vendredi 20 mars 2020

Journal de guerre contre un virus #3

Je n’ai pas de fièvre.

Ce matin, je me suis levée en pleine forme. Plus d’irritation de la gorge, le corps alerte. Une belle nuit de sommeil. La journée d’hier, pourtant, m’est vite revenue en mémoire. Drôle de journée. Une des dernières, peut-être, durant laquelle j’aurais vu du monde. Avant un confinement plus total. Le conseil municipal de ce soir a été annulé. J’ai une pensée pour Christine, qui vit seule, qui habite dans une école qui est vide depuis une semaine. Elle se réjouissait de voir du monde ce vendredi soir. 

C’est un quotidien de solitude qui nous tuera.

J’ai joué de la guitare. Pas longtemps, parce qu’Amandine est venue fermer la porte : elle était en vidéoconférence dans la pièce d’à côté. Notre vie a changé d’un seul coup. Il faut juste nous laisser le temps de l’adaptation.

Et puis je suis allée à la mairie, pour la cellule de crise. Du monde dans la rue. Il y en avait moins cet après-midi. Les contrôles de police se sont accentués, les gens ont entendu dire que tel ou tel s’était fait verbaliser...ou alors, nous commençons à comprendre.

Cet après-midi, j’ai travaillé pour mes élèves. J’ai dû me résoudre à aller sur SnapChat pour les retrouver. Comme pour tout, ce seront les élèves les plus en difficulté qui souffriront le plus de la situation. J’ai une classe de 6e adorable, mais dont les élèves sont très fragiles. Des problèmes de compréhension, de lecture, d’écriture. Ils sont plein de bonne volonté. Mais pour l’instant, ils n’ont pas compris un mot de ce que nous attendions d’eux pendant cette période. J’ai fait l’erreur de communiquer avec eux par écrit. Par le logiciel proposé par mon collège : le logiciel qui sert pour les devoirs. Tout à coup, on se rend compte qu’un message de 10 lignes, même rédigé avec des mots simples, c’est trop pour eux. En fait, c’est pire : il y a eu seulement 8 élèves sur 20 qui sont venus dans l’application pour vérifier s’il y avait des devoirs. Et ces 8 là n’ont pas compris ce qu’on attendait d’eux. Les autres étaient sur WhatsApp ou sur SnapChat. Essentiellement sur cette application qui sert qu’à faire des selfies idiots. Alors je me suis résolue à aller les retrouver là où ils étaient. Quand je leur ai expliqué qu’il fallait qu’ils aillent sur Pronote (le logiciel du collège), une élève m’a demandé pourquoi. Ils ne comprennent pas vraiment ce qui se passe et ces élèves-là n’ont pas des parents qui peuvent leur expliquer vraiment. A ce jour, des devoirs que j’ai donnés dès lundi, je n’ai eu qu'un seul retour pour cette classe.

J’ai une autre classe de 6e (parfaitement insupportable dans la vraie vie), le niveau est beaucoup plus conforme à ce qu’on attend en 6e. C’est la classe bilingue allemand anglais. Les parents sont très présents. J’ai des retours beaucoup plus importants dans cette classe. Surtout les très bons élèves, pour dire vrai. Nous perdrons de toute façon les autres. Nous allons creuser des écarts qui existent déjà.

Aujourd’hui, j’ai regardé les postes au mouvement intra académique, dans l’espoir de demander une mutation. Il n’y a pas de poste intéressant qui se libère. Mais je m’interroge de plus en plus sur la pertinence de ce métier : je ne sers pas à grand chose avec les élèves les plus en difficulté et je ne sers à rien avec les bons. On peut toujours essayer de se convaincre du contraire…

Et puis ce soir, au moment même où j’écris cela, je reçois un message d’une de mes 6e “faibles” qui ne comprend rien de ce que je lui demande de faire, mais qui y met beaucoup de bonne volonté. Elle m’écrit : “Madame, c’est dur, quand on n’est pas à l’école”. Et j’ai les larmes aux yeux. Nous sommes des êtres sociaux.

Le coronavirus nous attaque dans l’essence même de ce que nous sommes…

jeudi 19 mars 2020

Journal de guerre contre un virus #2

Je n’ai pas de fièvre.

J’ai la gorge un peu irritée, comme lorsqu’on prend un peu froid. Trois fois rien. J’écoute un peu plus mon corps, à vrai dire. Je l'ausculte. Je le sonde. Il me semble que j’ai quelques douleurs inconnues, depuis ces quelques jours de confinement. Peut-être est-ce déjà le manque d’activités physique ? J’ai eu une période assez intense, entre 6000 et 12 000 pas par jour, selon mon téléphone, pendant la campagne électorale, entre le collège, les tracts à distribuer, les aller-retours à la mairie et au local. Et puis là, je vais une fois par jour à la mairie. Et je travaille ensuite dans mon canapé. Mon corps n’a pas la même posture. Mais ces courbatures ? Est-ce le virus ?

J’ai pris le soleil sur le balcon, en constatant qu’il y avait presque autant de voitures que d’habitude et des gens qui couraient, qui jouaient au ballon, qui étaient tranquillement assis sur les bancs, au bord du Doubs. Le temps est exceptionnel. C’est bien dommage qu’il y ait autant de voitures : on ne profite pas vraiment du chant des oiseaux.

J’ai vu des gens se promener. Je sais bien qu’il ne faudrait pas. Comment empêcher les enfants de sortir, avec ce soleil. Les CRS viendront. L’armée peut-être. Il faudra que les gens comprennent. Je ne suis pas sûre d’avoir envie de cela. J’aimerais tellement plus de douceur.

En allant à la mairie, j’ai tellement aimé marcher dans le soleil, le sentir chauffer doucement mon corps. C’est un plaisir si doux, en ce début de printemps. Peut-être que si l’on ne meurt pas, nous réapprendrons à vivre. J’ai dit bonjour aux gens que j’ai croisés dans la rue. J’ai bien senti qu’ils s’écartaient, presque imperceptiblement, qu’ils retenaient leur respiration, le temps que l’on s’éloigne. Il nous reste les sourires et les regards, de loin. Nous sommes des êtres sociaux, ce qui nous tuera, sans doute, ce sera les manques de rapports humains. Les solitudes vont s’exacerber. Si l’on regardait bien, depuis le balcon, cet après-midi, ceux qui étaient dans la rue n’avaient pas l’air bien. Que penser de ce grand ado qui a passé une heure, peut-être plus, à faire des roues arrières sur son vélo devant le temple. Tout seul. Et que penser de celui-là avec son ballon, tout seul...Jouer seul au foot...Pendant une heure ou deux...Et celui qui est passé en dodelinant de la tête, un sac de course vide à la main, une fois, deux fois, trois fois…

Le soleil était tiède, nous avons vécu une belle journée de mars. Les eaux du Doubs sont chargées de promesses, les magnolias sont splendides.

A la mairie, nous avions pris les dispositions pour tenir le conseil municipal de demain dans les conditions idéales. Les services ont travaillé pour installer une salle où les distances pouvaient être respectées. On avait des gants, du gel hydroalcoolique. On devait se retrouver une trentaine, avec les absents qui auraient fait des procurations. Ce n’était pas une folie.

Mais il a été annulé, dans un énième revirement du gouvernement. On est dirigé par des aveugles dans le brouillard.

En fait, depuis dimanche soir, notre ville n’a plus qu’une seule élue : le maire sortant. Elle est seule à assumer toutes les décisions. Nous l’épaulons, naturellement, avec une équipe soudée de sortants et le futur maire, qui n’est donc pas élu et qui ne le sera pas demain. Mais nous le faisons en toute illégalité, puisque nous n’avons pas de délégation. C’est cela qu’aurait permis le conseil de demain soir. Un exécutif légal. La situation n’est pas nette. On nous propose de réinstaller l’équipe sortante pour “expédier les affaires courantes”. Comme si nous étions dans une situation normale, avec des “affaires courantes” à “expédier”. Non. Nous sommes dans une période de crise inédite et dramatique. Nous apprenons l’apparition de nouveaux cas chaque jour autour de nous. Les hôpitaux sont surchargés. Tout le monde est inquiet, pour un père, une mère, une grand-mère, un mari plus fragile, plus vulnérable. Nous avons besoin, dans un moment pareil de gens prêts à s’engager, pour le bien commun, pour faire en sorte que la solidarité ne s’arrête pas. Pour que le CCAS puisse continuer son travail, pour que les services d’aide à la personne puissent porter les repas aux plus âgés, aux plus isolés, pour que les infirmières à domicile aient des gants, des masques, du gel hydroalcoolique...Il faut coordonner cela, il faut signer l’autorisation de faire un chèque pour acheter des masques...Une personne seule ne peut pas l’assumer et nous constatons chaque jour que l’Etat n’est pas à la hauteur. Nous nous sentons oubliés, loin des discours du président. Macron a parlé de milliers de masques, l’autre soir à la télé, il a parlé de réquisitionner des entreprises pour en fabriquer. Mais ici et maintenant, au moment où le personnel du CCAS doit porter des repas à domicile, où des ambulanciers doivent transporter des patients atteints par le virus, ils n’ont pas de masque, pas de protection individuelle à usage unique. C’est une honte pour un pays comme le nôtre. Et c’est bien plus grave qu’un conseil municipal organisé en toute conscience. Continuité démocratique.

A côté de cela, les gens se baladent, main dans la main, et se bécotent sur les bancs publics au bord de la rivière. Et puis les enfants des quartiers jouent au pied des immeubles sans comprendre vraiment que nous ne sommes pas en grandes vacances. Sans comprendre, sans doute les mots pandémie ou confinement.

mercredi 18 mars 2020

Journal de guerre contre un virus #1

Exposition "En attendant Rodin" Audincourt, mars 2020
Photo de la très belle photo de Franck Lestuaire

Je n’ai pas de fièvre.

 J’ai un peu mal à la tête. Je suis très fatiguée. J’ai quelques motifs de l’être. Et je suis migraineuse. L’important est de ne pas sombrer dans la panique, dans l’angoisse irrationnelle. Ce ne sera pas une période facile pour l’hypocondriaque que je suis. Je suis persuadée que le virus est en moi. Il a squatté, assailli mon système immunitaire qui a su se défendre. J’ai senti tour à tour chacune de mes glandes lymphatiques mener une guerre acharnée contre lui. Merci à ces vaillants globules blancs.

J’ai tout de même préparé mon enterrement. Je l’avais déjà fait. Mais j’ai redis à Amandine les trois chansons que je veux pour la cérémonie. A l’église. Amandine se marre, elle pense que je suis athée. Je suis plutôt déiste. Parfois un peu agnostique. Le plus souvent, je pense qu’il y a un dieu créateur qui s’est lassé depuis bien longtemps de sa création. Mais je veux une cérémonie à l’église. Pour le décorum. C’est tout de même plus théâtral qu’un funérarium. Et puis sait-on jamais…Inhumation ou incinération, m’a demandé Amandine. L’ambiance est bonne, ce soir. Inhumation, ce soir. Les soirs où j’ai un peu froid, je choisis l’incinération. Mais ce soir, je veux retourner à la terre de mes ancêtres. C’est stupide, parce que si je meurs du COVID 19, je ne pourrai pas être rapatriée sur la terre de mes ancêtres.

Pour l’instant, les chansons que je veux, pour mon enterrement - pour l’instant, oui, parce qu’on ne sait jamais, si ce n’est pas pour tout de suite, je me laisse le droit de changer d’avis. Alors pour l’instant, je veux, pour l’eucharistie, Corpus Christie Carol par Jeff Buckley, pour la prière universelle, He got the whole world in his hand par Nina Simone et pour la fin de la cérémonie, Le Jour se lève encore, par Jean-Louis Aubert, cette superbe chanson de Barbara. Mais si je choisissais la version de Barbara, les gens me maudiraient. Et je veux qu’ils pleurent, mais je veux aussi qu’ils ressortent avec le moral.

Mais soyons honnête, je veux qu’ils pleurent. Je veux que la voix si haute de Jeff Buckley fasse frissonner l’assemblée. Et je veux que la voix si profonde de Nina Simone fasse monter dans la gorge de tous cette boule amère que nous ne pouvons pas stopper...Soyons tout à fait honnête, puisqu’il s’agit de mourir, je veux paraître intelligente et cultivée, en faisant ces choix un peu élitistes et obscurs. C’est bien pour cela que je me laisse le temps de les changer. Tout le temps. Enfin, je me laisse croire que je me laisse le temps. C’est une illusion : on ne joue pas ainsi avec la mort. Mais j’ai tout de même un peu peur de paraître prétentieuse, avec de tels choix musicaux. Remarquez bien que je pourrais rester classique. Un petit bout du Requiem de Mozart, quelques variations de Bach au violoncelle. Je pourrais me la jouer plus pop avec du Jean-Jacques Goldman. Et puis à quoi bon. Je ne serai pas là pour l’entendre. Enfin...si, techniquement, je serai là. Mais l'ouïe sera sans doute moins fine, l’oreille, moins musicale. Amandine me jouera peut-être un tour en me mettant une chanson de Sardou. Vous serez vigilants, alors, je me retournerai dans mon cercueil, ce sera gênant.

mardi 6 août 2019

Bref, il est temps que je me remette au travail

Tout le monde est en vacances, loin. Les autres sont au travail. J'ai lu, beaucoup. J'ai regardé quelques films. J'ai essayé d'écrire et ces 40 premières pages me semblent laborieuses, vides et sans but.

L’été me conduit au-delà de l’ennui. Au bord du gouffre, au bord du vide. Et comme il suffit que je reste trois heures à l’écart du monde, sans rencontrer, sans téléphoner, sans textoter, pour que mon cœur s’emballe dans une course folle, pour que mon cœur se croit délaissé et triste, j’introspecte, je me morfonds, je déprime.

 Est-ce mon cœur ou mon cerveau ? Mon cerveau se couvre de nuages, comme un ciel d’été que l’orage envahit. Je vois soudain tout en noir : les autres me haïssent. Ils complotent dans mon dos, ils inventent des histoires. Puis, c’est pire. Ils m’oublient, ne me voient pas. Je suis invisible, je n’existe pas. Je n’existe plus.

lundi 29 juillet 2019

Jour du dépassement

Je me souviens de la longueur, de la lenteur, de la langueur des après-midis d'été, quand j'étais enfant. Je me souviens du Tour de France à la télé, dans le salon aux volets à demi clos, des verres de sirop de menthe, de la cueillette des groseilles à maquereaux dans le jardin, seulement en fin de journée, quand le soleil commençait à décliner, mais qu'il était encore assez puissant pour révéler les odeurs d'herbe coupée...

Je me souviens aussi de l'ennui imposé : "Prends donc un livre, il ne faut pas sortir quand il fait si chaud..." Ma grand-mère, mon grand-père aux mots croisés, les chamailleries avec mon frère, les parties de Monopoly avec les cousins du midi en vacances à la montagne. "On va au lac ?"

Je n'aimais pas les vacances. Je n'aimais pas grand-chose je crois. Aujourd'hui, j'ai l'impression d'avoir mille ans et je crois que je parle d'un temps lointain qui a disparu à tout jamais.

N’aimais-je vraiment rien ? Je crois plutôt que je goûtais la vie. Et comme lorsqu’on goûte un vin fort pour la première fois, on est surpris. Trop de goût, de saveurs, trop de nouveauté. Trop de plaisir en somme, pour un corps qui ne s’y attendait pas.

Aujourd’hui, je sais que j’ai aimé à la folie les picotements de l’eau s’évaporant sur ma peau dans la touffeur de la voiture, quand on revenait de la baignade au lac. Je sais que j’ai aimé comme on aime pour la première fois chaque sensation d’été : l’odeur des foins coupés le long des routes brûlantes, les chutes à vélo, les roulades dans les prés fauchés, les haricots à équeuter après les avoir ramassés dans le jardin matinal, les pieds mouillés de rosée, le dos cassé. Les mûres grappillées le long des chemins de forêt, refuge frais des fins d’après-midi, la bouche noire de ce parfum sucré.

Dans la touffeur caniculaire des étés de pollution, l’herbe est sèche avant d’être coupée. Les grandes forêts sont semées de hêtres secs et ne sont plus les gardiennes de la fraicheur du monde.

Ma nostalgie est insensée. Elle est grandissante et angoissante. Il n’y a pas d’alternative. Comme pour la mort. Il n’y a pas de réserves infinies de poissons pour les rivières, de guépard pour les savanes, d’insectes polinisateurs pour les arbres fruitiers. Il n’y a pas de réserve infinie d’oxygène pour le cœur de nos villes polluées. Il n’y a pas suffisamment d’eau potable pour arroser nos massifs floraux, pour tirer nos chasses d’eau et pour étancher nos soifs inextinguibles.

Ai-je accepté l’idée de ma propre mort ? Oui. Je l’ai intégrée, je suis adulte. Ai-je intégré que la mort de l’humanité était pour bientôt ? Je n’en suis pas sûre. Je ne suis pas sûre d’assumer les enfants qui naissent et les enfants à naître, à chaque fois que je prends ma voiture, à chaque fois je vote pour un gouvernement qui n’interdit pas les vols des avions, les pesticides sur ma salade, qui n’oblige pas les constructeurs automobiles à travailler sérieusement sur l’hydrogène.

Nous vivons, cet été encore l’été le plus chaud de tous les temps. Chaque été bat les records des précédents. Nous sommes dans la marmite. Ma mère me dit : « c’est l’été. Il fait chaud en été. C’est normal ». Nous sommes la grenouille dans la marmite. Nous ne sentons pas que la flamme est sous nos fesses.

Les relevés des météorologues sont formels : depuis qu’on fait des pointages scientifiques, jamais dès le mois de juin, nous eûmes auparavant des températures aussi élevées, des orages aussi violents, des températures positives jusqu’au sommet du Mont Blanc. Jamais les canicules ne se sont enchaînées avec autant de régularité. Les records, depuis 2003 se sont multipliés. Nos régions tempérées ont vu leur sol s’assécher et se craqueler. Nous n’avons pourtant pas cessé de planter du maïs et pour les faire pousser, nous avons continué de les arroser avec l’eau des rivières. Toujours plus d’eau jetée sur le maïs des plaines de France, en plein midi, en plein cagnard. Toujours plus d’eau s’évaporant avant même de toucher le sol. Toujours moins d’eau dans nos rivières.

A ceux qui avancent qu’il y eut une mini ère glaciaire au XVIIe siècle et que l’âge de fer fut très chaud et causa de nombreuses sècheresses en Asie Mineure – il faut toujours que certains étalent leur science ¬–, il convient de rappeler que les êtres humains n’ont jamais été si nombreux sur Terre. Nous étions 2,5 milliards en 1950 et nous sommes 7,55 milliards aujourd’hui et nous vivons beaucoup plus longtemps. C’est vertigineux. La Terre semblait sans doute immense à nos ancêtres : en plein siècle des Lumières, lorsque nous n’en avions pas découvert toutes les facettes et que nous étions quelques centaines de millions à la parcourir lentement, nous nous sentions sans doute au large.

Mais en moins de 50 ans, nous avons pollué plus que durant toute l’histoire de l’humanité. Les océans ressemblent à des poubelles, les poissons s’étouffent dans notre plastique. Même la glace de la banquise contient des microparticules de polyester, du polystyrène et du polyéthylène.

Les gouvernements le savent. Les grands de ce monde le savent. Et si nous réfléchissons, nous le savons aussi. Nous n’en avons plus pour très longtemps. A ce rythme, quelques dizaines d’années suffiront à notre extinction. Pas celle de la planète, cette boule de terre, de pierre, de fer et de feu, qui a vécu longtemps sans nous et qui survivra bien mieux sans nous. C’est la race humaine qui va disparaître. Nous n’aurons été qu’une parenthèse enchantée, une étrange absurdité. Un bug dans le système. Un tout petit cafard qui a réussi magnifiquement puis qui a causé sa propre perte.

En attendant la fin, cependant, il faut vivre.

samedi 15 juin 2019

Glissement

Ça m’est arrivé sans que je m’en rende compte et je crois que ça peut arriver à n’importe qui. Même des gens très bien. Quand je dis des gens très bien, je veux dire des gens sympathiques, des gens souriants, des gens qui aiment la vie, qui boivent des coups et qui ont eu une enfance heureuse.

Ça m’est arrivé progressivement, tout en douceur. Je n’en suis pas sûr, mais je crois que c’était un jour d’été. Il faisait beau et chaud et ma fenêtre était ouverte. J’habite en centre-ville. Jusqu’à ce jour, j’avais coutume de dire c’est pratique, de vivre en ville. Le matin, je vais acheter ma baguette, j’aime bien. Et puis ce jour-là, alors que j’étais affalé sur mon canapé, en train de regarder des gens acheter des appartements de 27,4 mètres carrés pour des sommes astronomiques à Paris, une moto passa sous ma fenêtre en pétaradant. Elle m’empêcha d’entendre la blague grivoise de Stéphane Plaza et cela me chiffonna fort.

A partir de ce jour, il me sembla qu’il y avait beaucoup plus de motos à explosions, de quads ronflants, de mobylettes hurlantes dans mon petit bourg, dans ma petite rue.

Il me sembla soudain que ce bruit était infernal et qu’il existait uniquement pour me nuire. Mais surtout, lorsque je jetais un œil derrière mon rideau, je fus effaré de voir que les jeunes qui déambulaient sur ces engins ne portaient pas de casque et qu’ils étaient habillés en jogging. Il me sembla soudains qu’ils étaient jeunes. Inconscients. Méchants. Intrépides. Infréquentables. Et qu’ils jetaient leurs papiers gras sur le sol.

Quand j’y repense, je n’y avais pas prêté attention auparavant.

Mais après ce jour funeste, tout cela me sauta aux yeux : les rues étaient sales, les gens étaient laids. Ils étaient suspects. Je portais toujours la main à ma poche pour vérifier mon portefeuille, quand je sortais. Je sortais moins. Je me mis à trouver le monde dangereux. Je suis allé à la mairie, me renseigner sur les caméras de vidéo surveillance. J’ai fait une lettre au maire pour réclamer plus d’agent de police, puis deux, puis trois : plus de rondes, plus de nettoyages sous mes fenêtres, plus d’arrestation de ces jeunes jouant au ballon sur mon trottoir. Le maire m’a répondu, une fois, deux fois, trois fois. En me détaillant les mesures prises, le prix du nettoyage des rues, les patrouilles de la police municipale, le manque d’effectif de la police nationale, l’assurance que le préfet était au courant.

Mais dans le fond, j’avais perdu confiance et j’en faisais une obsession. J’en voulais toujours plus, pour moi. J’alimentais ma peur en lisant les faits divers dans les journaux : un couple de vieillard a surpris des gamins en train de se baigner dans leur piscine. Une mamie s’est fait arracher son sac à main. Des faux gendarmes s’introduisent chez des personnes isolées pour les cambrioler. Des faux agents d’EDF vous font signer n’importe quoi. J’étais tellement effrayé que je n’ouvrais plus. Même au facteur. Même aux pompiers qui venaient me vendre un calendrier en décembre.

Les autres êtres humains me sont soudain apparus comme des prédateurs. On en voulait à mon argent et moi, je payais des impôts pour que la mairie investisse dans des centres sociaux afin de divertir des voyous au lieu de me protéger, au lieu d’arracher les mauvaises herbes devant ma maison, au lieu de changer l’arrêt de bus qui faisait tellement de bruit sous ma fenêtre, au lieu de me permettre de couper l’arbre qui me gênait pour sortir de chez moi en voiture.

Désormais, quand j’écrivais à la mairie, on ne me répondait plus systématiquement. Quand j’y allais, on m’expliquait avec une déférence qui se voulait gentille, que l’intérêt général n’était pas la somme des intérêts particuliers. Je clamais « Je paye des impôts » et « Vous le payerez aux prochaines élections. Vous êtes des incapables. ». Je ne votais pas pour eux avant, j’ai toujours été méfiant par rapport à la gauche. Ils ne perdraient pas ma voix. Mais ils n’étaient pas censés le savoir.

Un soir, alors que je comptais le nombre de fous de la route qui glissaient le stop devant chez moi, on sonna. Ma méfiance habituelle me fit coller l’œil au judas de ma porte. C’était Raymond : un visage familier, un visage ami. Un vieux copain d’enfance que je n’avais pas vu depuis des années.

Je le fis entrer après avoir déverrouillé les trois serrures de ma porte blindée.

Raymond était jovial et rieur et adorait m’appeler « Mon vieux poteau ! ».

"Je passais dans la région, me dit-il. Je ne pouvais pas faire autrement que passer te voir, mon vieux poteau !"

Il vivait maintenant près de sa fille, à Marseille. C’était un vrai moulin à paroles. Un bavard incorrigible. Il rentra, jeta un coup d’œil circulaire à ma cuisine, s’arrêta un instant sur le fauteuil posé derrière la fenêtre, sur le cahier de mot croisés et sur les lunettes.

"On a vieilli, hein ! On s’encroute, mon vieux ! Ah ! Ah ! C’est plus le temps de la jeunesse folle, hein ! Tu te souviens ? Le potin qu’on faisait avec nos mobylettes traficotées ! Tu te souviens comme ça plaisait aux filles ? Et les castagnes à la fin des bals ? Et les blagues qu’on faisait aux vieux, les boites à lettres qu’on démontait, le camembert qu’on avait mis sur le radiateur de la deux chevaux du curé ? Tu te souviens…"

mardi 19 février 2019

Grippe

J’ai passé mon après-midi à regarder des vidéos crétines sur internet : des recettes dégoulinantes de mozzarella, des chats qui tombent, des bonnes sœurs dansant dans un cloître.

J’ai somnolé devant une série islandaise, que je me suis évertuée à regarder en version originale sous-titrée. Quand la flemme m’a prise, je n’ai plus lu les sous-titres. J’ai été propulsée dans un univers de froid, de vodka, de crimes sous la neige auxquels je n’ai rien compris. La musique de la langue a fini par faire dans ma tête un joyeux concert de borborygmes. J’étais dans un état second sans avoir pris de drogue.

Ce n’est pas tout à fait vrai. Je n’avais pas pris de drogue illicite, mais le médecin m’avait prescrit des cachets de toutes sortes, des anti-inflammatoires, des analgésiques, des calmants pour la toux à base de corticoïdes. J’avais tout pris en une poignée avec un seul verre d’eau et j’avais rejoint avec peine mon canapé.

Je n’avais rien mangé depuis des heures et les petites molécules médicales me montèrent au cerveau comme le shoot d’un héroïnomane. Les borborygmes islandais, ainsi que la musique grave, pleine de violoncelles inquiétants n’étaient pas sans évoquer les grognements de mon estomac douloureux. Au bout de quelques heures, il a fallu que je me lève. En passant devant mon reflet, dans la porte du four, j’ai pris peur. J’avais des cernes violacés sous les yeux et un profil de zombie. La porte du frigo, une fois ouverte, m’offrit à son tour une certaine déception : une vieille carotte finissait de moisir dans le bac à légumes et un yaourt venait à lui seul garnir le vide de cette froide armoire. Il faudrait que je m’en contente.

Un thé plus tard, je retournais m’affaler dans le canapé. J’optais pour le sommeil. Ou plus précisément pour une semi-somnolence cotonneuse, comateuse…propice au délire fiévreux.

C’est alors qu’un islandais barbu est venu sonner à ma porte. Je ne sais plus comment je ne me suis levée, ni pourquoi j’ai ouvert, après avoir jeté un œil au judas : la barbe hirsute n’avait pourtant rien de rassurant. Il ne parlait pas français, mais je comprenais étrangement cette drôle de langue. Je me souviens m’être dit « Rien de tel que de regarder des séries pour apprendre une langue ».

Il cherchait un dénommé Vince. Il a regardé sous le canapé, dans le frigo. Cela m’a semblé tout à fait normal, mais Vince n’y était pas. Je savais, moi, qu’il était dans la salle de bains, planqué dans la baignoire, derrière le rideau de douche. Mais je n’aurais rien dit. Vince, même si je ne le connaissais pas, je l’aurais protégé comme s’il s’était agi de moi. C’était moi d’ailleurs. Mais motus.

Quelques minutes plus tard, l’islandais fichait le camp : un appel sur son portable, dont la sonnerie était un long vibrato de violoncelles, et il prenait la porte comme un voleur. Je me précipitai alors dans la salle de bains, je tirai violemment le rideau et éclatai de rire en claquant dans les mains de ce cher Vince qui, étrangement avait la tête d’un YouTubeur fameux. Il m’a montré une vidéo dans laquelle un chat montait sur le clavier d’un piano et qui, effrayé par les sons provoqués, avait les poils qui se hérissaient, comme dans un dessin animé. Avant de partir, il m’a expliqué qu’il n’y avait rien de plus chiant, en littérature, que la narration décousue d’un rêve.

Je me suis réveillée en grelotant : il était temps que je reprenne du paracétamol, ma fièvre était en train de grimper.