mardi 24 mars 2026

Il n'y a rien - Le Pouvoir - Episode 13


 Je lui demande comment elle s’appelle. Marité, murmure-t-elle avant de glisser vers la fenêtre : elle fait tomber l’antique volet qui grince sur ses rails. 

« Là, on est tranquille. Marité, je m’appelle Marité. J’ai quelque chose à vous demander. Vous qui êtes jeune…Vous présentez bien…Et l’iA vous laisse passer, si j’ai bien compris. Alors…De l’autre côté…j’ai une sœur. Elle est féconde. Elle est de l’autre côté. Je veux la retrouver, je veux la voir. J’ai besoin de vous. Elle s’appelle Ambroisine. Nous sommes jumelles. Quand nous avons eu 20 ans, elle a été déplacée. Embarquée et je ne l’ai jamais plus revue. » 

Je la regarde avec compassion. Encore une réalité terrible dont je n’avais aucune idée. Mais forcément…Ici, c’est donc une sorte de ghetto. 

« Oui, un piège, une tombe pour les esclaves que nous sommes. Des esclaves. » 

Je sens qu’elle continue de me jauger, de m’évaluer. Nous sommes dans la pénombre et j’ai l’impression qu’elle chuchote encore plus, que sa voix se fait encore plus basse, comme pour échapper aux murs qui pourraient bien avoir des oreilles. 

« Avec…avec d’autres, on essaie…on tente…Comment dire…de…résister. On… » 

Elle s’arrête. Un craquement, un grincement, un petit bruit dans l’appartement du dessus, trois fois rien et je sens qu’elle se glace. 

« Ne faites pas le moindre bruit…Oui, on essaie de passer. On mutualise le peu qu’on a. Vous savez…on n’est pas des bêtes. On a beau vivre dans la misère, on a encore…on s’aide, quoi… » 

Je comprends qu’elle n’a pas tous les mots, mais que la solidarité, l’humanité sont là, comme un éléphant au milieu de la pièce. L’humanité. Je lui lance le mot. Elle le reçoit comme une poule qui aurait trouvé un couteau. J’embraye : « L’humanité, vous êtes ensemble, vous vous aidez, vous vous aimez, vous voulez vous en sortir… » 

 Elle me dit oui. Mais que l’humanité, c’est aussi parfois une belle saloperie et que le quartier est plein de traitres, de petites gens assoiffées de pouvoir, qui vendraient leur propre mère pour un peu plus de cellulose. Elle montre du doigt le plafond, pour me désigner les voisins du dessus. 

« Lui, là-haut, par exemple. Il a été désigné par l’iA pour être notre référent de quartier. Il passe sa vie à espionner, à dire à l’iA quand les gens rentrent, quand ils sortent. Il a comme une caméra à la place des yeux. Là, peut-être qu’il nous écoute, collé à son plancher…Et qu’il va dire que j’ai eu de la visite, que je complote. Je donnerai le change, je dirais que j’ai eu une voisine qui avait besoin de compagnie…Mais il trouvera toujours ça suspect, il fera son rapport… » 

Je la rassure, en parlant à voix basse, moi aussi, dans un souffle : « Je ne suis pas illégale, je suis protégée par l’iA. Je suis libre… » 

Elle me regarde comme si j’étais un miracle. « Personne n’est libre…vous devez…avoir…quelque chose de spécial… » 

Je ne sais pas ce qu’elle sous-entend. Je ne comprends rien, encore une fois. Mais je concède que j’ai de la chance. 

"De la chance ?" Elle s’écrie presque, rompant l’atmosphère silencieuse. « Vous plaisantez ! Évidemment que vous avez de la chance ! Vous ne vous rendez pas compte…Dès que je vous ai vue, j’ai compris que vous étiez…spéciale…Une sorte de…déesse…Toute-puissante ! » 

Je me surprends à lui dire « Chuuuut ! » 

Comme pour se calmer, elle se lève et part dans la pièce d’à côté. Je l’entends fouiller un placard, ou un tiroir…Et elle revient vers moi avec une photo d’elle et sa sœur à 20 ans. 

« C’était juste avant qu’ils l’enlèvent. Regardez : on était jolies. On était un peu comme vous. Sportives, dynamiques…Regardez ce que je suis devenue…Mais j’espère que ma sœur, ma chère Ambroisine est restée comme elle était…J’espère vraiment…Vous voulez bien m’aider ? »

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