Nous avions fait une quinzaine de kilomètres ensemble. Elle a rebroussé chemin et j’ai eu le cœur serré. La reverrai-je ?
J’ai trempé mes pieds dans l’eau fraîche de la cascade, j’ai mangé un peu de cellulose et quelques fraises du jardin de la cure. Me voilà seule, cette fois-ci, face à mon destin et prête à avaler une quinzaine d’autres kilomètres.
Selon ma vieille carte IGN, je dois à nouveau traverser le Rhône sur le pont d’Evieu. C’est à moins d’une heure. Evieu semble être un minuscule bled sans importance. Peut-on se fier à une carte IGN d’avant 2020 ? Après le pont, normalement, il n’y a que des champs pendant de nombreux kilomètres. Les champs doivent désormais ressembler à de la brousse. Il faut suivre le goudron défoncé de la route d’Argent. Le nom m’inspire. Le temps est superbe. J’ai ma machette, pour me frayer un passage quand la végétation est trop dense. Je me sens invincible. Les dieux sont peut-être avec moi. Hermès, le dieu des voyageurs…
Le pont est toujours debout. Il enjambe modestement un Rhône réduit à l’état de ru. Sans doute, quand la nature connaît des accès de fureur, le filet d’eau retrouve-t-il sa force légendaire. Peut-être, un gros orage d’été le fait-il gronder et ravager tout sur son passage. Mais au moment où j’arrive là, c’est un mince filet qui chantonne entre des roseaux dansants. Inoffensif.
Mais quelque chose retient mon attention. Je ne sais pas encore quoi. Le murmure de l’eau se noie dans un silence inquiétant. Il y a des frémissements qui font fuir les oiseaux. Je suis soudain aux aguets. Kamy m’a dit qu’il y aurait des dangers sur la route. Je décide de faire preuve d’humilité et de croire en mon intuition. Je m’accroupis derrière un buisson, sous le pont et j’attends. J’observe. J’écoute de toutes mes oreilles. Les pores de ma peau deviennent des capteurs hypersensibles.
Sur ma gauche, une végétation dense m’empêche de voir quoi que ce soit. Sur ma droite, il y a un hameau. Sur la carte, celle que j’ai apprise par cœur, il est noté « Saint-Benoît ». Quelques maisons devant lesquelles je suis passée tout à l’heure. Elles sont en ruine. Mais on sent quand on est observé. C’est comme un poids qui nous tombe dans le dos, qui nous pèse sur les épaules. C’est cela que j’ai senti. Comme si derrière les vitres sales, derrières les carreaux cassés et les rideaux défraîchit, il y avait eu quelques paires d’yeux sur moi.
Sous la pile du pont, je me sens vulnérable. Je suis coincée, si quelqu’un arrive. Mais sur le pont, je serai encore plus en vue. J’ai déjà traversé le petit village en plein jour…
Pendant ce temps d’observation, je n’y ai pas pris garde, mais la météo a changé. Le ciel s’est obscurci et un vent chaud s’est levé. Au loin, le premier coup de tonnerre retentit.
J’ai d’abord entendu comme des bruits de bottes et un raclement sur le goudron. Je n’ai pas bougé. C’est au-dessus de moi, sur le pont. Je ferme les yeux, je respire le plus doucement possible. J’entends ensuite des voix, vociférantes, venant de la gorge, rauques, rouillées…Des cris. Je tente de deviner combien ils sont. Il me semble qu’il y a aussi des voix plus hautes. Des hommes, des femmes. C’est d’ailleurs une voix féminine qui est la seule à articuler quelque chose d’audible : « Hey ! Montre-toi ! Faut payer pour passer ! »
Je ne vais pas me montrer tout de suite, non. Je suis seule. J’ai ma machette et contre la peau de mon ventre, glissé dans mon jean, mon flingue. Mais je me sens très démunie face à une horde.
L’orage se rapproche. Le ciel est devenu noir, il fait presque nuit.
Je ne vois pas qui est sur le pont, mais leurs hurlements sauvages me permettent de les imaginer féroces, armés, terrifiant. Je ne bouge toujours pas.
« On t’a vue passer ! » reprend la voix de femme. « Tu n’as pas franchi le pont ! Alors t’es où ? »
Un éclair claque sur le toit de la chapelle, dans le petit village, juste à quelques dizaines de mètres. Je suis glacée de terreur.
Il faut savoir attendre…Mais pas trop…C’est une phrase qu’aurait pu me dire Kamy.
Les premières gouttes d’eau, énormes, s’abattent sur le paysage. Les roseaux, sous le poids de cette pluie d’orage tressautent et dansent comme de vulgaires brins d’herbe. Devant moi, s’ouvrent deux perspectives : rester cacher sous le pont au risque de voir grossir le Rhône, comme un torrent de montagne et de mourir noyée ou bien sortir de mon trou et affronter les 5 ou 6 loubards qui barrent le pont…

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