Les plaisirs sensuels sont les seuls qui peuvent faire oublier quelques instants les soucis. Mais une fois la douceur du pain, du beurre et du miel évanoui sur mes papilles, la réalité me revient en plein cœur.
Nicolas est plus pragmatique que moi : il me parle déjà du choix de la maison dans le village, de la manière de trouver du bois de chauffage, de me procurer des vivres.
Mais j’ai besoin de temps. Et de beaucoup plus de plaisirs sensuels pour tenir à distance les problèmes du survivalisme pour lequel je ne suis vraiment pas prête.
Son corps a trente ans et le mien en a vingt. Nos désirs s’expriment malgré nous. Malgré notre âge réel.
Sous sa chemise, je devine des bras musclés. Il fut un bibliothécaire chétif, je suppose, dans une autre vie. Mais le maniement de la hache et de la pioche, le grand air et un rajeunissement miraculeux lui forge une allure incroyable, virile, solide et rassurante. C’est aussi le seul être humain que je connaisse. C’est aussi le premier homme que je vois depuis plus de vingt ans. J’ai envie de lui. J’ai envie qu’il me renverse sur le canapé. J’ai envie du contact de sa peau, de la chaleur d’un baiser, j’ai envie de ses mains qui courent sur mon corps. Je ne peux pas lui dire cela comme ça, de but en blanc.
Je lui demande s’il est possible de prendre une douche…
Il me regarde comme s’il me voyait pour la première fois et comme si cela le surprenait : j’ai un corps. Il a un instant de panique et il court dans tous les sens pour me trouver une serviette, pour me montrer comment fonctionnent les toilettes sèches, comment on se sert de la douche sans gaspiller l’eau. C’est un système astucieux de seau d’eau attaché à une chaine, qu’on remplit à moitié avec la bouilloire et à moitié avec l’eau glacée de la citerne, pour obtenir la température idéale.
Et là, dans la petite salle de bain, je retire enfin cette combinaison étrange. Je découvre mon corps de vingtenaire et toutes les sensations qui vont avec une douche chaude. Bien trop courte…Juste le temps d’un seau d’eau qui se déverse. J’ai mal géré et je me retrouve pleine de savon. Je ressors de la salle de bain enroulée dans la serviette, dégoulinante. Il me regarde en souriant, affalé dans le canapé. J’ai envie de lui…Je joue la maladresse et je laisse glisser la serviette. Il laisse échapper un « oh ! », il se lève pour la ramasser. Il me suffit d’un pas ou deux et je me retrouve à quelques centimètres de lui quand il se relève. Sa bouche se retrouve contre la mienne, très délicatement. Je frissonne. Il remet la serviette sur mes épaules et laisse glisser ses mains sur mes bras. J’ai trop envie de lui. Je lui déboutonne la chemise, mes mains rencontrent son torse et se heurtent à la boucle de sa ceinture. Je ne veux pas paraître trop empressée…Mais c’est lui qui se révèle vorace. Il a trente ans, ou…cent ans, je ne sais plus… mais cela doit faire très, très longtemps qu’il n’a pas eu à faire à une petite jeune ! Je n’ai pas le temps de faire du calcul mental…Et là, debout, alors que son jean gît à ses pieds, sur le parquet, le plaisir m’emporte.
C’est une redécouverte de moi-même. Une grande respiration que l’on reprend après une plongée en apnée. Une ivresse instantanée et radicale, une chaleur qui envahit chaque cellule de mon corps et qui me rend une énergie que j’avais perdue en découvrant ma nouvelle condition. L’orgasme est le meilleur atout d’un moral d’acier.
Nicolas aussi a dans les yeux quelque chose qui pétille et qui me rend heureuse, après cet intermède. Il me trouve des vêtements chauds, un peu trop grands. Et il m’entraîne en riant dans le village qui sort doucement des brumes matinales. Il me promet que nous allons trouver des trésors dans les maisons abandonnées. Des vêtements, des meubles, tout ce qu’il faut pour m’installer dans un nid douillet. Mais d’abord, il faut choisir la meilleure maison pour cela : des petites fenêtres et des gros murs, aucune ouverture au nord et une petite surface. Une ancienne petite maison comme celle de mon arrière-grand-mère.
Il connaît les lieux comme sa poche et l’exploration est joyeuse, même si le village est endormi, couvert de ronces, que les anciennes villas en moellons tombent en ruine : les tuiles s’écaillent, des pans entiers de toits sont effondrés. En très peu de temps, tout s’est détérioré.
« Rien n’était prévu pour durer. Toutes les constructions depuis les années 2000 sont légères, montées trop vite, sur des fondations mal fichues, avec des murs qui ont pris l’eau. L’être humain ne croyait déjà plus en l’avenir, à cette époque. Il ne construisait plus pour durer. Il bâclait. Il savait qu’il n’aurait pas de descendance ou alors que sa progéniture partirait…Et puis surtout, il fallait faire du profit. On montait une maison en 6 mois, on la vendait trop chère et on la revendait encore plus chère quelques années plus tard. La spéculation…Et puis on s’est rendu compte que l’argent sur un compte en banque, ça ne nourrissait pas son homme…Mais c’est une autre histoire… »
Il est intarissable.
Et on arrive devant une maisonnette de deux étage…Sale, poussiéreuse, froide. J’ai un mouvement de recul. Un mouvement de dégoût. Mais il est content de lui. Il m’assure que c’est ce qu’il me faut. Oui, il va y avoir du travail…Mais…
Je me décourage à nouveau devant la porte branlante, les fenêtres disjointes, le plancher pourri…
Je me dis qu’il faut que l’iA vienne me sauver de ce cauchemar…C’est alors que je me rends compte que je n’ai plus entendu le léger vrombissement du drone depuis la veille…

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