Je veux bien l’aider. Mais comment retrouver quelqu’un qui a été enlevée il y a…24 ans ? Comment peut-on imaginer retrouver une trace, à partir d’une simple photo ?
Elle m’explique qu’elle mène l’enquête, depuis toutes ses années. Elle a quelques indices. Elle a réussi à parler à un garde qui peut faire des allers-retours avec l’extérieur de ce quartier de malheur. Elle a noué des liens, elle a profité du marché noir…et elle a fait le lien avec l’extérieur.
Je l’interromps : « Du marché noir ? » Oui, évidemment, il y a du marché noir, il y a toujours du marché noir ! « Pour vendre quoi ? » De la nourriture, bien sûr, c’est le bien le plus rare, le plus recherché ! On veut manger ! C’est notre principale préoccupation !
Marité a donc des indics, des gens qui s’infiltrent, du marché noir. Je commence à mieux comprendre cette société. Je veux qu’elle m’emmène, qu’elle me fasse voir. Avec quel argent, qui, où, quand ?
L’argent, il n’y en a pas. On paye en travail, en micro-tâches. Avec les surfaces, on transfert du temps de travail. C’est la seule solution, sauf si on a quelque chose à échanger. Marité m’explique qu’elle a déjà échangé tout ce qu’elle avait. Ses plus beaux vêtements, ses bijoux, ses meubles les moins utiles. Elle n’a plus rien d’autre à échanger que son travail, aujourd’hui. Elle ne dort pas bien, alors elle peut cliquer, ce n’est pas un problème.
Elle me sort une petite assiette fraises de sont placard. C’est la preuve de sa confiance, je crois. Et je lui demande si elle sait d’où elles viennent et je lui raconte l’histoire des rebelles jardiniers de la tour du Crayon. Elle ne me croit pas vraiment, elle a du mal à imaginer qu’on puisse vivre ailleurs, autrement. Elle n’a que sa sœur pour se raccrocher à un monde différent, que l’obsession de la retrouver.
Je lui demande s’il y a des actualités, des médias, dans ce monde. Elle me tend encore une fois sa Surface. Elle me dit : « Tout ce qu’on doit savoir est dit là-dessus…Quand on clique, on reçoit aussi des infos. On a la pub du gouvernement. Ils nous incitent en permanence à cliquer. Mais en plus, on a des infos sur le Président… Regardez, il apparaît toujours avec sa cheffe de cabinet. Lui, il sourit, elle, elle est là pour nous rappeler qu’on est en dictature. » Elle me fait voir. Moi qui connaît le Président en personne, je le reconnais à peine : il est beaucoup plus jeune sur la propagande. Beaucoup plus sympathique, aussi. On le voit dans des situations invraisemblables : il serre la main à des gens, à des jeunes, des hommes, des femmes, des enfants, tous beaux comme au premier jour de Chat GPT. Des images fausses, pleines de verdure, de fraîcheur, de jolies couleurs et de sourires, un monde dans lequel tout va bien, où les gens mangent cinq fruits et légumes bio par jour, c’est sûr ! Et il est flanqué de cette femme qui fait la gueule, qui respire l’austérité et la frustration.
Le président dit « Grâce aux micro-tâche, nous sommes heureux, nous vivons bien ! Faites confiance à votre gouvernement ! » Tandis que la brune à ses côtés tente un demi sourire qui montre ses dents de loup.
Je n’apprends rien, ce président, je le connais, c’est celui de Lyon... Je raconte à Marité que je l’ai vu pour de vrai. Elle me croit à moitié. J’insiste : sa cheffe de cabinet est vraiment flippante ! Mais elle n’est pas tout à fait sûr qu’ils existent vraiment, de toute façon : on ne les a jamais vus dans le quartier, tu penses…Juste ces images, depuis des années…Des images qui ne vieillissent pas, irréelles.
Et le reste du monde ? Quelle est la situation ailleurs ? à Paris, Berlin, New York, Moscou, Pékin… ?
Marité hausse les épaules. C’est déjà bien assez dur ici, on n’a pas besoin de se soucier des autres ! Mais elle me dit qu’elle connaît des gens qui savent et qu’elle me les présentera et que ce sont les mêmes qui ont trouvé quelques informations sur sa sœur disparue.
Alors nous sortons, elle, 10 minutes avant moi, en prenant soin de ne pas faire de bruit afin que le voisin ne soupçonne rien.
On se retrouve au coin d’une ruelle, entre deux blocs, comme convenu.

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