Je n’ai pas de fièvre.
Les jours se suivent et se ressemblent. Cellule de crise, entre angoisse, mauvaises nouvelles et solidarité, vaille que vaille. Des masques, toujours des masques : il faut se protéger et protéger ceux qui travaillent. Il faut trouver des solutions pour les commerçants, pour l’après, pour qu’on puisse se relever quand tout sera fini, pour ne pas que tout s’arrête complètement : comment ferions-nous si le marché couvert s’arrête, seuls commerces alimentaires du centre ville, seuls accès facile pour les personnes à pied. Si cela dure des semaines - et cela durera des semaines -, il faudra bien continuer de manger.
Cours pour mes élèves. Trouver au moins une bonne idée par jour, pour qu’ils se cultivent, pour qu’ils apprennent, pour qu’ils ne s’ennuient pas intellectuellement, pour qu’il ne régressent pas. Aujourd’hui, pour les troisièmes, leur faire découvrir le musée du Louvre, par le biais du clip de Jay-Z et Beyoncé et le site de visite virtuelle. Succès mitigé. Une élève a reconnu la Joconde. Et puis la proposition d’un journal du confinement, en commun, sur un padlet, en parallèle de la lecture du Journal d’Anne Frank. On verra ce que ça donne. Les faire écrire, les faire lire, les faire s’évader grâce à la culture.
Pour les 6e, L’Odyssée, les voyages d’Ulysse, les monstres, le cyclope, à dessiner, un monstre à créer aussi avec le site de la BNF. Et puis faire le portrait de sa création en une quinzaine de lignes. L’imaginaire pour oublier le réel déprimant.
Je l’imagine, leur réel. Des petits appartements, toute la famille, un seul ordinateur, une connexion chancelante, pas de livre. Pas de balcon, pas de jardin. Je ne sais pas comment ils ressortiront de tout cela. Je veux croire à la résilience de la jeunesse, je veux croire qu’ils en sortiront plus forts. Qu’ils aimeront l’école ensuite, qu’ils aimeront la vie, qu’ils voudront rattraper le temps perdu.
Et puis la maison. Je suis une privilégiée : j’ai tout ce qu’il me faut et je ne suis pas seule. J’ai de la ressource intellectuelle. J’ai de la lecture pour la vie entière et au-delà. J’ai un balcon, je joue de la musique, je chante et j’écris. J’ai une belle lumière, l’après-midi, qui baigne agréablement mon espace de travail : mon canapé. J’ai de la musique dans les oreilles, autant que je veux, tout ce que je veux. Conseil de lecture : la collection Tracts de crise de Gallimard. Des textes nouveaux chaque jours, pour penser ce moment avec des intellectuels. Et mes collègues blogueurs de toujours qui ont repris du service : Elodie, Nicolas, Seb. Je ne m'ennuie pas. C’est une prison dorée.
On n’est pas égaux devant le confinement. Comme toujours. Comment ne pas penser aux SDF. Comment ne pas penser aux réfugiés. Comment ne pas penser gens seuls. A ceux qui passent sous mes fenêtres en errant, ceux que les hôpitaux psychiatriques ne prennent pas en charge…
L’humanité nue. Je suis obligée de rester chez moi, ce qui ne doit pas vouloir dire que je suis obligée de ne pas aider mon prochain. Notre société cultive, depuis bien trop longtemps, l’individualisme. Nous devons pourtant réapprendre à vivre en société, malgré l’isolement.
C’est une leçon bien paradoxale que nous inflige ce virus.
mardi 24 mars 2020
lundi 23 mars 2020
Journal de guerre contre un virus #6
Je n’ai pas de fièvre.
La cellule de crise me semble particulièrement angoissante, ce matin. Les ambulanciers nous informent qu’ils ont pris en charge 40 personnes en difficultés respiratoires cette nuit. Comme si l’étau se resserrait. Malgré cela, la solidarité est belle et fait chaud au coeur. Il y a tous ceux qui continuent à travailler pour faire en sorte que tout le monde s’en sorte pour le mieux : les agents du CCAS, les chefs de pôles de la mairie, qui courent dans les écoles pour trouver les masques des “kits terrorisme” pour les donner aux soignants, ce directeur d’usine qui a trouvé 800 masques dans ses stocks et qui nous les a apportés. Nous avons aussitôt pu les redistribuer à la maison de retraite, aux infirmières libérales, aux aides à domicile…Tout le monde est mobilisé. Et finalement, Valère Nedey nous prête gracieusement son camion frigorifique gratuitement, pour livrer les repas du CCAS. Merci pour cette solidarité !
Malgré tout, c’était peut-être la dernière fois que nous nous réunissions en vrai : nous comptions déjà quelques personnes en moins depuis le début. La maladie gagne du terrain, nous devons être prudents.
Mais cela me tue de ne plus voir personne. Cela peut paraître dérisoire, un caprice, une inconscience. C’est cela. Mais je m’inquiète vraiment de cet isolement forcé. Les contacts me manquent. Ne plus faire la bise me manque...Je ne suis pas forcément très tactile, pourtant en tant normal, mais ces gestes sociaux sont essentiels en fait. C’est maintenant que l’on s’en rend compte. Peut-être qu’après cet épisode, si l’on me prête vie, je deviendrais une mère poutou, une mère câlins, allez savoir !
J’ai traité les demandes de mes élèves au fil de l’eau, pendant au moins 4 heures cet après-midi. Et certes, être en classe avec eux, c’est un travail à 200%, qui ne laisse pas une minute de répit. Mais devoir leur répondre numériquement, c’est épuisant cognitivement aussi. C’est une tension permanente et qui ne s’arrête jamais, puisqu’ils peuvent envoyer des messages, des devoirs, des questions à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Tout à l’heure, j’ai fait la morale à une troisième qui m’a envoyé un message à 1h39 du matin. Je dormais, à cette heure-là, je vous rassure, loin de mon ordinateur.
En tout cas, dans cette période compliquée, j’ai du mal à mettre mon cerveau sur pause. Ce n’est pas une habitude, chez moi, de mettre mon cerveau sur pause, mais j’arrive, en général à vraiment regarder un film ou une série en ne pensant à rien d’autre. Et là, non. Je n’y arrive pas. J’ai soudain envie d’appeler la famille, j’ai soudain une envie de restaurant qui me traverse la tête. Sans doute parce que je sais que je ne peux pas aller au restaurant et parce que je sais que je ne peux pas voir ma famille si je veux. Alors mon cerveau panique. La privation de liberté. Tout à coup, on se rend compte de ce qu’est la prison.
Allez, pas d’angoisse. Un poème.
Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.
La cloche, dans le ciel qu’on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
Chante sa plainte.
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.
– Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?
Paul Verlaine, Sagesse (1881)
La cellule de crise me semble particulièrement angoissante, ce matin. Les ambulanciers nous informent qu’ils ont pris en charge 40 personnes en difficultés respiratoires cette nuit. Comme si l’étau se resserrait. Malgré cela, la solidarité est belle et fait chaud au coeur. Il y a tous ceux qui continuent à travailler pour faire en sorte que tout le monde s’en sorte pour le mieux : les agents du CCAS, les chefs de pôles de la mairie, qui courent dans les écoles pour trouver les masques des “kits terrorisme” pour les donner aux soignants, ce directeur d’usine qui a trouvé 800 masques dans ses stocks et qui nous les a apportés. Nous avons aussitôt pu les redistribuer à la maison de retraite, aux infirmières libérales, aux aides à domicile…Tout le monde est mobilisé. Et finalement, Valère Nedey nous prête gracieusement son camion frigorifique gratuitement, pour livrer les repas du CCAS. Merci pour cette solidarité !
Malgré tout, c’était peut-être la dernière fois que nous nous réunissions en vrai : nous comptions déjà quelques personnes en moins depuis le début. La maladie gagne du terrain, nous devons être prudents.
Mais cela me tue de ne plus voir personne. Cela peut paraître dérisoire, un caprice, une inconscience. C’est cela. Mais je m’inquiète vraiment de cet isolement forcé. Les contacts me manquent. Ne plus faire la bise me manque...Je ne suis pas forcément très tactile, pourtant en tant normal, mais ces gestes sociaux sont essentiels en fait. C’est maintenant que l’on s’en rend compte. Peut-être qu’après cet épisode, si l’on me prête vie, je deviendrais une mère poutou, une mère câlins, allez savoir !
J’ai traité les demandes de mes élèves au fil de l’eau, pendant au moins 4 heures cet après-midi. Et certes, être en classe avec eux, c’est un travail à 200%, qui ne laisse pas une minute de répit. Mais devoir leur répondre numériquement, c’est épuisant cognitivement aussi. C’est une tension permanente et qui ne s’arrête jamais, puisqu’ils peuvent envoyer des messages, des devoirs, des questions à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Tout à l’heure, j’ai fait la morale à une troisième qui m’a envoyé un message à 1h39 du matin. Je dormais, à cette heure-là, je vous rassure, loin de mon ordinateur.
En tout cas, dans cette période compliquée, j’ai du mal à mettre mon cerveau sur pause. Ce n’est pas une habitude, chez moi, de mettre mon cerveau sur pause, mais j’arrive, en général à vraiment regarder un film ou une série en ne pensant à rien d’autre. Et là, non. Je n’y arrive pas. J’ai soudain envie d’appeler la famille, j’ai soudain une envie de restaurant qui me traverse la tête. Sans doute parce que je sais que je ne peux pas aller au restaurant et parce que je sais que je ne peux pas voir ma famille si je veux. Alors mon cerveau panique. La privation de liberté. Tout à coup, on se rend compte de ce qu’est la prison.
Allez, pas d’angoisse. Un poème.
Le ciel est, par-dessus le toit,
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.
La cloche, dans le ciel qu’on voit,
Doucement tinte.
Un oiseau sur l’arbre qu’on voit
Chante sa plainte.
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.
– Qu’as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse ?
Paul Verlaine, Sagesse (1881)
dimanche 22 mars 2020
Journal de guerre contre un virus #5
Je n’ai pas de fièvre.
Hier soir, nous avons fait un apéro skype avec la soeur d’Amandine et son mari. Ils sont en Normandie. La région est peu touchée, pour l’instant. Les gens sont confinés bien sûr, mais Noémie nous racontait que les supermarchés étaient bondés comme si l’on était la veille de Noël et que personne ne faisait attention.
L’apéro skype, c’est un concept que je vous conseille. Nous avons passé une heure à papoter et c’était bon de voir des visages amis, après une journée de confinement.
Combien de temps encore avant que cette situation nous paraisse normale ? Pour que nous reprenions nos préoccupations d’avant, pour que nous cessions de ne parler que de cela ? A mon avis, cela viendra très vite. Nous sommes résilients. Nous avons une résistance au choc qu’on ne soupçonne pas, on a la mémoire de forme d’un matelas de chez IKEA. Vous avez vu combien l’humour a tout de suite pris le pas sur l’angoisse ? Des caricatures, des vidéos, des punchlines, à n’en plus finir. De bon goût ou pas...Peut-être que dans trois jours (ou même avant) on n’en pourra plus des gags à base de papier toilette, de coiffeurs fermés, de chien à promener et de kilos en trop qu’on va prendre, inévitablement, durant ce confinement. En attendant, cela prouve qu’on ne sombre pas dans un défaitisme total.
Il y a eu un peu de soleil cet après-midi. J’ai joué de la guitare dehors. D’habitude, quand je joue sur le balcon, avec le bruit de la circulation, le bruit de la vie, personne ne m’entend. Là, j’ai eu quelques voisins pour auditeurs. Surprenant ! Le silence est un peu angoissant pour moi et ce dimanche, il n’y avait quasiment pas de circulation du tout. C’était flippant. Comme dans ces films de cow-boy, le village abandonné dans lequel seule un amas de poussière et de broussailles vole entre les portes battantes d’un saloon désert et la carriole abandonnée d’un chercheur d’or mort de faim.
Là, ce sont les sacs plastiques, restes de la civilisation de consommation, qui s’amusent avec le vent.
Et quelques promeneurs de chien dont on se réjouit quand ils se croisent : cela provoque une petite scène de rue admirable, souvenir d’antan, entre Doisneau et Tati. Deux chiens se cherchant des noises, cela fait notre après-midi. Avec les scintillements du Doubs dans le soleil, sous la bise fraîche et les verts tendres du printemps qui poétisent le paysage vide d’humain.
Aujourd’hui, mon père aurait eu 72 ans. Pas un jour ne passe sans que je ne pense à lui, à ce qu’il aurait fait à ma place, dans telle ou telle situation. Qu’aurait-il dit, dans la situation actuelle ? C’était un éternel optimiste. Il aurait sans doute été solidaire...Peut-être aurait-il organisé des réseaux de producteurs pour permettre aux agriculteurs de continuer de travailler et aux citadins de se ravitailler en produits frais ?
Ce matin, nous avons écrit, avec la cellule de crise de la mairie, un communiqué de presse pour expliquer tout ce que nous avons fait depuis le début de cette semaine. Il me semble que cette crise a duré déjà plusieurs mois et qu’elle n’a duré que deux jours. Le temps semble m’échapper.
Et pour vous ?
Hier soir, nous avons fait un apéro skype avec la soeur d’Amandine et son mari. Ils sont en Normandie. La région est peu touchée, pour l’instant. Les gens sont confinés bien sûr, mais Noémie nous racontait que les supermarchés étaient bondés comme si l’on était la veille de Noël et que personne ne faisait attention.
L’apéro skype, c’est un concept que je vous conseille. Nous avons passé une heure à papoter et c’était bon de voir des visages amis, après une journée de confinement.
Combien de temps encore avant que cette situation nous paraisse normale ? Pour que nous reprenions nos préoccupations d’avant, pour que nous cessions de ne parler que de cela ? A mon avis, cela viendra très vite. Nous sommes résilients. Nous avons une résistance au choc qu’on ne soupçonne pas, on a la mémoire de forme d’un matelas de chez IKEA. Vous avez vu combien l’humour a tout de suite pris le pas sur l’angoisse ? Des caricatures, des vidéos, des punchlines, à n’en plus finir. De bon goût ou pas...Peut-être que dans trois jours (ou même avant) on n’en pourra plus des gags à base de papier toilette, de coiffeurs fermés, de chien à promener et de kilos en trop qu’on va prendre, inévitablement, durant ce confinement. En attendant, cela prouve qu’on ne sombre pas dans un défaitisme total.
Il y a eu un peu de soleil cet après-midi. J’ai joué de la guitare dehors. D’habitude, quand je joue sur le balcon, avec le bruit de la circulation, le bruit de la vie, personne ne m’entend. Là, j’ai eu quelques voisins pour auditeurs. Surprenant ! Le silence est un peu angoissant pour moi et ce dimanche, il n’y avait quasiment pas de circulation du tout. C’était flippant. Comme dans ces films de cow-boy, le village abandonné dans lequel seule un amas de poussière et de broussailles vole entre les portes battantes d’un saloon désert et la carriole abandonnée d’un chercheur d’or mort de faim.
Là, ce sont les sacs plastiques, restes de la civilisation de consommation, qui s’amusent avec le vent.
Et quelques promeneurs de chien dont on se réjouit quand ils se croisent : cela provoque une petite scène de rue admirable, souvenir d’antan, entre Doisneau et Tati. Deux chiens se cherchant des noises, cela fait notre après-midi. Avec les scintillements du Doubs dans le soleil, sous la bise fraîche et les verts tendres du printemps qui poétisent le paysage vide d’humain.
Aujourd’hui, mon père aurait eu 72 ans. Pas un jour ne passe sans que je ne pense à lui, à ce qu’il aurait fait à ma place, dans telle ou telle situation. Qu’aurait-il dit, dans la situation actuelle ? C’était un éternel optimiste. Il aurait sans doute été solidaire...Peut-être aurait-il organisé des réseaux de producteurs pour permettre aux agriculteurs de continuer de travailler et aux citadins de se ravitailler en produits frais ?
Ce matin, nous avons écrit, avec la cellule de crise de la mairie, un communiqué de presse pour expliquer tout ce que nous avons fait depuis le début de cette semaine. Il me semble que cette crise a duré déjà plusieurs mois et qu’elle n’a duré que deux jours. Le temps semble m’échapper.
Et pour vous ?
samedi 21 mars 2020
Journal de guerre contre un virus #4
![]() |
| Photo de la très belle photo de Franck Lestuaire. |
J’ai pris beaucoup de risques depuis le début de l’épidémie. Sans le savoir ou plutôt sans en avoir la conscience tout à fait claire. Après les vacances d’hiver, j’ai repris le chemin du collège sans vraiment comprendre ce qui se passait. Une de mes élèves de 6e, avant ces vacances avait déjà mis un masque pour venir en classe. Je m’en souviens, maintenant, j’avais trouvé cela un peu excessif, amusant, une provocation d’ado, une solidarité avec la Chine. Elle était dans le vrai. En attendant, je suis restée enfermée avec 700 élèves dans un établissement scolaire où il n’y avait même pas une pompe de gel hydroalcoolique. Nous avons eu un rapide point “gestes barrières” avec la CPE, un matin. Nous leur avons dit de ne plus cracher partout. Ils adorent cracher, les collégiens. Peut-être pour faire comme les joueurs de foot, je ne sais pas. Ils ont continué de cracher.
J’ai fait la campagne électorale, aussi. J’ai fait la bise à un nombre incalculable de papis et de mamies. J’adore faire la bise à des papis et des mamies.
Quand je fais le lien entre les crachats de mes élèves et les bises aux papis et mamies, je me dis que je suis une serial killer en puissance.
Les élections ont été maintenues. Une ministre de la santé candidate à la mairie de Paris a dit depuis qu’elle était au courant de la gravité du virus, des risques de pandémie et de la tragédie sanitaire qui nous pendait au nez. Le président a voulu les annuler, à deux jours du scrutin. C’était trop tard. Mais 15 jours ou trois semaines avant, tout le monde aurait compris et accepté.
Le dimanche matin, en ouvrant mon bureau de vote, malgré les règles d’hygiène, j’avais clairement l’impression d’être une criminelle suicidaire.
Si j’échappe à cette maladie, ce sera un miracle. Mais pour l’instant, je n’ai pas de fièvre.
Vous avez entendu l’histoire de cette commerçante qui revendait sous son comptoir des masques chirurgicaux tombés du camion à 10€ pièce ? Aujourd’hui, un camion de masques qui livrait les pharmacies du coin s’est fait braquer. En 1940, on revendait du jambon sous le manteau. Les temps changent, mais les êtres humains restent les mêmes. Je fais de la veille pour la page Facebook de la ville et depuis le début du confinement, c’est devenu la page défouloir pour les délateurs en puissance que nous sommes sans doute un peu tous : “C’est normal, tous ces gens qui se baladent sous mes fenêtres alors que je dois supporter mes enfants dans mon T3 ?”. C’est un message qui est revenu dix fois par jour, quand il faisait beau. “Je suis sorti et j’ai trouvé qu’il y avait quand même beaucoup de monde dehors”, c’est aussi un leitmotiv. Accompagné par “que fait la police ?” et par “ce sont toujours les mêmes !”, réflexions mâtinées d’un petit racisme latent.
Marché noir et délation, c’est reparti comme en 40. Il faudrait que nous dépassions nos peurs.
Mais passons aux ondes positives. Il va falloir tenir. On ne va pas se lamenter pendant tout ce temps.
Alors merci ! Merci pour tous les gentils messages que vous avez déposés sur Facebook à la suite de la publication de mon dernier texte. Même si je suis toujours un peu effrayée par ce qu’on lit de moi à travers mes textes, ces commentaires me touchent. Il y a les inquiets, il y a les concernés et les émus. Vous êtes tous bienveillants. Je vais bien, c’est un préalable. Sur mon blog, j’ai l’habitude, depuis très longtemps de sortir de moi les sentiments négatifs pour aller mieux. C’est un mode de fonctionnement. Je vais bien, donc. L’écriture est juste le moyen de mettre à distance ce qui pollue parfois mes pensées. De les regarder de loin, de les disséquer, avant de ne plus y penser et d’avancer. “Le pessimisme de la connaissance n’empêche pas l’optimisme de la volonté”, comme l’écrivait Gramsci.
Ensuite, à travers tous vos messages, il y a l’espoir. L’espoir que tout ira bien. L’espoir qu’après cette épreuve, on tirera des leçons, qu’on sera plus intelligent, collectivement. Qu’on saura garder cette gentillesse, cette bienveillance, cette solidarité que nous développons naturellement en temps de crise. Même Macron remonte dans les sondages : on se met à aimer notre prochain, c’est fou ! C’était improbable, il y a quelques semaines encore.
On se remet à croire en l’humanité. On n’a pas tellement le choix. On remercie le personnel soignant, on glorifie les caissiers, les boulangers...Tous ceux qui permettent à la société de continuer. On est tout de même encore Français, alors râle, aussi. On refait le match : la crise a été mal gérée. Relire le début de mon billet. Mais après tout, ce qui est fait est fait. Les échecs n’en sont pas s’ils nous permettent d’apprendre. Ça, c’est une maxime de prof de REP+.
Alors si cette crise nous permettait de changer de paradigme, de redevenir un peu plus sage, de relocaliser les productions, de croire en son voisin, de retrouver le goût de l’amour et de la fraternité, quand les loups seront sortis de nos vies, alors nous aurions tous gagné.
Ce soir, j’ai un peu mal à la gorge, mais je crois que c’est parce que j’ai trop chanté...
vendredi 20 mars 2020
Journal de guerre contre un virus #3
Je n’ai pas de fièvre.
Ce matin, je me suis levée en pleine forme. Plus d’irritation de la gorge, le corps alerte. Une belle nuit de sommeil. La journée d’hier, pourtant, m’est vite revenue en mémoire. Drôle de journée. Une des dernières, peut-être, durant laquelle j’aurais vu du monde. Avant un confinement plus total. Le conseil municipal de ce soir a été annulé. J’ai une pensée pour Christine, qui vit seule, qui habite dans une école qui est vide depuis une semaine. Elle se réjouissait de voir du monde ce vendredi soir.
C’est un quotidien de solitude qui nous tuera.
J’ai joué de la guitare. Pas longtemps, parce qu’Amandine est venue fermer la porte : elle était en vidéoconférence dans la pièce d’à côté. Notre vie a changé d’un seul coup. Il faut juste nous laisser le temps de l’adaptation.
Et puis je suis allée à la mairie, pour la cellule de crise. Du monde dans la rue. Il y en avait moins cet après-midi. Les contrôles de police se sont accentués, les gens ont entendu dire que tel ou tel s’était fait verbaliser...ou alors, nous commençons à comprendre.
Cet après-midi, j’ai travaillé pour mes élèves. J’ai dû me résoudre à aller sur SnapChat pour les retrouver. Comme pour tout, ce seront les élèves les plus en difficulté qui souffriront le plus de la situation. J’ai une classe de 6e adorable, mais dont les élèves sont très fragiles. Des problèmes de compréhension, de lecture, d’écriture. Ils sont plein de bonne volonté. Mais pour l’instant, ils n’ont pas compris un mot de ce que nous attendions d’eux pendant cette période. J’ai fait l’erreur de communiquer avec eux par écrit. Par le logiciel proposé par mon collège : le logiciel qui sert pour les devoirs. Tout à coup, on se rend compte qu’un message de 10 lignes, même rédigé avec des mots simples, c’est trop pour eux. En fait, c’est pire : il y a eu seulement 8 élèves sur 20 qui sont venus dans l’application pour vérifier s’il y avait des devoirs. Et ces 8 là n’ont pas compris ce qu’on attendait d’eux. Les autres étaient sur WhatsApp ou sur SnapChat. Essentiellement sur cette application qui sert qu’à faire des selfies idiots. Alors je me suis résolue à aller les retrouver là où ils étaient. Quand je leur ai expliqué qu’il fallait qu’ils aillent sur Pronote (le logiciel du collège), une élève m’a demandé pourquoi. Ils ne comprennent pas vraiment ce qui se passe et ces élèves-là n’ont pas des parents qui peuvent leur expliquer vraiment. A ce jour, des devoirs que j’ai donnés dès lundi, je n’ai eu qu'un seul retour pour cette classe.
J’ai une autre classe de 6e (parfaitement insupportable dans la vraie vie), le niveau est beaucoup plus conforme à ce qu’on attend en 6e. C’est la classe bilingue allemand anglais. Les parents sont très présents. J’ai des retours beaucoup plus importants dans cette classe. Surtout les très bons élèves, pour dire vrai. Nous perdrons de toute façon les autres. Nous allons creuser des écarts qui existent déjà.
Aujourd’hui, j’ai regardé les postes au mouvement intra académique, dans l’espoir de demander une mutation. Il n’y a pas de poste intéressant qui se libère. Mais je m’interroge de plus en plus sur la pertinence de ce métier : je ne sers pas à grand chose avec les élèves les plus en difficulté et je ne sers à rien avec les bons. On peut toujours essayer de se convaincre du contraire…
Et puis ce soir, au moment même où j’écris cela, je reçois un message d’une de mes 6e “faibles” qui ne comprend rien de ce que je lui demande de faire, mais qui y met beaucoup de bonne volonté. Elle m’écrit : “Madame, c’est dur, quand on n’est pas à l’école”. Et j’ai les larmes aux yeux. Nous sommes des êtres sociaux.
Le coronavirus nous attaque dans l’essence même de ce que nous sommes…
Ce matin, je me suis levée en pleine forme. Plus d’irritation de la gorge, le corps alerte. Une belle nuit de sommeil. La journée d’hier, pourtant, m’est vite revenue en mémoire. Drôle de journée. Une des dernières, peut-être, durant laquelle j’aurais vu du monde. Avant un confinement plus total. Le conseil municipal de ce soir a été annulé. J’ai une pensée pour Christine, qui vit seule, qui habite dans une école qui est vide depuis une semaine. Elle se réjouissait de voir du monde ce vendredi soir.
C’est un quotidien de solitude qui nous tuera.
J’ai joué de la guitare. Pas longtemps, parce qu’Amandine est venue fermer la porte : elle était en vidéoconférence dans la pièce d’à côté. Notre vie a changé d’un seul coup. Il faut juste nous laisser le temps de l’adaptation.
Et puis je suis allée à la mairie, pour la cellule de crise. Du monde dans la rue. Il y en avait moins cet après-midi. Les contrôles de police se sont accentués, les gens ont entendu dire que tel ou tel s’était fait verbaliser...ou alors, nous commençons à comprendre.
Cet après-midi, j’ai travaillé pour mes élèves. J’ai dû me résoudre à aller sur SnapChat pour les retrouver. Comme pour tout, ce seront les élèves les plus en difficulté qui souffriront le plus de la situation. J’ai une classe de 6e adorable, mais dont les élèves sont très fragiles. Des problèmes de compréhension, de lecture, d’écriture. Ils sont plein de bonne volonté. Mais pour l’instant, ils n’ont pas compris un mot de ce que nous attendions d’eux pendant cette période. J’ai fait l’erreur de communiquer avec eux par écrit. Par le logiciel proposé par mon collège : le logiciel qui sert pour les devoirs. Tout à coup, on se rend compte qu’un message de 10 lignes, même rédigé avec des mots simples, c’est trop pour eux. En fait, c’est pire : il y a eu seulement 8 élèves sur 20 qui sont venus dans l’application pour vérifier s’il y avait des devoirs. Et ces 8 là n’ont pas compris ce qu’on attendait d’eux. Les autres étaient sur WhatsApp ou sur SnapChat. Essentiellement sur cette application qui sert qu’à faire des selfies idiots. Alors je me suis résolue à aller les retrouver là où ils étaient. Quand je leur ai expliqué qu’il fallait qu’ils aillent sur Pronote (le logiciel du collège), une élève m’a demandé pourquoi. Ils ne comprennent pas vraiment ce qui se passe et ces élèves-là n’ont pas des parents qui peuvent leur expliquer vraiment. A ce jour, des devoirs que j’ai donnés dès lundi, je n’ai eu qu'un seul retour pour cette classe.
J’ai une autre classe de 6e (parfaitement insupportable dans la vraie vie), le niveau est beaucoup plus conforme à ce qu’on attend en 6e. C’est la classe bilingue allemand anglais. Les parents sont très présents. J’ai des retours beaucoup plus importants dans cette classe. Surtout les très bons élèves, pour dire vrai. Nous perdrons de toute façon les autres. Nous allons creuser des écarts qui existent déjà.
Aujourd’hui, j’ai regardé les postes au mouvement intra académique, dans l’espoir de demander une mutation. Il n’y a pas de poste intéressant qui se libère. Mais je m’interroge de plus en plus sur la pertinence de ce métier : je ne sers pas à grand chose avec les élèves les plus en difficulté et je ne sers à rien avec les bons. On peut toujours essayer de se convaincre du contraire…
Et puis ce soir, au moment même où j’écris cela, je reçois un message d’une de mes 6e “faibles” qui ne comprend rien de ce que je lui demande de faire, mais qui y met beaucoup de bonne volonté. Elle m’écrit : “Madame, c’est dur, quand on n’est pas à l’école”. Et j’ai les larmes aux yeux. Nous sommes des êtres sociaux.
Le coronavirus nous attaque dans l’essence même de ce que nous sommes…
jeudi 19 mars 2020
Journal de guerre contre un virus #2
Je n’ai pas de fièvre.
J’ai la gorge un peu irritée, comme lorsqu’on prend un peu froid. Trois fois rien. J’écoute un peu plus mon corps, à vrai dire. Je l'ausculte. Je le sonde. Il me semble que j’ai quelques douleurs inconnues, depuis ces quelques jours de confinement. Peut-être est-ce déjà le manque d’activités physique ? J’ai eu une période assez intense, entre 6000 et 12 000 pas par jour, selon mon téléphone, pendant la campagne électorale, entre le collège, les tracts à distribuer, les aller-retours à la mairie et au local. Et puis là, je vais une fois par jour à la mairie. Et je travaille ensuite dans mon canapé. Mon corps n’a pas la même posture. Mais ces courbatures ? Est-ce le virus ?
J’ai pris le soleil sur le balcon, en constatant qu’il y avait presque autant de voitures que d’habitude et des gens qui couraient, qui jouaient au ballon, qui étaient tranquillement assis sur les bancs, au bord du Doubs. Le temps est exceptionnel. C’est bien dommage qu’il y ait autant de voitures : on ne profite pas vraiment du chant des oiseaux.
J’ai vu des gens se promener. Je sais bien qu’il ne faudrait pas. Comment empêcher les enfants de sortir, avec ce soleil. Les CRS viendront. L’armée peut-être. Il faudra que les gens comprennent. Je ne suis pas sûre d’avoir envie de cela. J’aimerais tellement plus de douceur.
En allant à la mairie, j’ai tellement aimé marcher dans le soleil, le sentir chauffer doucement mon corps. C’est un plaisir si doux, en ce début de printemps. Peut-être que si l’on ne meurt pas, nous réapprendrons à vivre. J’ai dit bonjour aux gens que j’ai croisés dans la rue. J’ai bien senti qu’ils s’écartaient, presque imperceptiblement, qu’ils retenaient leur respiration, le temps que l’on s’éloigne. Il nous reste les sourires et les regards, de loin. Nous sommes des êtres sociaux, ce qui nous tuera, sans doute, ce sera les manques de rapports humains. Les solitudes vont s’exacerber. Si l’on regardait bien, depuis le balcon, cet après-midi, ceux qui étaient dans la rue n’avaient pas l’air bien. Que penser de ce grand ado qui a passé une heure, peut-être plus, à faire des roues arrières sur son vélo devant le temple. Tout seul. Et que penser de celui-là avec son ballon, tout seul...Jouer seul au foot...Pendant une heure ou deux...Et celui qui est passé en dodelinant de la tête, un sac de course vide à la main, une fois, deux fois, trois fois…
Le soleil était tiède, nous avons vécu une belle journée de mars. Les eaux du Doubs sont chargées de promesses, les magnolias sont splendides.
A la mairie, nous avions pris les dispositions pour tenir le conseil municipal de demain dans les conditions idéales. Les services ont travaillé pour installer une salle où les distances pouvaient être respectées. On avait des gants, du gel hydroalcoolique. On devait se retrouver une trentaine, avec les absents qui auraient fait des procurations. Ce n’était pas une folie.
Mais il a été annulé, dans un énième revirement du gouvernement. On est dirigé par des aveugles dans le brouillard.
En fait, depuis dimanche soir, notre ville n’a plus qu’une seule élue : le maire sortant. Elle est seule à assumer toutes les décisions. Nous l’épaulons, naturellement, avec une équipe soudée de sortants et le futur maire, qui n’est donc pas élu et qui ne le sera pas demain. Mais nous le faisons en toute illégalité, puisque nous n’avons pas de délégation. C’est cela qu’aurait permis le conseil de demain soir. Un exécutif légal. La situation n’est pas nette. On nous propose de réinstaller l’équipe sortante pour “expédier les affaires courantes”. Comme si nous étions dans une situation normale, avec des “affaires courantes” à “expédier”. Non. Nous sommes dans une période de crise inédite et dramatique. Nous apprenons l’apparition de nouveaux cas chaque jour autour de nous. Les hôpitaux sont surchargés. Tout le monde est inquiet, pour un père, une mère, une grand-mère, un mari plus fragile, plus vulnérable. Nous avons besoin, dans un moment pareil de gens prêts à s’engager, pour le bien commun, pour faire en sorte que la solidarité ne s’arrête pas. Pour que le CCAS puisse continuer son travail, pour que les services d’aide à la personne puissent porter les repas aux plus âgés, aux plus isolés, pour que les infirmières à domicile aient des gants, des masques, du gel hydroalcoolique...Il faut coordonner cela, il faut signer l’autorisation de faire un chèque pour acheter des masques...Une personne seule ne peut pas l’assumer et nous constatons chaque jour que l’Etat n’est pas à la hauteur. Nous nous sentons oubliés, loin des discours du président. Macron a parlé de milliers de masques, l’autre soir à la télé, il a parlé de réquisitionner des entreprises pour en fabriquer. Mais ici et maintenant, au moment où le personnel du CCAS doit porter des repas à domicile, où des ambulanciers doivent transporter des patients atteints par le virus, ils n’ont pas de masque, pas de protection individuelle à usage unique. C’est une honte pour un pays comme le nôtre. Et c’est bien plus grave qu’un conseil municipal organisé en toute conscience. Continuité démocratique.
A côté de cela, les gens se baladent, main dans la main, et se bécotent sur les bancs publics au bord de la rivière. Et puis les enfants des quartiers jouent au pied des immeubles sans comprendre vraiment que nous ne sommes pas en grandes vacances. Sans comprendre, sans doute les mots pandémie ou confinement.
J’ai la gorge un peu irritée, comme lorsqu’on prend un peu froid. Trois fois rien. J’écoute un peu plus mon corps, à vrai dire. Je l'ausculte. Je le sonde. Il me semble que j’ai quelques douleurs inconnues, depuis ces quelques jours de confinement. Peut-être est-ce déjà le manque d’activités physique ? J’ai eu une période assez intense, entre 6000 et 12 000 pas par jour, selon mon téléphone, pendant la campagne électorale, entre le collège, les tracts à distribuer, les aller-retours à la mairie et au local. Et puis là, je vais une fois par jour à la mairie. Et je travaille ensuite dans mon canapé. Mon corps n’a pas la même posture. Mais ces courbatures ? Est-ce le virus ?
J’ai pris le soleil sur le balcon, en constatant qu’il y avait presque autant de voitures que d’habitude et des gens qui couraient, qui jouaient au ballon, qui étaient tranquillement assis sur les bancs, au bord du Doubs. Le temps est exceptionnel. C’est bien dommage qu’il y ait autant de voitures : on ne profite pas vraiment du chant des oiseaux.
J’ai vu des gens se promener. Je sais bien qu’il ne faudrait pas. Comment empêcher les enfants de sortir, avec ce soleil. Les CRS viendront. L’armée peut-être. Il faudra que les gens comprennent. Je ne suis pas sûre d’avoir envie de cela. J’aimerais tellement plus de douceur.
En allant à la mairie, j’ai tellement aimé marcher dans le soleil, le sentir chauffer doucement mon corps. C’est un plaisir si doux, en ce début de printemps. Peut-être que si l’on ne meurt pas, nous réapprendrons à vivre. J’ai dit bonjour aux gens que j’ai croisés dans la rue. J’ai bien senti qu’ils s’écartaient, presque imperceptiblement, qu’ils retenaient leur respiration, le temps que l’on s’éloigne. Il nous reste les sourires et les regards, de loin. Nous sommes des êtres sociaux, ce qui nous tuera, sans doute, ce sera les manques de rapports humains. Les solitudes vont s’exacerber. Si l’on regardait bien, depuis le balcon, cet après-midi, ceux qui étaient dans la rue n’avaient pas l’air bien. Que penser de ce grand ado qui a passé une heure, peut-être plus, à faire des roues arrières sur son vélo devant le temple. Tout seul. Et que penser de celui-là avec son ballon, tout seul...Jouer seul au foot...Pendant une heure ou deux...Et celui qui est passé en dodelinant de la tête, un sac de course vide à la main, une fois, deux fois, trois fois…
Le soleil était tiède, nous avons vécu une belle journée de mars. Les eaux du Doubs sont chargées de promesses, les magnolias sont splendides.
A la mairie, nous avions pris les dispositions pour tenir le conseil municipal de demain dans les conditions idéales. Les services ont travaillé pour installer une salle où les distances pouvaient être respectées. On avait des gants, du gel hydroalcoolique. On devait se retrouver une trentaine, avec les absents qui auraient fait des procurations. Ce n’était pas une folie.
Mais il a été annulé, dans un énième revirement du gouvernement. On est dirigé par des aveugles dans le brouillard.
En fait, depuis dimanche soir, notre ville n’a plus qu’une seule élue : le maire sortant. Elle est seule à assumer toutes les décisions. Nous l’épaulons, naturellement, avec une équipe soudée de sortants et le futur maire, qui n’est donc pas élu et qui ne le sera pas demain. Mais nous le faisons en toute illégalité, puisque nous n’avons pas de délégation. C’est cela qu’aurait permis le conseil de demain soir. Un exécutif légal. La situation n’est pas nette. On nous propose de réinstaller l’équipe sortante pour “expédier les affaires courantes”. Comme si nous étions dans une situation normale, avec des “affaires courantes” à “expédier”. Non. Nous sommes dans une période de crise inédite et dramatique. Nous apprenons l’apparition de nouveaux cas chaque jour autour de nous. Les hôpitaux sont surchargés. Tout le monde est inquiet, pour un père, une mère, une grand-mère, un mari plus fragile, plus vulnérable. Nous avons besoin, dans un moment pareil de gens prêts à s’engager, pour le bien commun, pour faire en sorte que la solidarité ne s’arrête pas. Pour que le CCAS puisse continuer son travail, pour que les services d’aide à la personne puissent porter les repas aux plus âgés, aux plus isolés, pour que les infirmières à domicile aient des gants, des masques, du gel hydroalcoolique...Il faut coordonner cela, il faut signer l’autorisation de faire un chèque pour acheter des masques...Une personne seule ne peut pas l’assumer et nous constatons chaque jour que l’Etat n’est pas à la hauteur. Nous nous sentons oubliés, loin des discours du président. Macron a parlé de milliers de masques, l’autre soir à la télé, il a parlé de réquisitionner des entreprises pour en fabriquer. Mais ici et maintenant, au moment où le personnel du CCAS doit porter des repas à domicile, où des ambulanciers doivent transporter des patients atteints par le virus, ils n’ont pas de masque, pas de protection individuelle à usage unique. C’est une honte pour un pays comme le nôtre. Et c’est bien plus grave qu’un conseil municipal organisé en toute conscience. Continuité démocratique.
A côté de cela, les gens se baladent, main dans la main, et se bécotent sur les bancs publics au bord de la rivière. Et puis les enfants des quartiers jouent au pied des immeubles sans comprendre vraiment que nous ne sommes pas en grandes vacances. Sans comprendre, sans doute les mots pandémie ou confinement.
mercredi 18 mars 2020
Journal de guerre contre un virus #1
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| Photo de la très belle photo de Franck Lestuaire |
J’ai un peu mal à la tête. Je suis très fatiguée. J’ai quelques motifs de l’être. Et je suis migraineuse. L’important est de ne pas sombrer dans la panique, dans l’angoisse irrationnelle. Ce ne sera pas une période facile pour l’hypocondriaque que je suis. Je suis persuadée que le virus est en moi. Il a squatté, assailli mon système immunitaire qui a su se défendre. J’ai senti tour à tour chacune de mes glandes lymphatiques mener une guerre acharnée contre lui. Merci à ces vaillants globules blancs.
J’ai tout de même préparé mon enterrement. Je l’avais déjà fait. Mais j’ai redis à Amandine les trois chansons que je veux pour la cérémonie. A l’église. Amandine se marre, elle pense que je suis athée. Je suis plutôt déiste. Parfois un peu agnostique. Le plus souvent, je pense qu’il y a un dieu créateur qui s’est lassé depuis bien longtemps de sa création. Mais je veux une cérémonie à l’église. Pour le décorum. C’est tout de même plus théâtral qu’un funérarium. Et puis sait-on jamais…Inhumation ou incinération, m’a demandé Amandine. L’ambiance est bonne, ce soir. Inhumation, ce soir. Les soirs où j’ai un peu froid, je choisis l’incinération. Mais ce soir, je veux retourner à la terre de mes ancêtres. C’est stupide, parce que si je meurs du COVID 19, je ne pourrai pas être rapatriée sur la terre de mes ancêtres.
Pour l’instant, les chansons que je veux, pour mon enterrement - pour l’instant, oui, parce qu’on ne sait jamais, si ce n’est pas pour tout de suite, je me laisse le droit de changer d’avis. Alors pour l’instant, je veux, pour l’eucharistie, Corpus Christie Carol par Jeff Buckley, pour la prière universelle, He got the whole world in his hand par Nina Simone et pour la fin de la cérémonie, Le Jour se lève encore, par Jean-Louis Aubert, cette superbe chanson de Barbara. Mais si je choisissais la version de Barbara, les gens me maudiraient. Et je veux qu’ils pleurent, mais je veux aussi qu’ils ressortent avec le moral.
Mais soyons honnête, je veux qu’ils pleurent. Je veux que la voix si haute de Jeff Buckley fasse frissonner l’assemblée. Et je veux que la voix si profonde de Nina Simone fasse monter dans la gorge de tous cette boule amère que nous ne pouvons pas stopper...Soyons tout à fait honnête, puisqu’il s’agit de mourir, je veux paraître intelligente et cultivée, en faisant ces choix un peu élitistes et obscurs. C’est bien pour cela que je me laisse le temps de les changer. Tout le temps. Enfin, je me laisse croire que je me laisse le temps. C’est une illusion : on ne joue pas ainsi avec la mort. Mais j’ai tout de même un peu peur de paraître prétentieuse, avec de tels choix musicaux. Remarquez bien que je pourrais rester classique. Un petit bout du Requiem de Mozart, quelques variations de Bach au violoncelle. Je pourrais me la jouer plus pop avec du Jean-Jacques Goldman. Et puis à quoi bon. Je ne serai pas là pour l’entendre. Enfin...si, techniquement, je serai là. Mais l'ouïe sera sans doute moins fine, l’oreille, moins musicale. Amandine me jouera peut-être un tour en me mettant une chanson de Sardou. Vous serez vigilants, alors, je me retournerai dans mon cercueil, ce sera gênant.
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