mardi 10 février 2026

Il n'y a rien - Les Autres - Épisode 12


 Le Rhône grossit à vue d’œil, de seconde en seconde. L’orage est terrible. Une eau marronasse roule devant moi et je n’ai qu’une seule alternative : fuir. Je ne peux pas prendre le risque de traverser, maintenant. Question timing, j’ai raté mon coup : j’ai trop cogité, j’ai loupé le moment où j’aurais pu passer en courant dans le fleuve. Mais j’aurais pris le risque d’être vue, de toute façon…Il n’y a pas de bonnes solutions. 

 Alors en catastrophe, je remonte sur le pont, juste avant de voir déferler un torrent de boue. 

 Ce que j’imagine, c’est…l’équipée sauvage du film Mad Max. En blouson noir, avec des battes de baseball, avec des haches et des chaussures cloutées. Avant de me retrouver face à eux, je m’imaginais des visages balafrés, monstrueux, des sourires de loups, des crânes rasés et des tatouages. 

 Et…ce n’est pas du tout ça. Finalement, ils ont sans doute aussi peur que moi : ils ont fait beaucoup de bruit pour rien. J’ai devant moi trois hommes et trois femmes qui ont tout de geeks des années 80. Ils ont pris tout ce qu’ils ont trouvé dans les granges du village pour s’armer : des faux, des râteaux, des pelles. C’est surprenant, ces trois freluquets à mulets, avec des sweet-shirt Levis et des baskets Nike. Ils semblent tout droit sortis de Strangers Things, cette vieille série multi-rediffusée des années 2020. Et les minettes qui les accompagnent, avec leurs robes à fleur détrempées et leurs petits bijoux fantaisies n’ont vraiment rien d’effrayant. Seules les coulures de leur mascara sur leurs joues, à cause de la pluie, leur agrandissent les yeux et leur donnent un air sale et sauvage. 

 J’utilise ma fameuse technique : je lève les bras, vous voyez, rien à craindre…Et je tente la négociation. « Je viens en paix, je ne fais que passer, je tente de rejoindre Lyon. Et vous ? » 

 Ils se regardent, ils me regardent…Un moment un peu western, le temps qui s’éternise, sous une pluie battante. Ils ne comprennent peut-être pas le français. Fort possible, normal…Je tente avec mes deux trois souvenirs d’anglais. Je suis plutôt rouillée, de ce côté-là, je n’ai pas pratiqué depuis…des dizaines d’années. 

 « Peace, I come in peace… » Et puis je me souviens qu’une voix a prononcé des paroles en français, tout à l’heure…Ils font donc mine de ne pas comprendre. Et les choses se gâtent. 

 Le premier, un petit, râblé, nerveux, sans aucun doute le plus costaud de la bande, est poussé par les autres, par des grognements. Il s’approche de moi, en montrant les dents, en tenant sa pelle à deux mains, dressée devant lui. 

 Je recule, je tente de fuir et ils se mettent à courir vers moi. Je n’ai pas beaucoup d’issues. 

 Je stoppe net et je lève les bras encore plus haut, à m’en donner des crampes, comme si je voulais toucher les nuages noirs du bout des doigts. 

 Et ils se jettent sur moi, m’arrachent mon sac à dos et le vident à terre ! Ils n’ont pas pris la peine de m’assommer avant, c’est déjà ça. Mais je sens bien que je ne suis pas encore à l’abri d’un coup de pelle. Alors je les laisse faire. Ils se ruent sur mes réserves de nourriture, ils attrapent les gâteaux, la cellulose, les quelques fraises et la viande séchée que j’avais patiemment conservée pour le voyage et ils se les fourrent, affamés, dans la bouche, salement, pire que des animaux. 

 Ils m’oublient, un instant, tentant de rassasier une faim inextinguible. 

 Je voudrais parler avec eux, je voudrais comprendre, mais ils sont inaccessibles à la discussion, trop occupés à satisfaire un besoin fondamental. Alors la sagesse de Kamy me revient. Il faut que j’accepte de perdre pour continuer d’avancer. Le mieux est de fuir, avant qu’ils n’aient l’idée de me transformer en côtelettes. 

 Ils ne me voient même pas partir. 

 Je suis plus légère, sans ce sac qui me sciaient les épaules. Mais ma survie dépendra désormais de ma ruse. Il faut à tout prix que je rejoigne Morestel. Heureusement que j’ai mémorisé le trajet : les 6 petits monstres vont sans doute dévorer aussi ma carte. Après tout, s’ils ont les enzymes pour digérer la cellulose, ils peuvent bien manger du papier ! 

 Morestel est un bourg un peu plus important que celui que je quitte. J’aurais plus de chance, peut-être. C’est à moins de dix kilomètres. Je suis encore en forme et l’adrénaline de ma mauvaise rencontre me permet de ne pas sentir la fatigue. Je décide de courir. J’y serai dans un peu plus d’une heure…si tout se passe bien !

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