On raconte que sur les mers du Sud, très loin d'ici, les pêcheurs voguent et ne pêchent que ce dont ils ont besoin pour vivre.
On raconte que la vie coule doucement, sous les palmiers, que les enfants sont heureux et courent presque nus sur les plages de rêve.
On raconte que les secrets de l'existence se murmure à l'oreille des petits et qu'ils deviennent grands et raisonnables, ne cueillant que les fruits qu'ils mangeront.
On raconte que c'est la vie d'avant, celle des premiers temps, celle qui n'a pas changé depuis des milliers d'années.
Là-bas, il n'y a qu'à tendre le bras pour cueillir les fruits qu'offre le soleil.
Là-bas, les palmiers, les palétuviers, les légers bougainvilliers chorégraphisent doucement dans les alizées.
C'est ce qu'on raconte...pour rêver.
Mais souvent, en vérité, la vie est un orchestre qui s'accorde. Rien de plus dissonant et de plus aventureux que la clarinette qui canarde, tandis que le trombone fait ses gammes à contretemps. Les violons stridents s'amusent à chapeauter dans les aigües les tambours qui tendent leur peau dans des boums tremblotants.
C'est ce qu'on nomme cacophonie. C'est la vie. Rien ne va ensemble et rares sont les moments où règne l'harmonie. C'est fugace, c'est le temps d'une chanson. Quand on a de la chance, on peut aller sans entracte jusqu'à la symphonie. Les symphonies de Mozart excèdent rarement une demi-heure.
Les musiciens de la vie nous autorisent de courts moments d'harmonie.
Les écrivains, ceux qui essayent de saisir cette grâce au moyen de la langue, doivent s'aligner avec eux-même. Ils doivent saisir, comme le disait Marguerite Duras, "la crête des mots". Souvent le cerveau va plus vite que la main et tout s'efface. On est dans le brouillard et on est l'orchestre qui s'accorde. Le la est introuvable. On bégaye, on s'embrouille, on s'embourbe. On se répète, on s'enlise, on se perd. Les mots ne viennent pas.
Dans la vie, c'est ainsi.
Le seul salut, c'est d'apprendre à aimer le chaos, à saisir les instants de poésie dans le brouhaha de l'orchestre, dans les bavardages du parterre, dans la boue des mots qui bafouillent.
Le seul salut, c'est d'aimer la vie, même quand elle est laide et bruyante, qu'elle n'a pas de sens, qu'elle ne veut rien dire. Et il faut espérer les moments de beauté, ils faut apprendre à les saisir, à s'en délecter, à se les rejouer, à les relire pour les savourer, à les réécouter pour mieux les apprécier. Ils finissent toujours par arriver, fugaces, éphémères, évanescents comme un vin d'été qui monte à la tête.

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