mardi 10 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Episode 8

 


Mais l’ascenseur ne vient pas et les drones bourdonnent déjà derrière moi. Le Président a même daigné se lever et s’avance vers moi d’un pas mal assuré. 

Il crie « Sécurité ! Sécurité ! » et après un moment de panique, complétement bloquée par la peur, j’ai le réflexe d’essayer d’ouvrir les portes : la première me résiste, la seconde s’ouvre sur un bureau, la troisième, ouf, est celle des escaliers. Je m’y précipite. C’est pratique d’avoir des jambes de 20 ans ! Mais au bout d’une dizaine d’étages, je m’engouffre à nouveau dans derrière une porte inconnue. Je souffle un peu. La menace a disparu. Les drones n’ouvrent pas les portes et le vieux Président n’a même pas encore eu le temps d’atteindre la cage d’escaliers. Alors je m’appuie la tête contre la vitre. Devant moi, le Crayon. Le pouvoir s’est réfugié dans la Gomme. Je me dis que c’est un sacré symbole. On a décidé d’effacer plutôt que de construire. 

C’est un vieux plateau en open-space. Les ordinateurs ne sont plus là, mais les bureaux quadrillent toujours l’immense volume moquetté. Je me souviens des années 2030, quand tout le secteur tertiaire s’est arrêté à cause de l’iA. On n’avait un peu anticipé, les licenciements avaient commencé dans la décennie précédente, pour tous les travaux de compta, de finances, de programmation, de conception, de graphisme, de publicité…Mais on n’avait pas vraiment cru à la fin totale de tout ça. L’économie française reposait sur ces travaux, valorisés par l’éducation et les salaires depuis les années 50. On n’avait pas voulu croire. 

 Dans cette Gomme, ce grand bâtiment au toit asymétrique, il y avait des banques, des services financiers. On n’avait plus besoin que d’un ou deux régulateurs, des superviseurs pour l’iA, en 2030. Les bureaux avaient été désertés. Et rien n’avait pris le relai. C’était devenu un lieu mort. On avait récupéré le matériel électronique plus tard, quand la pénurie de matières premières, de métaux rares s’était manifestée, quelques années plus tard. 

Se retrouver dans un lieu pareil, en 2089, c’est refaire l’histoire du 21e siècle. La lente disparition de l’humain au profit de la machine. 

Ça n’a pas de sens. Surtout qu’il y a eu les gouvernements autoritaires, les grandes guerres, les grandes migrations, les bouleversements climatiques. Aujourd’hui, sur cette moquette usée et poussiéreuse, il ne subsiste que la trace insignifiante d’une sorte de parenthèse enchantée, d’un rayon de soleil dans l’histoire humaine. Nous mangions notre pain blanc en ne nous souciant pas des jours sombres qui viendraient. 

Mais ces réflexions à peine esquissées dans mon cerveau, me voilà repartie pour une course folle dans les escaliers. Je referme la porte du palier in extremis, poursuivie par un drone entré dans l’open-space en brisant une vitre. 

Je débaroule, je dégringole d’étage en étage. Arrivée au rez-de-chaussée, je sais qu’en sortant dans la rue, je m’expose, pourtant, je n’ai pas tellement d’alternative. Alors je prends mon courage à deux mains et je me mets à courir en direction du Crayon. C’est une sorte d’intuition qui me pousse. Les drones pourraient surgir à chaque coin de rue. J’accélère autant que possible. Pour une vieille de 90 ans, je peux vous assurer que j’ai la pêche. Je cours les 500 mètres en moins de deux minutes. 

 Je m’engouffre dans la tour pointue. Je ne sais pas ce que je trouverai : rien, un autre président, un squat, des drones tueurs…Tout est possible. On est dans un roman d’aventures. 

Il règne dans ce hall une ambiance poisseuse. Les lieux sont dévastés, sales, plein de détritus qui s’entassent depuis des dizaines d’années. C’est certain : le lieu sert de squat. L’ascenseur ouvre grand ses portes et indique les 42 étages. Mais il ne marche plus, évidemment. La porte de l’escalier me tend les bras. Avec les drones mes trousses, le plus simple est de me planquer derrière des portes. Alors j’entame l’ascension. 

 Les premiers étages sont encombrés de déchets, de vieux papiers gras, de gobelets, de couvertures de survie abandonnée, de seringues dégueulasses. J’accélère encore. J’ai des cuisses en béton. 

Plus je monte, plus l’espace se libère, habité seulement par une poussière que personne n’a soulevée depuis des lustres. J’arrive enfin aux derniers étages, ceux qui étaient occupés autrefois par l’hôtel Radisson. La moquette a remplacé le béton brut et accroche encore plus la poussière. 

 J’entre dans l’ancien monde du luxe. Autant vous le dire tout de suite : le luxe, en 2089, c’est complétement surfait ! Plus aucun intérêt ! Chanel, Louis Vuitton ou Prada, ça ne vaut plus un clou ! Il vaut mieux avoir des patates que des lingots ! Malgré les lieux ont conservé une certaine classe. C’est épuré, c’est lumineux et l’avantage des matériaux de qualité, c’est que cela vieilli bien. 

Je m’affale sur un des canapés de l’accueil et je me dis que si l’on doit réécrire l’histoire, ce pourrait être un bon QG. 

Soudain, je ne suis plus seule.

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