Au fond de la cave transformée en boutique clandestine, il y a une porte, derrière une étagère de bocaux. Je dis au revoir à Marité, elle me demande de retrouver sa sœur, de la lui ramener, elle pleure…Le Patron s’impatiente. Il a déplacé l’étagère, la porte s’ouvre sur un long couloir sombre, éclairé de loin en loin par des ampoules LED vacillantes. Je fixe mon pas sur la démarche énergique du patron. Nous courons presque. Il me crie que c’est un réseau souterrain qui a été creusé par les habitants des quartiers est de Lyon, là où s’entassent les pauvres, les infertiles, les cliqueurs. Il faut faire confiance à l’être humain : il trouve toujours le moyen de s’évader.
Au bout d’une bonne demi-heure, nous rejoignons un autre tunnel, plus vaste, mais terriblement délabré : les piliers ont l’air de tenir par l’opération du saint esprit. Le lieu est abandonné aux marginaux, aux rats et aux clandestins. Le Patron m’indique qu’il s’agit des anciens tunnels de la Croix Rousse. Un réseau existant depuis toujours mais qui avait été délaissé et qui redevient très important. On est à 80 mètres sous la ville.
On ressort, on respire mieux, on passe la Saône sur une barge à fond plat, amarrée près de l’ancien Pont Georges Clémenceau, détruit depuis longtemps. C’est l’univers de la débrouille, un univers parallèle, que je découvre. Les gens se sont organisés. Le 9e arrondissement Lyonnais est aussi un ghetto. Tout est bouclé, mais le Patron connaît les failles et les entrées secrètes. On entre dans un bar dont la façade n’attire pas le regard. Je ne l’aurais même pas vu, si le Patron ne m’y avait pas conduit. L’endroit ressemble à un vieux bistrot typique et un peu crado. Derrière le comptoir, une grosse dame blonde mâche un chewing-gum et nous accueille avec un accent lyonnais que je n’avais pas entendu depuis bien longtemps. Comme une caricature. « Alors, les gars, qu’est-ce que c’est cette fois ? » Et le Patron explique l’histoire de Marité, mais aussi le réapprovisionnement de son petit commerce. La dame négocie. « Je te laisse passer, mais tu repasses au retour et tu me donnes des légumes ! » On se tape dans la main et on suit Madame dans le petit escalier surmonté d’un panneau « Toilettes ». On descend une nouvelle fois dans les entrailles de Lyon. Tout un réseau a été tissé par la Résistance. On passe sous le 9e, on ressort dans la verdure des Mont d’Or. On respire. On a la sensation d’avoir échappé au danger, après deux grosses heures de marche très rapide.
Nous rejoignons un couple de maraîchers : Florent et Laëtitia. La fierté est dans leurs yeux : ils ont squatté une ancienne maison de maître, un petit château bâti sur deux hectares de terrain. L’ancien tennis de la luxueuse propriété est un poulailler, l’ancienne piscine, une pisciculture avec des truites. Ils ont aussi des moutons, quelques cochons, ils ont planté des pommes de terre, d’abord, parce qu’ils n’y connaissaient rien et que c’était ce qui leur semblait le plus simple et puis maintenant, ils font un peu de tout.
Mais l’iA les laisse tranquilles ? Oui, c’est assez isolé pour ça, assez retiré. L’iA vient rarement jusque-là. C’est exactement comme lorsque j’ai traversé la campagne pour venir jusqu’à Lyon : le territoire est laissé à l’abandon, les drones ne sont pas assez nombreux pour quadriller tout. Et puis le marché noir fait partie du système.
C’est passionnant de découvrir cette nouvelle liberté, les failles de la dictature et un bel endroit. Mais cela ne fait pas avancer ma mission : je dois tenter de retrouver la sœur de Marité. Le Patron m’explique qu’il y a beaucoup de ces femmes fertiles qui sont placées dans des jolies villas sur les côteaux des villages du Mont d’Or. Il fait parfois des livraisons dans ce coin. Les résidences sont protégées, entourées de garde, de hautes barrières. Mais il passe, avec un kilo de beurre et du jambon, on passe toujours partout.
Ambroisine n’est pas un prénom courant et c’est une communauté restreinte. Nous obtiendrons peut-être quelque chose. Le maraîcher est intéressé par notre histoire. Il nous donne un pot de lait de brebis en expliquant que c’est quelque chose de recherché par ces mamans…Et que cela nous servira de monnaie d’échange. Il ne peut pas venir avec nous, il a du travail. Mais il nous prête un petit scooter électrique qui se recharge, branché à un panneau solaire.
Nous fonçons sur des routes défoncées, avec le pot de lait, sur ce petit engin que le Patron semble maîtriser moyennement.
Comme prévu, on entre sans encombre dans le quartier protégé. C’est chic, c’est calme, c’est arboré. Et fait remarquable : du jamais vu depuis le début de mon périple, il y a des enfants dans les allées, qui font du vélo, qui jouent au ballon, qui rient, qui crient, qui chantent. C’est émouvant.

3 commentaires:
Attention Florent et Laeticia vont te demander des droits d’utilisation de prénom 🤣
Anonyme c’est moi Eliane 🤣
Bonsoir Éliane ! :) Quand je pense couple de maraîchers, je pense Florent et Laëtitia ! Mais je crois qu'ils ne m'en voudront pas ! C'est en 2089 et les pommes de terre ne sont pas leur spécialité ! Ce sont des personnages de roman ! Bisous !
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