? La négociation pour Ambroisine en vaut peut-être la peine. 

Comment pourrai-je me tirer de ce mauvais pas ? Je me rends compte soudain que ce que j’avais pris pour une balade de santé, une aventure sans conséquence, c’est en fait un périple dans un pays en guerre, dans une France déchirée et oppressée : il y a les riches et les pauvres, ceux qui sont fertiles et ceux qui ne le sont pas, les jeunes et les vieux, ceux qui sont enfermés, les esclaves cliqueurs, sans rien d’autre à vendre que leur corps et peu, bien trop peu de gens libres. Je l’étais, jusqu’à ce moment… 

La main de la gouvernante se referme sur mon bras. Le Patron a conclu l’affaire, d’un regard. Il récupérera Ambroisine et me laissera là. Je crains pour Ambroisine : tout juste sortant de ses couches, comment suivra-t-elle ? Mais c’est sur mon sort qu’il faut que je me lamente. Je n’ai pas vocation à rester ici pour le reste de mes jours. Il faut que je m’échappe ! Pas question qu’on décide à ma place. D’ailleurs, l’iA ne voudrait pas : mon destin n’est pas ici, on me l’a dit ! Où est l’iA ? Où sont les drones qui me suivaient partout jusqu’à présent ? 

J’essaie d’arracher mon bras, j’essaie de me lever et de m’enfuir. Je ne sais pas où aller, ma rébellion est inutile, dérisoire. On me rattrapera, on… 

Et j’ai reçu un coup sur la tête.