Je n’ai pas de fièvre.
Hier soir, nous avons fait un apéro skype avec la soeur d’Amandine et son mari. Ils sont en Normandie. La région est peu touchée, pour l’instant. Les gens sont confinés bien sûr, mais Noémie nous racontait que les supermarchés étaient bondés comme si l’on était la veille de Noël et que personne ne faisait attention.
L’apéro skype, c’est un concept que je vous conseille. Nous avons passé une heure à papoter et c’était bon de voir des visages amis, après une journée de confinement.
Combien de temps encore avant que cette situation nous paraisse normale ? Pour que nous reprenions nos préoccupations d’avant, pour que nous cessions de ne parler que de cela ?
A mon avis, cela viendra très vite. Nous sommes résilients. Nous avons une résistance au choc qu’on ne soupçonne pas, on a la mémoire de forme d’un matelas de chez IKEA. Vous avez vu combien l’humour a tout de suite pris le pas sur l’angoisse ? Des caricatures, des vidéos, des punchlines, à n’en plus finir. De bon goût ou pas...Peut-être que dans trois jours (ou même avant) on n’en pourra plus des gags à base de papier toilette, de coiffeurs fermés, de chien à promener et de kilos en trop qu’on va prendre, inévitablement, durant ce confinement. En attendant, cela prouve qu’on ne sombre pas dans un défaitisme total.
Il y a eu un peu de soleil cet après-midi. J’ai joué de la guitare dehors. D’habitude, quand je joue sur le balcon, avec le bruit de la circulation, le bruit de la vie, personne ne m’entend. Là, j’ai eu quelques voisins pour auditeurs. Surprenant ! Le silence est un peu angoissant pour moi et ce dimanche, il n’y avait quasiment pas de circulation du tout. C’était flippant. Comme dans ces films de cow-boy, le village abandonné dans lequel seule un amas de poussière et de broussailles vole entre les portes battantes d’un saloon désert et la carriole abandonnée d’un chercheur d’or mort de faim.
Là, ce sont les sacs plastiques, restes de la civilisation de consommation, qui s’amusent avec le vent.
Et quelques promeneurs de chien dont on se réjouit quand ils se croisent : cela provoque une petite scène de rue admirable, souvenir d’antan, entre Doisneau et Tati. Deux chiens se cherchant des noises, cela fait notre après-midi. Avec les scintillements du Doubs dans le soleil, sous la bise fraîche et les verts tendres du printemps qui poétisent le paysage vide d’humain.
Aujourd’hui, mon père aurait eu 72 ans. Pas un jour ne passe sans que je ne pense à lui, à ce qu’il aurait fait à ma place, dans telle ou telle situation. Qu’aurait-il dit, dans la situation actuelle ? C’était un éternel optimiste. Il aurait sans doute été solidaire...Peut-être aurait-il organisé des réseaux de producteurs pour permettre aux agriculteurs de continuer de travailler et aux citadins de se ravitailler en produits frais ?
Ce matin, nous avons écrit, avec la cellule de crise de la mairie, un communiqué de presse pour expliquer tout ce que nous avons fait depuis le début de cette semaine. Il me semble que cette crise a duré déjà plusieurs mois et qu’elle n’a duré que deux jours. Le temps semble m’échapper.
Et pour vous ?
dimanche 22 mars 2020
samedi 21 mars 2020
Journal de guerre contre un virus #4
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Photo de la très belle photo de Franck Lestuaire. |
J’ai pris beaucoup de risques depuis le début de l’épidémie. Sans le savoir ou plutôt sans en avoir la conscience tout à fait claire. Après les vacances d’hiver, j’ai repris le chemin du collège sans vraiment comprendre ce qui se passait. Une de mes élèves de 6e, avant ces vacances avait déjà mis un masque pour venir en classe. Je m’en souviens, maintenant, j’avais trouvé cela un peu excessif, amusant, une provocation d’ado, une solidarité avec la Chine. Elle était dans le vrai. En attendant, je suis restée enfermée avec 700 élèves dans un établissement scolaire où il n’y avait même pas une pompe de gel hydroalcoolique. Nous avons eu un rapide point “gestes barrières” avec la CPE, un matin. Nous leur avons dit de ne plus cracher partout. Ils adorent cracher, les collégiens. Peut-être pour faire comme les joueurs de foot, je ne sais pas. Ils ont continué de cracher.
J’ai fait la campagne électorale, aussi. J’ai fait la bise à un nombre incalculable de papis et de mamies. J’adore faire la bise à des papis et des mamies.
Quand je fais le lien entre les crachats de mes élèves et les bises aux papis et mamies, je me dis que je suis une serial killer en puissance.
Les élections ont été maintenues. Une ministre de la santé candidate à la mairie de Paris a dit depuis qu’elle était au courant de la gravité du virus, des risques de pandémie et de la tragédie sanitaire qui nous pendait au nez. Le président a voulu les annuler, à deux jours du scrutin. C’était trop tard. Mais 15 jours ou trois semaines avant, tout le monde aurait compris et accepté.
Le dimanche matin, en ouvrant mon bureau de vote, malgré les règles d’hygiène, j’avais clairement l’impression d’être une criminelle suicidaire.
Si j’échappe à cette maladie, ce sera un miracle. Mais pour l’instant, je n’ai pas de fièvre.
Vous avez entendu l’histoire de cette commerçante qui revendait sous son comptoir des masques chirurgicaux tombés du camion à 10€ pièce ? Aujourd’hui, un camion de masques qui livrait les pharmacies du coin s’est fait braquer. En 1940, on revendait du jambon sous le manteau. Les temps changent, mais les êtres humains restent les mêmes. Je fais de la veille pour la page Facebook de la ville et depuis le début du confinement, c’est devenu la page défouloir pour les délateurs en puissance que nous sommes sans doute un peu tous : “C’est normal, tous ces gens qui se baladent sous mes fenêtres alors que je dois supporter mes enfants dans mon T3 ?”. C’est un message qui est revenu dix fois par jour, quand il faisait beau. “Je suis sorti et j’ai trouvé qu’il y avait quand même beaucoup de monde dehors”, c’est aussi un leitmotiv. Accompagné par “que fait la police ?” et par “ce sont toujours les mêmes !”, réflexions mâtinées d’un petit racisme latent.
Marché noir et délation, c’est reparti comme en 40. Il faudrait que nous dépassions nos peurs.
Mais passons aux ondes positives. Il va falloir tenir. On ne va pas se lamenter pendant tout ce temps.
Alors merci ! Merci pour tous les gentils messages que vous avez déposés sur Facebook à la suite de la publication de mon dernier texte. Même si je suis toujours un peu effrayée par ce qu’on lit de moi à travers mes textes, ces commentaires me touchent. Il y a les inquiets, il y a les concernés et les émus. Vous êtes tous bienveillants. Je vais bien, c’est un préalable. Sur mon blog, j’ai l’habitude, depuis très longtemps de sortir de moi les sentiments négatifs pour aller mieux. C’est un mode de fonctionnement. Je vais bien, donc. L’écriture est juste le moyen de mettre à distance ce qui pollue parfois mes pensées. De les regarder de loin, de les disséquer, avant de ne plus y penser et d’avancer. “Le pessimisme de la connaissance n’empêche pas l’optimisme de la volonté”, comme l’écrivait Gramsci.
Ensuite, à travers tous vos messages, il y a l’espoir. L’espoir que tout ira bien. L’espoir qu’après cette épreuve, on tirera des leçons, qu’on sera plus intelligent, collectivement. Qu’on saura garder cette gentillesse, cette bienveillance, cette solidarité que nous développons naturellement en temps de crise. Même Macron remonte dans les sondages : on se met à aimer notre prochain, c’est fou ! C’était improbable, il y a quelques semaines encore.
On se remet à croire en l’humanité. On n’a pas tellement le choix. On remercie le personnel soignant, on glorifie les caissiers, les boulangers...Tous ceux qui permettent à la société de continuer. On est tout de même encore Français, alors râle, aussi. On refait le match : la crise a été mal gérée. Relire le début de mon billet. Mais après tout, ce qui est fait est fait. Les échecs n’en sont pas s’ils nous permettent d’apprendre. Ça, c’est une maxime de prof de REP+.
Alors si cette crise nous permettait de changer de paradigme, de redevenir un peu plus sage, de relocaliser les productions, de croire en son voisin, de retrouver le goût de l’amour et de la fraternité, quand les loups seront sortis de nos vies, alors nous aurions tous gagné.
Ce soir, j’ai un peu mal à la gorge, mais je crois que c’est parce que j’ai trop chanté...
vendredi 20 mars 2020
Journal de guerre contre un virus #3
Je n’ai pas de fièvre.
Ce matin, je me suis levée en pleine forme. Plus d’irritation de la gorge, le corps alerte. Une belle nuit de sommeil. La journée d’hier, pourtant, m’est vite revenue en mémoire. Drôle de journée. Une des dernières, peut-être, durant laquelle j’aurais vu du monde. Avant un confinement plus total. Le conseil municipal de ce soir a été annulé. J’ai une pensée pour Christine, qui vit seule, qui habite dans une école qui est vide depuis une semaine. Elle se réjouissait de voir du monde ce vendredi soir.
C’est un quotidien de solitude qui nous tuera.
J’ai joué de la guitare. Pas longtemps, parce qu’Amandine est venue fermer la porte : elle était en vidéoconférence dans la pièce d’à côté. Notre vie a changé d’un seul coup. Il faut juste nous laisser le temps de l’adaptation.
Et puis je suis allée à la mairie, pour la cellule de crise. Du monde dans la rue. Il y en avait moins cet après-midi. Les contrôles de police se sont accentués, les gens ont entendu dire que tel ou tel s’était fait verbaliser...ou alors, nous commençons à comprendre.
Cet après-midi, j’ai travaillé pour mes élèves. J’ai dû me résoudre à aller sur SnapChat pour les retrouver. Comme pour tout, ce seront les élèves les plus en difficulté qui souffriront le plus de la situation. J’ai une classe de 6e adorable, mais dont les élèves sont très fragiles. Des problèmes de compréhension, de lecture, d’écriture. Ils sont plein de bonne volonté. Mais pour l’instant, ils n’ont pas compris un mot de ce que nous attendions d’eux pendant cette période. J’ai fait l’erreur de communiquer avec eux par écrit. Par le logiciel proposé par mon collège : le logiciel qui sert pour les devoirs. Tout à coup, on se rend compte qu’un message de 10 lignes, même rédigé avec des mots simples, c’est trop pour eux. En fait, c’est pire : il y a eu seulement 8 élèves sur 20 qui sont venus dans l’application pour vérifier s’il y avait des devoirs. Et ces 8 là n’ont pas compris ce qu’on attendait d’eux. Les autres étaient sur WhatsApp ou sur SnapChat. Essentiellement sur cette application qui sert qu’à faire des selfies idiots. Alors je me suis résolue à aller les retrouver là où ils étaient. Quand je leur ai expliqué qu’il fallait qu’ils aillent sur Pronote (le logiciel du collège), une élève m’a demandé pourquoi. Ils ne comprennent pas vraiment ce qui se passe et ces élèves-là n’ont pas des parents qui peuvent leur expliquer vraiment. A ce jour, des devoirs que j’ai donnés dès lundi, je n’ai eu qu'un seul retour pour cette classe.
J’ai une autre classe de 6e (parfaitement insupportable dans la vraie vie), le niveau est beaucoup plus conforme à ce qu’on attend en 6e. C’est la classe bilingue allemand anglais. Les parents sont très présents. J’ai des retours beaucoup plus importants dans cette classe. Surtout les très bons élèves, pour dire vrai. Nous perdrons de toute façon les autres. Nous allons creuser des écarts qui existent déjà.
Aujourd’hui, j’ai regardé les postes au mouvement intra académique, dans l’espoir de demander une mutation. Il n’y a pas de poste intéressant qui se libère. Mais je m’interroge de plus en plus sur la pertinence de ce métier : je ne sers pas à grand chose avec les élèves les plus en difficulté et je ne sers à rien avec les bons. On peut toujours essayer de se convaincre du contraire…
Et puis ce soir, au moment même où j’écris cela, je reçois un message d’une de mes 6e “faibles” qui ne comprend rien de ce que je lui demande de faire, mais qui y met beaucoup de bonne volonté. Elle m’écrit : “Madame, c’est dur, quand on n’est pas à l’école”. Et j’ai les larmes aux yeux. Nous sommes des êtres sociaux.
Le coronavirus nous attaque dans l’essence même de ce que nous sommes…
Ce matin, je me suis levée en pleine forme. Plus d’irritation de la gorge, le corps alerte. Une belle nuit de sommeil. La journée d’hier, pourtant, m’est vite revenue en mémoire. Drôle de journée. Une des dernières, peut-être, durant laquelle j’aurais vu du monde. Avant un confinement plus total. Le conseil municipal de ce soir a été annulé. J’ai une pensée pour Christine, qui vit seule, qui habite dans une école qui est vide depuis une semaine. Elle se réjouissait de voir du monde ce vendredi soir.
C’est un quotidien de solitude qui nous tuera.
J’ai joué de la guitare. Pas longtemps, parce qu’Amandine est venue fermer la porte : elle était en vidéoconférence dans la pièce d’à côté. Notre vie a changé d’un seul coup. Il faut juste nous laisser le temps de l’adaptation.
Et puis je suis allée à la mairie, pour la cellule de crise. Du monde dans la rue. Il y en avait moins cet après-midi. Les contrôles de police se sont accentués, les gens ont entendu dire que tel ou tel s’était fait verbaliser...ou alors, nous commençons à comprendre.
Cet après-midi, j’ai travaillé pour mes élèves. J’ai dû me résoudre à aller sur SnapChat pour les retrouver. Comme pour tout, ce seront les élèves les plus en difficulté qui souffriront le plus de la situation. J’ai une classe de 6e adorable, mais dont les élèves sont très fragiles. Des problèmes de compréhension, de lecture, d’écriture. Ils sont plein de bonne volonté. Mais pour l’instant, ils n’ont pas compris un mot de ce que nous attendions d’eux pendant cette période. J’ai fait l’erreur de communiquer avec eux par écrit. Par le logiciel proposé par mon collège : le logiciel qui sert pour les devoirs. Tout à coup, on se rend compte qu’un message de 10 lignes, même rédigé avec des mots simples, c’est trop pour eux. En fait, c’est pire : il y a eu seulement 8 élèves sur 20 qui sont venus dans l’application pour vérifier s’il y avait des devoirs. Et ces 8 là n’ont pas compris ce qu’on attendait d’eux. Les autres étaient sur WhatsApp ou sur SnapChat. Essentiellement sur cette application qui sert qu’à faire des selfies idiots. Alors je me suis résolue à aller les retrouver là où ils étaient. Quand je leur ai expliqué qu’il fallait qu’ils aillent sur Pronote (le logiciel du collège), une élève m’a demandé pourquoi. Ils ne comprennent pas vraiment ce qui se passe et ces élèves-là n’ont pas des parents qui peuvent leur expliquer vraiment. A ce jour, des devoirs que j’ai donnés dès lundi, je n’ai eu qu'un seul retour pour cette classe.
J’ai une autre classe de 6e (parfaitement insupportable dans la vraie vie), le niveau est beaucoup plus conforme à ce qu’on attend en 6e. C’est la classe bilingue allemand anglais. Les parents sont très présents. J’ai des retours beaucoup plus importants dans cette classe. Surtout les très bons élèves, pour dire vrai. Nous perdrons de toute façon les autres. Nous allons creuser des écarts qui existent déjà.
Aujourd’hui, j’ai regardé les postes au mouvement intra académique, dans l’espoir de demander une mutation. Il n’y a pas de poste intéressant qui se libère. Mais je m’interroge de plus en plus sur la pertinence de ce métier : je ne sers pas à grand chose avec les élèves les plus en difficulté et je ne sers à rien avec les bons. On peut toujours essayer de se convaincre du contraire…
Et puis ce soir, au moment même où j’écris cela, je reçois un message d’une de mes 6e “faibles” qui ne comprend rien de ce que je lui demande de faire, mais qui y met beaucoup de bonne volonté. Elle m’écrit : “Madame, c’est dur, quand on n’est pas à l’école”. Et j’ai les larmes aux yeux. Nous sommes des êtres sociaux.
Le coronavirus nous attaque dans l’essence même de ce que nous sommes…
jeudi 19 mars 2020
Journal de guerre contre un virus #2
Je n’ai pas de fièvre.
J’ai la gorge un peu irritée, comme lorsqu’on prend un peu froid. Trois fois rien. J’écoute un peu plus mon corps, à vrai dire. Je l'ausculte. Je le sonde. Il me semble que j’ai quelques douleurs inconnues, depuis ces quelques jours de confinement. Peut-être est-ce déjà le manque d’activités physique ? J’ai eu une période assez intense, entre 6000 et 12 000 pas par jour, selon mon téléphone, pendant la campagne électorale, entre le collège, les tracts à distribuer, les aller-retours à la mairie et au local. Et puis là, je vais une fois par jour à la mairie. Et je travaille ensuite dans mon canapé. Mon corps n’a pas la même posture. Mais ces courbatures ? Est-ce le virus ?
J’ai pris le soleil sur le balcon, en constatant qu’il y avait presque autant de voitures que d’habitude et des gens qui couraient, qui jouaient au ballon, qui étaient tranquillement assis sur les bancs, au bord du Doubs. Le temps est exceptionnel. C’est bien dommage qu’il y ait autant de voitures : on ne profite pas vraiment du chant des oiseaux.
J’ai vu des gens se promener. Je sais bien qu’il ne faudrait pas. Comment empêcher les enfants de sortir, avec ce soleil. Les CRS viendront. L’armée peut-être. Il faudra que les gens comprennent. Je ne suis pas sûre d’avoir envie de cela. J’aimerais tellement plus de douceur.
En allant à la mairie, j’ai tellement aimé marcher dans le soleil, le sentir chauffer doucement mon corps. C’est un plaisir si doux, en ce début de printemps. Peut-être que si l’on ne meurt pas, nous réapprendrons à vivre. J’ai dit bonjour aux gens que j’ai croisés dans la rue. J’ai bien senti qu’ils s’écartaient, presque imperceptiblement, qu’ils retenaient leur respiration, le temps que l’on s’éloigne. Il nous reste les sourires et les regards, de loin. Nous sommes des êtres sociaux, ce qui nous tuera, sans doute, ce sera les manques de rapports humains. Les solitudes vont s’exacerber. Si l’on regardait bien, depuis le balcon, cet après-midi, ceux qui étaient dans la rue n’avaient pas l’air bien. Que penser de ce grand ado qui a passé une heure, peut-être plus, à faire des roues arrières sur son vélo devant le temple. Tout seul. Et que penser de celui-là avec son ballon, tout seul...Jouer seul au foot...Pendant une heure ou deux...Et celui qui est passé en dodelinant de la tête, un sac de course vide à la main, une fois, deux fois, trois fois…
Le soleil était tiède, nous avons vécu une belle journée de mars. Les eaux du Doubs sont chargées de promesses, les magnolias sont splendides.
A la mairie, nous avions pris les dispositions pour tenir le conseil municipal de demain dans les conditions idéales. Les services ont travaillé pour installer une salle où les distances pouvaient être respectées. On avait des gants, du gel hydroalcoolique. On devait se retrouver une trentaine, avec les absents qui auraient fait des procurations. Ce n’était pas une folie.
Mais il a été annulé, dans un énième revirement du gouvernement. On est dirigé par des aveugles dans le brouillard.
En fait, depuis dimanche soir, notre ville n’a plus qu’une seule élue : le maire sortant. Elle est seule à assumer toutes les décisions. Nous l’épaulons, naturellement, avec une équipe soudée de sortants et le futur maire, qui n’est donc pas élu et qui ne le sera pas demain. Mais nous le faisons en toute illégalité, puisque nous n’avons pas de délégation. C’est cela qu’aurait permis le conseil de demain soir. Un exécutif légal. La situation n’est pas nette. On nous propose de réinstaller l’équipe sortante pour “expédier les affaires courantes”. Comme si nous étions dans une situation normale, avec des “affaires courantes” à “expédier”. Non. Nous sommes dans une période de crise inédite et dramatique. Nous apprenons l’apparition de nouveaux cas chaque jour autour de nous. Les hôpitaux sont surchargés. Tout le monde est inquiet, pour un père, une mère, une grand-mère, un mari plus fragile, plus vulnérable. Nous avons besoin, dans un moment pareil de gens prêts à s’engager, pour le bien commun, pour faire en sorte que la solidarité ne s’arrête pas. Pour que le CCAS puisse continuer son travail, pour que les services d’aide à la personne puissent porter les repas aux plus âgés, aux plus isolés, pour que les infirmières à domicile aient des gants, des masques, du gel hydroalcoolique...Il faut coordonner cela, il faut signer l’autorisation de faire un chèque pour acheter des masques...Une personne seule ne peut pas l’assumer et nous constatons chaque jour que l’Etat n’est pas à la hauteur. Nous nous sentons oubliés, loin des discours du président. Macron a parlé de milliers de masques, l’autre soir à la télé, il a parlé de réquisitionner des entreprises pour en fabriquer. Mais ici et maintenant, au moment où le personnel du CCAS doit porter des repas à domicile, où des ambulanciers doivent transporter des patients atteints par le virus, ils n’ont pas de masque, pas de protection individuelle à usage unique. C’est une honte pour un pays comme le nôtre. Et c’est bien plus grave qu’un conseil municipal organisé en toute conscience. Continuité démocratique.
A côté de cela, les gens se baladent, main dans la main, et se bécotent sur les bancs publics au bord de la rivière. Et puis les enfants des quartiers jouent au pied des immeubles sans comprendre vraiment que nous ne sommes pas en grandes vacances. Sans comprendre, sans doute les mots pandémie ou confinement.
J’ai la gorge un peu irritée, comme lorsqu’on prend un peu froid. Trois fois rien. J’écoute un peu plus mon corps, à vrai dire. Je l'ausculte. Je le sonde. Il me semble que j’ai quelques douleurs inconnues, depuis ces quelques jours de confinement. Peut-être est-ce déjà le manque d’activités physique ? J’ai eu une période assez intense, entre 6000 et 12 000 pas par jour, selon mon téléphone, pendant la campagne électorale, entre le collège, les tracts à distribuer, les aller-retours à la mairie et au local. Et puis là, je vais une fois par jour à la mairie. Et je travaille ensuite dans mon canapé. Mon corps n’a pas la même posture. Mais ces courbatures ? Est-ce le virus ?
J’ai pris le soleil sur le balcon, en constatant qu’il y avait presque autant de voitures que d’habitude et des gens qui couraient, qui jouaient au ballon, qui étaient tranquillement assis sur les bancs, au bord du Doubs. Le temps est exceptionnel. C’est bien dommage qu’il y ait autant de voitures : on ne profite pas vraiment du chant des oiseaux.
J’ai vu des gens se promener. Je sais bien qu’il ne faudrait pas. Comment empêcher les enfants de sortir, avec ce soleil. Les CRS viendront. L’armée peut-être. Il faudra que les gens comprennent. Je ne suis pas sûre d’avoir envie de cela. J’aimerais tellement plus de douceur.
En allant à la mairie, j’ai tellement aimé marcher dans le soleil, le sentir chauffer doucement mon corps. C’est un plaisir si doux, en ce début de printemps. Peut-être que si l’on ne meurt pas, nous réapprendrons à vivre. J’ai dit bonjour aux gens que j’ai croisés dans la rue. J’ai bien senti qu’ils s’écartaient, presque imperceptiblement, qu’ils retenaient leur respiration, le temps que l’on s’éloigne. Il nous reste les sourires et les regards, de loin. Nous sommes des êtres sociaux, ce qui nous tuera, sans doute, ce sera les manques de rapports humains. Les solitudes vont s’exacerber. Si l’on regardait bien, depuis le balcon, cet après-midi, ceux qui étaient dans la rue n’avaient pas l’air bien. Que penser de ce grand ado qui a passé une heure, peut-être plus, à faire des roues arrières sur son vélo devant le temple. Tout seul. Et que penser de celui-là avec son ballon, tout seul...Jouer seul au foot...Pendant une heure ou deux...Et celui qui est passé en dodelinant de la tête, un sac de course vide à la main, une fois, deux fois, trois fois…
Le soleil était tiède, nous avons vécu une belle journée de mars. Les eaux du Doubs sont chargées de promesses, les magnolias sont splendides.
A la mairie, nous avions pris les dispositions pour tenir le conseil municipal de demain dans les conditions idéales. Les services ont travaillé pour installer une salle où les distances pouvaient être respectées. On avait des gants, du gel hydroalcoolique. On devait se retrouver une trentaine, avec les absents qui auraient fait des procurations. Ce n’était pas une folie.
Mais il a été annulé, dans un énième revirement du gouvernement. On est dirigé par des aveugles dans le brouillard.
En fait, depuis dimanche soir, notre ville n’a plus qu’une seule élue : le maire sortant. Elle est seule à assumer toutes les décisions. Nous l’épaulons, naturellement, avec une équipe soudée de sortants et le futur maire, qui n’est donc pas élu et qui ne le sera pas demain. Mais nous le faisons en toute illégalité, puisque nous n’avons pas de délégation. C’est cela qu’aurait permis le conseil de demain soir. Un exécutif légal. La situation n’est pas nette. On nous propose de réinstaller l’équipe sortante pour “expédier les affaires courantes”. Comme si nous étions dans une situation normale, avec des “affaires courantes” à “expédier”. Non. Nous sommes dans une période de crise inédite et dramatique. Nous apprenons l’apparition de nouveaux cas chaque jour autour de nous. Les hôpitaux sont surchargés. Tout le monde est inquiet, pour un père, une mère, une grand-mère, un mari plus fragile, plus vulnérable. Nous avons besoin, dans un moment pareil de gens prêts à s’engager, pour le bien commun, pour faire en sorte que la solidarité ne s’arrête pas. Pour que le CCAS puisse continuer son travail, pour que les services d’aide à la personne puissent porter les repas aux plus âgés, aux plus isolés, pour que les infirmières à domicile aient des gants, des masques, du gel hydroalcoolique...Il faut coordonner cela, il faut signer l’autorisation de faire un chèque pour acheter des masques...Une personne seule ne peut pas l’assumer et nous constatons chaque jour que l’Etat n’est pas à la hauteur. Nous nous sentons oubliés, loin des discours du président. Macron a parlé de milliers de masques, l’autre soir à la télé, il a parlé de réquisitionner des entreprises pour en fabriquer. Mais ici et maintenant, au moment où le personnel du CCAS doit porter des repas à domicile, où des ambulanciers doivent transporter des patients atteints par le virus, ils n’ont pas de masque, pas de protection individuelle à usage unique. C’est une honte pour un pays comme le nôtre. Et c’est bien plus grave qu’un conseil municipal organisé en toute conscience. Continuité démocratique.
A côté de cela, les gens se baladent, main dans la main, et se bécotent sur les bancs publics au bord de la rivière. Et puis les enfants des quartiers jouent au pied des immeubles sans comprendre vraiment que nous ne sommes pas en grandes vacances. Sans comprendre, sans doute les mots pandémie ou confinement.
mercredi 18 mars 2020
Journal de guerre contre un virus #1
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Photo de la très belle photo de Franck Lestuaire |
J’ai un peu mal à la tête. Je suis très fatiguée. J’ai quelques motifs de l’être. Et je suis migraineuse. L’important est de ne pas sombrer dans la panique, dans l’angoisse irrationnelle. Ce ne sera pas une période facile pour l’hypocondriaque que je suis. Je suis persuadée que le virus est en moi. Il a squatté, assailli mon système immunitaire qui a su se défendre. J’ai senti tour à tour chacune de mes glandes lymphatiques mener une guerre acharnée contre lui. Merci à ces vaillants globules blancs.
J’ai tout de même préparé mon enterrement. Je l’avais déjà fait. Mais j’ai redis à Amandine les trois chansons que je veux pour la cérémonie. A l’église. Amandine se marre, elle pense que je suis athée. Je suis plutôt déiste. Parfois un peu agnostique. Le plus souvent, je pense qu’il y a un dieu créateur qui s’est lassé depuis bien longtemps de sa création. Mais je veux une cérémonie à l’église. Pour le décorum. C’est tout de même plus théâtral qu’un funérarium. Et puis sait-on jamais…Inhumation ou incinération, m’a demandé Amandine. L’ambiance est bonne, ce soir. Inhumation, ce soir. Les soirs où j’ai un peu froid, je choisis l’incinération. Mais ce soir, je veux retourner à la terre de mes ancêtres. C’est stupide, parce que si je meurs du COVID 19, je ne pourrai pas être rapatriée sur la terre de mes ancêtres.
Pour l’instant, les chansons que je veux, pour mon enterrement - pour l’instant, oui, parce qu’on ne sait jamais, si ce n’est pas pour tout de suite, je me laisse le droit de changer d’avis. Alors pour l’instant, je veux, pour l’eucharistie, Corpus Christie Carol par Jeff Buckley, pour la prière universelle, He got the whole world in his hand par Nina Simone et pour la fin de la cérémonie, Le Jour se lève encore, par Jean-Louis Aubert, cette superbe chanson de Barbara. Mais si je choisissais la version de Barbara, les gens me maudiraient. Et je veux qu’ils pleurent, mais je veux aussi qu’ils ressortent avec le moral.
Mais soyons honnête, je veux qu’ils pleurent. Je veux que la voix si haute de Jeff Buckley fasse frissonner l’assemblée. Et je veux que la voix si profonde de Nina Simone fasse monter dans la gorge de tous cette boule amère que nous ne pouvons pas stopper...Soyons tout à fait honnête, puisqu’il s’agit de mourir, je veux paraître intelligente et cultivée, en faisant ces choix un peu élitistes et obscurs. C’est bien pour cela que je me laisse le temps de les changer. Tout le temps. Enfin, je me laisse croire que je me laisse le temps. C’est une illusion : on ne joue pas ainsi avec la mort. Mais j’ai tout de même un peu peur de paraître prétentieuse, avec de tels choix musicaux. Remarquez bien que je pourrais rester classique. Un petit bout du Requiem de Mozart, quelques variations de Bach au violoncelle. Je pourrais me la jouer plus pop avec du Jean-Jacques Goldman. Et puis à quoi bon. Je ne serai pas là pour l’entendre. Enfin...si, techniquement, je serai là. Mais l'ouïe sera sans doute moins fine, l’oreille, moins musicale. Amandine me jouera peut-être un tour en me mettant une chanson de Sardou. Vous serez vigilants, alors, je me retournerai dans mon cercueil, ce sera gênant.
mardi 6 août 2019
Bref, il est temps que je me remette au travail
Tout le monde est en vacances, loin. Les autres sont au travail. J'ai lu, beaucoup. J'ai regardé quelques films. J'ai essayé d'écrire et ces 40 premières pages me semblent laborieuses, vides et sans but.
L’été me conduit au-delà de l’ennui. Au bord du gouffre, au bord du vide. Et comme il suffit que je reste trois heures à l’écart du monde, sans rencontrer, sans téléphoner, sans textoter, pour que mon cœur s’emballe dans une course folle, pour que mon cœur se croit délaissé et triste, j’introspecte, je me morfonds, je déprime.
Est-ce mon cœur ou mon cerveau ? Mon cerveau se couvre de nuages, comme un ciel d’été que l’orage envahit. Je vois soudain tout en noir : les autres me haïssent. Ils complotent dans mon dos, ils inventent des histoires. Puis, c’est pire. Ils m’oublient, ne me voient pas. Je suis invisible, je n’existe pas. Je n’existe plus.
L’été me conduit au-delà de l’ennui. Au bord du gouffre, au bord du vide. Et comme il suffit que je reste trois heures à l’écart du monde, sans rencontrer, sans téléphoner, sans textoter, pour que mon cœur s’emballe dans une course folle, pour que mon cœur se croit délaissé et triste, j’introspecte, je me morfonds, je déprime.
Est-ce mon cœur ou mon cerveau ? Mon cerveau se couvre de nuages, comme un ciel d’été que l’orage envahit. Je vois soudain tout en noir : les autres me haïssent. Ils complotent dans mon dos, ils inventent des histoires. Puis, c’est pire. Ils m’oublient, ne me voient pas. Je suis invisible, je n’existe pas. Je n’existe plus.
lundi 29 juillet 2019
Jour du dépassement
Je me souviens de la longueur, de la lenteur, de la langueur des après-midis d'été, quand j'étais enfant. Je me souviens du Tour de France à la télé, dans le salon aux volets à demi clos, des verres de sirop de menthe, de la cueillette des groseilles à maquereaux dans le jardin, seulement en fin de journée, quand le soleil commençait à décliner, mais qu'il était encore assez puissant pour révéler les odeurs d'herbe coupée...
Je me souviens aussi de l'ennui imposé : "Prends donc un livre, il ne faut pas sortir quand il fait si chaud..." Ma grand-mère, mon grand-père aux mots croisés, les chamailleries avec mon frère, les parties de Monopoly avec les cousins du midi en vacances à la montagne. "On va au lac ?"
Je n'aimais pas les vacances. Je n'aimais pas grand-chose je crois. Aujourd'hui, j'ai l'impression d'avoir mille ans et je crois que je parle d'un temps lointain qui a disparu à tout jamais.
N’aimais-je vraiment rien ? Je crois plutôt que je goûtais la vie. Et comme lorsqu’on goûte un vin fort pour la première fois, on est surpris. Trop de goût, de saveurs, trop de nouveauté. Trop de plaisir en somme, pour un corps qui ne s’y attendait pas.
Aujourd’hui, je sais que j’ai aimé à la folie les picotements de l’eau s’évaporant sur ma peau dans la touffeur de la voiture, quand on revenait de la baignade au lac. Je sais que j’ai aimé comme on aime pour la première fois chaque sensation d’été : l’odeur des foins coupés le long des routes brûlantes, les chutes à vélo, les roulades dans les prés fauchés, les haricots à équeuter après les avoir ramassés dans le jardin matinal, les pieds mouillés de rosée, le dos cassé. Les mûres grappillées le long des chemins de forêt, refuge frais des fins d’après-midi, la bouche noire de ce parfum sucré.
Dans la touffeur caniculaire des étés de pollution, l’herbe est sèche avant d’être coupée. Les grandes forêts sont semées de hêtres secs et ne sont plus les gardiennes de la fraicheur du monde.
Ma nostalgie est insensée. Elle est grandissante et angoissante. Il n’y a pas d’alternative. Comme pour la mort. Il n’y a pas de réserves infinies de poissons pour les rivières, de guépard pour les savanes, d’insectes polinisateurs pour les arbres fruitiers. Il n’y a pas de réserve infinie d’oxygène pour le cœur de nos villes polluées. Il n’y a pas suffisamment d’eau potable pour arroser nos massifs floraux, pour tirer nos chasses d’eau et pour étancher nos soifs inextinguibles.
Ai-je accepté l’idée de ma propre mort ? Oui. Je l’ai intégrée, je suis adulte. Ai-je intégré que la mort de l’humanité était pour bientôt ? Je n’en suis pas sûre. Je ne suis pas sûre d’assumer les enfants qui naissent et les enfants à naître, à chaque fois que je prends ma voiture, à chaque fois je vote pour un gouvernement qui n’interdit pas les vols des avions, les pesticides sur ma salade, qui n’oblige pas les constructeurs automobiles à travailler sérieusement sur l’hydrogène.
Nous vivons, cet été encore l’été le plus chaud de tous les temps. Chaque été bat les records des précédents. Nous sommes dans la marmite. Ma mère me dit : « c’est l’été. Il fait chaud en été. C’est normal ». Nous sommes la grenouille dans la marmite. Nous ne sentons pas que la flamme est sous nos fesses.
Les relevés des météorologues sont formels : depuis qu’on fait des pointages scientifiques, jamais dès le mois de juin, nous eûmes auparavant des températures aussi élevées, des orages aussi violents, des températures positives jusqu’au sommet du Mont Blanc. Jamais les canicules ne se sont enchaînées avec autant de régularité. Les records, depuis 2003 se sont multipliés. Nos régions tempérées ont vu leur sol s’assécher et se craqueler. Nous n’avons pourtant pas cessé de planter du maïs et pour les faire pousser, nous avons continué de les arroser avec l’eau des rivières. Toujours plus d’eau jetée sur le maïs des plaines de France, en plein midi, en plein cagnard. Toujours plus d’eau s’évaporant avant même de toucher le sol. Toujours moins d’eau dans nos rivières.
A ceux qui avancent qu’il y eut une mini ère glaciaire au XVIIe siècle et que l’âge de fer fut très chaud et causa de nombreuses sècheresses en Asie Mineure – il faut toujours que certains étalent leur science ¬–, il convient de rappeler que les êtres humains n’ont jamais été si nombreux sur Terre. Nous étions 2,5 milliards en 1950 et nous sommes 7,55 milliards aujourd’hui et nous vivons beaucoup plus longtemps. C’est vertigineux. La Terre semblait sans doute immense à nos ancêtres : en plein siècle des Lumières, lorsque nous n’en avions pas découvert toutes les facettes et que nous étions quelques centaines de millions à la parcourir lentement, nous nous sentions sans doute au large.
Mais en moins de 50 ans, nous avons pollué plus que durant toute l’histoire de l’humanité. Les océans ressemblent à des poubelles, les poissons s’étouffent dans notre plastique. Même la glace de la banquise contient des microparticules de polyester, du polystyrène et du polyéthylène.
Les gouvernements le savent. Les grands de ce monde le savent. Et si nous réfléchissons, nous le savons aussi. Nous n’en avons plus pour très longtemps. A ce rythme, quelques dizaines d’années suffiront à notre extinction. Pas celle de la planète, cette boule de terre, de pierre, de fer et de feu, qui a vécu longtemps sans nous et qui survivra bien mieux sans nous. C’est la race humaine qui va disparaître. Nous n’aurons été qu’une parenthèse enchantée, une étrange absurdité. Un bug dans le système. Un tout petit cafard qui a réussi magnifiquement puis qui a causé sa propre perte.
En attendant la fin, cependant, il faut vivre.
Je me souviens aussi de l'ennui imposé : "Prends donc un livre, il ne faut pas sortir quand il fait si chaud..." Ma grand-mère, mon grand-père aux mots croisés, les chamailleries avec mon frère, les parties de Monopoly avec les cousins du midi en vacances à la montagne. "On va au lac ?"
Je n'aimais pas les vacances. Je n'aimais pas grand-chose je crois. Aujourd'hui, j'ai l'impression d'avoir mille ans et je crois que je parle d'un temps lointain qui a disparu à tout jamais.
N’aimais-je vraiment rien ? Je crois plutôt que je goûtais la vie. Et comme lorsqu’on goûte un vin fort pour la première fois, on est surpris. Trop de goût, de saveurs, trop de nouveauté. Trop de plaisir en somme, pour un corps qui ne s’y attendait pas.
Aujourd’hui, je sais que j’ai aimé à la folie les picotements de l’eau s’évaporant sur ma peau dans la touffeur de la voiture, quand on revenait de la baignade au lac. Je sais que j’ai aimé comme on aime pour la première fois chaque sensation d’été : l’odeur des foins coupés le long des routes brûlantes, les chutes à vélo, les roulades dans les prés fauchés, les haricots à équeuter après les avoir ramassés dans le jardin matinal, les pieds mouillés de rosée, le dos cassé. Les mûres grappillées le long des chemins de forêt, refuge frais des fins d’après-midi, la bouche noire de ce parfum sucré.
Dans la touffeur caniculaire des étés de pollution, l’herbe est sèche avant d’être coupée. Les grandes forêts sont semées de hêtres secs et ne sont plus les gardiennes de la fraicheur du monde.
Ma nostalgie est insensée. Elle est grandissante et angoissante. Il n’y a pas d’alternative. Comme pour la mort. Il n’y a pas de réserves infinies de poissons pour les rivières, de guépard pour les savanes, d’insectes polinisateurs pour les arbres fruitiers. Il n’y a pas de réserve infinie d’oxygène pour le cœur de nos villes polluées. Il n’y a pas suffisamment d’eau potable pour arroser nos massifs floraux, pour tirer nos chasses d’eau et pour étancher nos soifs inextinguibles.
Ai-je accepté l’idée de ma propre mort ? Oui. Je l’ai intégrée, je suis adulte. Ai-je intégré que la mort de l’humanité était pour bientôt ? Je n’en suis pas sûre. Je ne suis pas sûre d’assumer les enfants qui naissent et les enfants à naître, à chaque fois que je prends ma voiture, à chaque fois je vote pour un gouvernement qui n’interdit pas les vols des avions, les pesticides sur ma salade, qui n’oblige pas les constructeurs automobiles à travailler sérieusement sur l’hydrogène.
Nous vivons, cet été encore l’été le plus chaud de tous les temps. Chaque été bat les records des précédents. Nous sommes dans la marmite. Ma mère me dit : « c’est l’été. Il fait chaud en été. C’est normal ». Nous sommes la grenouille dans la marmite. Nous ne sentons pas que la flamme est sous nos fesses.
Les relevés des météorologues sont formels : depuis qu’on fait des pointages scientifiques, jamais dès le mois de juin, nous eûmes auparavant des températures aussi élevées, des orages aussi violents, des températures positives jusqu’au sommet du Mont Blanc. Jamais les canicules ne se sont enchaînées avec autant de régularité. Les records, depuis 2003 se sont multipliés. Nos régions tempérées ont vu leur sol s’assécher et se craqueler. Nous n’avons pourtant pas cessé de planter du maïs et pour les faire pousser, nous avons continué de les arroser avec l’eau des rivières. Toujours plus d’eau jetée sur le maïs des plaines de France, en plein midi, en plein cagnard. Toujours plus d’eau s’évaporant avant même de toucher le sol. Toujours moins d’eau dans nos rivières.
A ceux qui avancent qu’il y eut une mini ère glaciaire au XVIIe siècle et que l’âge de fer fut très chaud et causa de nombreuses sècheresses en Asie Mineure – il faut toujours que certains étalent leur science ¬–, il convient de rappeler que les êtres humains n’ont jamais été si nombreux sur Terre. Nous étions 2,5 milliards en 1950 et nous sommes 7,55 milliards aujourd’hui et nous vivons beaucoup plus longtemps. C’est vertigineux. La Terre semblait sans doute immense à nos ancêtres : en plein siècle des Lumières, lorsque nous n’en avions pas découvert toutes les facettes et que nous étions quelques centaines de millions à la parcourir lentement, nous nous sentions sans doute au large.
Mais en moins de 50 ans, nous avons pollué plus que durant toute l’histoire de l’humanité. Les océans ressemblent à des poubelles, les poissons s’étouffent dans notre plastique. Même la glace de la banquise contient des microparticules de polyester, du polystyrène et du polyéthylène.
Les gouvernements le savent. Les grands de ce monde le savent. Et si nous réfléchissons, nous le savons aussi. Nous n’en avons plus pour très longtemps. A ce rythme, quelques dizaines d’années suffiront à notre extinction. Pas celle de la planète, cette boule de terre, de pierre, de fer et de feu, qui a vécu longtemps sans nous et qui survivra bien mieux sans nous. C’est la race humaine qui va disparaître. Nous n’aurons été qu’une parenthèse enchantée, une étrange absurdité. Un bug dans le système. Un tout petit cafard qui a réussi magnifiquement puis qui a causé sa propre perte.
En attendant la fin, cependant, il faut vivre.
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