lundi 1 juin 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 17


 C’est clair. Mais je me demande quand même comment une sémiologue pouvait encore exister en 2070…Depuis longtemps déjà l’iA avait gagné, les savants s’étaient faits rares… 

« Oui, vous avez raison. Je suis née en 2020. Quatre ans après la mort d’Umberto Eco. En pleine pandémie du Covid. Mes parents étaient inquiets tout le temps pour moi. Ma mère, surtout, m’a couvée, protégée, soignée, même quand je n’étais pas malade. Mon père, lui, c’est différent. Il a voulu me donner des armes : des coups de pied au cul. Une manière de compenser, je suppose. Toujours est-il que j’ai fait des études, grâce à cette éducation. De longues études : j’ai passé mon bac à 15 ans. Un peu précoce, mais ça m’a aidée. Et j’ai entamé des études de lettres, de langues, de sémiotique, en 2035. Vous calculez, je le vois ! J’ai 69 ans, oui, c’est ça. Et vous ? Vous semblez si jeune ! » 

Je reviens donc rapidement sur cette histoire d’endormissement, de rajeunissement… 

Sa bouche s’ouvre toute grande, son menton tombe. Je suis plus vieille qu’elle ! 

 « Incroyable. Comment l’iA a-t-elle pu développer ces compétences ? Cela va à l’encontre de ce que je pensais : l’iA n’a pas dégénéré, alors ? » 

 Je crois que c’est plus compliqué que cela. Je crois qu’il y a clairement un monde à deux vitesses. L’iA des pauvres et celle des riches. Et celle des riches avance très fort, évidemment. Il y a de l’argent et des gens puissant derrière tout cela. 

« Évidemment…Nous y reviendrons…Mais je vais poursuivre mon histoire. En 2040, j’ai commencé à enseigner, tout en continuant la recherche. Je faisais partie de plusieurs comités pour rédiger des dictionnaires, pour alimenter des données numériques, pour étudier l’évolution des langues. Nous ne cessions d’alarmer à propos de l’appauvrissement général : d’abord notre appauvrissement, en fait ! Les moyens de l’université ne cessaient pas de diminuer. Nous avons vu les différents gouvernements de plus en plus extrémistes s’installer. Nous avons vu les médias devenir de plus en plus faibles, nous avons vu les capacités de concentration et de réflexion fondre comme neige au soleil. C’était déjà installé quand je suis arrivée. Je fais partie de cette génération qui n’arrivait déjà plus à lire un livre en entier ou à regarder un film sans l’accélérer et sans scroller en même temps, évidemment. Le cerveau était déjà parti en cacahuète à cette époque. Mais j’avais une volonté un peu plus grande que certains et surtout mon père ne m’a pas lâchée : il payait mes études, il attendait des résultats…Mais je m’égare. Je vais plutôt vous raconter un moment précis. Celui où les choses ont vraiment changé…C’était donc en 2070. » 

Elle a fermé les yeux, repris sa respiration… 

« C’était en décembre. Vous vous souvenez peut-être qu’on ne pouvait plus compter sur les saisons…C’était un hiver qui ne ressemblait à rien de ce qu’on lisait dans les livres : pas de froid, de neige. Non. Les périodes de sécheresses avait fait place à des déluges d’eau, des orages dévastateurs qui mettaient la végétation à genoux. Nous vivions sous la menace constante d’une grêle destructrice, d’une pluie lacérant les arbres ou faisant déborder les cours d’eau. » 

Nous étions assises devant un lac paisible, scintillant, qui semblait éternel. Nous regardions au loin les montagnes, les forêts, les falaises de calcaire. Nous aimions cette nature. Il ne sert à rien de relire le passé à l’aune du présent. 

Elle continue, lentement : « J’étais à la faculté. Mes recherches portaient sur les différentes versions des dictionnaires de l’Académie Française. On les avait entièrement numérisées depuis fort longtemps, évidemment. L’Académie Française, depuis 2050, était réduite à sa part congrue : quelques Immortels siégeaient encore deux fois par an pour pérorer vaguement sur la pertinence de la cédille ou sur l’expression « comme même ». Rien d’important. Mais leurs travaux précédents valaient le coup de s’y pencher, scientifiquement. C’était ce que je faisais, en cette sombre après-midi de décembre. Mais soudain, mes écrans s’éteignirent tous d’un coup. Nous avions l’habitude des pannes techniques, des avaries du système électrique qui ne tenait pas la charge ou qui subissait un orage trop fort. Je ne me suis pas inquiétée. Mais après plusieurs heures, rien n’était rentré à la normal pour les ordinateurs, alors que la lumière était revenue. Avec les collègues, nous nous sommes dit qu’il y avait peut-être un problème plus grave sur les serveurs. Cependant les étudiants pianotaient toujours sur leurs écrans, pour regarder des vidéos divertissantes, sans avoir de coupures. Nous avons téléphoné à des responsables, au ministère…Nous avons cherché à comprendre. Mais nos appels restaient vains. Comme si les lignes étaient occupées ou plutôt, comme si elles étaient coupées. » 

Une mouette vint se poser à quelques mètres de nous. Le soir tombait doucement sur le lac. J’ai eu un sursaut quand le grand oiseau blanc s’est approché. J’ai dit « Un drone ? ». 

« Mais non ! », a répondu ma nouvelle interlocutrice. Je me suis rendu compte que je ne savais même pas son nom… 

« Umberta » 

Vraiment ? Comme Umberto, Umberto Eco ? Oui ! Et comme Umberto II, le dernier roi italien enterré ici, dans cette abbaye, en 1983… 

Mais je m’excuse de l’avoir interrompue. 

Elle reprend. 

« Le lendemain, nous avons continué de chercher à comprendre, mais les ordinateurs étaient toujours bloqués. Nous avons appelé des universitaires partout en France et même en dehors de nos frontières. Nous travaillions alors en équipes internationales. Personne n’était joignable. Nous n’avons pas compris. Et puis une mise à jour de nos Surfaces nous a éclairé : ils ont appelé cela « le choc de simplification ». Ils ont épuré le dictionnaire pour ne garder que les mots strictement utiles. Cela n’a semblé déranger personne. Pas de rébellion, pas de prise de parole, pas de protestation. On s’est juste résigné. Tout le monde a dit « C’est vrai, le français était bien trop compliqué, personne ne comprenait plus rien. C’est mieux comme ça. » Et on s’est habitué. Mais attention, ceux qui utilisaient des mots disparus ou qui savaient encore employer le subjonctif recevaient des amendes. C’était un État autoritaire qui s’était installé…Presque en douceur. Nous, vous comprenez, maintenant, on avait disparu. On était licencié, de fait. Lourdés sans même être prévenus. Juste : on avait disparu. C’est le mot le plus juste : disparus. Évincés. Expurgés. »

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