Je me réveille en sursaut, au milieu de la nuit. Je suis couverte de sueur. J’ai fait un mauvais rêve. J’étais dans ma nouvelle maison, cernée par des créatures sauvages. Un loup, un renard…je ne sais même pas le nom de ces animaux. J’ai vécu toute ma vie en ville. Les seuls animaux que j’ai vraiment côtoyés, c’était des bouledogues, des bergers australiens, des malinois. Les autres bêtes, c’était dans des livres, des bandes dessinées, des albums pour enfant. Et dans mon rêve, c’était tellement réaliste. La menace était à ma porte. J’avais une barre de fer à la main, je m’étais barricadée derrière ma porte et je les entendais hurler et se rapprocher et cavaler jusque dans ma cour, furieusement. Puis le silence. Je suis allée à la fenêtre. Le spectacle était horrible : ces loups avaient attaqué une biche. Ils la dévoraient, ils déchiquetaient son ventre, le sang coulait de leur bouche. Et j’étais la biche, soudain. J’étais cette pâture. J’étais cette proie. Et la douleur était dans mon ventre.
Je me suis réveillée en sueur, le ventre endolori. J’ai passé une main entre mes cuisses. J’avais mes règles…Pour la première fois depuis…40 ans, au moins ! J’ai éclaté de rire. Et puis j’ai pensé que cela allait être une difficulté de plus à gérer dans ce monde sans confort. Heureusement, dans notre exploration immobilière, hier, j’avais trouvé des rouleaux de papier toilette…C’était déjà ça !
Quand le soleil s’est levé, Nicolas est sorti de sa chambre comme un coq de son poulailler : en chantant. C’était un vieil air, une vieille rengaine. It’s been a hard day’s night…
Il avait probablement mieux dormi que moi.
Je lui ai raconté mon cauchemar. Je lui ai dit que j’avais mal au ventre.
« Attends un moment, j’ai ce qu’il te faut. » Et il m’a fait une tisane aux graines de fenouil.
J’aurais préféré du Doliprane mais il faut que je m’adapte. Il faut que j’accepte que je vis dans un monde nouveau.
Malgré mes doutes, le fenouil m’a calmée. Je suis retournée dans la maison du papier toilette en espérant trouver des serviettes ou des tampons. Ce village est mon supermarché. Même si on ne pourra pas compter sur un ravitaillement régulier.
J’ai trouvé des tas de choses : des produits ménagers, des boîtes de conserves, du savon, des draps, de la lessive…j’ai fait mon marché. Et je suis retournée à la maison sélectionnée la veille pour essayer d’en faire quelque chose.
J’ai commencé le grand ménage, du sol au plafond. Nicolas a ramoné la cheminée et a relancé le fourneau. On a délogé des insectes et des rats. Des cadavres de chauves-souris.
On a testé en riant des boîtes de conserves périmées depuis vingt ans au moins. Tout avait un goût de fer. Nicolas est allé chercher de la viande séchée et des haricots grains de son jardin et a mis mijoter cela sur le coin du feu, avec des herbes…Une véritable potion magique. L’allégresse avec laquelle nous avons travaillé m’a fait oublier un peu plus que j’avais quatre-vingt-dix ans. J’ai réellement retrouvé l’énergie et l’insouciance de mes vingt ans.
On s’est embrassés. On a retrouvé des livres d’enfant, dans cette vieille maison : Le Club des Cinq, Harry Potter, Boule et Bill. A chaque fois, c’était une bouffée de nostalgie et comme un surplus de jeunesse qui nous était accordé comme par magie.
On n’en revenait pas.
On a retrouvé des piles, un poste radio et tout un tas de CD. Des antiquités, véritablement. Les piles du poste fonctionnaient encore et on a braillé des chansons de Queen, de Mickael Jackson, de Madonna. On était jeunes et vieux à la fois. C’était bizarre et c’était bon.
La nuit est tombée. J’ai un toit sur la tête, j’ai un lit avec des draps propres. Je suis au chaud et en sécurité. Aucune raison d’avoir peur du loup.

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