dimanche 31 mai 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 16


 « Allez, venez vous asseoir sur le banc, là : on va parler…Pour l’instant, ne baissez pas les bras. Et mettez votre sac devant vous… » 

Elle se méfie. Elle a raison. Les cannibales affamés sont légion et cette frêle personne a l’air de vivre seule dans ces grands bâtiments déserts. 

C’est la première question que je lui pose : pourquoi l’abbaye est abandonnée, alors que l’iA protège les édifices religieux ? 

Elle me regarde comme si j’étais une extraterrestre ! Elle ne cesse de répéter « Abbaye, abbaye…et édifice ! Madre mia ! » 

 Ses bras, progressivement, redescendent. Et ses yeux sont tournés vers le ciel. Elle est comme hypnotisée. 

 Je l’observe. Je ne saurais lui donner un âge. Elle a dans le regard quelque chose de tendre et de juvénile. Cependant, le corps ne ment pas. Elle a au coin des yeux ces petites rides qui sont un peu comme les cernes du bois. Chacune d’elle est une peine, chacune d’elle une année. C’est là que s’inscrit la beauté et la singularité des êtres. Je ne compte pas, mais je sais qu’elle a vécu, qu’elle a ri et qu’elle a pleuré. Je sais déjà que j’aime cette femme. 

Mais je ne comprends pas. J’enchaîne : « Vous vivez toute seule, ici ? » 

Comme si elle revenait à elle, elle me regarde enfin. « Oui, oui, je suis toute seule ici. Excusez-moi. J’ai souvent de la visite. Mais déjà, la plupart du temps, la première question, c’est « T’as à manger ? » et la deuxième, c’est « C’est quoi ce truc », en montrant du doigt cette magnifique abbaye du XIIe siècle…Enfin, quand tout se passe bien…Parce que le plus souvent, les gens sont agressifs, voleurs, hagards, malades…fous…Bref, l’humanité va mal, je vous le dis…Alors quelqu’un qui a du vocabulaire…»

 J’acquiesce… 

« Vous savez que le mot abbaye a disparu de la langue française en 2070 ? Quand le dictionnaire a été expurgé…Vous vous souvenez ? » 

Non, je ne peux pas me souvenir, puisque j’étais endormie, à ce moment-là…Il faut qu’elle m’explique. 

« Vous m’expliquerez aussi, alors…Endormie ? » 

C’est une longue histoire…Tout un roman. Mais je veux connaître sa version des faits. 

 « Oui, ça me fera du bien de parler à quelqu’un qui a du vocabulaire. Je vis ici depuis cette date. Il y a donc plus de 20 ans. J’ai trouvé refuge dans un lieu qui a disparu. Quand un mot disparait, n’est-ce pas, sa réalité disparaît aussi ? Je ne sais pas si c’est très compréhensible, ce que je vous dis. J’étais linguiste. J’étais sémiologue, plus exactement. J’ai disparu en même temps que ces mots. Le dictionnaire a été expurgé. Ce n’est pas arrivé d’un seul coup, bien sûr : la langue s’est appauvrie progressivement, lentement, au fur et à mesure que les gens s’en sont remis à l’iA, au fur et à mesure qu’on est moins allé à l’école, qu’on n’a plus appris à lire et à écrire…Les capacités de réflexion, l’intelligence a décru significativement à partir des années 20, déjà…Et cela, vous le savez. Petit à petit, c’est l’État de droit qui en a souffert : les hommes n’étaient plus capables d’écrire les faits, les sciences, l’histoire, les lois…Plus capables de lire, de comprendre. On s’en est remis à l’iA…Et l’iA est tombé dans le biais de confirmation permanent : moins de mots, moins de sciences, moins d’histoire : moins de contenu pour l’iA. L’iA ne s’est jamais alimentée que sur les contenus fournis par les humains…Alors l’iA est devenu aussi débile que nous. Je ne sais pas si vous comprenez le système ? » 

Je ne comprends que trop bien : c’est pour cela que je suis devenue cobaye de l’iA. Elle m’a endormie pour me ponctionner du savoir, comme on ponctionnait autrefois de la moelle épinière. 

« Il est surprenant qu’elle ne vous ai pas ponctionnée, vous aussi…Vous semblez être un puits de sciences ! » 

 Elle se met à rire : « Puisque je vous dis que je n’existe pas ! Aux yeux de l’iA, c’est bien simple, le mot sémiologue disparaît du dictionnaire, les sémiologues n’existent pas. Pareil pour le mot abbaye. Je suis une personne qui n’existe pas dans un lieu qui n’existe pas… C’est clair ? »

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