La nuit est toujours une torture : garder les yeux ouverts coûte que coûte, ne pas juste me lamenter sur mon sort, mais essayer d’établir un plan, trouver des idées pour m’évader. J’active ma mémoire : tous les films, toutes les séries, tous les livres que j’ai lu, toutes les histoires d’évasion, de fuite…Prison Break, La Grande évasion, Les Évadés, Monte Cristo, Papillon…Je fais des listes, je m’occupe l’esprit. Je n’ai plus les détails de toutes ces escapades, je ne sais plus lesquelles furent de vraies réussites, lesquelles ne sont que des fictions. Il me semble que la plupart du temps il faut creuser les planchers, faire des tunnels et avoir des complices. Sans cela, point de salut.
Ici, les fenêtres n’ont pas de barreaux, mais les murs ont des oreilles. Il y a des femmes partout et personne n’est digne de ma confiance. Il n’y a qu’un seul homme dans la maison. Je l’ai rencontré une fois. Il s’est incliné devant moi. Il n’a rien dit. Il m’a jaugé, il m’a scruté…un peu de plus et il me tâtait, me soupesait comme on faisait autrefois sur les foires avec les vaches ou les chevaux. Je me suis sentie réduite à mon corps.
Il a détourné les yeux après une longue minute qui m’est apparue comme une éternité.
Il est sorti de la pièce en demandant à la gouvernante comment je m’appelais. La vieille a répondu « On lui a attribué le nom de Perrette. Elle est arrivée ici avec un pot de lait. » Ils ont ri délicatement, un rire convenu, entre deux complices, comme si c’était une excellente blague.
L’absurdité de la situation me saute au visage. Ce monde fonctionne en vase clos, les gens sont cantonnés à des fonctions et les règles de vie sont figées, pleines d’interdits et de non-dits. Une hiérarchie bien précise. L’homme est tout en haut. La gouvernante est la véritable maîtresse des lieux et les autres sont des êtres insignifiants.
Sauf les jeunes femmes qui sont intouchables : des meubles précieux.
Nous n’avions rien à faire, sauf nous maintenir en forme : bien manger, rester actives, faire un peu de sport. J’avais l’habitude d’une vie plus mouvementée, surtout ces derniers temps ! Alors, pendant les 18 premiers jours, j’ai essayé de comprendre comment fonctionnait les choses.
Dans les histoires d’évasion, il y a toujours des routines qui peuvent être des failles.
Dans la maison, tout le monde joue un rôle particulier : les femmes les plus âgées cuisinent, font le ménage, s’occupent des enfants. Les plus jeunes sont juste condamnées à attendre de tomber enceintes. C’est mon lot. Mais je fais tout pour l’éviter.
Les tâches sont mécaniques : le matin, après le petit déjeuner, très rituel, autour d’un lait chaud et d’une tartine recouverte d’une pâte d’amande pilée vaguement sucrée, sensée booster notre fertilité, les servantes s'agitent dans tous les sens : réceptionner les provisions, préparer les légumes, accommoder la cellulose protéinée pour le repas du midi... Pendant ce temps, on m’invitait systématiquement à aller dans le jardin pour m’aérer. Nous étions trois jeunes filles. J’ai appris à les reconnaître, malgré leur ressemblance : elles avaient toutes les cheveux plus longs que moi, de jolies brunes, toutes moulées dans la même combinaison. Elles étaient athlétiques et faisaient à peu près la même taille.
Au début, on ne se regardaient pas : on s'évitait. J’ai compris que nous étions des concurrentes. Il a fallu que je leur fasse comprendre que je n’étais pas une ennemie. J’ai souris timidement, pour commencer. Mais cela n’a pas suffi. Et puis j’ai proposé que l’on fasse ensemble un peu de sport. Je leur ai dit ce qu’elles voulaient entendre : il faut que nous bougions, que nous restions en forme. Et je me suis mise à faire quelques mouvements de yoga, d’abord : le souvenir d’une autre vie. Et puis après les échauffements, des squats, des abdos et un peu de course. Elles m’ont suivie. Et au bout d’une bonne demi-heure d’agitation, on s’est assises sous un arbre, sur l’herbe, transpirantes et souriantes. L’endorphine a produit son petit miracle : sous son emprise, on se découvre des amies !
Elles ont consenti, dans un premier temps, à me dire les noms qu’on leur avait attribués ici : on avait trouvé que la première avait un sourire mystérieux et on l’avait appelée Mona. La seconde était très pieuse et priait Dieu tout le temps : ce fut naturellement Marie. La dernière n’avait pas été très commode, à son arrivée. On l’avait appelé Nono, parce qu’elle avait coutume de refuser tout d’un signe de la tête. Une poupée qui dit non.
Nous nous sommes données rendez-vous chaque matin.

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