jeudi 4 juin 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 18


 J’étais abasourdie par toutes ces révélations. Les mots…Les mots sont la clé. C’est à cela qu’on s’est attaqué pendant des années. Pour diriger les hommes, ôtez-leur les mots…Voilà la nouvelle domination. Cela n’a rien de surprenant. Je repense évidemment à la Novlangue d’Orwell, mais aussi à toutes les dictatures du monde, de toutes les époques et dans tous les pays. C’est toujours quand on s’attaque au sens des choses qu’on sombre dans l’obscurantisme. 

J’ai repensé à cette acclimatation lente, tout au long de ma vie. A ce manque de précision, à cet affaiblissement de la pensée, progressif, insidieux. Aux chaînes de télé qui niaient la réalité, concernant les dérèglements climatiques, concernant l’immigration, concernant les faits scientifiques. On a appris à croire des gens qui ne faisaient que donner leur avis, sans l’étayer, sans l’illustrer, sans le démontrer. Et puis les contenus à l’emporte-pièce, le manque de précision, en toute chose, tout le temps, les réseaux sociaux, le manque de temps, le manque de place, le manque d’espace de cerveau disponible. Et enfin l’iA qui est entrée dans nos vies par effraction, comme un jeu, comme une blague, pour nous faciliter la tâche, pour nous permettre d’aller encore plus vite, pour faire des raccourcis. On s’en est remis à elle en toute confiance, au point de ne plus relire ce qu’elle écrivait à notre place. Au point de penser qu’elle était plus maline que nous et qu’on paraissait plus malin en l’utilisant. Les étudiants ont rendu des copies qu’ils n’avaient pas écrites. Pire : qu’ils n’avaient même pas lues. Et qu’ils étaient incapables de comprendre. 

Le cerveau est devenu lent et paresseux. Et nous avons perdu. 

Pendant ce temps, les milliardaires de la Silicon Valley interdisaient à leurs propres enfants d’utiliser la technologie qu’ils vendaient à la terre entière. Ils ont pris des précepteurs pour eux, ils ont continué de leurs apprendre le latin et le grec ancien, les sciences et les humanités. Et la lutte des classes était définitivement gagnée. L’argent avait gagné. Et l’argent mène toujours au fascisme, à l’autoritarisme. A l’écrasement des peuples. 

Mais voilà. Nous nous retrouvons, avec Umberta, sur ce banc, en train de refaire l’histoire…En vain… 

« Non », me dit Umberta. 

Devant cet édifice majestueux, devant ce lac splendide, elle refusait de baisser les bras. Elle me raconta son installation, sa résistance personnelle, l’élevage de poules faisanes, capturées dans les bois, les essaims d’abeilles patiemment rassemblés dans des ruches, le secours d’un fermier clandestin d’un village voisin pour obtenir quelques chèvres, l’art du potager qu’il a fallu conquérir, les serres installées dans le cloître pour faire pousser les plants avant le printemps, la pêche dans le lac, les écrevisses, les lavarets et les brochets, les bons jours, les brèmes et les hotus, qu’elles avaient appris à cuisiner en bouillon et en soupe. 

Tout ce que je pouvais déjà deviner. 

Mais sa résistance à l’iA ne s’arrêtait pas là. Elle avait un projet, un dessein. Elle passait tout son temps dans la bibliothèque de l’abbaye. Une bibliothèque secrète. Précieuse. Un trésor protégé des regards et des visiteurs depuis toujours. Depuis le XIIe siècle. Les moines copistes avaient commencé un travail merveilleux, d’enluminures et de savoirs érudits. Ils avaient accumulé les connaissances sur des vélins, sous des couvertures de cuirs fins. Et les différentes confréries s’étaient succédées, enrichissant toujours ce fonds historique. 

La Révolution française aurait pu mettre fin à ce trésor de l’humanité. Heureusement, la bibliothèque était cachée derrière un panneau de bois sculpté, derrière les murs épais d’une aile du grand bâtiment. 

 Les livres religieux, les Bibles et les Évangiles, les romans, les essais philosophiques, les recueils de poésie y avaient dormi des siècles en silence. Umberta était en train de réveiller ces mots, ces textes, ces histoires, lentement, en les répertoriant, en les lisant, en les comprenant. Il restait maintenant à les faire connaître, à les réintégrer, à les réintroduire dans le monde. 

Je comprends… 

« Si le chaos était né des mots perdus, c’était par ces mots que l’on pourrait y mettre fin… » 

Elle me coupe la parole. 

« Oui, mais la clé, ce ne sont pas seulement les mots. La clé, c’est toi ! » 

Je ne comprends plus. 

« Tu me tombes dessus comme par miracle ! Tu arrives et tu m’expliques que l’iA a besoin de recharge, qu’elle endort les vieux pour leur ponctionner leur savoir ? C’est bien cela qui t’est arrivé ? Tu as été endormie pendant vingt ans pour servir de ressource à la machine ? Alors cela signifie que l’on peut…comment dire…la reprogrammer, en quelque sorte…» 

Ma journée a été épuisante. C’est trop compliqué pour moi. Il faut que je reprenne des forces. Alors elle m’a fait une omelette, une salade, on a picoré les fraises délicieuses du jardin au-dessus du lac. Et j’ai dormi comme je n’avais pas dormi depuis longtemps, dans une petite cellule du monastère. La nuit est tombée à 21h30 et je ne me suis réveillée que lorsque le soleil était déjà tout droit sur le lac, l’éclairant comme un grand lustre sur une piste de danse, éclatante. Si mes calculs sont bons, nous sommes le 21 juin. Le premier jour de l’été. Un nouveau cycle commence. 

Et tout m’est apparu clairement : nous allions faire un dictionnaire, avec Umberta, un nouveau dictionnaire et nous allions retourner au centre où j’avais été détenue pendant 20 ans. Nous allions retourner en haut de la montagne où j’avais été délivrée. Nous retrouverions sans aucun doute la porte d’entrée. Là, nous reprogrammerions l’iA avec notre dictionnaire, pour remettre du vocabulaire là où il avait disparu. 

Cela me semblait utopique et improbable. Mais c’était sans doute la solution. 

Umberta m’a rejointe alors que je parlais toute seule, devant la petite fenêtre ouverte de ma cellule moniale. J’ai sursauté en sentant sa présence derrière moi. 

« Tu sais, les mots, c’est bien. C’est un bon début. Mais c’est surtout un système démocratique qu’il faudra qu’on mette dans la caboche de cette saleté d’iA…De l’éducation, de la santé, de l’humanisme. Des droits pour chacun…La fin des privilèges pour ceux qui savent et qui possèdent… Reprogrammons la démocratie…Rééduquons non seulement l’iA mais aussi les gens…Au boulot ! »

lundi 1 juin 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 17


 C’est clair. Mais je me demande quand même comment une sémiologue pouvait encore exister en 2070…Depuis longtemps déjà l’iA avait gagné, les savants s’étaient faits rares… 

« Oui, vous avez raison. Je suis née en 2020. Quatre ans après la mort d’Umberto Eco. En pleine pandémie du Covid. Mes parents étaient inquiets tout le temps pour moi. Ma mère, surtout, m’a couvée, protégée, soignée, même quand je n’étais pas malade. Mon père, lui, c’est différent. Il a voulu me donner des armes : des coups de pied au cul. Une manière de compenser, je suppose. Toujours est-il que j’ai fait des études, grâce à cette éducation. De longues études : j’ai passé mon bac à 15 ans. Un peu précoce, mais ça m’a aidée. Et j’ai entamé des études de lettres, de langues, de sémiotique, en 2035. Vous calculez, je le vois ! J’ai 69 ans, oui, c’est ça. Et vous ? Vous semblez si jeune ! » 

Je reviens donc rapidement sur cette histoire d’endormissement, de rajeunissement… 

Sa bouche s’ouvre toute grande, son menton tombe. Je suis plus vieille qu’elle ! 

 « Incroyable. Comment l’iA a-t-elle pu développer ces compétences ? Cela va à l’encontre de ce que je pensais : l’iA n’a pas dégénéré, alors ? » 

 Je crois que c’est plus compliqué que cela. Je crois qu’il y a clairement un monde à deux vitesses. L’iA des pauvres et celle des riches. Et celle des riches avance très fort, évidemment. Il y a de l’argent et des gens puissant derrière tout cela. 

« Évidemment…Nous y reviendrons…Mais je vais poursuivre mon histoire. En 2040, j’ai commencé à enseigner, tout en continuant la recherche. Je faisais partie de plusieurs comités pour rédiger des dictionnaires, pour alimenter des données numériques, pour étudier l’évolution des langues. Nous ne cessions d’alarmer à propos de l’appauvrissement général : d’abord notre appauvrissement, en fait ! Les moyens de l’université ne cessaient pas de diminuer. Nous avons vu les différents gouvernements de plus en plus extrémistes s’installer. Nous avons vu les médias devenir de plus en plus faibles, nous avons vu les capacités de concentration et de réflexion fondre comme neige au soleil. C’était déjà installé quand je suis arrivée. Je fais partie de cette génération qui n’arrivait déjà plus à lire un livre en entier ou à regarder un film sans l’accélérer et sans scroller en même temps, évidemment. Le cerveau était déjà parti en cacahuète à cette époque. Mais j’avais une volonté un peu plus grande que certains et surtout mon père ne m’a pas lâchée : il payait mes études, il attendait des résultats…Mais je m’égare. Je vais plutôt vous raconter un moment précis. Celui où les choses ont vraiment changé…C’était donc en 2070. » 

Elle a fermé les yeux, repris sa respiration… 

« C’était en décembre. Vous vous souvenez peut-être qu’on ne pouvait plus compter sur les saisons…C’était un hiver qui ne ressemblait à rien de ce qu’on lisait dans les livres : pas de froid, de neige. Non. Les périodes de sécheresses avait fait place à des déluges d’eau, des orages dévastateurs qui mettaient la végétation à genoux. Nous vivions sous la menace constante d’une grêle destructrice, d’une pluie lacérant les arbres ou faisant déborder les cours d’eau. » 

Nous étions assises devant un lac paisible, scintillant, qui semblait éternel. Nous regardions au loin les montagnes, les forêts, les falaises de calcaire. Nous aimions cette nature. Il ne sert à rien de relire le passé à l’aune du présent. 

Elle continue, lentement : « J’étais à la faculté. Mes recherches portaient sur les différentes versions des dictionnaires de l’Académie Française. On les avait entièrement numérisées depuis fort longtemps, évidemment. L’Académie Française, depuis 2050, était réduite à sa part congrue : quelques Immortels siégeaient encore deux fois par an pour pérorer vaguement sur la pertinence de la cédille ou sur l’expression « comme même ». Rien d’important. Mais leurs travaux précédents valaient le coup de s’y pencher, scientifiquement. C’était ce que je faisais, en cette sombre après-midi de décembre. Mais soudain, mes écrans s’éteignirent tous d’un coup. Nous avions l’habitude des pannes techniques, des avaries du système électrique qui ne tenait pas la charge ou qui subissait un orage trop fort. Je ne me suis pas inquiétée. Mais après plusieurs heures, rien n’était rentré à la normal pour les ordinateurs, alors que la lumière était revenue. Avec les collègues, nous nous sommes dit qu’il y avait peut-être un problème plus grave sur les serveurs. Cependant les étudiants pianotaient toujours sur leurs écrans, pour regarder des vidéos divertissantes, sans avoir de coupures. Nous avons téléphoné à des responsables, au ministère…Nous avons cherché à comprendre. Mais nos appels restaient vains. Comme si les lignes étaient occupées ou plutôt, comme si elles étaient coupées. » 

Une mouette vint se poser à quelques mètres de nous. Le soir tombait doucement sur le lac. J’ai eu un sursaut quand le grand oiseau blanc s’est approché. J’ai dit « Un drone ? ». 

« Mais non ! », a répondu ma nouvelle interlocutrice. Je me suis rendu compte que je ne savais même pas son nom… 

« Umberta » 

Vraiment ? Comme Umberto, Umberto Eco ? Oui ! Et comme Umberto II, le dernier roi italien enterré ici, dans cette abbaye, en 1983… 

Mais je m’excuse de l’avoir interrompue. 

Elle reprend. 

« Le lendemain, nous avons continué de chercher à comprendre, mais les ordinateurs étaient toujours bloqués. Nous avons appelé des universitaires partout en France et même en dehors de nos frontières. Nous travaillions alors en équipes internationales. Personne n’était joignable. Nous n’avons pas compris. Et puis une mise à jour de nos Surfaces nous a éclairé : ils ont appelé cela « le choc de simplification ». Ils ont épuré le dictionnaire pour ne garder que les mots strictement utiles. Cela n’a semblé déranger personne. Pas de rébellion, pas de prise de parole, pas de protestation. On s’est juste résigné. Tout le monde a dit « C’est vrai, le français était bien trop compliqué, personne ne comprenait plus rien. C’est mieux comme ça. » Et on s’est habitué. Mais attention, ceux qui utilisaient des mots disparus ou qui savaient encore employer le subjonctif recevaient des amendes. C’était un État autoritaire qui s’était installé…Presque en douceur. Nous, vous comprenez, maintenant, on avait disparu. On était licencié, de fait. Lourdés sans même être prévenus. Juste : on avait disparu. C’est le mot le plus juste : disparus. Évincés. Expurgés. »