Nous sommes arrivées à la nuit. Où ? Impossible de le savoir. Le véhicule que nous avons emprunté n’avait pas de vitres. J’ai demandé à mes congénères où nous allions. Elles m’ont encore regardée bizarrement. L’homme a dit que c’était un secret. Et le silence est retombé pour le reste du voyage.
Je ne suis pas sûre que les véhicules d’aujourd’hui roulent plus vite que ceux d’autrefois. Tout est affaire d’énergie…et toute l’énergie disponible a l’air d’être consacrée à l’iA…Si ça se trouve, on a fait 80 kilomètres, en trois heures…
Impossible de savoir où nous sommes arrivés, mais le chien qui était à nos pieds, sagement couché, et qui avait somnolé, comme nous, durant tout le trajet, a sauté du véhicule et s’est mis à sauter, à japper, à tourner en rond, comme un fou.
Tout le monde était joyeux. Alors je me suis mise au diapason. La soirée de mai était chaude, les grillons chantaient doucement dans la nuit, la prairie qui s’étendait devant la maison, dansait doucement, comme les vagues tranquilles d’un lac paisible, sous les rayons de la lune. L’air du soir me sembla familier. Comme si j’avais déjà respiré cette odeur-là de foin coupé, de terre humide, de fleurs d’été.
Il a fallu décharger nos quelques bagages et rentrer dans la maison. C’est alors que j’ai su où nous étions : dans la ferme de la forêt ! J’ai reconnu les meubles et les photos.
L’homme m’a prise à part et il m’a conduite dans la bibliothèque, comme il me l’avait promis.
J’étais prête à me défendre. Je n’avais pas du tout envie de passer à la casserole. Il pouvait toujours se rabattre sur une de mes copines.
Mais ce n’était pas du tout son attente. Il a allumé un écran qui s’est mis à flotter au-dessus d’un bureau et il m’a montré les vidéos de mon intrusion dans la maison : « C’est bien vous, n’est-ce pas ? »
J’étais coincée. Bien forcée de reconnaître ma violation de domicile. J’ai bredouillé « Je suis désolée…J’avais besoin de ce que j’ai volé, j’avais faim et tout ça semblait si incroyable…Vous savez… »
Il m’a interrompue : « C’est rien. Vous savez qu’on manque de rien et qu’on a la chance. Nous sommes privilégiés et c’est pas quatre patates qui nous ont manquées ! Mais je veux en savoir plus sur vous. Je ne comprends pas le lien entre ces deux images, vous voyez ? Vous êtes là, captive, réduite en esclavage, alors que sur cette vidéo, vous êtes libre, heureuse de vivre ? Que s’est-il passé ? »
Une fois la surprise passée, je lui raconte tout. Il n’a pas l’air si méchant que ça, même si c’est bien lui qui me tient captive, en esclavage.
Il s’est assombri, au fil de mon récit. Je l’ai vu réagir notamment à chaque fois que j’ai parlé de l’iA.
Il a repris la parole, un peu sonné, quand j’ai terminé mon récit.
« 90 ans ? Bon sang…L’iA s’est upgradée. On ne comprend plus du tout ce qu’elle fabrique. Elle est donc capable de rajeunir…Et pourtant, je suis ajusteur surveillant…Mais on est clairement en train de perdre complétement le contrôle de la bête…Mais vous par contre…Vous… »
Il me regardait avec crainte. Il n’a pas fini sa phrase.
J’ai continué pour lui : « Je suis une expérience, pour l’iA, je suis clairement protégée par elle. Vous avez peur d’avoir fait quelque chose qui va vous poser des problèmes, en me gardant, c’est ça ? »
Oui, c’est bien ça. Il s’est rapproché de moi et il s’est mis à parler plus bas : « C’est pour ça qu’on est dans la bibliothèque : pas de fenêtre dans cette pièce. Moi, vous savez, tous ces livres, ça me dépasse. J’ai les capacités de concentration d’un homme de ma génération. Une notif toutes les 50 secondes, sinon, je meurs. Ces bouquins, c’est mon grand-père qui les a achetés. Ils font une bonne isolation contre les écoutes ou les visites des drones. Alors on peut parler. Mon grand-père a construit cette ferme, aussi. À la fin des années 90, c’était révolutionnaire, une ferme autonome en eau et en électricité. Moi, quand je venais là en vacances, je m’ennuyais comme un rat mort. J’aurais préféré avoir un accès internet. Mais aujourd’hui, vous voyez, c’est une sorte de paradis…»
Il s’interrompt, conscient de parler beaucoup trop. Il faut dire que je suis un peu circonspecte : si cette pièce nous écarte des drones alors que les drones me protègent, je ne suis pas en sécurité.
Encore une fois, je me retrouve face à l’intelligence humaine de 2089 : face à un regard vide. Je répète plus lentement : « Si dans la bibliothèque, les drones n’ont pas accès, alors moi qui suis protégée par les drones, c’est ici que je suis le moins en sécurité…Surtout que vous devez trouver le moyen de me mettre enceinte, normalement…Permettez-moi d’être sur mes gardes. »
Il rigole. « Non, rassurez-vous, depuis que je sais que vous avez 90 ans, j’ai plus tellement envie de…Bref…Enfin…Vous comprenez, vous avez justement presque l’âge qu’aurait mon grand-père aurait s’il était encore en vie…Désolé, quoi… »
J’hésite entre la vexation et le soulagement…et je constate qu’il n’est pas meilleur en maths qu’en français : « Si votre grand-père a construit cette ferme dans les années 90, alors il était bien plus âgé que moi, tout de même ! »
Je l’embarrassais.
Consciente soudain de ma supériorité, j’ai décidé de tenter la négociation : il fallait qu’il m’explique le maximum de choses et qu’il me relâche. Maintenant que j’étais ici, en zone libre, en quelque sorte, et à deux pas de la maison de Nicolas, il suffisait que je rentre au bercail.

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