Cette fois-ci, c’est moi qui sacrifie mon café ! Au prix du café au marché noir, à mon avis, c’est bien dommage, mais c’est la meilleure solution pour poursuivre la conversation, tranquilles.
Je lance donc mon mug sur la machine qui s’écrasent lourdement sur le gazon. Hors service.
Alors, je fais part de ma surprise à mon interlocutrice : « Vous parlez drôlement bien, pour quelqu’un de votre siècle ! Vous êtes allée à l’école, vous…Et ces citations…Quelle culture ! »
Elle a une sorte de grimace qu’il faut prendre pour un sourire, un peu pincé, un peu gêné. Elle baisse la tête et me répond, faussement modeste : « Oh…moi…oui, c’est vrai que je sais écrire…Enfin, au moins un peu. Bon…L’orthographe, ce n’est pas mon fort, ni la grammaire, d’ailleurs…Mais j’ai des puces. C’est pour ça que je suis au service du Président. Je lui écris ses discours. »
Des puces ?
« Oui, des puces iA qui me permet de corriger. Une puce vocabulaire, synonymes, orthographe et dictionnaire de citation. Je ne l’ai pas mise à jour depuis longtemps, alors je cite essentiellement Victor Hugo, Flaubert et Camus. Mais ça fait l’affaire, pour le Président…ça vous surprend ? Vous inquiétez pas, c’est jamais les présidents qui écrivent leurs discours vous savez. C’est toujours suffisant, les mots qu’on aligne pour les politiques : ils ne les comprennent même pas et ils ne les disent même pas correctement…Et mon président, là, il ne comprend rien au monde, alors les citations de Victor Hugo, vous pensez bien ! »
Je la regarde, incrédule : « Et comment avez-vous appris à écrire, alors ? »
« Oh…j’ai pris quelques cours du soir quand je me suis fait implanter les puces… »
Tout à coup, je réagis : « Mais alors, avec tous ces trucs électroniques dans le crâne, même si vous avez désactivé votre Surface, et qu’on a assommé les drones, on est toujours plus ou moins sous écoute ? »
« Oui…c’est vrai. Je suis juste un objet connecté. »
Alors à quoi bon taper sur les drones.
« Oh…ça faisait des interférences avec mes puces, je ne supporte pas ces engins. »
Un autre drone n’allait donc pas tarder à arriver. Mais rien à l’horizon, pour l’instant.
Alors je continue : cette femme ne semble pas la plus stupide.
« Comment s’organise le monde ? Vous devez le savoir, vous ? Vous êtes bien placée… »
« C’est pour cela que je suis là : c’est votre conversation dans la bibliothèque qui a poussé l’iA à m’envoyer ici. Vous parliez de politique internationale, du Moyen-Orient…Je ne sais quoi…Vous avez vu le Président, dans son bureau, devant son écran géant, comme devant un écran de contrôle, persuadé que c’est le monde en live, que c’est ainsi que tout tourne bien. Mais vous n’avez pas été dupe, manifestement. Vous n’y avez pas cru. Vous avez bien senti l’arnaque. Vous avez tout de suite vu que le Président n’était qu’un monarque sans sujet, comme dans le Petit Prince. »
Elle s’arrête un instant. Elle se tape sur la tempe, comme on tapait, dans le temps, sur une vieille radio, pour la faire mieux fonctionner.
« J’en ai marre de citer des auteurs que je n’ai même pas lus ! C’est ma puce dictionnaire de citations qui me joue des tours. Je suis désolée. Je ne sais pas qui est ce monarque sans sujet, ce Petit Prince…M’enfin, vous, vous m’avez sûrement compris… »
« Oui, j’ai bien compris. Moi, ce président, je l’ai trouvé un peu comme l’homme du mythe de la caverne…Vous avez la réf, dans votre dico de citations ? Socrate ? ça vous parle ? »
« Non. Pas vraiment. Mais je crois qu’on est sur la même longueur d’ondes : le président ne voit pas du tout la réalité. Ce n’est pas la réalité. En vérité, l’iA nous enfume. Le but, c’est que le peuple soit ignorant. »
C’est réussi…
« Vous, par exemple, vous êtes allée au lycée, vous avez appris à lire, à écrire, à compter…Tout ça a disparu. Je crois que ceux qui sont derrière l’iA ont peur de vous : vous savez bien trop. Pourquoi avez-vous parlé de…quoi, déjà ? De l’Amazonie ? L’iA… »
Elle se tape à nouveau sur la tempe, comme une furieuse.
« Si je tape, des fois, ça déconnecte les capteurs. Alors…je vous préviens : si ça marche, je vais vous paraître débile. Fini les grands discours et les citations. Mais comme ça l’iA ne m'entendra pas. »
Elle secoue la tête…Se frappe le front du plat de la main…Ses yeux tournent…se ferment…Et puis se rouvrent. Un peu plus transparents. Un peu plus bleus.
« Je…voilà. Je sais pas du coup comment je vais expliquer tout ce que je veux dire. Mais bon. Allez. Donc quand vous avez parlé de tous ces pays, hier soir, ça a complétement déboussolé le système. Ceux qui sont derrière tout ça se sont mis en alerte. Vous parlez de choses interdites. L’idée, vraiment, c’est que tout le monde pense que tout va bien. Et c’est tout. L’Amazonie…mon dieu… »
Et elle se reconnecte en se donnant un grand coup de poing sur la caboche.
« Non, il ne faut pas que je me déconnecte trop longtemps, vous comprenez, sinon, ça paraît suspect. Bon. Vous comprenez : tout va bien. Pas de problème d’environnement, de guerre, de tension. Pas d’idéologie. Juste un monde qui tourne. Les cliqueurs, les ajusteurs surveillants, les fertiles, les infertiles, les moins riches et les plus riches, et au milieu, les plus ou moins riches. »
Je pense qu’à force de se taper sur la tête, elle ne sait plus tellement ce qu’elle raconte…

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