mercredi 11 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 9

 Une horde sortie de nulle part m'encercle.

Contrairement aux jeunes freluquets du Vieux Lyon, les individus qui me font face sont redoutables. Impressionnants. Ils me rappellent les zombies du pont. Ceux qui voulaient me manger toute crue. Et je me souviens soudain qu’il y a pire que le Président, sa cheffe de cabinet et leurs bataillons de drones : il y a tous ceux qui ont faim et qui sont déjà des cannibales. 

Ils sont une trentaine. Ils ont déboulé des étages supérieurs. Ils ont des looks de punks, de motards, de rockeurs…Je ne sais pas comment ils ont pu trouver ces perfectos, ces chaines et ces santiags. On se croirait dans Mad Max. 

J’adopte ma seule position de repli : je lève les mains au ciel et je jure que je viens en paix. Et j’ajoute que j’adore leur look. Au cas où la flatterie marche…Mais c’est vrai qu’ils en jettent. 

Le plus costaud de la bande s’approche de moi et se met à me tourner autour, à me renifler comme si j’étais une statue dans un musée. D’ailleurs, je ne bouge pas une oreille. 

 J’en profite pour les scruter. Il y a des hommes et des femmes. Pas d’enfants. Pas d’ado. Ils ont tous au moins trente ans, je crois. Je m’entends soudain leur dire « Vous avez faim ? » Comme si mon inconscient avait parlé. 

Ils ont éclaté de rire. Et je suis restée interdite. Et le cercle s’est resserré un peu plus autour de moi. Le chef de bande me jauge toujours, mais il a le sourire. 

« Toi, par contre, tu as faim ! Non ? » 

Oui ! J’ai une dalle d’enfer. J’ai picoré des choses à l’hôtel la nuit précédente et depuis, j’ai couru, monté des escaliers, échappé à des drones. Je pourrais avaler un bœuf tout entier ! 

Cela doit se lire dans mes yeux. Le gars recule un peu. 

« Personne n’était monté si haut dans les étages, jusqu’à aujourd’hui. Tu peux piger qu’on se méfie. T’es qui ? T’es seule ? T’es pas suivie par une de ces saloperies de drone, j’espère ! » 

Non, je ne crois pas. A vrai dire, ça me rassure un peu de comprendre qu’ils ne me connaissent pas, ceux-là. 

« Et vous, qui êtes-vous ? » 

Je ne sais pas tellement comment montrer ma bonne foi. J’ai à nouveau des crampes dans les bras, à force de les tenir levés. 

« Je ne suis pas suivie…Enfin, je ne crois pas ! Vous ne me connaissez pas, vous êtes sûrs ? » 

« Non ! Nous n’avons pas de moyens de communication ici. Nous avons coupé tous les systèmes électriques, tous les systèmes électroniques, toutes les antennes, tous les relais possibles…Pas de wifi, de 5G, rien. Nous voulons échapper à l’iA. » 

Comme s’il en avait déjà trop dit, il se retourne un peu piteux vers les autres. Mais les autres baissent un peu la garde. Une nana avec une balafre sur la joue, les cheveux rouges, dressés en crête, me crie « Vas-y, baisse les bras ! Tu n’as rien à craindre, on ne va pas te bouffer ! Avec les 30 étages que tu viens de te taper, tes cuisses doivent être trop dures pour être rôties, de toute façon ! » Et tout le monde éclate de rire.

 Moi, pas tellement…J’ai un petit rire jaune. J’ai à nouveau la trouille et je lève les bras encore plus haut. 

 Il faut dire qu’ils ont des pelles, des râteaux, des tas d’outils dans les mains… 

 Je leur demande de poser leurs armes et le filet de voix qui s’étrangle dans ma gorge les fait exploser de rire. Je ne comprends pas. Ils ne comprennent pas non plus. 

La nana reprend la parole : « Mais quelles armes ? » Elle est réellement surprise, elle regarde les autres, interrogative. 

« Ben…ce que vous avez dans les mains… » 

Et ils rient encore. J’ai l’impression d’être la vedette d’un one-woman-show. 

« C’est pas des armes ! C’est des outils, gamine ! Tu sais pas ce que c’est, c’est ça ? Plus personne sait rien, de nos jours ! C’est incroyable ! » 

Et ils me demandent de les suivre. On monte encore quelques étages, on se retrouve sous la pyramide de verre qui couronne le bâtiment emblématique. Et là…C’est le paradis. C’est une sorte d’immense serre tropicale…Un jardin géant, une oasis de verdure… 

« Nous sommes les rebelles jardiniers. Nous avons refusé dès le début la nourriture de l’iA. Nous avons investi la tour, nous avons pris les derniers étages et nous nous sommes organisés en communauté autour d’un jardin en permaculture sur le toit et sous la pyramide. Nous vivons en autonomie. » 

Et ils me guident autour de plantations diverses et variées : c’est le plein été, il y a des tomates, des aubergines des poireaux gros comme mon bras. Des salades, des carrés où les pommes de terre fleurissent et d’autres où les fraises rougissent. 

Je suis ébahie. Et j’ai faim ! Je ne peux pas m’empêcher de croquer dans une tomate bien mûre ! C’est le paradis ! Je ne peux pas m’empêcher de poser des questions : comment cela est-il possible ? Est-ce que les drones ne viennent pas pour détruire tout ça ? Comment la terre, l’eau…les aspects techniques…Les plans, l’hiver…l’été… 

La femme qui a pris la parole dans le hall de l’hôtel m’explique tout. 

« La terre, il a fallu la monter ! Bon sang, 41 étages ma cocotte ! On s’est cassé le dos, je peux te le dire ! C’était en 2084, quand tout été déglingué, quand l’exode total a été fini, quand tous les êtres humains ont soumis à l’iA. La nourriture, c’était l’arme : l’iA n’a pas besoin de bouffer, et elle peut rien cultiver... Elle peut produire que dans des usines. Et comme personne ne savait plus rien faire...Ben oui, y avait presque plus d’agriculteurs, plus personne savait faire pousser des carottes. » 

C’est une longue histoire. Pleine de joie et de galères. Elle continue de me raconter : 

« D’abord, il a fallu se défendre. Se barricader, se désintoxiquer de tout l’électronique, se couper d’internet, des réseaux, de l’iA. Tout ça, crois-moi, ça a été une bataille militaire ! Un vrai combat contre nos mauvaises habitudes…Sans compter qu’on était tout le temps attaqué par des drones qui arrivaient à monter jusqu’au sommet de la tour On en a dégommé un paquet ! 

Et puis après, il a fallu s’organiser. Il a fallu apprendre à vivre ensemble et à cultiver la terre efficacement. On a réappris à lire des livres, à comprendre les saisons. On a réappris les techniques et on en a inventé… » 

La passion animait les yeux de cette femme. C’était incroyable. Elle ne s’arrêtait plus. On a quand même fini par se retrouver autour d’une table…

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