dimanche 8 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 10

 

Après avoir fait le tour des portes latérales, de la crypte à la sacristie, je ne trouve pas d’issue. Kamy émerge enfin. Elle éclate d’un grand rire sardonique en me voyant tourner en rond. « Non, non, non, tu restes ! De toute façon, où veux-tu aller ? Je te rappelle que les boulangeries sont fermées : aucune chance de trouver des croissants pour le p’tit déj’ ! T’inquiète pas, ma belle, je te veux pas de mal. Tu peux te détendre. » 

 Facile à dire. Elle a tenté de m’empoisonner, elle récite des drôle d’incantations dans lesquelles il est question de démembrement et d’anthropophagie…L’habitante des lieux est incontestablement dangereuse. Je décide de montrer un peu les crocs. J’ai récupéré mon pistolet et je le brandis en lui demandant solennellement de me jurer sur le dieu auquel elle croit de ne pas me faire de mal. Je crois que j’ai touché juste. Elle s’avance derrière l’autel et se met à genoux devant le tabernacle qui trône à côté d’une petite bougie LED rouge qui tremblote. En joignant les mains, en un moment de recueillement intense, elle prononce ces paroles « Dieu, devant ta divinité, je donne avec dévouement mon cœur et mon âme. Qu’on me damne et que le diable me défasse si je mens. Je ne ferai pas de mal à cet humaine courageuse qui me le demande. Qu’en retour, elle se donne à moi. » 

Je ne crois pas vraiment en dieu ou en diable. Depuis l’iA, j’ai décidé de ne croire que ce que je vois. Mais je vous jure que lorsque sa prière prit fin, il régnait dans l’église une atmosphère particulière. Un silence nouveau, comme l’ombre d’une présence qui poussait à croire. 

Elle se releva et s’avança vers moi. Elle me serra dans ses bras, longuement, tendrement, puis me pris par la main et m’entraîna dans la crypte. Je l’avais découvert un peu plus tôt, elle s’était aménagé là une sorte de salle de bains. J’étais sous son charme. Pas au sens où on l’entend en général, dans les relations de courtoisie. Non. J’étais littéralement sous l’emprise d’un charme puissant qu’elle exerçait peut-être avec l’aide du dieu qu’elle avait prié. Très délicatement, elle a retiré mes vêtements et elle a fait couler de l’eau chaude dans une immense baignoire. Je ne sais pas si l’évêque qui vivait là avait fait installer cela…ou si c’était elle qui…D’un doigt sur ma bouche, elle me demande de me taire. De laisser le mystère et le silence m’envahir. Elle me dit « accepte ce qui est ». Elle me prend la main et m’invite à glisser dans le bain. Elle se déshabille à son tour et me rejoins. Elle s’assoit à mon côté et avant que je comprenne quoi que ce soit, elle m’attrape par les épaules et plonge ma tête sous l’eau. J’ai failli m’étouffer. Mais elle m’a vite ressortie. « Baptisée », m’a-t-elle murmuré. 

Et je me suis complétement abandonnée à ses mains, à son corps, à nos caresses. 

 Le printemps avance. Je reste encore un peu. Kyma est tendre et de bon conseil, malgré ses étrangetés, ses rituels de défense contre le grand tout. Elle a encore des choses à m’apprendre, malgré mes a priori. Elle me dit souvent qu’il faut que je me fie à mon instinct de survie, aux bons jours qui reviennent toujours, aux signes…Elle m’apprend ses incantations, elle me dit que ça lui porte bonheur. On plante dans le jardin de la cure, on commence vite à récolter. La vie est douce. Kamy semble avoir toujours 20 ans. Quand je lui dis, elle rit aux éclats. Elle me dit « Toi aussi » et nous rions ensemble. Mais moi, je sais bien que malgré l’emprise de la médecine de l’intelligence artificielle, j’ai 90 ans. Le temps humain est court. Et je n’ai pas abandonné l’idée de partir…Chaque jour qui passe, je ressasse. Kyma le sait : je partirais. Mais elle fait durer le temps de cette douce parenthèse. 

Et puis un matin d’été, brillant et chaud, elle me réveille d’un baiser. Elle me regarde intensément. Elle a préparé mes affaires, elle a optimisé mon barda. Elle me dit « tu es prête, maintenant ». Et elle me conduit dehors. Elle m’accompagne pendant plusieurs kilomètres. Elle connaît les chemins, elle connaît la nature. Plus je la découvre, plus je crois que c’est une déesse. Nous arrivons dans un lieu sublime, une cascade. Elle m’invite à faire des incantations, ensemble. Nous prions, à sa manière, si singulière. Et elle me parle, longuement. Ses yeux ont tourné. Je ne sais pas si elle est consciente. Je ne comprends pas tout… 

 « Tu iras en Enfer, tu iras par la longue route et tu croiseras des épreuves. On voudra te prendre, on en voudra à ton existence. Tu sauveras ta vie grâce à ta ruse et à ton charme. Ne sois pas vaniteuse. Tu te retrouveras démunie, dévastée, désespérée. Tu devras résister à la tentation et accepter de perdre. Au pire, choisit toujours le moindre mal. Et profite de ce que t’offre la vie. » 

C’est là que nos chemins se sont séparés. Elle est repartie dans sa cathédrale, reine en son palais.

Aucun commentaire: