« Il y a plus d’une forme de liberté. On est libres ou on est libérées. Au temps de l’anarchie, vous étiez libres. Aujourd’hui vous êtes libérées. »
Je suis devant un lave-vaisselle, une assiette à la main. Je me demande ce que je fais là. J’ai noté dans un petit cahier, le seul petit cahier qu’on a le droit de posséder ici, j’ai compté les jours. Voilà seulement 18 jours que je suis dans cette maison, dans ce quartier chic, dans cette nouvelle vie. Cela m’a semblé une éternité.
J’ai mon assiette sale à la main, devant ce lave-vaisselle ouvert et je ne sais plus ce que je dois faire. Je crois que je suis toujours sous le choc, toujours engluée, toujours sous emprise : comme si la gouvernante n’avait jamais enlevé sa main de mon bras.
Je ne comprends pas ce qui m’arrive et si je voulais me débattre, m’enfuir ou même crier, je sais que je n’y arriverais pas.
On m’a mise dans une petite chambre sans fioriture. Un lit, un petit bureau, un tapis rond et beige au sol. Pas de miroir, pas de tableau aux murs. Une tapisserie grisâtre.
On m’a habillée d’une combinaison très moulante, beige clair, presque comme une deuxième peau, comme si j’étais nue, bien que vêtue : cela ne laisse aucun doute sur mon genre. Je suis bien une jeune fille.
Pourtant, je ne suis pas à ma place et je le sais. Mais ici, nous sommes coupées de tout. Les femmes sont coupées du monde. Le test a été fait : je suis fertile et je suis jeune, même s’il y a quelques bizarreries dans mon ADN. Personne ne veut croire que j’ai 90 ans, en vérité.
J’ai tenté de le dire à la gouvernante. C’est la première personne que j’ai revue, en me réveillant. J’ai senti son regard sur moi, avant même d’ouvrir les yeux. J’étais déjà dans la petite chambre. J’ai sursauté, j’ai même crié, je crois, en croisant son regard froid, fatigué et ombré de mépris. J’aurais préféré me réveiller dans le blanc glacial de l’hibernation imposée par l’iA. J’aurais préféré qu’il n’y ait rien.
Le printemps si beau de ces derniers jours de cavale, ces derniers jours un peu fous, s’est assombri. Elle m’a expliqué mon rôle : celui de porter la vie, celui de servir la vie. D’être une femme, une vraie : une mère. Je ne suis pas une mère.
J’ai déjà vécu ma vie, je le sais : je suis incapable de porter un enfant, encore moins d’en élever un. J’ai vécu dans un siècle où l’on ne faisait plus d’enfant, d’ailleurs : les catastrophes climatiques incitaient à y réfléchir à deux fois. Un monde dans lequel on ne peut plus voyager, respirer, boire de l’eau…où le cancer menace, où les guerres font rage, ce n’est pas un monde pour faire naître des enfants. Aujourd’hui, le monde n’est pas plus beau. Il n’est pas plus sûr. L’iA impose une dictature absurde et je ne veux toujours pas mettre au monde un enfant dans ces conditions.
Je l’explique à la gouvernante. Elle me dit que je n’ai pas le choix. Toutes les femmes jeunes et fertiles sont réquisitionnées. C’est la règle.
Je ne me soumettrai pas, lui dis-je, à des relations sexuelles, avec quiconque !
Elle explose de rire : plus personne ne procède ainsi. Tout se passera pendant mon sommeil, je ne me rendrai compte de rien. Je serai inséminée, de la manière la plus civilisée qui soit.
Tu parles d’une civilisation !
Voilà donc 18 nuits que je ne dors plus. Impossible de fermer l’œil. Je rumine. Je veux éviter le pire, j’ai peur. J’imagine qu’une sorte de robot va entrer dans ma chambre, à moins que ce ne soit encore un drone. Le drone inséminateur, une main gantée qui s’enfoncera en moi. J’en frémis d’horreur. Pour mettre à profit ces nuits sans sommeil, j’essaie d’imaginer un plan pour m’enfuir. Il faut que je trouve une solution.
Mais le jour, nous sommes occupées et surveillées en permanence : nous devons faire des courses, des tâches ménagères, préparer les repas, dont la base est toujours la cellulose protéinée, mais agrémentée de légumes, de produits laitiers ou d’œuf que le chef de maison se paie au marché noir. Nous avons de la chance, on nous le fait bien sentir. On mange à notre faim et contre cela, nous devons allégeance. Sauf que si l’on nous nourrit bien, c’est surtout pour augmenter nos chances de fertilité.
Je ne suis pas dupe. Alors je mange peu. Je picore, je m’étiole, je m’affaiblis. Le manque de sommeil creuse mes joues de cernes épouvantables. D’ailleurs voilà longtemps, maintenant, que je n’ai pas eu mes règles. La dernière fois, j’étais encore dans le petit village avec Nicolas. Le stress, l’angoisse, l’aventure, le manque de nourriture, tout cela m’a dévitalisée, je le sens bien. Ou plutôt, a donné un autre sens à ma vie : je ne me suis jamais sentie aussi vivante que lorsque j’étais sur la route, en train de courir tous les dangers, face aux zombies, dans les ruelles du vieux Lyon ou dans les caves du marché noir.
Là, je me sens morte. Réduite à la potentialité d’une grossesse, réduite à mon ventre. Tout se révolte en moi, à cette idée.
J’ai laissé tomber l’assiette que je tenais. Le fracas sur le carrelage a précipité d’autres femmes dans la cuisine. On me demande si je vais bien. Je me dégage de ces bonnes intentions, de ces bras qui se veulent amis. Je n’ai pas d’amie, ici. J’ai seulement des concurrentes, des traîtresses peut-être, qui profiteront de la moindre occasion pour me dénoncer. Je me méfie de tout le monde.
Je regagne ma chambre, prétextant un malaise. On me laisse faire. Les femmes jeunes possèdent tout de même un pouvoir : celui d’être un bien précieux. Un bien auquel on ne peut pas toucher.
A présent, je comprends mieux pourquoi les drones m’ont protégée, pourquoi le Président a demandé à me voir : je suis une bête curieuse. Il n’y a plus d’enfant, il n’y a plus de jeune. Ou presque plus. Dans le quartier de sécurité où je me retrouve emprisonnée, nous sommes les derniers spécimens.
Mais j’ai un avantage sur les autres : mon expérience. J’ai 90 ans. Il faut que ce soit ma force ! J’arriverai à m’échapper !

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