mercredi 15 avril 2026

Il n'y a rien - La Liberté - Épisode 6


 Ce qui me manque le plus, dans cet univers gris beige, c’est la musique. La musique me revient parfois comme une vague revient sur la rive. Comme une rengaine à laquelle je ne peux échapper. Mes oreilles me font des tours, elles me sifflent, elles me jouent du violon et de la batterie, elles vibrent comme des chœurs et tambourinent comme des cœurs. Je ne peux pas m’empêcher de chantonner, de bouger en rythme et de chercher à décrypter ce que cela veut dire. 

Rien de commun entre une symphonie de Beethoven et un tube de Queen. Rien de commun entre la lancinante mélodie d’une lambada d’autrefois et l'apaisante harmonie d'un chant grégorien. Mais la musique n’a pas pu abandonner le monde. La musique est là, toujours, depuis toujours, non ? 

En faisant les exercices, ce matin, je n’ai pas pu m’empêcher de fredonner. Ce qui m’est venu, c’est Pata Pata de Miriam Makeba. Vous vous souvenez de cette chanson ? C’était entraînant…« Natsi Pata Pata… » Je ne sais même pas ce que racontent les paroles. Juste le rythme, juste la joie. La joie de vivre, une rengaine, trois minutes de sourire. 

Les filles, à côté de moi, se sont arrêtées de bouger. J’avais commencé mezzo voce, presque juste pour moi…Et puis, devant mon petit public, j’ai pris confiance, j’ai monté le son et j’ai chanté vraiment. J’ai bougé, j’ai marqué le rythme en faisant claquer mes doigts. Mon sourire était communicatif. « Sagukha… » Ma mémoire n’était pas tout à fait au point, c’est sûr, mais j’ai improvisé. Du sud-africain approximatif, du xhosa en yaourt. 

Au début, elles ont mis leur main sur leur bouche : choquées ! Elles ne savaient pas vraiment ce qui me prenait. Mais devant mon enthousiasme, elles ont ri. Et puis elles se sont mises à me suivre, en bougeant comme moi. 

Finalement, on s’est mis toutes les quatre à brayer ensemble… 

 La gouvernante a fini par sortir de la maison, inquiète de tout ce bruit. Nous avons continué, prise d’une sorte d’euphorie incontrôlable. La vieille n’était pas dans notre délire, évidemment. Elle a crié, mais nous ne l’avons pas entendu, bien sûr, trop emportées par notre propre voix. Notre chorégraphie commençait à prendre forme…La gouvernante s’est avancée, elle s’est interposée physiquement, elle s’est mise entre nous. Et c’est seulement à ce moment-là que nous l’avons vue. Nous avons stoppé net notre danse. 

« C’est le diable, c’est bien ça, c’est le diable qui vous possède ! Si monsieur voit cela, il sera en colère ! Rentrez, rentrez immédiatement et recueillez-vous dans votre chambre ! Retrouvez votre calme ! Vous ne pourrez plus faire votre sport dans le jardin le matin. Ce sera désormais chacune pour vous, dans votre chambre. Et c’est tout ! » 

Piteuses, comme des enfants prises en faute, nous sommes rentrées. Mais je sais que j’avais mis dans la tête de ces trois-là, un petit ferment de liberté et de bonheur. Et cela n’a pas de prix !

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