samedi 7 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 8

 


Ce qui se passe ensuite est flou. Je suis assise, alors je ne tombe pas. Je me réveille juste, plus tard, le corps cassé, plié en deux sur la chaise d’église en bois. Ma gueule est de bois, aussi. Un étau m’enserre le crâne. Devant moi, la sorcière. 

« Désolée, j’avais besoin de vérifier deux ou trois choses. » 

 A ses pieds, toutes mes petites affaires éparpillées. 

« Promis, j’ai rien pris. Sauf le flingue, quand même…Je ne sais pas ce que tu voulais faire avec ça…Pas très douée, hein ! Je t’ai eue comme une bleue ! Bon. C’est pas tout, ça. Tu m’avais promis un casse-croûte…Qu’est-ce que tu proposes ? Tu sais ce que c’est, toi, des…cardons ? Non, parce que j’ai vu que tu l’as pris, ce bocal mystérieux qui restait dans le magasin des producteurs résistants…Je l’avais laissé, ça ne m’inspirait pas confiance… » 

Je reprends vaguement mes esprits. 

J’ai à faire à une dingue qui m’a droguée. Elle a vidée toutes mes affaires, m’a pris mon flingue…Et maintenant, elle me demande juste une recette pour cuisiner des cardons. Comme si de rien n’était ! 

 Je ne sais pas quoi répondre. Je la regarde, ébaubie, et je lui demande des comptes : « Qu’est-ce que vous m’avez fait boire ? » 

 « Oh ! la ! la ! Tu vas pas me faire une maladie pour un peu de laurier-rose dans la tisane. J’avais besoin d’être sûre ! Faut comprendre, aussi. Ça fait je sais pas combien de temps que j’ai vu personne. Pas un chat. Alors forcément, j’ai la trouille. Qui me dit que tu veux pas me dézinguer, aussi ? Que t’es pas envoyée par ché pas qui, pour ché pas quoi ! Mais faut pas te plaindre. Déjà quand j’ai vu que t’étais bien une nana, j’ai pas forcé sur le laurier-rose…J’aurais pu y aller plus fort et on serait pas là pour en parler, croyez-moi ! Enfin, toi… » 

Bon. Il faut que j’y aille avec des pincettes, elle est dingue…Je tente une petite blague : « Alors comme ça, vous êtes forte en laurier-rose, mais vous ne savez pas ce que c’est que du cardon ? » 

 Ben non… 

Alors je lui explique que dans la région, avant qu’on passe tous au papier mâché pour alimentation principale, on mangeait ça sous forme de gratin, pour les fêtes. Avec de la moelle, avec du bouillon et du fromage et que c’était délicieux. « Vous voulez qu’on tente le coup, avec ce vieux bocal ? » 

On n’a pas de bouillon, pas de fromage et encore moins de la moelle. Ce ne sera pas Noël…Mais on peut toujours essayer de faire quelque chose… 

Dans la sacristie, elle a installé une sorte de petite cuisine de campagne. 

« Depuis quand vous êtes ici ? » Cette question, c’est comme si j’avais mis YouTube en mode aléatoire : le défilé de sa vie ! 

« Oh, ben c’est simple, quand c’est arrivé, cette histoire de grand exode, quand tout le monde s’est mis dans la tête qu’il fallait aller à Lyon…moi, je cuvais une cuite, quelque chose de dingue. J’avais passé une soirée à picoler toute seule chez moi, parce que mon mec m’avait plaquée, ce salopard. Et c’est la faute de l’exode, justement…Il faut dire que ça couvait déjà depuis longtemps. On recevait des story, de réels à longueur de temps pour nous expliquer comment c’était bien, la grande ville, comment ça allait changer le monde, comment on pourrait se la couler douce. Moi, j’y croyais pas. Il faut dire que deux trois mois plus tôt, je m’étais fait piéger par un faux Jark Fax Taylor. Vous vous souvenez, Jark Fax Taylor ? Le chanteur de néo-folk-romantique, l’américain, celui avec la guitare et la mèche sur le côté, là ? Mais si, vous connaissez…Celui qui chantait « You make me feel an animal »…Non ? ça vous dit rien ? Mais où c’est que vous avez passé les 20 dernières années, vous ? C’est quand même une star mondiale, le gars, des milliards de vue en 3D, son hologramme partout dans le monde…et au-delà…C’était ce qui était marqué sur ses réseaux. Bref. Quand il s’est mis à me parler en MP sur Instagram, moi, j’y ai cru. Oui, je sais, j’étais pourtant pas la première conne…Bon, on se moque pas. J’étais jeune ! Eh ben voilà, je m’étais fait piéger et le faux Jark Fax Taylor, en me racontant qu’il voulait venir en Air b n b chez moi, parce qu’il n’avait jamais visité l’Europe, ben je l’ai cru. Et je l’ai cru aussi quand il m’a demandé des sous pour payer son billet d’aéronef supersonique. Stop ! On rigole pas. Oui, c’était le chanteur le plus connu au monde, mais il avait des problèmes avec le Fisc américain et tous ses sous étaient bloqués, ok !? Triste histoire. Ça m’a coûté bonbon, mais après cette histoire débile, j’étais vaccinée. Alors à mon mec, je lui disais, non, non, non. On se casse pas. On connait personne à Lyon, on va se retrouver comme des cons, ça pue l’arnaque, ton truc. Et donc, ben…il m’a plaquée pour partir quand même…Et j’ai pris une cuite. Et quand je me suis réveillée au bout d’une grosse nuit, j’avais un mal de crâne…Ben tiens, comme toi, là…Mais goût vodka cellulose, si tu vois ce que je veux dire. Et tout le monde s’était barré. J’avais la ville pour moi… » 

On a trouvé du sel, du poivre et on a fait chauffer les cardons dans une casserole, sur un réchaud à gaz…Elle m’a expliqué qu’elle avait toute la réserve de bouteille à gaz du supermarché de l’entrée de ville. Bon plan. 

Elle se débrouillait bien, mine de rien. Mais elle n’était pas tout à fait prête pour la solitude et ça lui montait au cerveau. Elle se prenait pour une sorcière. 

Et puis elle a voulu me retenir…

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