C’est une rétrospective historique. Un documentaire, réalisé juste pour moi. « Vous avez été conservée en 2069. Voilà ce qui s’est passé entre temps. » Je m’enfonce dans ma chaise. J’ai hâte de découvrir enfin ce qui se passe.
Le film décrit l’accélération de tout ce qui était déjà en place depuis les années 30 : l’installation d’une dictature ne se fait jamais d’un seul coup. On s’habitue, on concède, on accepte, on plie lentement. Certains en payent le prix, durement. Le film évoque la mort terrible de ceux qui voulaient fuir ailleurs que dans les grandes villes désignées. Ce sont les morts que j’ai vus dans les voitures, avant le pont détruit sur le Rhône. Ceux qui ne prenaient pas la direction de Lyon étaient immédiatement électrocutés. Cela me glace d’effroi.
Mais ce n’est pas tout. Le Gouvernement mondial est un gouvernement fantoche, comme le président que j’ai rencontré dans son bureau : il croit voir le monde, mais il ne voit rien que l’image du monde et il pense que les gens sont ses sujets. Le vrai gouvernement est bien plus puissant. Il est éloigné, effrayant et désincarné. Ses milliards de bras armés sont les drones qui volent, partout.
Bref, il n’y a rien que je ne sache déjà. Mais quelle est l’idéologie ? Quels sont les peurs ? Que n’a-t-on pas le droit de faire ou de dire ? Qui sont les minorités persécutées ? Qui sont les salauds ? Qui sont les victimes ?
Le documentaire m’explique que l’humanité a baissé de moitié par rapport à l’an 2000…Ce qui fait que nous devons être 3,5 milliards à la louche. Le film devient militant et plaide que les ressources terrestres pourraient être largement suffisantes pour tout le monde, pour qu’on puisse espérer mieux que de la cellulose protéinée. La nostalgie a dû gagner le réalisateur : on voit tout à coup des images d’archives de pizzas, de bavette à l’échalote saignante, de frites dorées…
J’ai faim.
Mes kidnappeurs sont des gens adorables, mais ils n’ont rien d’autre que cette saloperie de carton à mâchouiller.
Ils m’expliquent qu’ils font partie de la Résistance, qu’ils agissent dans l’ombre pour le retour de la liberté et de la nourriture. C’est cela qui est au cœur de tout : ceux qui essayent de s’échapper du système meurent de faim. J’ai pu le constater quand je me suis enfuie. Ils pensent que le monde deviendra stérile si tout le monde continue de manger de la cellulose.
Je ne sais pas si ce raisonnement est scientifique. Je ne sais pas si des expériences prouvent ce que me racontent ces gens.
Ils me disent qu’ils sont persécutés, qu’ils ont peur, qu’ils se cachent. Ils sont les Résistants de l’intérieur. Ils essayent d’échapper aux drones. Ils changent de place, tout le temps.
Là, dans l’appartement, ils ont allumé des pares-feux, des systèmes complexes, des boucliers numériques pour être invisibles. Ils ne sont pas sûrs que ça marche.
Je les sens fébriles, fragiles. Ils n’arrivent pas à me raconter simplement ce qu’ils vivent. Mais je perçois leur détresse, leur faim, leur besoin de justice. Et ils voient en moi quelque chose que je ne suis pas : une sorte de sauveur, de Messie.
C’est beaucoup, pour moi…Mais le Président veut me revoir.

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