Au réveil, l’ambiance a changé : les grillons ont fait place à un drone qui ronronne au chevet de mon lit. On m’attend pour le petit déjeuner.
Une grande table est mise dans la prairie : la nappe blanche danse doucement dans la brise matinale. Le cadre est paradisiaque et l’abondance règne en maîtresse : du vrai café, des kiwis et des oranges, des œufs cuits durs, des croissants et du pain à la croûte dorée. Des tasses en porcelaine blanche que le soleil fait scintiller. On est carrément dans une publicité Ricorée de l’époque joyeuse de la jeunesse de mes parents. Pour peu, je sortirai mon téléphone portable pour faire une story Instagram : nostalgie d’un autre temps…
Mais au bout de la table, le visage fermé, l’air grave, les rides tirant vers le bas une bouche qui n’a pas souri depuis trop longtemps, c’est la cheffe de cabinet du président qui m’attend.
Ombre au tableau.
Elle m’invite à m’asseoir, sèchement. Je m’exécute et j’essaye de la dérider en lui chantant « Le soleil vient de se lever, c’est l’heure du petit déjeuner. » Elle m’ignore. Sans doute est-elle bien trop jeune pour connaître la ritournelle.
Je tends la main pour prendre un croissant. Elle me tape sur les doigts. Vraiment. J’éclate de rire…Et je me ravise. Elle ne plaisante pas.
« - Je suis missionnée par le plus haut commandement. »
Je ravale mon envie de sucre et ma curiosité s’éveille : « Par le président ? »
« Non. Bien plus haut. Ne me coupez pas la parole. »
Elle parle sans me regarder dans les yeux, absorbée par les volutes de sa tasse de café au lait.
« Le président n’est qu’un rouage d’une plus grande machine, vous l’avez bien compris. A vrai dire, si je suis ici, c’est parce que vous avez bien trop compris. Trop bien compris. Enfin…je suis ici parce que l’iA me l’a demandé. »
Je lui coupe la parole, tant pis : « L’iA ou ceux qui sont derrière l’iA ? »
Elle me regarde enfin, les sourcils serrés, sévère, furieuse : « Taisez-vous. » Ses yeux se détourne vers le ciel : un drone tourne toujours autour de nous, comme un serveur attentionné, rapportant parfois une petite corbeille de pain de mie, pour la forme, mais ne perdant rien de notre conversation.
« Yarien. »
Je ne comprends pas. Elle a murmuré. Elle reprend : « Il n’y a rien derrière…rien au-dessus. »
Je ne comprends pas. Elle rentre sa tête dans ses épaules, comme si elle craignait de se prendre une claque.
« Non, ne cherchez pas à comprendre. Il n’y a rien. »
Je sais bien qu’elle ment. Elle a dans les yeux une sorte de frayeur matinée de tristesse qui ne trompe pas. Elle sait tout et cela la terrifie.
« Qui est-ce ? » J’ose, je pose la question. « Elon Musk ? Quelqu’un comme ça ? Quelqu’un qui a trouvé le secret pour être éternellement jeune et pour diriger le monde ? »
Éternellement jeune, je sais maintenant que c’est possible. Diriger le monde, je me doute que c’est possible aussi.
Elle me jauge. Elle m’évalue, elle semble lire en moi. Je ne sais pas si elle me veut du bien ou du mal.
Elle lève les yeux vers le drone. Je sens qu’elle a envie de le chasser d’un revers de main, comme on se débarrasserait d’un moustique. Elle cherche une solution…une diversion pour l’engin.
Je crois que nous ne sommes en sécurité nulle part. Ou plutôt que nous sommes écoutés partout.
« Hier soir, dans la bibliothèque, vous avez tout entendu, c’est ça ? C’est pour cela que vous êtes là ? »
« Oh, moi… »
Elle n’en dit pas plus. Tout à coup, elle fait un geste brusque, elle lance sa tasse de café au lait sur le drone. Un sacré coup de main ! Le panache de liquide beige atteint d’abord la caméra : en plein dans le mille. Et puis le mug vient percuter l’engin. On jurerait qu’elle a fait ça tout sa vie. La machine tombe comme une pierre sur le sol.
Elle reprend la parole très vite : « Nous avons quelques minutes avant qu’un remplaçant arrive : oui, évidemment, on est tout le temps sur écoute. Là, j’ai coupé ma Surface, on est dehors, le drone est hors d’état de nuire. Mais cela ne dure jamais longtemps. Pour répondre à vos questions : oui, il y a bien des gens, très riches, très puissants, très malveillants derrière tout ça. Mais le mieux est de ne pas s’en occuper. Ils règnent sur le monde sans en avoir l’air. Ils font croire que c’est l’iA. En vérité, ils ont affaibli, divisé, affamé, abêti, abruti, devrai-je dire, ils ont fait régner la peur, ils ont exacerbé les défauts naturels de l’être humain : sa paresse, sa bêtise, sa recherche constante de la facilité et du pouvoir et son besoin irrationnel de sécurité…Et ça marche : comme disait Flaubert « On se réfugie dans le médiocre par désespoir du beau qu’on a rêvé. » Mais c’est sans compter sans ses qualités : sa curiosité, sa soif de comprendre et son besoin de liberté…Alors comme disait Camus : « Le seul moyen d'affronter un monde sans liberté est de devenir si absolument libre qu'on fasse de sa propre existence un acte de révolte. » N’est-ce pas ? »
Son discours est bien joli…Mais il est trop long et les citations l’ampoulent inutilement…
Un drone, comme prévu, revient déjà dans l’air chaud du matin de juin…

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