Je redescends doucement la tour, en visitant parfois un étage ou deux, pour voir les vestiges d’un passé glorieux. Les bureaux désertés, dévastés, les espaces de travail jaunis par les années, ce monde du tertiaire, ces machines à café déglinguées, ces ficus secs…
En bas, le soleil est à son maximum. Il tabasse la ville d’une chaleur uppercut. Les drones sont sans doute aux abris : leurs panneaux solaires en carafe. C’est le moment de tailler la route, même si mon cerveau n’est pas loin de l’ébullition et qu’il faut que je rase les murs.
La gomme et le crayon n’étaient pas de bonnes idées. Allons voir ailleurs. Direction la banlieue. Si j’ai bien compris, c’est dans les anciens immeubles des quartiers populaires que la majeure partie de la population est désormais logée. Je ne sais pas à quoi m’attendre, mais des coins comme Rieux-La-Pape, Villeurbanne ou Vaulx-en-Velin n’étaient déjà pas bien famés à l’époque de ma première jeunesse, alors qu’en est-il aujourd’hui ?
En arrivant aux abords des premiers grands bâtiments, des premiers grands ensembles, tout me semble soudain s’animer. Enfin, les gens ! Des tas de gens. Partout. De mon périple solitaire, je pense enfin voir le bout. Mais avant cela, il faut que je montre pattes blanches. En effet, rien de rassurant : avant de franchir l’avenue qui sépare Lyon de sa banlieue, il y a une longue et haute barrière. Tous les 20 mètres, il y a un passage gardé par des caméras et un homme en arme.
Pour l’instant, je me planque un peu, je tente de passer inaperçue, en longeant les façades, en glissant derrière des carcasses de vieilles voitures. Mais je ne pourrais pas y échapper. Tous les accès sont bouchés. Pourtant, derrière, je vois bien qu’il y a du monde. C’est juste de l’autre côté de la rue : il y a des commerces, des clients, des petits vieux qui traînent des caddies, des hommes qui fument en parlant fort, des femmes qui semblent pressées. Toujours pas d’enfants, à première vue.
Je prends mon courage à deux mains et je m’approche d’un garde, qui se crispe sur sa mitraillette, à mon approche. Je lève à nouveau les mains devant ce soldat qui sue à grosses gouttes dans une sorte d’uniforme moulant kaki.
Quand tout est hostile, il n’y a rien d’autre à faire : venir en paix.
L’homme me demande mes papiers et je n’en ai pas. Il me demande alors de me placer devant l’une des caméras. Mon visage est immédiatement scanné et tout se met à bipper. Le jeune garde s’affole. Il n’a pas l’habitude. On lui envoie des informations dans son casque. Il est perplexe. Il me regarde avec des yeux exorbités : « Pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi ? » ce sont les seuls mots qui ont l’air de vouloir sortir de sa bouche. Je ne comprends pas. J’ai toujours les bras en l’air, je tente de sourire, de montrer mon meilleur visage, aussi bien à la caméra qu’à ce petit gars perdu. Il laisse encore s’échapper quelques pourquoi, le front plissé par la surprise. Et puis comme s’il rassemblait ses idées, il secoue un peu la tête et me dit d’une seule traite « Maispourquoivousvoulezentrer ? Personneneveutjamaisentrer. Lesgensveulentsortir. »
Puis, comme si on l’engueulait fort, dans le casque posé sur ses tempes, il ferme les yeux un instant et rentre les épaules pour mieux laisser passer une tempête. « Ok, ok…Désolé, maître. D’accord. Je la laisse passer. Oui. Oui. J’ai compris. Oui, c’est elle. D’accord. Je…je…n’ai pas la mémoire des visages. Oui…je sais, c’est utile dans mon métier… » Et puis il me regarde à nouveau. « Je suis désolé, vraiment. Je ne vous avais pas reconnue. Pourtant, vous avez un laisser-passer infini. Vous…Ben écoutez…Bonne chance ! »
Et il s’écarte du portillon. J’hésite un petit moment. Si tout le monde veut en général sortir, c’est qu’il doit régner là une drôle d’ambiance. Mais l’envie de parler à des gens est bien trop forte.
Alors, je passe de l’autre côté de la rue. J’avais aperçu quelques êtres humains, dans le cœur de Lyon, le premier soir de mon arrivée : des gens absorbés dans leurs écrans, vêtus de fringues larges et fluos. Ici, c’est gris. Tout est gris : les visages, les vêtements, les chaussures, les murs, les vitrines, les bancs, les cheveux.
Surtout les cheveux, d’ailleurs. Encore une fois, c’est ce qui me frappe : je suis la plus jeune. J’ai 20 ans et je suis la seule avec la peau lisse et les cheveux noirs. J’ai encore de l’énergie. Ici, tout le monde courbe le dos. Tout le monde est las. Tout le monde semble avoir le visage marqué de rides creusées par des larmes. Tout le monde semble avoir 100 ans.
J’essaie de créer le contact. J’essaie d’aller au-devant de ces hommes et de ses femmes qui déambulent les yeux dans le vague. Personne ne semble me voir. Pourtant, je détonne dans le paysage.
Je m’assois sur un banc et j’observe. Il fait toujours un soleil de plomb. Il n’y a pas un seul arbre. Les ombres s’écrasent au sol et se traînent autant que leur propriétaire. Je ne suis pas la plus à plaindre. J’ai des vêtements amples et légers. Les autres ont des habits qui semblent lourds, en grosse toile de jute, des vêtement grisâtres, marrons, beiges, des couleurs qui n’en sont pas. Tout a cette teinte, tout à ce goût de tristesse et de pauvreté.

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