Mon répit est de courte durée.
Au déjeuner, alors que tout le monde est en train d’exprimer une gratitude silencieuse pour le gratin de poireaux au jambon et à la béchamel de cellulose protéinée – ce n’est pas mauvais, il faut le dire, l’arôme de synthèse noix de muscade est plutôt réussi – l’homme s’éclaircit soudain la voix. Il avale lentement une dernière bouchée avant de se lever avec solennité.
Nous le regardons tous, bouche bée. Nous n’avons pas l’habitude qu’il se passe quelque chose. Il faut dire que je ne suis là que depuis 19 jours, mais jusque-là, tout s’est toujours passé dans un silence pesant, ponctué par le cliquetis des couverts et les mastications qui se voulaient pourtant des plus discrètes.
Il prend la parole et c’est la première fois que je l’entends prononcer plus de trois phrases.
« Chères femmes de la maison. Nous avons besoin de prendre l’air, de faire connaissance et de nous détendre. Perrette, notre nouvelle hôte, n’a pas la santé nécessaire pour devenir l’hôtesse de la vie. »
J’ai un moment d’admiration pour ce petit jeu de mot…Hôte, hôtesse. Cet homme a des lettres et cela me plait. Mais je me reprends en réalisant qu’il parle de moi.
Il continue : « Nous allons préparer nos affaires pour un séjour de 7 jours dans notre résidence secondaire à la montagne. Espérons que le bon air nous permettra de recouvrer nos forces. »
Le repas s’achève avec des poires au sirop. Je me souviens de celles de Nicolas. J’ai failli pleurer. Mais il ne faut pas que je cède, il ne faut pas que je craque, il faut que je continue de faire bonne figure, d’être combattive.
L’information essentielle, c’est que nous allons voyager. Ceci sera peut-être une opportunité pour m’enfuir.
Je n’ai pas beaucoup d’affaires à préparer. J’ai dans mon armoire, dans ma petite chambre, seulement quelques tenues, toutes identiques : cette même combinaison beige et moulante. Des sous-vêtements en coton blanc : chaussettes, culotte et soutien-gorge. Des baskets blanches. Deux paires.
Habillée comme ça, j’ai l’impression d’être une héroïne de dessin animée de mon enfance : une Totally Spies…
Pour la toilette, j’ai une brosse à dent et un savon. J’ai demandé à avoir de la crème et du déodorant, mais on m’a dit que c’étaient des denrées rares et que ce n’était pas la peine, à mon âge : « Vous avez la peau souple et vous sentez bon ! »
A 90 ans, pourtant, je ne cracherais pas sur un peu de confort ! Peut-être que la maison secondaire nous offrira des surprises. J’ai tenté de demander des informations à la gouvernante, mais elle m’a fait comprendre qu’encore une fois, j’étais beaucoup trop curieuse.
Le chien est venu me rejoindre en fin de journée. Je l’ai fait monter sur mon lit et je lui ai prodigué quelques caresses. C’est le seul être de cette maison qui m’inspire une confiance totale. Il porte un collier rouge avec son nom gravé sur une médaille. Soské. Je ne sais pas d’où vient ce nom étrange : dans mon autre vie, j’aurais fait une recherche sur internet, pour trouver l’origine, la langue, la signification. Ici, je dois me contenter de mon imagination.
Pourquoi ce chien ? C’est presque le seul élément de loisir et d’agrément dans ce lieu. Pas de télévision, pas de livre, pas de tableau aux murs. Pas de jeu, pas d’écran, quels qu’ils soient. On s’ennuie.
La culture a-t-elle complétement disparu de ce monde ?
Le départ est fixé pour le lendemain après-midi. J’ai encore une matinée à tuer avec mes copines, les potentielles parturientes. Pendant la séance de sport quotidienne, je leur demande si elles regardent parfois la télé, si elles jouent. Je sais qu’elles ne lisent pas : elles n’ont jamais appris. Mais à toutes mes questions, je n’obtiens pour réponse qu’un petit rire surpris et marquant leur incompréhension. Elles n’ont même pas l’air de savoir de quoi je parle. Loisir, détente, culture, voilà des mots qui ne leur évoquent rien.
Une grande tristesse me prend…Il reste le sport, alors redoublons d’effort sur les squats, en attendant de partir pour la montagne.

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