Après le repas du midi, nous sommes sollicitées pour des travaux de ménage. Passer le balai, ranger la cuisine, récurer. Nous ne sommes pas pressées, pas exploitées : ce sont de menues tâches, des broutilles. On nous dit que cela nous maintient en forme. Pendant ce temps, les autres femmes ont droit à une pause, à une sieste.
Nous sommes souvent accompagnées par le chien de la maison. Soské. C’est un petit bouledogue français caille, extrêmement attachant. Souvent, au lieu de vraiment passer le balai, nous jouons avec lui, nous le gratifions de mille caresses et nous lui lançons une balle qu’il ne ramène jamais.
Ensuite, la petite bête va dormir et nous avons le droit, nous aussi de regagner nos chambres.
S’en suit alors un long moment d’ennui avant le repas du soir. Il faut dire que nous n’avons pas de livre. Nous n’avons qu’un tout petit cahier, un carnet à spirales, plus exactement, à petits carreaux, avec un crayon de papier. C’est le seul divertissement qui nous est offert. Je sais encore écrire, mais j’imagine que mes jeunes congénères dessinent.
Plus encore que pendant la nuit, c’est en fin de journée, avant le repas du soir que la tentation du sommeil m’envahit. Je ne sais pas comment résister. Je ne sais toujours pas ce qui se passe si je m’endors. Il faut que je le demande à mes nouvelles copines. Elles ont sans doute déjà expérimenté l’insémination, puisque c’est de cela qu’il s’agit. Il faut que je leur demande comment elles sont arrivées là, elles, quelle est leur histoire.
Marité m’a raconté que sa sœur, Ambroisine, avait été capturée. Est-ce que cela se passe toujours comme ça ? Est-ce que parfois des femmes se déclarent volontaires ?
J’écris un peu, mais surtout, je me lève et je marche. Il ne faut pas que je m’arrête. Je suis au bord de l’épuisement total, mais il faut que je résiste encore un peu.
Mes observations sont la seule chose qui me tient encore en éveil : j’arrive vite à deux conclusions. La seule porte ouverte vers l’extérieur, ce sont les livraisons du marché noir chaque matin. Je connais le fameux Patron qui m’a amené ici, mais il n’est pas digne de confiance. Il m’a déjà trahie une fois, il recommencerait s’il en avait l’occasion. Je ne suis qu’une monnaie d’échange, pour lui.
Deuxième conclusion, j’ai maintenant trois « amies » : Mona, Marie, Nono. Je ne sais pas si je peux vraiment m’y fier, mais c’est un début. Il faut que nous continuions à faire connaissance. Et nous arriverons peut-être à être plus que des amies : des complices.
Il y a Soské, le chien, aussi, mais je ne sais pas s’il pourrait être un allié…Je ne sais pas comment. Mais je sens que quelque chose est possible de ce côté-là.
Et finalement, il faut que je me réjouisse d’être ici : je n’ai pas mangé à ma faim ainsi depuis bien longtemps maintenant. Dans ce quartier, dans cette maison, on sent que l’argent coule à flot. L’or, sans doute : il y a le marché noir, l’illusion de l’abondance, les pelouses bien taillées, les petits chiens, complétement inutiles, donc parfaitement luxueux, il y a foison de personnel nourri, logé, blanchi, quelque chose de fou. Il faut aussi que je comprenne qui sont ceux qui ont ces moyens démesurés : le vrai pouvoir est là.
La vraie liberté est là.

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