lundi 18 mai 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 14

 A l’horizon, cette fois-ci, ce n’est plus un seul drone qui se pointe : c’est une armada, un escadron lancé à grande vitesse. 

A peine le temps de les entendre vrombir au-dessus de nos têtes que les voilà en train de s’attaquer sans merci à la cheffe de cabinet. 

« Tais-toi, tais-toi, ou on te déconnecte » hurlaient les engins, tels des harpies. « On ne fera pas de quartiers : on est chargés ! » 

Ils sont chargés ? Comme des armes ? 

 « Ben évidemment, me crie la cheffe, les drones, c’est avant tout des armes ! » 

Et ce sont ses derniers mots : à travers le vacarme et les cris, une petite balle fusa dans un bruit de feu d’artifice et la tête de mon interlocutrice explosa dans un éclat de cheveux et de sang, comme une gerbe immense, en rouge et noir. 

Dans un réflexe que je ne pensais pas avoir, j’ai saisi une pelle de jardinage, posée contre le mur et j’ai fait valdinguer les drones qui se dirigeaient désormais vers moi. Puis j’ai plongé sous la table. 

 Quelques secondes ont suffi, planquée, indétectable pour les robots sans yeux, pour qu’ils s’envolent et disparaissent. Je ne suis pas ressortie tout de suite, malgré tout. J’ai tenté de retrouver mon calme. 

 La maisonnée était endormie, quand l’attaque est survenue. Mais le vacarme ameuta l’homme. Le chien s’est précipité, lui aussi. Il a reniflé sans émotion le cadavre de la pauvre cheffe de cabinet, avant de s’en aller sauter dans la prairie, comme un petit lapin tout blanc. 

J’ai observé la scène, à l’abri de la grande nappe blanche, sous la table du petit déjeuner. J’ai vu l’homme se pencher sur le cadavre, lui aussi. Quand il s’est redressé, il était blême. Un cadavre, dans son jardin. Il a dû penser que cela faisait tache. Et il a sans doute reconnu la cheffe de cabinet : elle était sur tous les écrans, toujours austère aux côtés du jovial président. Impossible de la manquer. 

Il a lancé un regard tout autour, un long regard, semblant chercher dans le ciel, dans la prairie, à l’orée du bois, il a scruté, comme s’il voulait savoir le sens du vent, comme s’il voulait découvrir le sens de la vie. Il n’a rien vu. Mis à part le chien qui gambade dans les herbes folles, il n’y a rien. Les drones ont fichu le camp et je suis toujours plus silencieuse, sous la table. 

 Il ne sait pas quoi faire. Il attrape sa Surface, commence à la tripoter, comme pour appeler quelqu’un, des secours, ou je ne sais quoi. Il se ravise et remet l’objet dans sa poche. Il attrape soudain la pelle et la regarde avec curiosité. Comme si dans sa tête, la mémoire de tout un tas de scènes de films et de séries se rallumaient. Il a un petit sourire. Il a trouvé. 

Il appelle le chien, il s’approche du cadavre. Il se demande un instant comment il va procéder. Il essaie de la soulever. Le sang salit sa chemise blanche. Il peste. Et puis d’un geste brutal, il balaie les reliefs du petit-déjeuner. Les bols, les fruits, la cafetière, tout voltige dans l’air matinal. Tout s’écrase dans un grand fracas sur les dalles de la terrasse. 

Il arrache la nappe pour en faire un linceul. Et je me retrouve à découvert. Mais il est trop occupé pour me voir. Il roule le corps dans le grand tissu, en prenant soin de l’attraper sans se maculer de sang, cette fois. Il soulève ce corps sec qui ne pèse pas bien lourd. Dans ses bras solides, on dirait une jeune épouse endormie. Mais la pelle lui sert de renfort et ce n’est pas vers une chambre nuptiale que ce couple s’en va. Le dessein est bien plus funeste. 

 Il se dirige vers la forêt, suivi du chien, et je le perds de vue quand il contourne la maison. 


Je suis alors toute seule face à mon destin, avec la liberté, toute grande ouverte, là, derrière moi…

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