On se noie à nouveau dans la foule, je suis de loin son chignon blanc. Elle me guide de loin en loin, en jetant un coup d’œil derrière elle.
Nous nous enfonçons dans le quartier, après les anciennes usines, après les cités ouvrières en ruines et nous arrivons devant une rangée de grands blocs des années 1970. Les façades grisâtres des tours de 20 étages nous regardent du haut de leur austérité triste. Je suis une dizaine de mètres derrière Marité, au milieu d’une faune grouillante, bigarrée, affamée, hagarde. Je m’engouffre rapidement dans un hall à sa suite. Et nous ne montons pas, cette fois : nous plongeons dans l’escalier menant aux caves.
C’est sombre et ça pue les égouts, l’humidité, l’urine et le tabac froid. Je mets instinctivement haut de mon tee-shirt sur mon nez. Rien ici n’avait été prévu pour durer plus de cent ans. Les murs sont verts de moisissures, les bois des portes sont pourris, les gonds rouillés, le sol défoncé. Nous ne voyons pas grand-chose. Quelques ampoules jalonnent le parcours, jetant çà et là quelques tâches jaunes et tremblantes sur les murs suintant. Si c’est ici, le marché noir, je ne sais pas comment les fraises peuvent rester rouges !
Au bout d’un parcours labyrinthique, nous arrivons devant une cave plus éclairée. Deux hommes patibulaires sont plantés devant une porte en meilleur état que les autres, sur laquelle tout un tas de symboles sont tracés à la peinture : il me semble reconnaître une fraise, des poireaux et des tomates. Un jambon, aussi, des œufs et une côte de bœuf. J’ai faim ! J’ai peut-être des hallucinations. Marité m’ouvre le chemin. Elle est connue ici : on lui ouvre la porte. Et là, c’est une épicerie qui s’offre à mon regard éberlué. Je n’ai pas vu autant de nourriture depuis longtemps. Il y a effectivement tout ce qui est dessiné sur la porte. Tout est sous la lumière, tout est au frais, tout est beau, comme dans un rêve.
Mais je n’ai rien à échanger…Marité a encore un peu de temps de travail, une heure de nuit, une heure dimanche…Avec ça, elle peut prétendre à quelques tranches de jambon, de la farine et des œufs, du sel et quelques tomates.
En un contact entre deux Surfaces, on échange des clics contre de la nourriture. Mon guide demande à voir le patron. Elle ne dit pas son nom, elle dit le Patron, d’un air entendu. On lui demande de patienter. Nous attendons entre les poireaux et d’appétissantes saucisses. Je me permets de demander à l’épicier qui semble ranger les rayons, d’où viennent ces trésors. L’air chafouin, il me répond qu’il ne divulgue pas ses sources, mais qu’il faut pouvoir sortir de la ville pour ramener ça depuis les campagnes. Des paysans cultivent tout ça pour le marché noir, échappant à l’iA par d’ingénieux systèmes de protection, des dômes anti-drones, des zones blanches, des zones libres.
Le Patron arrive, au bout de quelques très longues minutes à résister de croquer dans une tomate. C’est un homme massif, trapu, aux cheveux noirs et au teint mat. Il parle lentement avec un accent indien. Marité me présente et demande des nouvelles de sa sœur. Il me regarde de la tête aux pieds, incrédule : « C’est elle que tu vas envoyer pour chercher ta sœur ? Tu n’as pas peur : elle est maigre comme une crevette. » Marité insiste : « Elle n’est pas grosse, mais elle a des superpouvoirs. L’iA ne l’embête pas, elle va et elle vient comme elle veut entre la zone libre et ici, je te jure ! »
La curiosité du Patron. Il me regarde par en-dessous, comme s’il voulait examiner mes trous de nez. « Vous êtes un agent du pouvoir ? Vous êtes une…espionne ? Une infiltrée ? » Je comprends sa crainte, mais je lui assure que non : je lève les mains, comme d’habitude, par réflexe, et je fais mon plus beau sourire. Les deux gardes qui étaient devant la porte de la cave se sont rapprochés et l’atmosphère s’est tendue.
« Qui es-tu ? » Je commence à raconter un peu mon histoire : j’ai été endormie pendant 20 ans, puis rajeunie par l’iA, j’ai 90 ans, en vrai, mais j’en parais 20, je sais, c’est difficile à croire…J’ai été déposée à la campagne, mais comme je ne comprenais rien au monde, j’ai bravé l’iA pour venir voir la ville, pour voir le monde.
« Mais pourquoi ? Quelle connerie ! » s’exclame l’indien. Il semble éberlué. « Si tu as la chance d’être loin de tout ce merdier, tu y restes ! »
Je lui réponds que je ne savais pas, que je voulais savoir. « La curiosité est un vilain défaut… »
Marité nous coupe : « En attendant, autant en profiter : elle échappe aux gardes, elle connaît le Président, elle navigue comme elle veut dans ce monde pourri, alors elle peut m’aider ! »
« D’accord, d’accord. Alors voilà ce qu’on sait. Les femmes qui sont fertiles sont très recherchées. C’était le cas d’Ambroisine, n’est-ce pas ? »
Marité secoue la tête. « Oui, oui, c’est bien ça…On les emmène dans des villas, dans les banlieues chics que Lyon et c’est une prison comme ici, mais en plus doré. Et puis on les insémine et on leur fait élever leurs enfants. Je sais tout ça. C’est ce qui se raconte. Elles ont à manger, elles vivent bien, mais ce sont des poules pondeuses. »
Voilà, c’est ça. L’indien reprend la parole, tout doucement : « Cela fait 14 ans qu’elle a disparu. Elle avait quel âge à l’époque ? 30 ans ? Elle n’a pas pu faire plus de deux ou trois enfants…Je suis désolée, ma pauvre, mais votre sœur, depuis tout ce temps ne doit plus être la même…Si elle est encore en vie… »
Un sentiment de tristesse s’imprime sur le visage de Marité. Mais elle redresse la tête aussitôt : « Nous sommes jumelles et je le saurais, si elle était morte ! Je le sentirais… »
Le Patron me dit qu’il y a des chances pour qu’elle soit dans la banlieue de Champagne au Mont d’Or, à l’ouest de Lyon. A pied, c’est assez loin. Mais il doit faire un réapprovisionnement dans ce coin.
Je sens qu’il hésite, il se demande si on peut vraiment me faire confiance. Pour lui prouver ma bonne foi, je lui parle des rebelles jardiniers. Je lui demande si ses fraises viennent de là et son visage s’éclaire : « Comment vous les connaissez ? A ça alors ! Ce sont des amis ! Bien sûr que ce sont des fournisseurs. Ils sont formidables ! »
Et là, il me demande de le suivre.

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