mardi 31 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Épisode 17


 Avant même d’entrer, le Patron m’a regardée de la tête au pied et il m’a poussée derrière la haie d’une belle villa : « Avec ta jolie figure toute fraîche, tu vas te faire embarquer…Ils vont vouloir te faire faire un test de fertilité et tu es bonne pour rester coincée là pour les 20 prochaines années, pour pondre des gosses. Mets ma casquette, déjà, rentre tes cheveux dedans. Sors le tee-shirt de ton jean. Voilà. Et…attends… » Il sort de son sac une grosse miche de pain cuite par notre copain maraîcher : la cuisson au feu de bois a laissé des bouts de charbon sur le fond… Du bout des doigts, il prend un peu de noir et m’en barbouille les joues et le menton, pour que j’ai l’air d’avoir un peu de barbe…Est-ce que je ressemble à petit gars ? Selon lui, ça devrait passer… 

Le Patron connaît l’endroit comme sa poche. Il fait des livraisons très souvent ici. 

 Je lui demande, naïvement, si on paye en temps de clic, ici aussi. Il rigole. Non ! C’est bon pour les pauvres, ça. On est bien gentils avec les Marité, avec les cliqueurs, on leur laisse quelques poireaux en échange de quelques heures de clics, mais l’or, les dollars mondiaux et les bitcoins sont toujours d’actualité pour les riches ! Comment feraient-ils, sinon ? On n’a jamais que 24h par jour ! 

Je me souviens de la ferme dans les bois, je revois le Président dans son bureau luxueux… je me souviens de ces privilégiés qui avaient tout et je les compare au dénuement total de Marité qui paie de sa santé la moindre fraise qu’elle peut trouver au marché noir. La lutte des classes, hélas, a été gagnée définitivement par les plus riches. Les autres sont des esclaves. 

On est donc au milieu d’un lotissement de luxe, magnifique, gardé comme la Banque de France, avec des miradors, des agents de sécurité et des hautes grilles. 

La première villa que nous livrons ouvre ses portes : c’est une vieille dame qui se présente à nous. Le Patron m’explique rapidement, à voix basse : « Dans chaque maison, il y a une gouvernante qui garde les femmes qui y vivent. Pour chaque villa, il y a un homme. » 

« Pour plusieurs femmes ? » Je ne peux pas cacher mon étonnement. 

Oui. Un homme pour plusieurs femmes. Pour 4 ou 5 femmes. Les hommes font partie de la caste des bourgeois. Ils ont subi des tests de fertilités… 

Il n’a pas le temps de tout me dire. Mais je comprends bien l’essentiel. J’ai lu la Servante écarlate…il y a si longtemps… 

Les victuailles font briller les yeux de la gouvernante qui semble découvrir les bienfaits d’un sourire sur les rides de son visage. Elle nous demande même si on veut un café. Ce n’est pas de refus ! Un café ? Un vrai café ? Oui, les riches ont encore du café. C’est fou, non ? Il faut dire que les zones de production ont changé, avec les modifications du climat : le climat tropical est en Normandie, aujourd’hui. Et le café normand est excellent. 

En tout cas, cette pause dans cette cuisine rutilante, devant cette tasse de café, c’est un bonheur. Nous avons eu une très longue journée. Il ne faut pourtant pas que je me relâche trop : je suis un garçon, il faut que je reste dans mon rôle. Je ne retire pas ma casquette et je sens bien que la gouvernante tique. Je ne respecte pas les règles élémentaires de savoir-vivre. Je me méfie, parce qu’elle me fait penser à une de mes grands-mères et je sens bien qu’elle serait capable, dans un geste d’agacement, de m’arracher mon couvre-chef en m’attrapant la visière. Je me recule sur ma chaise. Le Patron sent mon malaise. Il se lève, poliment, et déclare que nous avons encore quelques livraisons à effectuer. Mais la gouvernante me fixe étrangement. Et je ne trouve pas d’autre solution que de lui demande, ex abrupto, si elle connaît une certaine Ambroisine. De toute façon, je suis là pour ça… 

Son regard oscille entre l’étonnement et la joie. « Ambroisine ? Vous la connaissez ? Chère Ambroisine ! Elle a accouché hier ! » 

Nous tombons bien ! Formidable, félicitations à la maman et au papa, bienvenue au monde à ce nouveau-né ! Est-ce que c’est une fille, un garçon ? Combien de kilos et comment s’appelle-t-il ? 

« Ambroisine…C’est sa dernière fois…Mais quelle femme ! Quelle formidable maman ! Elle est là depuis 14 ans et elle a mis au monde 8 enfants. Un peu plus d’un tous les deux ans ! Quelle régularité ! » 

La gouvernante est comme en transe en évoquant cela. « Nous pouvons la voir ? Nous serions ravis… »

 Mais là, le regard de la vieille femme se glace ! « Pourquoi ? Qu’est-ce que vous lui voulez ? Elle se repose évidemment. Mais en plus, elle doit se préparer. C’est sa dernière fois : elle doit endosser bientôt la robe de gouvernante. Comme moi… » 

Nous pensions avoir touché au but du premier coup, mais cela ne sera peut-être pas aussi simple…

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