mardi 13 janvier 2026

Il n'y a rien - Dans le grand tout - Episode 11




 Il a nourri les poules, ramassé les œufs, il a ravivé le feu, fait chauffer de l’eau qu’il est allé chercher dehors, il a pétri une pâte qui levait sous un torchon dans un saladier, au coin de la cuisinière. Et il a mis cuire un pain qui emplit la maison d’une odeur incroyable. 

 Je n’ai rien fait. 

 En sortant doucement de cette lourde léthargie qui m’a envahie, j’ai honte. Je commence à rassembler mes maigres affaires, le bonnet et les gants que j’ai trouvés dans la première maison que j’ai visitée, le sac à dos avec les boîtes de conserves périmées…J’ai toujours cette infâme combinaison dont on m’a affublée à la sortie de « conservation ». 

 Il me regarde faire sans rien dire. 

 Je tente un au revoir et merci, un peu pâteux, un peu maladroit. Il me regarde, goguenard… « Ben t’as l’air maline, comme ça ! Où comptes-tu aller, avec ton petit sac à dos, le ventre vide, en plein hiver ? » 

 Je bredouille que si mes souvenirs sont bons, il y a deux ou trois villes à proximité, à quelques heures de marche, que ça me réchauffera, que je ne saurais pas, moi, vivre comme ça, en ermite et que… 

 Il me coupe la parole d’un grand rire ! « Mais non, ma pauvre ! Les villes alentours sont, elles aussi, désertées : seules les très grandes villes sont encore peuplées ! » 

 « Les très grandes villes ? Mais je ne comprends rien… » 

 « C’est simple : l’iA a fait des calculs savants que personnes n’est vraiment capables de comprendre. Mais l’idée est bête comme chou : en ne gardant que les dix plus grandes villes de France, on mutualise tout, les énergies, les ressources alimentaires, les matériaux… » 

 Je suis dubitative. Incrédule, même…Comment tout le monde…Je ne sais plus…Les quatre-vingt millions de Français, à la louche, pourraient s’entasser dans les dix plus grandes villes de France ? 

 « Vous n’êtes pas une oie blanche, tout de même ! Vous avez 90 ans, vous pensez bien qu’il y a eu du tri… » Et son regard s’est obscurci. 

 J’ai laissé tomber mon sac à dos à mes pieds, et là, dans la cour devant la vieille ferme de mon arrière-grand-mère, j’ai réalisé que j’étais revenue dans un monde si différent de celui que j’avais laissé il y a vingt ans. Un monde, je le crains, plein de traumatisme. Un monde plus rationnel et beaucoup moins humain. 

 Et j’ai réalisé que j’étais coincée. Piégée. Comment s’en sortir, quand on est aussi inadaptée à la nature que je le suis ? 

 Devant ma mine déconfite, Nicolas en rajoute une couche : « Je n’ai pas assez de vivres pour tout l’hiver à deux. Ma maison n’est pas idéale pour deux. Il faut trouver une autre solution. » 

 Je ne peux pas rejoindre une grande ville à pied. Genève est à plus de soixante-dix kilomètres. Lyon à plus de cent. Je n’arriverais jamais à vivre à la campagne…Seule…

Il me prend par le bras, doucement et m’invite à rentrer au chaud. Puis il sort du four un pain à la croûte dorée et croustillante de chaleur…

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