samedi 31 octobre 2020

Tout ça finira par mal tourner


J’ai passé la journée la tête entre deux dossiers ouverts. Je me suis débattue entre deux sujets qui m’ont empoisonnée. Et comme je suis généreuse, je vous en fais bénéficier... 

Le collège, d’abord. 

L’inquiétude de mes collègues pour cette reprise anxiogène, les questions nombreuses tant sur la pandémie que sur le contexte sécuritaire. Minute de silence, texte de Jaurès à lire à des collégiens. Je n’y serai pas puisque je ne travaille pas le matin. Et peut-être bien que je ferai grève l’après-midi. Cette impréparation, ce mépris pour mon métier qui transpire de chaque décision, de chaque non-décision prise (ou pas) par mon ministre, c’est inadmissible. Un professeur a été tué le vendredi avant les vacances. On ne nous accorde même pas une heure pour nous retrouver entre professeurs pour préparer une rentrée commune, une attitude commune à tenir face aux classes. On voudrait attiser les feux des désaccords - pour le moindre mal - et des haines qui sont pourtant à l’origine de ce tragique attentat, on ne ferait pas mieux. L’unité de la République est une vraie question dont l’Etat a décidé de se dessaisir en n’étant pas clair sur la façon de parler de ce drame aux élèves. Car nous ne sommes pas tous d’accord et pas tous très au clair avec les notions de liberté d’expression, de laïcité, de terrorisme, même, au sein des milliers de salles des profs de notre pays. Il y règne en fait la même cacophonie que sur n’importe quel réseau social. Il y a des complotistes, des gens qui trouvent que les caricatures de Mahomet devraient être interdites. Il y a des racistes, des cons, presqu’autant qu’ailleurs. Il y a aussi des gens éclairés, intelligents, raisonnables, mais qui ne se sentent pas capables de trouver les mots pour parler de ces sujets-là à des collégiens. Et on les comprend. Entre gens éclairés, éduqués, cultivés, il n’y a pas de débat sur cette caricature du prophète de la religion musulmane représenté nu, à quatre pattes avec une étoile plantée sur son séant. On peut la trouver graveleuse, on peut en débattre ouvertement, on peut parler d'agnosticisme, on peut, philosophe, sortir la phrase qui fait mouche dans les dîners en ville “Être athée, mon vieux, c’est être croyant, mais oui, mon bon ! Et comment ! C’est CROIRE que Dieu n’existe pas !”, on peut évoquer les débats sanglants entre les catho et les laïcards en 1905, on peut glousser entre sachants, évoquer le caractère, tout de même un peu homophobe du dessin, c’est un comble, on peut faire tout cela, en restant poli, parce qu’on la culture et les mots, qu’on est adultes. Mais nous devrons en parler à des enfants. On peut choisir d’éviter le sujet. On peut montrer la couverture de Charlie “C’est dur d’être aimé par des cons”. Parce qu’elle est compréhensible par tous, parce qu’elle n’est pas aussi vulgaire, parce qu’elle sous-entend qu’un dieu existe et qu’il est doux. Mais on évite le sujet : les enfants ne sont pas dupes. Ils comprennent que ce n’est pas pour cette caricature que quelqu’un peut décapiter un homme. Les enfants ne sont pas idiots. Si l’on veut vraiment aborder le sujet, on ne peut guère s’éviter les caricatures vraiment trashes de Charlie Hebdo. Mais là, forcément, il faut assumer d’être Charlie, et il faut être drôlement aguerri pédagogiquement. Et franchement, je ne suis pas sûre de l’être. Ni même d’être suffisamment considérée et payée pour risquer ma tête. Déjà que je prends des pincettes incroyables pour éviter les nus dans les tableaux classiques que j’étudie en classe, qu’il me faut beaucoup de tact et de circonvolutions pour évoquer les amours d’Achille et Patrocle, comme il me faut, de manière générale être très prudente et précise dans les termes utilisés pour présenter les textes fondateurs : la Torah, la Bible et le Coran, notamment, dans l’ordre chronologique, avec un scrupuleux respect de l’égalité de traitement. 

La crise sanitaire, ensuite. 

Le confinement va mal se passer, cette fois-ci. La première fois, la relative docilité des gens était une sorte de miracle. Mais si l’on peut confiner une fois mille personnes, on ne peut pas confiner deux fois mille personnes. Enfin, vous m’avez comprise. L’inquiétude, la peur n’est pas la même pour tous : certains sont réellement pris par la terreur du virus. Ceux qui ont eu des deuils, ceux qui sont fragiles ou qui ont autour d’eux des gens qui le sont, ceux qui ont réellement conscience des limites de notre système de santé, ceux qui savent qu’entre eux et un plus jeune, on fera un choix, dans la salle des urgences, quand les salles de réa arriveront à saturation. Ceux qui aiment la vie et qui veulent vivre encore. D’autres en ont tout simplement marre. Le masque, les restrictions, les absurdités des mesures prises, les petits commerces qui ont fait tant d’efforts pour des mesures sanitaires dignes d’un bloc opératoire, les plexiglass achetés au prix de l’or massif au moment de la pénurie mondiale de plexiglass, pour les restaurants, les masques qui avaient vu leur prix multiplié par dix au sortir du confinement, pour les coiffeurs, les fleuristes, les libraires, les jauges réduites, les vêtements mis en quarantaine, le gel poisseux qu’on se passe sur les mains à longueur de temps depuis des mois, tous ces efforts réduits à néant, puisqu’il faut à nouveau fermer, alors que tous les autres travaillent, puisque les écoles sont ouvertes, puisque les hypermarchés sont ouverts, puisqu’on peut se rassembler pour faire tourner l’économie qui a des actions dans les bourses internationales alors qu’on ne peut pas faire tourner les petites boutiques de quartier. On ne peut pas comprendre qu’on fait prendre des risques à des ouvriers pour produire dans des usines, si c’est pour fermer la boutique qui aurait pu vendre le produit en bout de chaîne. On ne peut pas comprendre qu’on mette trente élèves dans des salles de classes aux fenêtres oscillo-battantes, des salles mal aérées, avec des enfants qui ne supportent pas le masque, qui glisse sous le menton, et qui se font des câlins aux récrés parce que ce sont des ados et que les ados se font des câlins entre eux, puis ensuite rentrent en faire à leurs papys mamys en prenant le goûter. On ne peut pas comprendre ce deux poids deux mesures. Et on ne peut pas accepter ce qu’on ne comprend pas. Ce confinement va mal se passer et tout ça finira par tourner vinaigre. 

Mais on garde le moral, hein ! Et...je n'ai pas de fièvre.

dimanche 5 juillet 2020

D'où l'on vient, où l'on vit


Je viens d’un lieu extraordinaire. Je crois que je n’en ai vraiment pris conscience qu’en le quittant, qu’en vivant très loin de lui. Je l’ai quitté il y a longtemps déjà. Pour des lieux très beaux, parfois. Chambéry, Tours. Et puis maintenant, pour un lieu tellement différent, tellement banal, tellement industrieux, gris, sans noblesse. 

J’ai quitté la belle Tourangelle chargée d’histoire, traversée par la Loire majestueuse, j’ai quitté la Savoie jolie, j’ai quitté le village qui recèle sur les rives du plus beau lac de France, la nécropole des rois d’Italie, l’abbaye d’Hautecombe, le joyau de l’art néo-gothique, le petit bijou dans son écrin naturel d’eau et de forêt. Cette abbaye que j’aime tant, qui cache une riche statuaire, une pietà digne de celle de Michel-Ange, un clocher donjon qui en fait toute la grâce, qui se dresse comme un phare au bord du lac. Cette abbaye où des générations de mes ancêtres ont travaillé. C’est mon coeur et mon ADN, ce sont des racines puissantes. Et depuis que je suis partie, je prends conscience de la richesse que j’ai quittée. Mais avant, il me semblait que je quittais le trou du cul du monde, un lieu insignifiant et étroit. D’une certaine manière, c’est un peu vrai. Je suis chaque fois sidérée par le manque d’ouverture d’esprit des gens de mon village natal : dernier exemple en date avec le restaurant qui est boudé par les habitants parce qu’il est tenu par un Noir. Et pourtant, on y mange très bien. Mais cette attitude, malheureusement, se confirme à chaque élection. 

Aujourd’hui, je vis dans le pays de Montbéliard. Dans une ville agréable, au bord de la rivière, ce qui
compte beaucoup : il faut de l’eau, toujours. Mais cette terre d’accueil n’a pas de charme particulier. Je suis lente à saisir le contour des choses. J’ai mis du temps à essayer de comprendre ce qui faisait que je me sentais bien ici, tout de même : pas de paysage grandiose, une architecture austère, une histoire faite de labeur et de misère, une gastronomie de pommes de terre et de tarte à la crème banale. Je ne suis pas malheureuse, pour autant. J’ai coutume de penser que l’on est bien quelque part tant que l’on est bien dans son coeur et dans sa tête - et une faculté assez grande à voir de la beauté partout. 

Ce que j’ai compris assez vite, cependant, c’est l’immense richesse du lieu : ce sont les gens qui y vivent. C’est une terre d’accueil, une terre de mélanges, de partage, de cultures diverses qui se sont mêlées depuis des générations. Les Italiens, les Polonais, les Espagnols, les Portugais, les Algériens, les Marocains, les Tunisiens, les Turcs...Et bien d’autres nationalités encore, qui sont venues au cours de l’histoire pour travailler dans les usines. Melting pot qui enseigne la tolérance et l’ouverture à l’autre, dès l’école. Une fois, je crois, nous avions essayé de compter, au collège et nous avions trouvé une trentaine de nationalités différentes parmi nos élèves. Je ne dis pas qu’il n’y a pas des communautarismes, qu’il n’y a pas aussi des imbéciles, ici. Mais ils ont des amis différents et ils sont sans doute un peu moins racistes que dans les vallées encaissées de ma Savoie natale. Ici, l’acceptation de mon homosexualité a été facile et même si cela reste une singularité, je n’ai pas rencontré trop de réactions hostiles. On peut être différents et c’est important, c’est ce qui fait la beauté de ces contrées. Les gens possèdent une richesse dont ils n’ont pas vraiment conscience.

lundi 1 juin 2020

Demain...

J’ai arrêté d’écrire sans prévenir, sans donner d’explication. Sans doute parce qu’il me semblait que nous étions au bout d’un processus et que je n’avais plus grand chose à ajouter, que je ne risquais que la répétition et l’enlisement.

Le déconfinement progressif suit son cours, et demain, je reprends le chemin du collège, en mode “dégradé”, comme on dit en informatique, c’est à dire avec très peu d’élèves, des élèves que je ne connais pas forcément et en plus, dans des matières improbables comme les mathématiques.

Les mathématiques, j’ai moi-même arrêté en 4e. Les quatre opérations et la règle de trois me semblaient bien suffisantes pour gérer les affaires courantes, ne pas me faire arnaquer trop dans les magasins et gérer mes rentes. En quatrième, mes rentes n’étaient pas bien grosses, d’ailleurs. Je vais sans doute leur dire, à mes sixièmes : les maths, c’est très important pour compter vos sous.

Non, je ne leur dirais rien de tel. Je tenterai juste de les accompagner dans leurs devoirs. A vrai dire, l’objectif de cette reprise est moins pédagogique qu’organisationnel : il s’agit de mettre en place les conditions sanitaires, de repérer les problèmes d’organisation et de rectifier le tir avant septembre. Nous aurons sans doute à reprendre dans ces conditions étranges en septembre, un mixte de distanciel, de présentiel, de distance physique, de masques, de gel hydroalcoolique, de classes de 15 élèves, avec des tables attribuées, avec des étiquettes, avec les portes ouvertes, avec des lavages de main à n’en plus finir, avant les toilettes, après, à chaque fois qu’on se déplace…

Mes élèves sont indisciplinés, ils sont sales et bruyants, ils crachent, ils jettent leur mouchoir, leur bâton de sucette, partout, dans la cour, dans les couloirs, dans les salles de classe, ils collent leur chewing gum sous les tables. Ils n’ont pas leurs affaires, ils se servent dans la trousse de leur voisin, ils perdent leurs stylos et se les mettent dans le nez, ils oublient leurs feuilles. Dans la cour, quand ils se retrouvent après deux mois de vacances, ils se font des câlins, des bisous, ils s’attrappent, se courent après et se cherchent comme de jeunes chiots. Ils sont fougueux et joueurs, physiques.

Ce sont des enfants, ils sont ce que nous fûmes sans doute un peu tous, insouciants, malpolis, mal éduqués, ou du moins, en cours d’éducation. C’est normal. Demain, ils devront respecter les distanciations physiques, les gestes barrières, ils auront une table assignée, leurs affaires et tant pis s’ils les ont oubliées.

Comment vivront-ils cela ? Comment vivront-ils un retour après plus de deux mois enfermés devant des écrans, dans des familles plus ou moins nombreuses, dans des appartements plus ou moins grands, avec des jardins ou pas, des balcons ou pas ? Comment vivront-ils le retour à la vie, le retour au collège ? Comme des papillons de nuit soudain effrayés par la lumière du jour ?

Les reconnaîtrai-je ? Auront-ils pris du poids ? Ils auront grandi, on grandit vite à cet âge. Auront-ils mûris ? Auront-ils perdu leur insouciance ? Auront-ils désappris ? Auront-ils perdu l’usage de la langue de l’école ? Auront-ils perdu l’usage du stylo et de la graphie ?

Il est temps que j’arrête de me poser des questions. Il est temps que je dorme pour être en forme demain matin, pour les accueillir avec bienveillance. Si j’ai un rôle à tenir, c’est celui de l’adulte rassurant. La vie est belle et je suis heureuse de les revoir. Même s’ils ne seront que 4.


dimanche 24 mai 2020

Ces chansons du bon vieux temps

Êtes-vous partis, vous, pour ce long week-end de l'Ascension ? On rêve d'Italie, on rêve d'un petit voyage à l'impromptu, un voyage sur le pouce, trois jours de rêve pour se faire des souvenirs à n'en plus finir...

"Viens, fais tes bagages.
On part en voyage.
J'te donne rendez-vous
A la gare de Lyon,
Sous la grand horloge,
Près du portillon.
Nous prendrons le train
Pour Capri la belle,
Pour Capri la belle,
Avant la saison."


J'espère qu'il reviendra le temps des escapades, des départs au petit matin, pour un ailleurs qui fait du bien, pour un petit hôtel et pour les flâneries dans les villages touristiques, pour les bords de Saône, pour les bords de mer, pour les villes médiévales et les vignobles et les caves de dégustations...

"On partira de nuit, l’heure où l’on doute
Que demain revienne encore
Loin des villes soumises, on suivra l’autoroute
Ensuite on perdra tous les nords"


Les petits moments piqués en fraude, la route qui fait partie de l'aventure, les longues discussions amoureuses et les restos romantiques, dans des lieux que l'on découvre, rien qu'à deux, anonymes, et où l'on ne rencontre des gens que l'on connaît que par hasard...

"Week-end à Rome 
Afin de coincer la bulle dans ta bulle 
D'poser mon cœur bancal dans ton bocal"




samedi 23 mai 2020

Samedi 23 mai : rien.

(Pour le titre, référence à Louis XVI qui aurait écrit dans son journal, le 14 juillet 1789 "Rien". Aujourd'hui, "rien" pour la chloroquine, qui ne marche pas, finalement, paraît-il. Cela ne soignerait que les biens portants, à condition qu'ils ne meurent pas des effets secondaires.)

Un peu de fatigue, une soirée bien arrosée avec des gens biens, un moment de décompression. Une réunion ce matin, la préparation d’un conseil municipal qui aurait dû se tenir il y a deux mois. Un film, un très beau film. De la musique, beaucoup de musique.

Je suis tellement fatiguée, comme miaulent les Beatles. I’m so tiiiiired…



Comme dans la chanson, voilà des semaines que mon cerveau ne s’arrête pas.

Sept mails reçus de mes collègues, il faut penser à la reprise. Je n’en ai pas l’énergie aujourd’hui, mais l’objectif est là, obsédant, il faudra bien que je m’y mette. C’est une petite inquiétude qui va m’empêcher, encore de dormir.

Une inquiétude de moins, le conseil municipal d'installation qui va enfin se tenir lundi soir ? Pas vraiment, car ensuite les choses vont s’enchaîner. Mais nous entrerons dans une phase de perspectives et de projets, ce qui sera plus intéressant, au moins que cette gestion de crise - qui sera là quand même - qui n’en finit pas.

Passons aux doux moments de cette journée pluvieuse : la grisaille, la fraîcheur et la pluie nous donnent l’occasion de rester sans regret dans nos pénates. Alors nous avons regardé le film très sensible de Céline Sciamma, Le Portrait de la jeune fille en feu. C’est délicat, c’est esthétique, c’est romantique. C’est beau. Les actrices sont belles et bien filmées. Les paysages, les lumières et les ambiances sont magnifiques. Les références picturales, la manière de parler des femmes, de la condition des femmes, au XVIIIe siècle, l’amour, la rencontre entre deux âmes, entre deux corps, tout est parfaitement et subtilement raconté.

 De la musique. La douce voix de Damien Rice…



Bonne soirée

vendredi 22 mai 2020

Vol au-dessus d'un nid de confiné

Confinement, a-t-on dit. Confinement strict a-t-il compris. La veille du jour fatidique, il a fait partie de ceux qui firent des stocks. Il a compris quarantaine, il a compté quarante jours et il a pris plus : plus de papier toilette, plus de boîtes de conserve, de la viande congelée, des pâtes, de toutes les formes, de toutes les couleurs, du riz, 10 kilos de pommes de terre, 5 de carottes, autant de farine, 5 douzaines d’oeufs, 3 kilos de sucre, du café, beaucoup de café. Et de la bière, de la bière, de la bière. Il a fait trois allers-retours le coffre plein. Il a stocké tout ça dans son trois pièces. Des boîtes partout, jusque dans la salle de bains.

Et il a décidé de ne plus sortir du tout. Au début, il avait pris l’habitude de laisser BFM TV en permanence, en bruit de fond, histoire de se tenir informé. Mais très vite, il a trouvé cela angoissant. Il a alors passé ses journées à zapper d’un épisode de Colombo à une rediffusion de Louis de Funès. Le temps ne lui sembla pas si long. Il était tranquille, il somnolait les trois quarts du temps, il ne bougeait que pour aller à la cuisine, s’ouvrir une boîte, faire un petit frichti, manger frugalement sur un coin de table...Très vite la vaisselle s’était empilée dans l’évier. Il a donc décidé de remédier à cela en mangeant directement dans la casserole.

Il a perdu la notion du temps. Il n'aurait pas su dire quand. Mais le jour et la nuit se sont soudain enchaînés sans que cela ait désormais la moindre importance. Seul le retour régulier de la batterie déchargée de son téléphone semblait rythmer sa vie. Il faut dire qu’il jouait beaucoup, à Candy Crush, à Pet machin, à Farm truc. Il alternait les parties et puis ces applications avaient offert du temps de jeu, spécialement pour le confinement. Il pouvait y passer des heures sans même s’en rendre compte. Il finit par trouver une rallonge et laissa son portable branché en permanence.

Rapidement, il ne prit plus la peine de se laver et de s’habiller. Depuis combien de temps portait-il le même caleçon ? Cela n’avait aucune importance : personne d’autre que lui pouvait être gêné par l’odeur ou la couleur suspecte. Il dormait autant qu’il le pouvait, ne se levait que quand son estomac ou sa vessie se rappelait à lui. Il lui semblait que depuis l’adolescence, il n’avait jamais été aussi heureux. Une fois ou deux, sa fille, la quarantaine et qui habitait à l’autre bout de la France, l’appela. Elle s’inquiétait, elle semblait nerveuse. Il ne comprit pas vraiment pourquoi : il la rassura. Je vais bien, j’ai tout ce qu’il faut.

Il perdait pied, mais il ne s’en rendait pas compte.

Plus rien de rationnel dans son comportement : plus d’horaire, ni pour dormir, ni pour manger. Plus de petit-déjeuner, plus de déjeuner, plus de dîner. Non, juste des boîtes de raviolis entamées, juste des pommes de terre sautées à n’importe quelle heure du jour et de la nuit. Il mangeait selon ses lubies du moment : il passa une semaine à ne faire que du riz, si bien que ses intestins se détraquèrent, eux aussi, tout à fait.

Un mois passa. Le soir, parfois, désormais, à 20h, il était alerté par les applaudissements aux balcons et aux fenêtres. Alors, une fois de temps en temps, quand il ne dormait pas, quand il n’était pas complètement abruti par une partie interminable de Tetris ou de Solitaire, quand il n’était pas absorbé par les circonvolutions verbales d’un inspecteur à imperméable crado, il sortait la tête à la fenêtre pour voir les gens. Il était ravi par ces acclamations. Le premier soir, timidement, il s’autorisa quelques clap clap. Il ne se fit pas remarquer et referma bien vite la fenêtre. Puis il s’enhardit. Il cria des bravos, des hourras, des youyous. Il était enthousiaste et cela le défoulait de ses longues journées sur son canapé. Il n’avait pas fait usage de sa voix depuis des semaines, il faut se rendre compte ! Et soudain, il criait à la fenêtre, chaque soir, pendant 5 bonnes minutes. Il se mit carrément à attendre avec impatience ces moments-là. Pour ne pas les manquer, il installa une alarme sur son téléphone. Il se mit à chercher des moyens de faire plus de bruit, pour se faire remarquer, parmi ses voisins. Une gamelle, une cuillère en bois. L’ampli de sa chaîne hi-fi, pour diffuser une chanson. Un matin, il se leva avec la ferme intention de vérifier l’état de sa vieille guitare électrique pour tenter un petit solo au balcon. Le soir même, il tentait une sorte de grincement sinistre. Cela ne donna rien de très mélodique. Cela fit du bruit. Les voisins exultèrent. Il rentra heureux au bout d’un bon quart d’heure d’applaudissements.

C’est à ce moment-là que tout bascula. Il se mit à penser, du soir au matin et tout le jour que les applaudissements de 20h étaient pour lui. Que les gens l’attendaient. Il régla alors l’alarme de son téléphone une minute plus tôt pour sortir, pour se préparer. Il sortait sur le balcon dans des accoutrements improbables. La journée lui servait à trouver de vieux chapeaux à les agrémenter de ce qu’il trouvait, du papier d’alu, des couvercles ou des fourchettes. Il dégota un boubou dans le fond de son armoire, des guirlandes de Noël, des fleurs en plastique...Il passait son temps à confectionner ces costumes ridicules, il était persuadé d’être David Bowie, Elton John, Lady Gaga. Son public l’attendait, chaque soir, au balcon. Il fallait qu’il soit à la hauteur. Il fit alors des vocalises une demi-heure avant pour échauffer sa voix. A court d’idée, un matin, il se mit en tête d’apprendre une chorégraphie. Le soir, les gens riaient, criaient, applaudissaient à tout rompre. Et il saluait, il faisait de grands signes. Il était Johnny au stade de France.

Puis vint la fin du confinement. Les cloches ne sonnèrent plus à 20h. Les gens ayant repris le cours de leur vie, oublièrent subitement ce moment convivial. C'était le soir d'après et il n’avait pas réalisé. Il avait pourtant fait fort : il était en caleçon, un joli caleçon rose avec de gros coeurs rouges, un caleçon qu’on lui avait offert pour son départ en retraite, une blague de ses collègues, un accessoire de farces et attrapes, qu’il n’avait même jamais sorti de son emballage, jusqu’à ce soir. Et il était là, seul à son balcon, avec ses kilos en trop, avec son ventre de buveur de bière et avec son caleçon rose. La blague, ce qui était pour lui le clou du spectacle, c’était son masque. Il était en caleçon et en masque.

Mais personne n’était là pour le regarder. Décontenancé, démuni, soudain se sentant plus nu qu’un enfant à sa naissance, ridicule, il se jeta de son balcon.

jeudi 21 mai 2020

En suspens

Le déconfinement est achevé, j’ai l’impression, la vie a repris son cours. Hier soir, nous étions chez des amis, une soirée d’été, autour d’un feu, une belle soirée à rire, à chanter, à se raconter le confinement, le télétravail, les projets en suspens. Une soirée normale, même si on a failli se faire la bise dix fois, en arrivant, en repartant et que c’était difficile de ne pas céder à ce plaisir simple, à ce geste si naturel.

On aura peut-être un retour de bâton. En attendant, les projets sont en suspens et c’est cela qui nous rappelle que tout n’est pas absolument normal.

Pour la mairie, les travaux, les projets, l’urbanisme, toutes les belles idées de la campagne électorale sont comme gelés, confinés, pour l’instant. Ce qui signifie aussi que pour les entreprises, la reprise n’est pas encore là. Une chose est certaine, au moins, jusqu’au prochain aléa, le conseil municipal d’installation va enfin avoir lieu. Ce sera lundi prochain. De ce côté-là au moins, nous allons enfin pouvoir retrouver une certaine tranquillité.

Pour le collège, nous avons eu une réunion virtuelle hier, avec les collègues, pour préparer le retour en classe, début juin, progressivement. Ce sera frustrant, là aussi : nous n’aurons que quelques élèves présents physiquement, nous devrons les regrouper par niveau, nous ne retrouverons évidemment pas nos classes, nos élèves. Nous allons finir l’année de manière bâtarde, en laissant en suspens les séquences commencées virtuellement. Nous ne reverrons probablement pas une dernière fois tous les 3e que nous avons quittés précipitamment en mars et qui seront au lycée en septembre. Tout aura un goût d’inachevé. Nous avons tenté d’envisager la rentrée de septembre, aussi, mais là encore nous sommes dans l’incertitude la plus complète : les conditions sanitaires seront-elles encore les mêmes ? Devrons-nous maintenir des groupes de 15 élèves ? Faire des roulements, avoir des élèves en classe virtuelle et d’autres au collège ? Comment seront gérés les déplacements dans ce collège déjà trop petit en temps normal ? Et les toilettes ? Et les récrés ? Rien ne sera simple. Tout est flou.

Pour la vie, les vacances, la famille, c’est tout aussi frustrant : les réservations sont annulées pour certains. Les voyages, mêmes prévus de longue date ne pourront probablement pas se concrétiser. Je n’ai toujours pas vraiment pris la décision d’aller voir ma mère. J’ai toujours le sentiment d’être un risque pour elle. Me faire tester est une option. Avec le risque d’être positive et de contraindre les gens avec qui je vis et je travaille à une quarantaine.

Mais prenons les problèmes les uns après les autres. Si cette crise nous apprend à être un peu moins dans le contrôle et la planification, ce sera peut-être un bien pour notre santé mentale, non ? Alors ce midi, j’ai fait de la truite au four, avec du citron, du thym, de l’huile d’olive. Un beau filet de truite rose du Sundgau. Avec des tagliatelles, des tomates, des courgettes. On a mangé sur la terrasse, le temps est radieux.

Tout va bien.