De temps à autre, elle sort sur le parvis de la cathédrale et hurle des sortilèges. Des abracadabras étranges et effrayants. Puis elle revient à la cuisine, les yeux exorbités, en psalmodiant des formules obscures. « Drôles de drones, donnez des dindes et dézinguez les dingues. Drones désorientés, derniers des débiles, plus dangereux que Dieu, dormez donc… » Je ne sais pas où elle va chercher tous ces D…
Elle a fini par s’apaiser et on a mangé les cardons. On a ajouté un peu de thym et de laurier, pour donner du goût, mais ce n’est pas terrible. Le bocal est périmé depuis 2077 quand même…Pourtant, ma nouvelle copine a adoré.
Elle s’appelle Kamy. Et les cardons ne sont pas l’idéal pour ses intestins fragiles. Depuis qu’elle est seule, elle a eu le temps de passer la ville au peigne fin pour trouver des stocks de cellulose et tout ce qui pouvait être consommable. L’iA ne l’avait pas « conservée », elle n’avait pas passé 20 ans en téléchargement de données. Quand je lui raconte ça, elle n’en revient pas. Je crois même qu’elle est un peu jalouse. Mais il faut dire qu’elle n’avait pas forcément grand-chose à apporter à l’intelligence mondiale, cette fan de Jark Fax Taylor. J’essaie d’en savoir un peu plus sur elle et je tourne vite en rond. C’est une éternelle ado. Quand tout s’est arrêté, elle avait 20 ans, elle était intoxiquée au numérique, elle ne savait même pas écrire. Elle savait chanter en yaourt des chansons américaines à la mode et envoyer des vocaux sur les réseaux. C’est mince. Avec si peu de bagage intellectuel, je suis impressionnée qu’elle soit encore en vie. Elle me fait vite comprendre qu’elle n’est pas une penseuse, mais qu’elle a juste assez grande en elle, l’envie de vivre. Même s’il faut tuer des rats pour bouffer. Juste l’envie de vivre et de profiter de la magie de la vie. Les hommes ne lui manquent pas. La compagnie, en revanche, oui. Alors elle me parle, encore et encore…elle refait l’histoire.
« On aurait déjà dû se méfier quand on a été obligé de se faire mettre des enzymes dans l’estomac pour digérer la cellulose. C’était clair, non, déjà ? Celui qui contrôle ta bouffe, c’est celui qui a le pouvoir : on est devenu comme des toutous attendant les croquettes, après ça. Et puis ça a continué avec tous les implants de confort qu’on nous a conseillé : c’était pas cher, et c’est bien ça qui aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. La puce dans l’oreille, en fait ! Ah ! Ah ! Ah ! Te faire implanter une calculette, un téléphone ou un AmIiA dans le cerveau, pour le prix d’une baguette de cellulose, franchement, on était naïfs…Naïfs, naïfs, naïfs…Mais je suis pas bien placée pour en parler. Pour une naïve, je me pose là : j’ai toujours ces saloperies dans le crâne, d’ailleurs, meuf ! J’ai de la chance que ça ne se soit pas infecté, ou ché pas quoi…ça pourrait être bien pire. T’en a toi, de ces saloperies ? »
Non. J’ai été « conservée » avant que tout ça se banalise. Et heureusement. Mais oui, l’iA a bel et bien pris son envol. En toute autonomie. Et je comprends mieux pourquoi Kamy est complétement cinglée.
Cela fait donc 13 ans qu’elle est seule dans la ville : je reste songeuse. Elle me précise que je ne suis pas la première à passer. Mais…Elle garde la phrase en suspens et ferme les yeux en recommençant à marmonner : « Dites donc les drones, ça déconne dur. Drôle de coup de dé, une daronne, une dondon, une donzelle ? Donnez-moi des humanoïdes mâles, nom de dieu…Douze, que je les démembre, que je les désosse, que je les découpe, les détaille, les dévore. Mais les demoiselles ont la chair trop délicate, dégoutante, dégueulasse. Dégagez, dégagez… »
Elle me fait peur. Elle a les yeux grands ouverts et vides comme la mer Méditerranée. J’imagine qu’un des implants qu’elle a dans le cortex frontal a foiré sur la lettre D : un déclencheur d’allitérations déboussolé. Et puis ses yeux tournent et elle me fixe à nouveau.
« Tu veux rester ? On pourrait s’entendre, entre nana. On pourrait faire une petite communauté néo-féministe, qu’est-ce que t’en penses ? »
Au matin de la première nuit sépulcrale dans la cathédrale, je ne pense qu’à m’enfuir. Kamy n’est pas encore réveillée. Mais en essayant d’ouvrir la lourde porte, la poignée me résiste.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire